L'essentiel de la culture générale - 4e édition

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Vaste domaine que la culture générale ! Elle fait l’objet d’une épreuve redoutée par les candidats qui doivent la passer.
C’est pourquoi l’auteur a retenu les 20 thèmes fondamentaux, incontournables, qui constituent les principales sources d’inspiration des sujets d’examen. S’intéresser à ces sujets permettra à l’étudiant d’initier un travail de préparation efficace de ses épreuves de culture générale.
Chaque thème est traité de manière identique : après une définition des termes, l’auteur a choisi d’aborder chaque notion à travers le prisme d’un questionnement simple, afin de mieux en éclairer l’actualité. Cette approche aide le lecteur à s’approprier pleinement les notions abordées et à les inscrire dans une problématique personnelle, cohérente et raisonnablement originale.

Il ne s’agit pas de se substituer à la réflexion de l’étudiant en lui offrant un raisonnement « clé en main » mais, au contraire, de lui proposer pour chaque thème une démarche itérative qui ouvre sur des interrogations supplémentaires. Cette démarche rend le candidat intelligent et pas seulement savant.


Jean-Philippe Cavaillé est diplômé de l’IEP de Paris, de l’ESSEC et titulaire d’un DEA en droit social de l’université Paris II Panthéon-Assas. Ancien moniteur en droit privé et chargé d’enseignement dans plusieurs établissements, il prépare les étudiants aux concours.

Publié le : dimanche 1 avril 2012
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EAN13 : 9782297028806
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1. déîNItIoNs
Thème 1 L’individu
Il est possible de définir l’individu comme un être asocial et apolitique qui possède par nature des droits inaliénables. Ces droits naturels puisent leur effectivité dans la mise en œuvre de normes positives, comme le préambule de la constitution de 1946 ou la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. On compte parmi ces droits de plusieurs générations : le droit à la sécurité, à la liberté, à la propriété, les droits politiques, économiques et sociaux… L’individu constitue donc l’une des visions modernes de l’Homme, certes ethnocentrée mais trop souvent réduite à l’individualisme.
L’individualisme est, quant à lui, une théorie qui privilégie l’individu en tant que valeur suprême au niveau politique, social et moral. Il s’oppose ainsi à l’holisme qui pose le primat des valeurs et intérêts du groupe sur l’individu.
L’individualisme démocratique et libéral a hissé l’individu au rang de valeur su prême et de fondement même des valeurs morales. Il s’agit d’une notion histori quement et politiquement située : selon Tocqueville (De la démocratie en Améri que), l’individualisme proviendrait de l’égalisation des conditions démocratiques qui aurait remis en cause l’holisme des sociétés traditionnelles. Tocqueville voit dans chaque être une détermination liée à son environnement. Dans les sociétés aristocratiques en effet, «tous les citoyens sont placés à un poste fixe, les uns au dessus des autres. Il en résulte encore que chacun d’entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un homme dont la protection lui est nécessaire, et plus bas, il en découvre un autre dont il peut demander le secours».
L’individualisme implique l’autonomie individuelle face aux institutions sociales et politiques : la famille, l’Église, la caste… la plupart des courants de pensée individualistes, en particulier libéraux, considèrent ainsi l’individu comme seule référence en déniant toute autonomie véritable aux collectivités, quelle que soit leur nature (nation, peuple, société…). Cette affirmation est supposée garantir la différenciation d’un individu par rapport à un autre et le respect de sa singularité, de ses caractéristiques propres et de ses droits. Seuls les intérêts des autres indi vidus avec lesquels il interagit directement ou indirectement sont pris en compte dans les choix de l’individu et non les intérêts purement collectifs. L’agrégation des intérêts individuels se base sur un contrat social, qui ne peut avoir pour effet de subordonner des fins individuelles à des fins collectives. L’individualisme libé
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ral se réfère également au principe kantien qui impose que l’individu ne soit pas considéré comme un moyen mais comme une fin en soi.
L’individualisme doit être distingué de l’humanisme : l’humanisme est un mouve ment européen de la Renaissance et une philosophie, qui place l’être humain et les valeurs humaines au centre de la pensée. Ce mouvement se caractérise par un rapprochement avec la philosophie antique. Dans une acception plus moderne et plus large, l’humanisme désigne toute prise de position qui place l’homme, sa défense et son développement au centre de ses préoccupations. Enfin, l’in dividualisme doit être distingué du personnalisme qui définit l’homme comme un individu raisonnable, conscient et responsable de ses actes, mû par sa faculté d’agir selon la morale universelle.
2. ProblématIqUes
Qu’estce que le communautarisme ? Le communautarisme peut se définir comme la volonté de valoriser de manière exclusive des critères individuels différenciant, en les présentant comme constitu tifs de l’identité sociale des individus. Le concept de communautarisme comporte une dimension péjorative, ostraciste, car il exclut les individus ne présentant pas les critères retenus. Au début des années 1980, à partir d’une critique de la théo rie politique de John Rawls, certains philosophes, dits « communautariens » se sont réappropriés l’idéal communautaire en affirmant que l’individu n’existait pas indépendamment de ses appartenances religieuses, culturelles, ethniques ou sociales. Les politiques sociales actuelles qui tendent à agir en fonction de carac téristiques spécifiques (sexe, âge, handicap…) s’inscrivent dans cette philosophie, au risque de ne définir l’individu qu’à travers son adéquation à des critères en niant sa singularité. Le communautarisme doit être clairement distingué du mot anglais « communita rianism » dont il est la transposition littérale impropre. Le mot anglais renvoie en effet à un courant (dont le principal représentant est Amitai Etzioni) qui cherche à valoriser la communauté sur les individus qui la composent, en opposant aux souhaits individuels la nécessité de remplir des obligations envers la collectivité. Dans son usage actuel le plus courant, le mot « communauté » évoque des col lectivités historiques ou culturelles, telles qu’entendues dans les débats sur les minorités ou le communautarisme. Sous l’Ancien régime, le mot communauté désignait l’ensemble des personnes morales de droit public dont les statuts résultaient généralement d’une ordon nance royale ou de lettres patentes. Ce terme concernait aussi bien l’organisation religieuse (communautés religieuses), les pouvoirs administratifs (communauté
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de la Noblesse), locaux (communautés d’habitants, des villes, provinciales), les activités professionnelles (communautés de métier), éducatives (communau tés des collèges), les relations entre particuliers (communauté matrimoniale, devoisinage). Actuellement, ce type d’organisation communautaire a été remplacé majoritairement par le système associatif, les corps ou les ordres. Elle conserve cependant un sens juridique et administratif précis, par exemple pour les copro priétés, les associations, les communes, les professions organisées en ordre, les corps de la Fonction publique, les familles, les congrégations religieuses. Les doutes concernant le communautarisme présents dans la politique française font écho à la remise en cause des politiques d’intégration de pays enclins à pren 17 dre en compte les revendications identitaires : par exemple, aux ÉtatsUnis, la politique d’« affirmative action » n’a pas empêché la ghettoïsation et l’affron tement intercommunautaire ; au cours des années 1960, l’accent a été mis sur la différence, d’autant plus qu’elle était revendiquée par des groupes marginalisés : Noirs, homosexuels, femmes, Amérindiens. Actuellement, au « melting pot » est désormais préféré le « salad bowl », dans lequel les « ingrédients » ne se fondent pas mais coexistent à partir de leurs différences. Les récents débats sur l’ouverture d’une mosquée non loin de « ground zero » montrent cependant que les tensions entre communautés restent présentes. De même, en GrandeBretagne, la découverte que les attentats perpétrés à Lon dres le 7 juillet 2005 étaient le fait non de terroristes étrangers mais de jeunes Anglais élevés sur le sol britannique a provoqué une remise en cause profonde du modèle multiculturel britannique. Le Premier ministre Tony Blair a en particulier mis fin à la politique du « Londonistan » (consistant à offrir l’asile aux idéologues islamistes radicaux dans l’espoir que ceuxci exerceraient une influence favorable sur les jeunes musulmans tentés par le recours à la violence) en bannissant, incar cérant ou extradant les idéologues les plus intégristes. Enfin, l’assassinat du réali sateur Theo Van Gogh aux PaysBas et la menace de mort pesant sur Ayaan Hirsi Ali, ancienne députée néerlandaise d’origine somalienne, conduisent à remettre en question la réussite du modèle multiculturaliste néerlandais. Quels sont les rapports de l’individualisme et du communautarisme ? Développé aux ÉtatsUnis et au Canada depuis la fin des années soixantedix, le communautarisme conçoit la société comme un ensemble de « communautés » ou de « minorités » juxtaposées, chacune vivant selon ses valeurs et ses normes propres, au nom d’une conception de la tolérance fondée sur le relativisme cultu rel radical, et chacune revendiquant des droits et privilèges propres. Les réali sations les mieux connues de ce mouvement sont la discrimination positive (et l’« affirmative action » américaine) et le « politiquement correct » (« Political Correctness »).
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La montée de l’individualisme a fondé les systèmes politiques de la République et de la démocratie à travers la suppression des appartenances existantes sous l’An cien Régime (ordre, lien de féodalité avec un seigneur, région, métier, religion…). e Cette évolution a été renforcée auXXsiècle dans le monde occidental libéral à travers l’affaiblissement du lien familial, conjugal, syndical, national ainsi que l’ef fondrement des grandes idéologies collectives et du sentiment du « collectif ».
À travers les valeurs de liberté et d’égalité, indissociables de l’individualisme, l’in dividu a pu « contracter » et fonder ainsi la société libérale moderne. Cette théo rie « contractualiste » n’a pas manqué d’être critiquée. L’individualisme libéral a été dénoncé comme facteur de renforcement de l’isolement, de l’égoïsme, du désintéressement politique.
Tocqueville, dansDe la démocratie en Amérique(1848), a largement détaillé les dangers liés à l’individualisme, en notant notamment que «l’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à ellemême». Selon Tocqueville, «l’égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus, l’individualisme ne tarit d’abord que la source des vertus pu bliques ; mais, à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s’ab sorber dans l’égoïsme ». Le multiculturalisme (reconnaissance de la variété des cultures constituant une société) et sa variante le communautarisme proposent comme une des réponses à ces excès ou lacunes de l’individualisme universaliste et libéral, tout en subissant euxmêmes de sévères attaques.
Dans L’Hystérie identitaire(2003), le sociologue Éric Dupin rappelle que la fin des grandes figures de l’autorité amène chacun à «s’inventer soimême ». Chacun est tenté de se chercher des identités nouvelles, défensives, comme le fondamen talisme religieux, le nationalisme culturel, les solidarités territoriales, les mœurs (couple homosexuel par exemple)… La volonté d’être différent semble avoir sup planté la volonté d’être comme les autres. Audelà, le souhait d’être unique, voire connu (téléréalité ?) et reconnu fait désormais loi. À noter que le thème de la « reconnaissance » est par exemple l’un des grands sujets des directions des res sources humaines en entreprise actuellement.
Le communautarisme peut apparaître comme une réaction à l’individualisme aus si bien qu’à l’universalisme. La crise de l’Étatprovidence, de l’Église, de la famille, la fin du paternalisme d’entreprise a donné au communautarisme la possibilité de proposer une réponse aux difficultés d’immigrationintégration, d’éducation, de santé, de représentation des groupes minoritaires…
Or, les démocraties libérales ont pour principe de base le contrat social. Charles Taylor, un des principaux théoriciens du communautarisme, explique dansMulti culturalisme et Politique de reconnaissance(1992) que ce principe universel hérité
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des Lumières atteint ses limites, notamment dans la mesure où il méconnaîtrait les valeurs et les aspirations des différents groupes constituant la nation qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans l’histoire et dans les choix de la majorité. Dans la mesure où le principe d’égalité ne s’accompagne pas de la reconnaissance officielle de droits culturels spécifiques, il mettrait ainsi en œuvre implicitement une politique d’homogénéisation au nom de la volonté générale, provoquant des tensions liées à la nonreconnaissance ou à la méconnaissance de ceux qui ne partageraient pas les mêmes valeurs que la majorité, et deviendrait ainsi la cause de nombreux conflits sociaux.
Taylor indique que si les sociétés reposaient précédemment sur la notion d’hon 19 neur liée à la hiérarchisation, les sociétés contemporaines doivent au contraire se fonder sur la notion de dignité, à travers la reconnaissance de l’égalité des différentes cultures et identités qui cohabitent dans une nation. Cette reconnais sance devrait s’exprimer à partir de l’identification de bases unitaires (les com munautés), caractérisées par un sentiment d’appartenance de ses membres à un projet commun. Il s’agirait ensuite d’instaurer une négociation (« conversation ») entre les identités pour facilité une reconnaissance réciproque, reconnaissance signifiant dans le système de Taylor « acceptation de valeur égale ». Ce dialogue entre identités et cultures est absent au sein d’autres communautarismes plus radicaux. Le principe d’égalité doit au contraire, estime Taylor, reposer sur la re connaissance de la diversité des cultures et des identités coexistant au sein d’une nation. Le communautarisme identitaire fait ainsi de la communauté ethnique, religieuse, sociale, culturelle, politique, une valeur, au même titre que les valeurs « universelles » de liberté et d’égalité. Le communautarisme estil compatible avec les valeurs républicaines ? La conception communautariste de l’égalité est profondément différente de celle qui prévaut dans la tradition française : tandis que les conceptions commu nautaristes tendent à l’instauration d’une égalité de fait, le modèle républicain français impose une égalité juridique, abstraite, universaliste, qui ne fait aucune distinction entre les citoyens et ne prévoit pas de traiter de manière différente er des situations qui le sont. L’article 1 de la Constitution française dispose ainsi que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On observe toutefois depuis quelques années en France un infléchissement de l’universalisme républicain et, au contraire, la volonté de prendre davantage en compte la diversité des situations des différents groupes ou communautés. Il en va ainsi de l’obligation des entreprises de plus de 20 salariés d’employer au moins 6 % de personnes handicapées ou bien des obligations de négocier au sein des branches et des entreprises sur les seniors ou l’égalité professionnelle hommes
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femmes. Les politiques de valorisation de la diversité en ellemême, qui donnent lieu à nombre d’initiatives dans les entreprises, participent de la même finalité. On peut naturellement également citer l’inscription de la parité dans la Consti tution qui impose aux formations politiques de présenter des listes électorales comptant autant de femmes que d’hommes, ou bien, depuis 2001, les conven tions passées entre certains lycées situés en zones d’éducation prioritaires (ZEP) et l’Institut d’études politiques de Paris qui permettent à des lycéens issus de quar tiers défavorisés de s’inscrire à Sciencespo sans avoir à passer le même concours d’entrée que les autres candidats.
Les théories identitaires et communautaristes alimentent des revendications di verses : le « droit à la différence » régionale, sexuelle… Le communautarisme réintroduit des éléments de catégorisation qui peuvent se révéler dangereux car exclusifs. Au contraire, il faut souligner que la plupart des démocraties bannis sent toute mention de religion, d’appartenance ethnique, linguistique… sur les papiers d’identité et les enquêtes démographiques. Aux critiques sur le communautarisme s’ajoute les réflexions sur le bilan de l’ex périence américaine d’« affirmative action » menée depuis les années 1960, en particulier les « quotas » dans les entreprises ou les universités. Ce bilan, mitigé, a précisément amené la France à prendre une position très mesurée sur le sujet. Comme le rappelle PierreAndré Taguieff, directeur de recherche au CNRS, dans son livreLa République enlisée. Pluralisme, Communautarisme et Citoyenneté, en 2005 : «La France n’est ni l’Amérique, ni la GrandeBretagne, ni la Belgique. Le problème du multiculturalisme ne se pose pas de la même manière dans une vieille nation centralisée ayant largement réussi, par l’assimilation et la laïcité, à intégrer ses diverses minorités, et dans un État fédéral relativement jeune coiffant une société de ségrégation postesclavagiste, ayant échoué à réaliser l’intégration de ses communautés sur le modèle idéal du meltingpot. La grande spécificité né gative des ÉtatsUnis est qu’ils se sont formés sur la double base du génocide et de l’ethnocide des populations indigènes de l’Amérique du Nord, et développés par recours à la traite des Noirs d’Afrique, puis à travers un ordre socialracial lié au système esclavagiste. D’où l’émergence, après la campagne réussie en faveur des droits civiques, des politiques récentes de reconnaissance, de réparations et de repentance.» Comment concilier individualisme et existence d’un intérêt général ? Cette conciliation se heurte à l’apparente antinomie entre une société individua liste dans laquelle chaque individu poursuit son intérêt particulier et le nécessaire équilibre qui se réalise au sein de l’intérêt général. Le libéralisme considère ce pendant qu’en recherchant l’accomplissement de ses intérêts, l’individu œuvre
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généralement dans l’intérêt des autres. Une opposition systématique à l’intérêt d’autrui est donc incompatible avec la survie de l’individu.
De plus, l’affirmation de l’individu peut aussi être considérée comme un moyen de valoriser les talents individuels pour construire une organisation collective effi cace. Ce principe est soumis à l’association de l’individu avec ses semblables. Cette dernière garde malgré tout un caractère momentané et conditionnel puisqu’elle repose sur le consentement contractuel réciproque. L’interventionnisme de la col lectivité, par exemple étatique avec le développement de l’État providence, cher che à compenser les insuffisances du système. L’individu a til une valeur propre ?21 Poser la question du fondement de la valeur de l’individu revient à rechercher si l’individu possède une valeur propre, naturelle et transcendante, qui va s’im poser d’ellemême à autrui. La question est d’autant plus délicate que la valeur de l’individu peut dépendre de la qualification choisie : la valeur économique de l’Homme au sens marxiste ne sera pas la même que sa valeur au sens juridique, voire que sa valeur au sens religieux (en particulier depuis la Réforme). Il est éga lement possible d’envisager la valeur de l’individu plus largement en termes de capacité d’influence, de potentiel, et de liberté d’agir. Cependant, on constate aujourd’hui une crise des valeurs démocratiques, des va leurs traditionnelles de l’Homme, au profit d’une montée en puissance effective de l’individu en tant que valeur, qui vient en substitution partielle ou totale des valeurs précédentes. Néanmoins, ramener les autres valeurs à l’aune de celle de l’individu pourrait mener à un subjectivisme et un relativisme qui détruiraient l’appréciation même de valeur, dans la mesure où aucune d’entre elles ne s’impo serait plus de manière universelle.
DansL’ère du vide(1983), Gilles Lipovetsky dénonçait ainsi l’entrée dans une ère postmoderne dans laquelle l’individualisme assurerait désormais le refus de toute transcendance et le narcissisme des individus. Marcel Gauchet, dansLe désen chantement du monde(1985), a relayé des thèses proches.
Historiquement, les idées individualistes sont apparues dans la pensée européen e ne au cours duXVII siècle. Cette dernière semble avoir favorisé l’émergence de formes politiques démocratiques qui défiaient les anciennes hiérarchies et d’une économie qui accordait un rôle plus important au marché et à l’esprit d’entre prise. Par ailleurs, l’individualisme s’est progressivement affermi à travers ses ma nifestations dans la vie quotidienne, notamment la société de consommation, le monde du travail, la vie politique, le mode de vie, la sexualité…
Des « dictons » libertaires de Mai 68 à la redécouverte du libéralisme économique dans les années 1980 (avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande Bretagne et Ronald Reagan aux ÉtatsUnis) en passant par l’effondrement des
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sociétés socialistes au début des années 1990, une volonté forte de rompre avec les diverses formes de contraintes et d’idéologies politiques est progressivement apparue.
Les valeurs traditionnelles sont donc entrées en crise. Le politique tout d’abord, dans la mesure où la communauté s’est affaiblie au profit de l’individu, qui se désintéresse de la chose publique. Tocqueville notait que l’individualisme est un «sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à ellemême».
L’individualisme moderne a ainsi été incriminé comme contribuant à l’émergence d’une figure monadique, isolée de l’être humain et valorisant les particularismes avec pour conséquences une apathie politique, un corps social désaffecté et un « désert idéologique ». La crise de représentativité du syndicalisme et du militan tisme en constitue l’une des manifestations. Les liens associatifs relèvent désor mais en effet largement d’une logique utilitariste, de service.
De même, on assiste à une destruction de la culture au sens authentique du ter me. On passe, selon certains, « de la culture à la barbarie » : l’individu et son bon plaisir apparaissent comme l’ultime instance où s’enracine la culture d’une société démocratique. Si les uns y perçoivent une dynamique d’émancipation solidaire des valeurs de la modernité, beaucoup affirment qu’il s’agit là d’une destruc tion de la culture en tant que valeur humaine, car le choix est érigé en valeur, indépendamment de sa pertinence. Alain Finkielkraut affirme notamment que la prétendue émancipation de l’individu serait en fait une dépersonnalisation, une déshumanisation de l’homme, qui, en réinscrivant l’humain dans le biologique, apparaîtrait nier en lui la culture au profit de la nature. Le danger résiderait dans le fait que « tout se vaut » ; l’individu serait alors déstabilisé, aimerait tout et son contraire et deviendrait au fond indifférent. D’où le fait que la culture contem poraine glisse dans le « relativisme doux ».
L’individu en tant que valeur de l’âge démocratique s’est attaché à des princi pes référents tels que : égalité contre hiérarchie, liberté contre tradition. Ainsi, la valeur de l’individu repose sur une culture de l’émancipation, c’estàdire de l’autoinstitution par les individus euxmêmes de leurs règles et de leurs normes. Un processus d’individualisation et de personnalisation des comportements, des cultures et des choix s’est instauré.
Gilles Lipovetsky (L’ère du vide) indique que la valeur fondamentale de l’Homme s’apprécie désormais à l’aune de l’accomplissement personnel de l’individu. Par exemple, l’individu apparaît au détriment des sexes : aux classes relativement homogènes du sexe se substituent des individus qui revendiquent un choix de sexualité et de perception de cette dernière (par exemple le féminisme). Le choix
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est vécu comme valeur propre, fait l’objet d’une apologie sans motivation. Ces constats confèrent une force supplémentaire à la présomption générale de sub jectivisme évoquée plus haut en ce qui concerne les valeurs : les choses n’ont pas de signification ni de valeur en ellesmêmes mais parce que les individus leur en attribuent une. Comment réinscrire de nouveau l’individu dans le champ des valeurs ? Alain Renaut propose d’instituer «le sujet comme visée de l’individu» (L’individu. Remarques sur la philosophie du sujet). Sauvegarder la valeur de l’individu sans 23 compromettre ses valeurs revient à déterminer comment concilier la sacralisation de l’individu avec le besoin de normes collectives. À ce titre, l’autonomie doit être préférée à l’indépendance. Il faut en effet différencier la valeur individualiste de l’indépendance et la valeur humaniste de l’autonomie : Alain Renaut explique que l’indépendance en tant que valeur ne rend pas, en raison des effets pervers dont elle est virtuellement porteuse, son sens et sa richesse à «l’exigence humaniste» d’autonomie que traduit à sa manière l’idée de sujet (l’humanisme étant la théorie ou doctrine qui prend pour fin la personne humaine, son épanouissement et qui met l’homme audessus des autres valeurs).
À l’indépendance correspond la «liberté sans règle, sans entrave » ; à l’auto nomie correspond la soumission à des règles librement acceptées : ce que Kant appelle l’«autonomie de la volonté», soit la dépendance fondatrice de la liberté authentique qui consiste à faire de l’homme luimême le fondement de la source de ses lois. Selon Alain Renaut, la démarche néotocquevilienne confond indé pendance et autonomie. Dans la mesure où l’idée de sujet correspond, non à la valeur (individualiste) de l’indépendance, mais à celle (humaniste) de l’autono mie, elle inclut par définition le rapport à l’autre. En conséquence, l’individu doit s’ouvrir à l’autre. L’avènement d’un « homo democraticus » pacifié, acceptant le jeu démocratique et renonçant par là même aux insurrections violentes, va facili ter la montée de valeurs individualistes comme la cordialité et l’échange avec les autres. Ce sont ces nouvelles valeurs à l’aune desquelles sera appréciée celle de l’individu.
L’autonomie suppose ainsi que le sujet cherche à se constituer comme source de soimême en s’arrachant à son égoïsme pour s’ouvrir à l’altérité du genre hu main. L’idée de sujet, par rapport à celle d’individu, implique une transcendance, un dépassement de l’individualité. En ce sens, la visée de l’autonomie suppose l’ouverture à l’autre.
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La consécration de l’individu comme valeur peutelle être un idéal moral ? Il est possible de partir du principe qu’une culture d’authenticité garantit l’indivi dualisme contre les excès du subjectivisme. Un idéal moral puissant existe encore au sein de la culture individualiste actuelle à travers la force morale de l’idéal d’authenticité qui continue de correspondre à une vie intérieure riche. L’individu va ainsi trouver en luimême la source des valeurs au lieu de les puiser dans des référents externes, par exemple religieux. Par conséquent, un supplément de lé gitimité peut être attribué à la conscience morale individuelle. Il ne s’agit donc pas de faire l’apologie de l’épanouissement de soi reposant sur le caprice ou l’arbitraire en tant que valeur, car on ne peut défendre l’authenticité en ignorant ce que Charles Taylor appelle les «horizons de signification» (Le Ma laise de la modernité, Grandeur et misère de la modernité), grâce auxquels cer taines choses valent plus que d’autres avant même de les choisir. Cette réflexion prolonge et accentue l’évolution inaugurée par St Augustin qui notait que «le chemin vers Dieu passe par notre propre conscience réflexive» (La cité de Dieu). Par ailleurs, à l’instar de toute forme de liberté, l’authenticité implique une forme de « responsabilisation ». En effet, l’individualisme oblige indirectement chacun à justifier ses arguments car il empêche de se référer à des certitudes préétablies qui ne soient pas questionnées. Chacun devient pleinement responsable de ses actes, notamment politiques, dans le cadre démocratique. Ainsi, lorsque l’on veut légitimer ses opinions, il devient nécessaire de s’inscrire dans une espace de dis cussion argumentative où le seul principe de légitimité réside dans la capacité de l’individu à convaincre autrui. Les processus de débats internes au sein des partis, l’explosion des forums sur Internet pendant la campagne présidentielle 2007 sont autant de manifestations de cette évolution. Quelles sont les nouvelles formes de solidarité ? Lorsque Tocqueville s’interroge sur la possibilité de découvrir au sein d’un univers démocratique, donc individualiste, des freins à la décomposition du tissu social et au renforcement consécutif de l’État, il plaide en faveur de la mise en place de contrepouvoirs locaux et se situe ainsi dans cette problématique de la responsa bilité. L’individu citoyen va réaliser qu’il n’est pas aussi indépendant qu’il le croit ou le souhaite et prendra conscience du rapport existant entre affaires publiques et privées. La montée en puissance actuelle, notamment médiatique, des associa tions, groupes d’influence, coordinations, de la démocratie locale, du contact, de la proximité, n’est pas étrangère à ces réflexions : nucléaire, logement, défense de l’environnement… Il faut d’ailleurs noter un fort développement du mouvement associatif et plus globalement de nouvelles formes de solidarité : par exemple, la fin du militant
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