ADOLESCENTS DIFFICILES, ÉTABLISSEMENTS ET AIDE SOCIALE : COMMENT AMÉLIORER ?

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L’auteur constate un paradoxe entre le discours général qui est d’augmenter la qualité de l’action menée en faveur des adolescents en difficulté d’une part et les décisions diverses qui contribuent à obtenir l’effet inverse d’autre part. Il en décrit l’incidences sur l’action éducative et l’accueil des jeunes en difficulté dans les internats. Il pose la question : sera-t-il encore possible dans un proche avenir d’accueillir des adolescents sous la forme actuelle des internats traditionnels ? L’auteur a sélectionné quelques expériences innovantes qu’il présente et qui permettent aux éducateurs de s’adapter aux nouvelles donnes et de réaliser un travail remarquable.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
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EAN13 : 9782296305960
Nombre de pages : 284
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ADOLESCENTS DIFFICILES. ETABLISSEMENTS ET AIDE SOCIALE: COMMENT AMELIORER?

Vers une mutation de l'accompagnement éducatif des adolescents.

Collection Technologie de l'Action Sociale dirigée par Jean-Marc Dutrenit
Les pays francophones, européens notamment, sont très carencés en outils scientifiques et techniques dans l'intervention sociale. Il importe de combler ce retard. «Technologie de l'Action Sociale» met à la disposition des organismes, des praticiens, des étudiants, des professeurs et des gestionnaires, les ouvertures et les réalisations les plus récentes. Dans cette perspective, la collection présente divers aspects des questions sociales du moment, rassemble des informations précises, garanties par une démarche scientifique de référence, permettant au lecteur d' opérationnaliser sa pratique. Chaque volume présente des méthodes et techniques immédiatement applicables. Au-delà, la collection demeure ouverte à des ouvrages moins techniques, mais rendant compte d'expériences originales, pouvant servir de modèles d'inspiration. Méthodes de diagnostic social, individuel ou collectif, modalités efficaces de l'accompagnement social de la rééducation et de l'insertion, techniques d'analyse et de prévision dans le domaine de l'Action sociale, modèles d'évaluation et d'organisation des services et établissements du secteur sanitaire et social, en milieu ouvert ou fermé sont les principaux centres d'intérêt de cette collection. Améliorer l'expertise sociale pour faciliter l'intégration des handicapés de tous ordres à la vie quotidienne, tel est, en résumé, l'objectif visé. Ceux qui pensent que leurs travaux peuvent trouver place dans cette collection sont invités à nous contacter.

Dernières parutions D. Merle d'Aubigné, Création artistique et dépassement du handicap, 1998. G. Lefebvre, Reconstruction identitaire et insertion, 1998 P. Vasseur, Protection de l'enfance et cohésion sociale du IVe au )(Xe siècle, 1999. Y. Drouard, L'éducateur spécialisé en foyer de Centre d'Aide par le Travail, 1999. R. Boshi, La prévention des troubles psychiques chez l'enfant et l'adolescent, 2000. J. Caben, Réussir malgré sa dyslexie, 2000 . G. De Coninck, La formation des surveillants de prison: mission impossible ?,2001. P. TEXIER avec P. VAN HYFTE, M-E. TEXIER et D. LEROY, La parentalité, nouvelle scène éducative, 2001. CCAH, Les personnes handicapées vieillissantes, 2001. M. GAYDA et S. LEBOVICI (sous la direction de), L'enfant polyhandicapé et son milieu, 2002. Jean-Luc JOING, Ethique et qualité dans les services humains, 2002

Daniel GRANV AL

ADOLESCENTS DIFFICILES_ ETABLISSEMENTS ET AIDE SOCIALE: COMMENT AMELIORER?

Vers une mutation de l'accompagnement éducatif des adolescents.

L'Harmattan 5-7t rue de rÉcole-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bavat 37 10214 Torino ITALŒ

cg L' Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-3454-5

Du même auteur Méthodologie des projets individualisés - CREAI Nord-Pasde-Calais - 1994. C'est pas évident (co-auteur avec Francis Campagne) Edition d'auteur (D Granval5, rue des Lilas 59660 Merville) 1997. Histoire du cinéma à Merville (Club Cinéma, 5, rue des Lilas 59660 Merville). 1999. Le projet individualisé en travail social- L'Harmattan - 2000. Espèce d'éducateurs! (co-auteur avec Francis Campagne) Edition d'auteur (D Granval , rue des Lilas 59660 Merville) 2002.

Remerciements à Michel Barubé Laurence Lips Bernard Louhaur Gilbert Petitprez Francis Rembotte

Sommaire

Sommaire. INTRODUCTION.

...................................................................................... 9 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13

1ère PARTIE : ETAT DES LIEUX 1 Contingences liées à la législation I.A La législation du travail 1.A.a Les trente-cinq heures I.A. b Les veilles de nuit I.A.c Les « transferts» (Les séjours de vacances) 1.A.d Les découpages horaires I.A.e Les conventions collectives I.B La législation limitant les actions 2 Les contraintes administratives 3 Le rôle éducatif 4 Les contingences liées aux facteurs humains 4.A La politique 4.B Le laxisme diversement constaté. ... .... 4.C Les a priori 4.D Les orientations scolaires 4.E Les positions des citoyens 4.F Les profiteurs du système. 4.G Le Bum Out des professionnels

-

-

5 Projets sociaux et schémas départementaux

6 Le suivi des jeunes en famille.

-

-

17 19 19 19 22 23 24 25 26 35 41 45 45 ....48 54 61 62 63 65
67

79

7 Les adolescents placés en établissements 87 7.A Les populations accueillies 88 7.B Evolution des problématiques .. 90 7.C Evolution des besoins et des réponses 92 7.D L'accueil en établissement est aussi un moyen de prévention. 101 7.E Valonser les adolescents accueillis dans les établissements. ........ ...... .................. . ...... 103 7.F Les accueils d'urgence 104 7.G Maisons d'enfants et foyers: alternative à la prison ?106 7.H Les effets pervers. 107 7.1 Les limites de l'internat. 108 8 - Les « cas » difficiles et les « incasables ». 115 9 - L'accueil des jeunes majeurs (1) 123 10 Les « Thénardier ». 127 Il - Les projets d'établissements 133 Il.A Partage des valeurs et prépondérance du quotidien...136 Il.B Droits et participation des usagers 137 Il.C Accueil des populations et implantation géographi-

-

-

que.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139

II.D La scolarité interne Il.E Les activités de loisirs Il. F Les partena:riats Il. G Les associations Il.H Les fOnIlations
Il. I L'habilitation justice.

140 141 141 145 146

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 14 7

Il.J Le bénévolat 148 Il.K Prise en compte simultanée des difficultés de l'enfant et celles de sa fanlille 149 11.L Les procédmes 151

12- L'évaluation 13- Lesprojetsindividualisés 14- Aspectspsychologiques
15 -L'adolescent et l'école
2ème PARTIE: LES ACTIONS EXISTANTES 16 Démission impossible 17 Les services d'accueil en famille pour adolescents 17.A Réseau d'Accueil Familial pour Adolescents En

153 .159 171
175 177 179 187

-

-

Limites.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 187

10

17.B Création de RAFAEL 18 - Les activités d'expression 18.A Théâtre 18.B La dan.se 18.C Conclusion 19 - Préparer les jeunes à leur vie d'adultes
20

- Point

188 193 194 201 203 205

Jeunes: appréhender

l' erran.ce des jeunes mineurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209

20.A Cahier des charges pour la constitution d'un point
d'accueil jeunes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 211

21 - « Entracte », un internat sans les murs ... 22 Des stages de communication pour adolescents 22.A La recherche 22.B Le fonctionnement du groupe 22.C Conclusion de cette première expérience 22.D Vers une deuxième expérience 22.£ Métb.odologie. 23 - Sanctions alternatives proposées aux Pays-Bas. 23.A Les activités 23.B Le travail 24 - Mise en œuvre de schémas départementaux ASE/PJJ 24.A Le schéma départemental des Pyrénées-Atlantiques 24.B Le schéma départemental du Rhône.

-

215 219 220 221 223 224 228 231 232 232 235 .235 237 243

3ème PARTIE: PROPOSITIONS DE CHANGEMENTS.

25 - ALTERN

251

26 - Création d'une commission réparation inspirée du tribunal de Korczak. 255 26.A Une idée de « tribW1al» interne pour les jeWles et les
adultes. .. . .. . . .. . . . . . . .. . . .. . . . . .. . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . 25 5

26.B Le règlement de la commission réparation. 26.C Avant l'heure, c'est pas l'heure. 27 - Deux mille douze, odyssée d'une institution CONCLUSION !NDEX DES SIGLES
ARTICLES.

257 261 263 267 271 277 279

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273

MEMOIRES, RAPPORTS, ENQUETES BIBLIOGRAPHIE Il

INTRODUCTION

Périodiquement, le système de l'aide sociale à l'enfance en général et en particulier celui de l'accompagnement des adolescents en difficulté, est remis en cause. Les uns et les autres s'interrogent sur les coûts et l'efficacité d'un fonctionnement, qui, malgré les évolutions qu'il a connues ces vingt dernières années, constitue une part importante des dépenses publiques et ne parvient pas pour autant à répondre aux difficultés qui s'accumulent en raison de la crise et de l'évolution de la société. Même certains, s'inquiètent de l'évolution des textes et des mentalités qui semblent faire passer l'intérêt des usagers au second plan. La mise en retrait de la Protection Judiciaire de la Jeunesse et celle du secteur psychiatrique ont ramené, vers les maisons d'enfants et les foyers, des publics pour lesquels ces établissements n'ont ni les moyens, ni les compétences d'appréhender les problématiques. De nouvelles situations apparaissent pour lesquelles les éducateurs n'ont pas été préparés. C'est le cas par exemple de Sylvia, 13 ans. Tiraillée par un imbroglio familial très complexe, elle a mis en échec plusieurs équipes éducatives. Elle a saccagé le bureau du Directeur du dernier établissement où elle était accueillie. Elle a agressé physiquement sa référente sociale. Malgré deux suivis en psychiatrie, elle est de plus en plus rebelle. Elle refuse toute démarche d'aide et met en échec toutes les initiatives mises en place pour elle. Elle a réussi à mobiliser autour d'elle un nombre 13

impressionnant d'intervenants qui reconnaissent unanimement qu'elle est dans la toute puissance. Malgré cela, c'est encore vers un établissement de l'Aide sociale à l'Enfance que les solutions sont recherchées. Parallèlement à cette évolution, des situations suivies en AEMO, dont les demandes sont parvenues aux institutions trop tardivement, alimentent de nombreux cas face auxquels les professionnels se sentent démunis. Les établissements sont ainsi amenés à répondre à des missions pour lesquelles ils ne sont pas qualifiés. Sous l'impulsion du rapport Bianco Lamy et les lois du 06/06/84 et 06/01/86, les années quatre-vingt ont apporté une évolution significative à l'accompagnement éducatif des adolescents. Progressivement, les institutions de «type collectif» avec leurs dortoirs, leurs réfectoires et leurs parloirs ont laissé la place à des établissements divisés en petites unités ou carrément à de petites structures. Les adolescents placés bénéficient bien souvent de chambres individuelles ou partagées avec un ou deux camarades. L'intimité Y est respectée, la convivialité est de plus en plus privilégiée. Les mesures en A.E.M.O. ont été créées pour permettre d'éviter le placement à certains enfants. Les établissements, autrefois fermés, se sont ouverts sur l'extérieur. Des directeurs, installés comme des seigneurs dans leur fief, se permettant parfois de déroger à la loi avec une audace particulière, ont été remplacés par des professionnels formés et aux pratiques déontologiquement plus acceptables. L'évolution des lois en faveur des usagers permet d'éviter que des enfants soient oubliés plusieurs années dans un établissement. L'arrivée des référents sociaux a pennis une meilleure connaissance et Wle meilleure information de ce qui se passait dans les institutions. Paradoxalement, avec l'an 2000, on voit apparaître des avancées sociales importantes qui privilégient avant tout le monde du travail, tandis que les qualités des prestations fournies aux personnes en difficulté, aux handicapés, aux malades, aux consommateurs semblent en régression. Dans le cas des adolescents, les législations rendent le cocktail «temps + énergie », indispensable au fondement d'une relation de qualité entre les jeunes et les éducateurs, de plus en plus fade. La loi sur la réduction du temps de travail a surtout réduit la qualité des 14

prestations éducatives. Ce sont surtout les contraintes imposées, inadaptées au secteur sanitaire et social qui en sont responsables. Les états d'esprit générés par cette évolution laissent supposer que ce fameux cocktail deviendra bientôt incolore, inodore, sans saveur. Que représenteront alors les éducateurs aux yeux de ces adolescents? Plusieurs groupements de professionnels ont produit des recherches durant les années quatre-vingt-dix confirmant ce qui était vivement ressenti à l'intérieur des institutions. Je reprends régulièrement celles-ci dans les différents chapitres de la première partie. J'y présente un état des lieux de la situation actuelle. J'y aborde les aspects législatifs et administratifs, démontrant à quel point les textes et les procédures peuvent se révéler un handicap à l'action éducative lorsqu'ils prennent le pas sur l'intérêt des usagers. Les aspects hwnains à travers les diverses stratégies employées sont un élément primordial susceptible de révéler des lacunes lorsque les avantages individuels des acteurs prennent la priorité. La manière dont les différents projets sont menés au niveau social, institutionnel ou individuel, influencera la qualité de l'accompagnement éducatif apporté aux adolescents. Les distorsions entre les profils d'une partie du public concerné et les moyens mis en œuvre sont rapportées dans les différents chapitres. Dans la deuxième partie, je présente quelques pratiques innovantes, signes précurseurs d'une évolution du travail éducatif Elles montrent que, lorsque les différents partenaires prennent la peine de travailler ensemble dans une relation de confiance, il est possible, sans forcément déployer des moyens conséquents, de faire preuve d'une certaine efficacité. De nombreuses associations dynamiques parviennent à travailler en hannonie avec les administrations et les différents intervenants auprès des jeunes en difficulté. La mise en place de schémas dans certains départements en sont des exemples significatifs. J'évoque régulièrement dans ce livre mon département de référence qui est le Pas-de-Calais. Au moment où j'écris ces lignes la mise en place d'un schéma, est en cours. Je tennine ce livre par la présentation de plusieurs projets innovants susceptibles de se développer dans les prochaines 15

années. Etant donné l'évolution des textes et des mentalités exposées dans la première partie de l'ouvrage, il paraît inévitable que les pratiques éducatives se transfonnent également. L'internat traditionnel ne disparaîtra pas totalement, mais il sera réduit considérablement pour faire place à d'autres modes d'accompagnement. Un chapitre consacré à la présentation du projet d'un établissement futur, montre ce que pOUlTait être à l'avenir la configuration de l'aide sociale à l'enfance en faveur des adolescents en difficulté. Tout au long de cet exposé, des situations vécues sont présentées afin de rendre la lecture plus vivante et plus attrayante. Je tiens cependant à avertir le lecteur, que les noms et prénoms des jeunes et des familles ont été changés et sont fictifs, afm de préserver }'anonymat des personnes. De même, lorsque j'évoque des dysfonctionnements de l'appareil administratif: ce ne sont en aucun cas les agents qui le composent que je mets en cause. Au contraire, j'ai apprécié la qualité de leur collaboration, témoin de l'intérêt qu'ils portent aux problèmes de l'enfance en difficulté.

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1ère PARTIE

ETAT DES LIEUX

1 - Contingences liées à la législation
« On est gouverné par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne seraient seulement pas capables de faire pousser des radis ». (Dialogue de Michel Audiard dans « le Président », film de Henri Verneuil en 1961).

1.A La législation du travail
La législation du travail évolue considérablement depuis quelques décennies. Tout est pensé en fonction du secteur de production de biens de consommation et notre secteur est obligé de s'adapter. Pourtant il y a une différence primordiale. D'un côté on travaille sur de la matière et de l'autre sur des êtres humains. Un certain nombre de principes éducatifs sont régulièrement bafoués parce qu'ils ne cOlTespondent plus à la loi. Celle-ci évolue en fonction de l'intérêt des travailleurs sans se préoccuper de celui des usagers. En fait, dans la France de 2001, il vaut mieux être salarié que vieux, malade, handicapé ou jeune en difficulté. Les quelques exemples que je présente ci-dessous montrent que progressivement la législation du ttavail évolue au détriment des projets éducatifs.

1.A.a Les trente-cinq heures
Belle idée que celle des trente-cinq heures. C'est réjouissant pour les salariés que nous sommes de travailler moins, 19

surtout si le salaire ne baisse pas au prorata. L'ouvrier qui passe huit heures par jour devant une machine ou celui qui ramasse les poubelles ne peuvent qu'apprécier. Malheureusement nos technocrates n'aiment pas la simplicité. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? J'imagine qu'au départ le projet devait l'être, mais à force de vouloir ménager la chèvre et le chou dans les négociations, on fmit toujours par arriver à un texte d'une complexité inaccessible au tout-venant. Une fois le texte compris, grâce au précieux soutien des juristes, il faut se confronter à la triste application au quotidien. Ceci amène les chefs de service éducatif à abandonner une bonne partie de leur temps consacré à la qualité de l'accueil pour jouer les DRH et jongler avec des grilles horaires dignes des casse-tête chinois. Comme si la loi n'était pas assez compliquée, il a fallu qu'on nous sorte un accord de branche totalement inadapté à notre secteur qui oublie les spécificités de l'internat. Tout a été fait dans la précipitation. Le gouvernement voulait faire passer son projet avant les élections, tandis que les syndicats d'employeurs ouvraient des négociations avec une date d'échéance pour ne pas perdre les aides de l'Etat. Même les salariés n'y retrouvent pas leur compte. Ainsi, les éducateurs qui avant travaillaient un dimanche sur quatre sont de service maintenant un dimanche sur deux. Les jeunes voient défiler les adultes dans la journée. Il n'y a plus de stabilité. Celui qui est au lever ne fait pas le coucher, c'est un autre qui fait la nuit et un quatrième qui entame la journée du lendemain. Lorsque nous accueillons un public qui a besoin de trouver des repères c'est pratique n'est-ce pas? Il paraît que c'est inhumain de vouloir faire travailler un éducateur quinze heures la même journée. Il paraît aussi que le pauvre éducateur à la fin de sa journée n'en peut plus et ne fait pas du bon travail. Comme si le travail de l'éducateur était comparable à celui de l'ouvrier sur une machine. J'ai pratiqué le travail éducatif en internat pendant vingt ans et je peux afflffiler que j'étais plus fatigué de travailler IDle soirée de six heures en semaine qu'un dimanche de quinze heures. D'abord, pendant les week-end, les effectifs des groupes sont allégés du fait des retours en famille. Les adolescents se lèvent plus tard et le petit déjeuner se prend de manière échelonnée. L'éducateur discute tranquillement avec l'un ou avec l'autre en prenant son café. Viennent ensuite la préparation du repas et les activités de loisirs l'après-midi. J'avoue, que lorsque j'allais au cinéma le dimanche 20

après-midi avec un groupe d'enfants, je n'étais pas très fatigué, même si c'était un film d'action. Je me souviendrai toujours du regard des peintres qui travaillaient un lundi matin dans un établissement et qui venaient d'entendre un éducateur dire à ses collègues: « Hier, vous vous rendez compte, j'ai passé la journée à Eurodisney, je suis rentré à vingt trois heures, j'étais crevé». Probablement que c'était vrai, qu'il était « crevé», mais comme toute personne qui va à Eurodisney un dimanche et qui rentre à vingt-trois heures. Mais cela a-t-il quelque chose à voir avec le travail d'un peintre qui ferait une journée de quinze heures sur son échelle? La fatigue et la difficulté du travail de l'éducateur, qu'il faut reconnaître et ne pas négliger, ne se situent pas au niveau du quantitatif mais, nous le verrons dans un autre chapitre, elle est d'un autre ordre. Les horaires des éducateurs seront donc établis en prenant en compte les amplitudes à respecter, les trente-cinq heures à ne pas dépasser, les temps de congés à respecter. Un vrai casse-tête qui nécessite l'application d'un outil informatique pour y parvenir. Vous souvenez-vous, il y a vingt ans? On nous disait que l'informatique nous simplifierait la vie. En fait, elle justifie toutes les occasions pour la compliquer. On nous dit: «Vous avez des ordinateurs, vous pouvez le faire». On se penche donc sur notre écran, on sort des grilles d'horaires tordues, des fiches de paie de deux pages et on prie que cette satanée machine ne tombe pas en panne. Lors de l'une de ses conférences, Michel Lemay soulignait le fait que nous étions coincés entre la nécessité qu'il y ait beaucoup d'intervenants et le fait que l'enfant voudrait qu'il y en ait peu, que ce soit toujours les mêmes pour assurer le travail de réparation narcissique. Et c'était il y a plus de dix ans.l Que dire maintenant? On s'aperçoit donc que les trente-cinq heures, n'ont pas apporté que des avantages aux personnels et ont surtout dévalorisé le travail éducatif qui devient morcelé. Dans son document de synthèse sur l'activité dans notre secteur, l'URIOPSS du NordPas-de-Calais précise: « Des difficultés importantes sont à prendre
1 Michel Lemay: « Conférence du 16 novembre 1990 au Touquet pour le GESAD62 ».

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en compte et à examiner de près si l'on veut que le secteur garde sa spécificité et continue à assurer une qualité des prestations offertes aux publics en difficulté».2 Il faut se réjouir ici que l'URIOPSS chargée de défendre les associations assume son rôle contrairement aux syndicats employeurs qui ne donnent pas vraiment l'impression de s'impliquer. L'URIOPSS souligne la pression que subissent les chefs d'établissement pour équilibrer leurs budgets. Ils sont sous la menace de la suppression des aides Aubry au moindre faux pas. L'attention est également attirée sur le risque de déqualification des personnels qu'entraîneront les embauches massives d'éducateurs sans pour autant trouver les personnes diplômées sur le marché du travail. La qualité des interventions y perdra également dans la mesure où les établissements et services seront amenés à réorganiser les fonctionnements pour répondre aux nombreuses contraintes de la loi. (11 heures de repos entre deux séquences de travail, 10 heures d'amplitude horaire etc.). Nous allons vers le saucissonnage des horaires éducatifs qui n'auront bientôt plus d'éducatif que le nom. La qualité du travail pendant les week-end et les séjours de vacances sont remis en cause. Des établissements n'en organisent plus.
1.A.b Les veilles de nuit

Certains internats assurent la présence de nuit par des personnels éducatifs. Cette option procure de grands avantages au niveau de la qualité du travail quand elle est correctement appliquée. Lorsqu'un éducateur dort dans un groupe, il n'est pas pressé de partir le soir. Si un adolescent va mal, il a le temps de parler avec lui. Si l'ambiance du groupe est bonne et conviviale, il retardera I'heure du coucher sans songer à quitter son service. TIest plus disponible pour agir, pour écouter, pour passer un moment avec un jeune ou pour noter ses observations. S'il y a un problème la nuit, c'est Wle réponse éducative qu'il apportera. La nuit est le moment propice aux angoisses. Une présence éducative à proximité est réconfortante. Cela présente également une plus grande sécurité. Il y a un adulte en permanence dans le groupe. TI
2

URIOPSS 59-62, «Document de synthèse sur l'activité du secteur protection

de l'enfance et de la jeunesse » -Mai 2001 (p.12 Aménagement et réduction du temps de travail pour les personnels éducatifs: des mesures spécifiques sont à prendre pour un secteur spécifique.

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sera présent le lendemain matin, assurant ainsi une continuité entre la soirée, la nuit et le lever. Des éducateurs apprécient cette façon de travailler, d'autres moins. Ces derniers préf'erent rentrer chez eux, même s'ils doivent faire la route à vingt-trois heures et se lever le lendemain à six heures. Il est vrai que l'éducateur doit préserver sa vie de famille. Cependant, quand on choisit de travailler en internat, c'est aussi pour travailler le soir: ça n'empêche pas pour autant de mener une vie de famille nonnale. D'autres professions le font: les roulants des entreprises de transports, les personnels hôteliers, les entreprises de loisirs, etc. Pour les éducateurs, les veilles peuvent aussi avoir des avantages. Cela pennet de se lever plus tard le matin et cinq veilles dans un mois pennettent d'éviter de travailler trois soirées. Là aussi la législation a méprisé les personnes prises en charge. TIaura fallu attendre le début de l'année 2002 pour que le gouvernement sorte un décret validant l'équivalence de «une heure pour trois heures », prévue par la convention collective. Bizarrement, cela ne s'applique pas pour les salariés à temps partiel. Pourquoi avoir attendu si longtemps et avoir ainsi exposé les associations à de sérieuses difficultés? Nous savons tous ce qui se passe lorsqu'un établissement est surveillé la nuit par un veilleur qui fait des rondes_ Plus l'espace à surveiller est grand, plus les risques de problèmes sont importants. Les personnels ne sont pas fonnés pour appréhender les problématiques des publics accueillis. Une ronde peut durer plus d'une demi-heure. Ceci veut dire que pendant ce laps de temps il n'y a personne dans l'unité de vie. Cela multiplie les risques d'accidents graves qui peuvent se dérouler lorsque le veilleur est à l'autre extrémité de l'établissement. fi est aussi difficile de recruter des personnes de qualité pour travailler la nuit. La sécurité est amoindrie. 1.A.c Les « transferts» (Les séjours de vacances).

« C'est le temps que tu passeras pour ta rose qui fera que ta rose est importante» 3. L'autorité de l'éducateur s'appuie sur la qualité de la relation qu'il aura établie avec l'adolescent. Celle-ci
3 Saint Exupéry « Le petit prince». 23

s'acquiert en consacrant du temps et de l'énergie à l'enfant. Chacun s'accorde à dire que les «transferts» sont pour cela des moments privilégiés. Certains ont le sentiment d'avancer plus en un mois de vacances que pendant le reste de l'année. Le fait que l'éducateur soit plus proche, plus disponible, plus détendu, favorise probablement aussi une meilleure possibilité d'expression. Le partage des mêmes lieux de vie, des mêmes activités donne également une image différente de lui-même. Il est avec les jeunes. Les petits séjours de vacances sont d'une grande richesse dans ce que vivent les adolescents et dans ce que l'équipe éducative découvre des jeunes. Si c'est pour pratiquer des séjours de vacances avec des temps de présence morcelés des adultes, ça n'est plus la peine. Pour respecter la législation actuelle, il faudrait sept adultes pour accompagner un groupe de sept enfants en vacances. Même si nous pouvons envisager obtenir les fmancements, d'un point de vue éducatif c'est une hérésie. Le principe des séjours de vacances est de les passer avec les enfants. Si c'est pour faire quelques heures par jour et disparaître dans la nature cela n'a plus de sens. Faudra-t-il en revenir à ces transferts d'établissements traditionnels durant lesquels toute l'institution déménageait pendant un mois? Quelle triste éventualité! Certains directeurs ont déjà décidé de ne pas organiser de séjours de vacances.

1.A.d Les découpages

horaires

L'éducateur en internat assure la pennanence, la continuité, ce qui implique un rythme de travail spécifique. C'est s'impliquer, travailler en équipe, accompagner, poser des limites et pennettre aux jeunes de les intérioriser. C'est partager le quotidien, montrer ce que l'on est, ainsi que ses propres valeurs de référence. Nous percevons immédiatement que ces principes sont en totale contradiction avec les réglementations en vigueur. Là où l'on perçoit une mission, il faut appliquer des textes basés sur du temps à accorder. Celui-ci est tellement morcelé qu'il dénigre la particularité du travail en internat. La loi N°2002-2 du 2 janvier 2002 précise à l'article 7 la nécessité d'un accompagnement individualisé de qualité. Comment celui-ci peut-il l'être, si la présence de l'éducateur responsable de ce projet est fractionnée en 24

courtes périodes? La question se complique encore plus pour les personnels à temps partiels, moins présents et bénéficiaires de statuts particuliers et illogiques. Comment ces éducateurs peuventils assurer correctement la mise en place d'objectifs concrets et leur suivi si le temps partagé avec les jeunes dans le quotidien se réduit à quelques heures par semaine? L'éducateur qui souhaite organiser un pique-nique à la mer lors d'une journée d'été est limité par son amplitude horaire. Celui qui prépare un gâteau avec les jeunes ne le goûtera pas avec eux. Le temps que le gâteau refroidisse, c'est le collègue qui aura pris le relais qui le mangera. L'aspect caricatural de cet exemple expose clairement le genre de situations ridicules engendrées par des règles incompatibles avec un travail qui constitue un accompagnement de personnes en difficulté. La plupart des jeunes adolescents accueillis dans les établissements ont été victimes de situations traumatisantes dues aux abus sexuels, aux maltraitances, aux carences éducatives. fis ont besoin d'être sécurisés par un climat convivial et un minimum de stabilité que les découpages horaires excessifs rendent plus difficiles.

1.A.e Les conventions collectives
Le système de rémunération de la convention collective de 1966 garantit une augmentation régulière des salaires sans tenir compte de la qualité du travail. TI n'y a aucune rémunération supplémentaire prévue pour les personnes qui ont entrepris des fonnations qualifiantes en dehors des diplômes traditionnels. il n'y aucune possibilité de prime pour les personnes qui parviennent à des résultats défmis par des objectifs précis. Cela arrange tout le monde, car un tel système impliquerait qu'il y ait de véritables projets d'établissements. Pour le moment le système favorise les professionnels qui ne font aucun effort, leurs temps de présence s'écoulant comme sur un long fleuve tranquille. Suite à une enquête effectuée auprès de jeunes majeurs par Catherine Blatier et Laure Chatillon, il apparaît que les adolescents retiennent en premier les bénéfices qu'ils ont retirés de leurs placements parmi les critères suivants: aides financières et matérielles (diplômes, formations, logement, emplois); sécurité et cadre structurant; soutien moral, encouragements reçus par les 25

éducateurs et possibilités de se confier. Ils regrettent le plus souvent le manque de continuité dans la prise en charge éducative (découpages dus aux horaires, changements d'intervenants).4 L'URIOPSS expose l'alternative qui se présente aux responsables d'établissement. Soit ils s'enfoncent dans l'illégalité et pratiquent une double comptabilité d'horaires, soit ils suppriment les accompagnements individuels, les séjours de vacances, les week-ends, les activités, c'est-à-dire tous les outils spécifiques du travail éducatif en internat

1.8 La législation
«Qui dit solutions social- actualisation

limitant

les actions
illégales»

innovantes dit solutions d'octobre 1999).

(Lamy

Est-ce une question de législation ou de manque de moyens dont dispose la justice? Quoiqu'il en soit, on ne peut que constater qu'il y a de plus en plus de délinquance à répétition qui entraîne des rétributions positives. L'acte n'est pas condamné, ou très tardivement, par contre il est récompensé immédiatement par la reconnaissance des pairs. Le jeune qui agressera un chauffeur de bus, incident dont on parlera dans les médias, sera gratifié au sein de sa bande. Celle-ci sera doublée si l'acte aura déclenché une grève. On s'aperçoit dès lors que des jeux s'instaurent et déclenchent l'impuissance de la force publique. La répression ne peut que renforcer le jeu en le rendant plus difficile et ainsi en augmentant les gratifications. Personne n'est actuellement en mesure de résoudre ces problèmes~ compte-tenu que diverses solutions s'opposent. D'un côté certains préconisent la tolérance zéro, tandis que de l'autre c'est la répression à outrance. Entre ces extrêmes, il y a bien des mesures de réparation, des travaux d'intérêt collectif qui conviennent aux jeunes qui adhèrent à ces propositions. n n'existe pas pour le moment de réponse adaptée pour contenir ceux qui sont dans le refus total. En attendant, les chiffres de la délinquance continuent d'augmenter. Les pouvoirs
4 Catherine Blatier et Laure Chatillon. « Vulnérabilité desjeunes majeurs et apprentissage de l'indépendance». - Journal du droit des jeunes avril 2000.

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publics ont beau contester certaines statistiques, chacun a hélas quotidiennement sous les yeux les preuves d'une dégradation qui s'accélère. S'il y avait eu plus de cohérence, plus de considération par rapport aux publics en difficulté, peut-être serions-nous parvenus à renverser la tendance. Malheureusement ce qui est évoqué dans le chapitre précédent où l'on favorise les salariés vis à vis des usagers contribue à créer deux clans: les nantis et les nécessiteux. A ces derniers l'on n'a même pas laissé la dignité de pouvoir donner quelque chose en échange du peu d'argent qu'ils perçoivent. Combien d 'humiliations ont été engrangées dans la tête de ces adolescents? Quelles croyances en ont-ils retirées? Aussi longtemps qu'on créera une distorsion entre les droits d'une partie de la population et ceux des autres, nous augmenterons les risques de délinquance, de violences et d'agressions. Dans le travail social, la tendance actuelle est de scinder les interventions vers les adolescents. Nous séparons de plus en plus l'aspect psychologique de l'éducation et celui de la sanction. A une époque où parler de la parentalité est à la mode, n'y a-t-il pas là un paradoxe? Les parents, eux, s'occupent de leurs enfants sur les trois niveaux: soigner, protéger, punir. Lorsque les éducateurs dans une institution décident de sanctionner et punir un adolescent, ils sont de plus en plus suspectés de maltraitance. Des excès dénoncés avec justesse il y a une vingtaine d'années5, nous tombons dans l'extrême laxisme et la non-intervention. Certains juges diront aux éducateurs qu'ils n'ont pas à agir de la sorte, tandis que leurs collègues à qui les travailleurs sociaux demanderont de faire un rappel à la loi répondront que c'est aux établissements et aux services de le faire. Pourtant le législateur est clair quand il s'agit des parents, mais tout devient flou lorsque les enfants sont confiés à des institutions. C'est alors la décision des administratifs qui prend le pouvoir. Nous avons vu aussi que des mineurs tentaient de bénéficier de structures pour adultes en dissimulant leur âge. Les responsables de ces structures faisaient semblant d'être dupes, estimant que ces jeunes seraient mieux avec eux que dans des squats, des wagons désaffectés ou des halls de gare. Ils prenaient
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Stanislas Tomkiewicz et Pascal Vivet« Aimer mal, châtier bien» -Seuil 1991.

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ainsi des risques, car les textes ne le leur permettent pas. Ils sont pourtant des milliers d'adolescents à « zoner », persuadés d'avoir fait ainsi un choix de vie alors qu'il s'agit simplement d'une fuite. Ces jeunes refusent les types d'accueil classiques et les éducateurs qui veulent les aider sont bien obligés de sortir des sentiers battus. La société nous demande de protéger les mineurs, mais rien n'est prévu lorsque ceux-ci ne veulent pas l'être. Les juges, les policiers, les procureurs sont bien conscients de ces lacunes et certains acceptent que les règles soient transgressées.6 Dans les établissements nous avons régulièrement une ou deux filles de seize ans en fugue longue durée. Nous en sommes venus à nous dire que si elle est partie, c'est qu'elle se trouve mieux ailleurs. Mais qu'en sera-t-il le jour où l'une d'entre elles sera retrouvée violée et assassinée dans un squat? Lorsqu'il s'agit d'adolescents plus jeunes ce raisonnement est inconcevable. Pourtant de plus en plus d'adolescents de moins de quinze ans partent en errance. Là encore nous constatons que la séparation des trois niveaux rend la gestion de ces situations très délicates. L'exemple de Stéphanie est sur ce point très révélateur. C'est une jeune adolescente de 14 ans qui était en fugue pour la deuxième fois depuis un mois. La mère était complètement effondrée. Elle s'était adressée au juge, à la police, à l'assistante sociale. A chaque fois il lui était répondu qu'il n'y avait rien à faire. Une fois même on lui a carrément dit que c'était comme ça parce qu'elle était une mauvaise mère. Nous avions eu des informations nous parvenant de Béthune. L'adolescente était avec une bande dont faisaient partie deux autres filles plus âgées de l'établissement, également en fugue. Elles étaient hébergées successivement chez plusieurs adultes, dont les parents d'une des deux filles. Les consommations d'alcool, drogue et sexe étaient quotidiennes. Devant la détresse de cette maman, je prends le risque de lui proposer de contenir sa fille quelque temps dans une chambre pour l'aider à réfléchir. La mère aussitôt accepte et me fait une autorisation écrite. Un loodi matin, alertée par le beau-père, la police récupère l'adolescente, les parents vont la chercher au commissariat et nous la ramènent. La responsable de secteur de l'aide sociale à l'enfance qui nous a confié Stéphanie est contactée et approuve notre démarche. Le juge est informé. Le personnel se mobilise pour que Stéphanie
6 François Chobeaux« L'errance interroge les pratiques» -VST n064 1999 28

reçoive une visite toutes les heures. Si elle souhaite que nous restions, nous passons un moment avec elle; si elle préfère être seule, nous la laissons. Pour la petite histoire, il faut savoir aussi que nous avions mis Stéphanie dans une chambre dont la serrure s'ouvrait de l'intérieur avec un verrou. Elle est allée voir l'éducatrice pour lui signaler qu'elle n'était pas réellement enfennée. Ce n'est que plusieurs jours plus tard que nous recevons une infonnation du juge nous exprimant son désaccord. Celui-ci estime que c'est au législateur de décider s'il doit y avoir ou non des lieux fennés. Nous intelTompons donc aussitôt le processus. Le lendemain la fille est à nouveau en fugue et récupérée quelques jours plus tard chez un homme bien connu des services de police... Nous l'emmenons immédiatement rejoindre un groupe qui effectue un séjour en Bretagne. Alors, nous estimons en conscience devoir déposer une nouvelle plainte pour détournement de mineur. Plusieurs plaintes précédentes ont été classées sans suite. Nous fondant sur les articles 227-7 et 227-8 du Code Pénal, nous réitérons notre démarche auprès du Parquet Quelques semaines plus tard nous recevons une lettre virulente du Directeur Régional de la Protection Judiciaire de la Jeunesse nous exprimant son désaccord par rapport à la décision que nous avions prise pour la jeune adolescente, en prétendant que celle-ci était contraire à la législation en vigueur Cette situation nous conduit à faire un certain nombre de remarques. Tout d'abord, on est frappé par la disproportion existant entre la vigilance extrême, au demeurant tout à fait fondée, exercée sur tout ce qui peut se passer dans l'établissement et le désintérêt pour tout ce qui peut arriver au dehors. C'est cependant là que l'adolescente est exposée à un maximum de dangers, de toutes natures. Pour notre part nous avions pourtant conscience de défendre les droits de l'enfant à être protégé. Cependant nous avons le sentiment que dans certaines situations, un mauvais discernement et un excès de zèle dans la défense de leurs droits entraînent une nouvelle maltraitance : c'est l'absence et l'irrespect du droit et devoir de surveillance des parents ou des adultes 29

responsables d'enfants. Les ASH ont édité en juillet 1999 un numéro hors série sur l'autorité parentale qui évoque de manière très pertinente cette question. L'article 1388 du code civil rappelle les obligations des époux en matière d'autorité parentale. Le droit pénal sanctionne le non-respect de cet article. Les articles 108.2, 371.3, et 377.1 du Code Civil précisent le droit de fixer le domicile du mineur. Les parents ont donc le droit de retenir leur enfant qui «ne peut, sans pennission, quitter la maison familiale». Le droit de surveillance est aussi un devoir. Nous percevons facilement ici le paradoxe. D'une part l'article 227.8 prévu par le législateur pour protéger les mineurs reste sans effets, et d'autre part l'établissement à qui l'enfant est confié par le juge ne peut accomplir, même avec l'accord des parents, le devoir de surveillance au prétexte que le législateur ne prévoit pas de lieux contenants. Cette pratique est-elle pourtant illégale? C'est le devoir de surveillance qui doit prévaloir. Bien entendu celui-ci a ses limites. Il doit être exercé dans l'intérêt de l'enfant. Où est l'intérêt de l'enfant? D'un côté alcool, drogue, sexe, risques de maladies et autres; de l'autre, être enfenné en recevant régulièrement des visites tout au long de la journée, en instaurant un dialogue. Bien entendu dans le premier cas, personne n'est responsable. Nous avons fait la déclaration de fugue, nous sommes couverts. Dans le second cas nous sommes responsables. Et si elle saute par la fenêtre? Et si elle tente de se suicider? Et si les puristes du droit de l'enfant alertent la presse pour dénoncer la création d'un « gnouf» dans l'établissement? Qu'en dit la convention internationale l'enfant? des droits de

L'article 2.2 vise à protéger l'enfant contre toute discrimination et l'article 37 précise que nul enfant ne peut être privé de liberté de façon illégale et arbitraire, qu'une telle mesure ne peut être appliquée qu'en dernier ressort et que l'enfant doit être traité avec respect et humanité. L'article 21 précise que l'enfant 30

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