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Apprendre et enseigner d'hier à aujourd'hui

De
419 pages
Deux très anciens potaches décident d'évoquer entre eux leurs souvenirs communs de "jadis et naguère", dans une classe de terminal au lycée Fontanes de Niort. Au-delà d'un simple divertissement pascalien, s'est ainsi élaboré peu à peu une véritable dimension anthropologique, suscitée par ce microcosme historiquement marqué. Ces courants mémoriels conjugués, croisés et régulés, se veulent une contribution authentique à ce qu'il est convenu d'appeler "éducation comparée": le passé et le présent devenus vases communicants.
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Érudition : De la poussière secouée d‟un livre dans un crâne vide. Vie : Macération spirituelle préservant le corps de la putréfaction. [Ambrose G. Bierce : Dictionnaire du Diable, 1911]

Avertissement au lecteur

Au début, nous ne cherchions qu‟un divertissement de vieux hommes désireux d‟évoquer leurs souvenirs communs de « jadis et naguère », dans une classe terminale (de philosophie) au lycée Fontanes de Niort, en 1956-1957. Peu à peu s‟est imposée à nous l‟idée que l‟entreprise n‟aurait qu‟un sens étroitement anecdotique si nous ne lui conférions pas une véritable profondeur anthropologique, en esquissant son environnement et son contexte social propre. Enfin, nous avons été irrésistiblement amenés à la conclusion que nos recherches menaient vers une contribution effective à une authentique « éducation comparée », qui mette en perspective le passé et le présent (en l‟occurrence ceux d‟une classe de baccalauréat). Ces trois rivières sont ici présentes en même temps, « eaux mêlées » que nous nous sommes efforcés d‟orienter, d‟articuler, de maîtriser et de conduire.

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D’avant-hier à demain
L‟ouvrage qui suit est un mélange d‟anecdotes et de réflexions. C‟est évidemment volontaire. Sans doute résulte-t-il en partie du hasard, celui de deux très anciens condisciples, ayant appartenu à une même classe lycéenne dans les années cinquante et qui, plus de trente ans après, se retrouvent fortuitement, puis vingt années encore s‟étant écoulées, décident de mettre en commun leurs forces et leurs souvenirs pour tracer un portrait de cette époquelà, sans convoquer d‟abord les références « scientifiques » qui tiennent habituellement le haut du pavé. Peu à peu se sont dégagées les deux pistes qui, tout du long, nous ont guidés. Celle qui conduit à retrouver les traces mémorielles qui, à deux, sont plus faciles à reconstituer, plus fiables, qu‟elles ne pourraient l‟être solitairement. Celle qui vise à contribuer à reconstruire un état antérieur de l‟Ecole, désormais définitivement évanoui, certes, et qui ne peut être que lacunaire et incertain, approximatif sans doute mais probablement aussi, riche de signification, d‟enseignement (sans jeu de mots), de leçons à tirer. Ainsi nous est venue la tentation de mener un travail d‟éducation comparée, entre naguère et aujourd‟hui puisque nous avons été, l‟un et l‟autre, enseignants pendant toute notre existence. Le plus souvent en effet, les enquêtes d‟éducation comparée mettent en regard deux situations spatiales, nationales la plupart du temps, statiques et qui, par définition, ne peuvent se préoccuper de continuité. Rarissimes, pour ne pas dire inexistantes, sont les tentatives de mener à bien une comparaison de deux époques, certes relativement peu éloignées à l‟échelle des siècles, mais qui explore une certaine profondeur historique. Quelles sont les relations entre une classe terminale en 19561957, et une classe pareille aujourd‟hui ? La subjectivité qui préside à tout souvenir constitue-t-elle un obstacle dirimant à la validité d‟une telle comparaison ? Tout soigneusement pesé, il
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nous a semblé que non, et que, par conséquent, nous pouvions légitimement tenter l‟aventure. Il fallait, pour cette raison même, et paradoxalement en apparence seulement, nous fixer sur les souvenirs anecdotiques, que nous piochions dans nos mémoires. Il se trouve que nos infirmités étaient complémentaires à cet égard. L‟un de nous se souvenait avec une particulière clarté de tous les épisodes proprement scolaires : cours, professeurs, condisciples, événements de la vie quotidienne d‟une éducation en train de se faire. L‟autre conservait des traces jamais effacées de l‟environnement de l‟époque : chansons, publicités, habitudes linguistiques caractéristiques de l‟adolescence. Il nous a donc semblé que l‟entreprise méritait d‟être conduite et se montrait prometteuse. Il va de soi que, de chaque côté, celui qui était le plus riche pouvait avoir recours à son camarade, qui n‟était nullement une terre vierge mais conservait, lui aussi, une mémoire vive, ou qui pouvait être sollicitée, d‟un état des lieux « que nous avions autrefois partagé ». Bien des fois nous avons abouti ainsi par tâtonnements particulièrement excitants et fructueux, à la reconstruction fiable de ce passé lointain. Espérons que le lecteur y trouvera autant de plaisir que nous en avons pris. Nous n‟étions pas particulièrement amis, autrefois. Nous le sommes devenus par le fait d‟avoir choisi, sans le savoir, à peu près le même métier. Et cette alliance tardive a trouvé sa fécondité en nous amenant à rectifier quelques « pré-jugés » au sens bachelardien du terme. L‟un d‟entre nous, par exemple, s‟est vu offrir, pour les étrennes de 1957, un volume de Spinoza dans la Pléiade. C‟était pour nous qui n‟appartenions qu‟à la minuscule bourgeoisie (celle qui, à l‟époque, s‟inscrivait dans le faible pourcentage de la population qui poursuivait des études secondaires), un cadeau royal. Celui qui en avait bénéficié s‟en montrait fier, et même peut-être un peu faraud. Il l‟apporta aussitôt en classe, et le posa sur son pupitre, autant pour le professeur, qui se proclamait hautement spinoziste, que pour les autres élèves qui en bavaient des ronds de chapeau. L‟autre de nous deux, sans hésiter, attribua à l‟heureux impétrant une attitude qui lui paraissait probable : celui-ci exhibait son cadeau, fier comme Artaban, mais ne s‟en
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servirait pas parce qu‟il n‟était pas manifestement orienté vers la philosophie. Ce souvenir n‟a nullement varié pendant plus de trente ans. Nous en avons reparlé ensemble, comme de toute cette époque. Quelle surprise ce fut d‟apprendre que ce texte, bien au-delà de son apparence somptueuse comme celle que revêtent les volumes de la Pléiade, avait constitué, dès lors et durant toute la vie, « la droite balle » de celui qui l‟avait reçu en cadeau. Non seulement au baccalauréat, que l‟intéressé a raconté de manière particulièrement drolatique, mais durant toute la vie : Spinoza a été un véritable compagnon de route, jusqu‟à aujourd‟hui, pour celui qui, pourtant, n‟avait pas choisi la voie professionnelle de l‟enseignement de la philosophie. Décidément, il fallait se méfier, « hyperboliquement » eût dit Descartes, de nos premières impressions ! L‟envieux de nous deux a fait sans hésitation amende honorable. Du coup, notre vigilance s‟est trouvée exacerbée et nous avons la presque certitude que nos souvenirs mêlés peuvent être pris pour argent comptant, tellement nous avons apporté de soin à ne rien avancer, en ce domaine, que nous ne l‟ayons vérifié, mesuré, arrêté. Bien entendu, aucune scientificité là-dedans. Nous assumons pleinement nos jugements singuliers. Finalement, nous avons constaté que la comparaison avec le lycée d‟aujourd‟hui a été plus facile pour nous que de reconstituer le portrait de ce que nous avons vécu. C‟est que notre vie d‟enseignant, comme toutes les autres, a été particulièrement longue et que les évolutions se sont opérées avec nous, sans que nous les percevions vraiment en tant que telles. Il suffisait, mais c‟est le cas de tout un chacun, de ne pas être convaincus qu‟avant c‟était toujours mieux. Heureusement aucun d‟entre nous n‟a connu cette dégradation. Au fond, comme on verra, les transformations du système scolaire, de la vie des établissements, ont été beaucoup plus considérables que nous ne le pensions d‟emblée. Presque rien ne subsiste, dans l‟éducation d‟aujourd‟hui, de ce que qui constituait notre quotidienneté. C‟est pourquoi notre ouvrage ne vise nullement, bien entendu, à distribuer quelques leçons que ce soit. Nous espérons seulement, et ce serait déjà beaucoup, qu‟il a dressé un panorama impartial de ce qui s‟est effectivement passé,
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et que, tel quel, il est susceptible de fournir à tous les amateurs d‟éducation comparée et à tous les amoureux du passé, une série de paysages sur lesquels on peut prendre pied avec confiance. Jamais, cela va de soi, nous ne portons un quelconque jugement sans en dire la subjectivité. Nous n‟en pensons pas moins cependant mais à chacun de décider.

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PREMIERE PARTIE Tout autour du lycée : le proche et le lointain

Nom de lieu : le nom
À cette époque lointaine (années cinquante du XXe siècle), les élèves du lycée Fontanes de Niort ignoraient (ils s‟en fichaient comme de leur première chemise, ou comme de l‟an quarante, ou encore comme de Colin-tampon) que le nom de « Fontanes » était un nom propre, bref : un patronyme (Louis de Fontanes, s‟il vous plaît Ŕ un apparent aristo) qui estampillait le lieu géométrique de leurs chères études, avait été celui du Grand Maître de l‟Université sous Napoléon (Premier du nom) au moment précis où l‟Empereur (qui aurait plus tard les faveurs et les louanges du Père Hugo) créait de but en blanc l‟Ordre violet des Palmes académiques (1808… ce siècle avait huit ans), également ignoré desdits potaches… Fontanes, oui ; Fontanes, donc. Né en 1757 à Niort (comme ça se trouve !). Niort : l‟ancien Novium Ritum, c'est-à-dire « le nouveau gué », au temps encore plus lointain de nos ancêtres les Gallo-romains. Niort, ville prise aux Anglais (les « Godons », mâtinés d‟ailleurs de Français, via les Normands, eux-mêmes mâtinés de Vikings… un vrai « melting pot » comme disait M. G., prof d‟anglais) en 1372 Ŕ très précisément Ŕ par Bertrand Du Guesclin (le fameux Connétable Ŕ mais on n‟a pas eu droit à Pierre Teillard de Bayard, autrement dit « le chevalier sans peur et sans reproche », né un siècle plus tard). Niort, acquise à la Réforme au XVIe siècle. Niort, grandement vidée de sa population à la révocation de l‟Édit de Nantes, inopportunément décidée par le soi-disant Roi-Soleil Louis XIV en 1685. Un édit signé quelques décennies plus tôt Ŕ en 1598 Ŕ par le bon Henri IV, par lequel les Protestants avaient droit de cité et de piété dans ce qui était alors notre bonne France. Il existe d‟ailleurs, prenant à deux pas du lycée Fontanes dans l‟avenue des Martyrs de la Résistance, une « impasse des Protestants »… Ironie voulue ? Niort, chef-lieu du département des Deux-Sèvres (moqué gentiment par les gens des départements limitrophes Ŕ Vienne, Charentes, Vendée Ŕ sous le vocable : « les Deux Chèvres », à cause de son réputé fromage « de bique »), traversé par un modeste cours d‟eau appelé « La Sèvre » niortaise, évidemment (l‟autre est la nantaise).
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Niort Ŕ encore en ce milieu du XXe siècle Ŕ capitale de la ganterie et de la chamoiserie. Niort, siège de compagnies mutualistes d‟assurance dès l‟entre-deux-guerres. Mais arrêtonslà. « Ouf ! », comme l‟écrit régulièrement Le Canard enchaîné canonique (95 ans en 2010) lorsque se manifeste une concaténation intempestive. Fontanes n‟est pas mort à Niort Ŕ et c‟est dommage Ŕ mais à « Paris-la-Grand‟Ville », en 1821 à 64 ans (il n‟avait pas osé survivre à l‟Empereur, mort également cette année-là en son exil atlantique, mais à 52 ans seulement, lui). Fontanes était aussi un poète classique (qui l‟eût cru ? puisqu‟il n‟était pas au programme de l‟enseignement dispensé au lycée qui porte pourtant son nom). Il était de surcroît commentateur critique de son ami Chateaubriand (oui, celui-là même dont on étudiait quelques textes en classe de seconde Ŕ 1954-55). Et il avait même été élu en 1803 (à 46 ans seulement, il faut le faire) membre de l‟Académie française, donc un « Immortel » parmi les Quarante. Un grand bravo rétrospectif, donc. On nous avait très tôt appris que cette institution (avec un grand « I ») avait été fondée par Richelieu en 1634 et que, depuis, elle n‟arrêtait pas de travailler sur son Dictionnaire de la langue française qu‟on ne voyait jamais sortir en librairie. Peu importait après tout, chaque famille poitevine, ou presque, disposant alors Ŕ posé en évidence sur le buffet de la salle-àmanger Ŕ d‟un exemplaire, parfois ancien, du Petit Larousse illustré , qui portait imprimé sur la couverture le profil de cette bonne femme « buffant » sur un chardon qui paraissait ardent, tenu entre le pouce et l‟index : « Je sème à tout vent ». Fontanes un jour ; Fontanes toujours…

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Nom de lieu : le lieu
Voisin immédiat de la place de la Brèche (construite entre 1747 et 1771, ce qui fait que le jeune Fontanes, né dix ans tout juste après le début des travaux de terrassement, avait loisir de s‟y ébattre), le lycée Fontanes occupe un quadrilatère presque régulier. Il est délimité d‟abord par la rue du 14-Juillet laquelle en longe la façade principale avec son vaste porche d‟entrée surplombé d‟un tympan néo-classique Ŕ bien dans l‟esprit Empire, lui-même flanqué de deux corps de bâtiment jumeaux et rectilignes à hautes fenêtres, eux-mêmes prolongés, de part et d‟autre, par des ensembles identiques en forme de « L » debout : deux étages coiffés d‟un tympan copie conforme de celui de l‟entrée, sur la branche verticale et un bâtiment oblong sur la branche horizontale. Façade bien sévère Ŕ qui inspirait aux « petits 6e » arrivant en octobre 1950 une crainte révérencielle Ŕ sans fantaisie et massive, du genre « temple du Savoir » ou ruche militaire. Coupant la rue du 14-Juillet, la rue de la Terraudière, et la rue Bara (respectivement à main gauche et à main droite pour qui se présente devant la façade du lycée) bornent les deux flancs du lycée. Enfin, la rue Paul-François Proust longe les arrières de l‟établissement. Sur ces trois dernières rues, règnent de hauts murs de pierre sur lesquels grumelle un crépi jaunâtre, où s‟encastre Ŕ côté rue P-F. Proust Ŕ le dos de la chapelle du lycée (pur joyau du XIX siècle Ŕ elle a l‟air d‟avoir été dédiée à la déesse Raison, mais laisse l‟impression d‟être désaffectée depuis ses origines) qui paraît avoir été restaurée jadis sans nécessité, par un Viollet-le-Duc (1814-1879) en culottes courtes. Qu‟importent les arrières et revenons à la façade principale. Le vaste porche une fois franchi, on gravissait, sous une espèce de voûte, une volée de larges marches. S‟ouvrait alors, de part et d‟autre du palier, un long, large et haut couloir cimenté qui aboutissait à angle droit à deux autres couloirs semblables, froids, rébarbatifs. Ces deux couloirs parallèles étaient traversés plus loin, à angle droit, par un couloir identique, lequel menait, d‟un côté comme de l‟autre à une cour de récréation par l‟office de larges portes vitrées. Ces couloirs avaient été conçus à l‟origine pour faire
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défiler les élèves en rangs et cinq de front au son du tambour. Leurs murs étaient peints de couleurs délavées : gris jusqu‟à hauteur d‟homme, verdâtre au-delà et jusqu‟au lointain plafond. Ils étaient percés à intervalles réguliers de chambranles stricts qui faisaient apprécier leur généreuse épaisseur. Des portes de bois plein, pratiquées au fond de ces parallélépipèdes creux donnaient accès aux salles de classes. Celles-ci étaient toutes semblables (sauf celles de M. N, prof de maths et de M. P., prof d‟histoiregéographie, qui étaient dotées de gradins en bois servant de support aux pupitres et aux bancs Ŕ bref, un avant-goût des « amphis » de la fac de Poitiers à soixante-dix petits kilomètres de là… à ceci près que la salle de M.N. était la plus vaste et s‟ornait d‟un tableau gigantesque à contrepoids) : murs ripolinés sur plusieurs couches brillantes, mais pisseux (teintes beigeâtre ou verdâtre), hauts plafonds piquetés de chiures de mouches, d‟où pendaient, au bout de pédoncules métalliques, des batteries de lampes-boules de verre dépoli. De hautes fenêtres à deux battants, soigneusement grillagées à l‟extérieur, donnaient du jour avec discrétion, même au printemps, à cause de fort beaux arbres branchus et feuillus à souhait, plantés très rapprochés des murs, dans les cours. Au premier étage, la topographie était identique. Le deuxième étage était réservé à l‟internat. Quant à la raison d‟être et l‟existence même du lycée qui a abrité maints élèves durant sept ans Ŕ de la 6e à la terminale, ne différons plus et allons à une source fiable, celle du bulletin annuel de l‟Association amicale des anciens élèves du lycée et du collège Fontanes de Niort (2007, p. 35, sous le titre : « Inauguration du Musée Fontanes : 29 juin 2006 ») : « Le décret impérial du 31 mars 1858 érige le collège municipal de Niort en lycée impérial. L‟année suivante, grâce à un emprunt de 542 000 francs, le terrain au nord de la place de la Brèche, à l‟emplacement du chemin et de la métairie des Roches, est acquis pour l‟édification du lycée et de l‟église Saint-Hilaire. Le lycée est construit selon les plans de l‟architecte municipal Thenaudey et est prévu pour 300 élèves. Le 5 août 1861, un nouveau décret décide que « le lycée impérial de Niort prendra le nom de Fontanes ». Le 12 août 1861 a lieu l‟inauguration du lycée Fontanes de Niort sous la présidence du général Allard. Le 1er octobre 1861, le lycée ouvre ses portes et accueille 285 élèves.
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En 1879, fut fondée, par Léopold Goirand, député puis sénateur et maire du 1er arrondissement de Paris, l‟Association des anciens élèves de Fontanes, association toujours bien vivante de nos jours. »

Environnement
En forme de trapèze et encadrée par la rue du 14-Juillet (la rue, n‟est-ce pas, qui longe la façade altière du lycée Fontanes), l‟avenue des Martyrs de la Résistance (par laquelle les externes, au sortir de Fontanes, déboulaient sur le café Le Napoléon, dit le Napo), l‟avenue de la République et l‟avenue Bujault, s‟étalait la vaste place de la Brèche, presque limitrophe du lycée. En mai, elle accueillait sa foire exposition (où les premiers meubles de cuisine en formica et les premières « cocottes-minute Markalu » ont été présentés à l‟ébahissement du bon peuple au tout début des années cinquante) dont les flonflons troublaient notre concentration lors des cours de maths de M. N. Toujours place de la Brèche, en bas, côté avenue de la République, presque face à la rue Ricard Ŕ l‟artère centrale et le poumon de la ville Ŕ était campée la roulotte à frites de Fred Gouin (ces bâtonnets brûlants, cuits à la perfection dans de la vraie graisse de cheval et enveloppés dans un cornet de papier journal). Il se disait que ledit Fred Gouin, avant de « faire son beurre dans la frite », avait « gagné des millions » comme chanteur de charme dans les années vingt (traînaient d‟ailleurs, çà et là, dans les buffets de quelques familles niortaises quelques-uns de ses épais et fragiles « 78 tours » protégés par le grossier papier de ces pochettes carrées dont le centre, ajouré en cercle, permettait de consulter le contenu du disque sur l‟étiquette perforée). À côté, il y avait la vaste roulotte d‟un confiseur dont la machine rutilante étirait et malaxait comme par magie Ŕ mais une magie digne des Temps modernes de Chaplin Ŕ une pâte multicolore odorante, transformée en fin de course, pour ainsi dire, en sucres d‟orge et, surtout, en berlingots (qui valaient bien les fameuses « Bêtises » de Cambrai). Côté Fontanes, donc « en haut de la Brèche », le kiosque à musique octogonal « Art nouveau » du « jardin de la
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Brèche » (aménagé dans le vaste coin délimité par la rue du 14Juillet et l‟avenue des Martyrs de la Résistance : beaux arbres, pelouses, allées de fins graviers blancs, fontaines d‟eau potable Ŕ on croit rêver Ŕ en pierres non équarries, bancs publics en lattes de bois et piétements de fonte, petites pièces d‟eau) servait de terrain d‟escalade à certains externes, qui caressaient ou chatouillaient au passage les nus de bronze, copies dix-neuvième de dieux ou déesses de l‟Antiquité. Le centre-ville ne comptait pas moins de quatre cinémas. Étaient très courus des jeunes les films en « technicolor » en version doublée : westerns, avec John Wayne ou Gary Cooper (Le train sifflera trois fois, 1952); péplums ou fresques bibliques, avec Victor Mature ou Stuart Granger ; aventures moyenâgeuses, avec Robert Taylor, par exemple (tous ces héros-acteurs s‟exprimant en français sans que cela soulève le moindre étonnement) Ŕ films annoncés à grands coups d‟affiches criardes sur les murs du Caméo (en bas de la Brèche, sur la colline, derrière le monument aux morts en pierres blanches anguleuses, sciées méticuleusement). Ce, malgré les prestations parallèles d‟acteurs bien de chez nous comme Charles Vanel dans Le Salaire de la peur (avec Yves Montand). À ce sujet, on ignorait totalement à l‟époque (1953, date du film sorti pendant l‟année de soudure entre la 4e et la 3e) que son auteur, le déjà fameux Henri-Georges Clouzot, était né à Niort en 1907 Ŕ donc à peu près contemporain des parents de ceux qui, comme nous, étaient entrés au lycée en 6e en 1950. Ces 6e -là, d‟ailleurs, avant de déchiffrer le titre du film sur les affiches, croyaient que c‟était « le sale air de la peur » (ce qui, finalement, faisait sens). Niort n‟a pas été ville ingrate avec ce cinéaste enfant du pays (mort à Paris en 1977) : en plein centre historique existe en effet une rue H. Clouzot, qui prend dans le bas de la rue Saint-Jean et débouche, après un coude, dans la rue du Rabot. Les potaches adolescents et cinéphiles se voyaient très bien, en rêve, en compagnie de Gina Lollobrigida, Sofia Loren, Marilyn Monroe, Cyd Charisse, Elizabeth Taylor (Géant, 1956) Ŕ entre autres « pulpeuses » Ŕ sans parler de l‟émouvante poitrine pigeonnante de Martine Carol, et sans oublier notre « B. B. », plus tard « nationale ». Certains adolescents romantiques auraient bien voulu être à la place de Pierre Vaneck dans Marianne de ma jeunesse. Les jeunes mâles étaient aussi fascinés par les
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prestations désinvoltes et ravageuses d‟Eddy Constantine qui, lui au moins, avait le mérite de s‟exprimer Ŕ malgré son accent américain à couper au couteau Ŕ authentiquement en français. Côté « valeurs sûres » bien-de-chez-nous de cette époque (qui continuait celle des parents), il y avait les vedettes telles que : Jean Gabin, Fernandel, Bourvil, Raimu, Serge Reggiani, Charpin, Pierre Fresnay, les inévitables Jean Marais et Louis de Funès, et puis Simone Signoret, Danièle Darrieux, Suzanne Flon, Jeanne Fuzier-Gire, etc. Au cinéma (que ce soit le Rex Ŕ en bas de la place de la Brèche Ŕ ou Le Caméo, rue du Rempart, ou encore L‟Olympia, au début de l‟avenue de Paris, ou enfin l‟Eden, rue de la Comédie), il y avait trois moments toujours très attendus (et « on en avait pour son argent » !) : 1) Le documentaire : la vie des bêtes, ou découvertes/ explorations, ou visites de monuments historiques. 2) L‟entracte : toutes lumières allumées, mais avec projection de « réclames », par exemple : « Du Bo- du Bon- Dubonnet », « la brillantine Roja » (ou « Forvil »), « Monsavon » (ou « Palmolive, à l‟huile de palme et d‟olive »), « la pile Wonder-ne s‟use-que si l‟on s‟en sert » etc., suivie des « Actualités », en noir et blanc : le « Pathé-Journal », avec son coq fétiche s‟égosillant et faisant bouffer ses plumes au milieu d‟une musique trompettante, pour marquer dignement le mot FIN qui s‟inscrivait en majuscules sur l‟écran. Parfois, apparaissait sur la scène, pour quelques minutes, un artiste : la salle, alors, prenait des airs de « music hall » ou de « cabaret », comme se vantaient d‟en avoir vu les adultes de la famille, « montés » brièvement à Paris. 3) Et puis, enfin, le grand film qui commençait en fanfare à l‟extinction des lumières. Mais, à l‟entracte (instant nodal), toujours, passaient dans les travées en escalier des « ouvreuses » en uniforme de soubrettes, un large panier d‟osier appuyé à la taille et retenu par une sangle de toile passée autour du cou : elles annonçaient aux spectateurs assis, d‟une voix sonore et haut perchée : « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats, pastilles de menthe… ». Les « esquimaux » était des glaces de marque « Heudebert »… Le bonheur… Le cinéma Le Rex, en bas de la Brèche, était aussi le lieu géométrique de « matinées » (curieux mot qui, dans le monde et vocabulaire du spectacle, désigne
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l‟après-midi : il peut ainsi être proposé deux matinées, suivies d‟une « soirée ») consacrées deux ou trois fois par an aux concerts des « JMF » (Jeunesses musicales de France). Excellent prétexte pour déguster autre chose que des films Ŕ pourtant alléchants Ŕ et pour rencontrer d‟autres jeunes du même âge et surtout, en ce qui concernait les potaches du lycée Fontanes, côtoyer des filles du lycée de l‟avenue de Limoges. Frissons et émois garantis, ébauches d‟idylles (trop) souvent rêvées mais partage de goûts et de sensibilités dans des moments privilégiés (arrêts sur sons et images détachés des contingences routinières). Pendant les années de première et de terminale (1955-57), certains élèves dont les parents suivaient assidûment les études et les progrès, se piquaient de lire ostensiblement Le Monde (ça vous posait plus que les journaux locaux : Le Courrier de l’Ouest ou La Nouvelle République, dont chaque exemplaire coûtait à l‟époque 18 francs. Ils allaient jusqu‟à l‟emporter avec eux au cinéma pour le lire (ou faire mine de le lire) à l‟entracte (ostensibles froissement de pages et pseudo-désinvoltes tapotements-lissages du dos de la main). C‟est ainsi que ces élèves se sont enthousiasmés de la signature, au Capitole de Rome, des traités sur l‟Euratom et le Marché Commun, par « les Six » Ŕ événements majeurs annoncés dans l‟édition du déjà célèbre quotidien du soir (il avait 12 ans d‟âge) daté du mardi 26 mars 1957. La rue du 14-Juillet qui longe la façade du lycée se croise à angle droit avec la rue Bara… Oui, du nom de ce « jeune Tambour » des « Armées de la République », prénommé Joseph. Une image d‟Épinal le représente, percé de coups de piques et de faux retournées : « La mort du jeune Bara ». « L‟infortuné », comme le désignait la littérature d‟époque, n‟avait pas eu le temps de « revenir de guerre », comme ses semblables, les Trois jeunes Tambours, héros de cette vieille chanson du XVIIe siècle. On disait aux potaches, en classe d‟histoire, que Bara était mort pour la France républicaine, lâchement tué par « les Vendéens » ou « les Chouans », comme on voudra. Ça s‟était passé à St. Maixent, tout près de Niort, donc, en 1793. Mort à 14 ans, on retrouvait sa flamme dans le Gavroche de Victor Hugo, même ceux qui, parmi les élèves de ces années cinquante, avaient des ancêtres « Chouans ». Il est vrai que Niort, en cette fin du XVIIIe siècle, avait épousé la cause des Révolutionnaires. Il y avait,
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rythmant les jeudis et samedis des élèves dans leurs foyers, le « poste parisien » (ou la « moderne » « Europe nº1 » Ŕ créée en 1954) Ŕ cette radio (on disait « la TSF ») transmise par de lourds appareils (ou « combinés » Ŕ avec tourne-disques où pouvaient tourner de révolutionnaires 33 tours microsillons) de marques : Philips, Pathé-Marconi, Ducretet-Thomson, Blaupunkt/Point bleu, Pizon-Bros, qui accompagnait en relative sourdine (cela dépendait de la permissivité des mères) les devoirs à faire à la maison. Avec les Vive Jeudi de Jean Nohain, les chansons d‟André Claveau (La petite diligence), de Charles Trenet (celui de Mes jeunes années courent dans la montagne qui rimaient avec Les Pyrénées chantent au vent d’Espagne pour des potaches qui, connaissant en trois dimensions le plat Marais, ne voyaient ce Massif que dessiné en bistre sur les cartes murales). Les chansons, encore, des Frères Jacques (ceux de La confiture, ça dégouline… ) Ŕ lesdits Frères ayant évincé Les Quatre Barbus Ŕ ; celles de Lucienne Delille, de Jean Sablon qui, de sa voix douce et mélodieuse s‟en allait « clopin-clopant / Dans le soleil et dans le vent », quand il ne se plaignait pas : Vous qui passez sans me voir ; celles de Line Renaud (que « les Chansonniers » Ŕ voir ci-après Ŕ dénommaient, pas trop gentiment : Vaseline Renaud, ou Ŕ fine allusion ou astuce : « la Renault » ne sera jamais une « Vedette » [marque prestigieuse alors de Ford] Ŕ oui, celle de Ma cabane au Canada, scie dont on ne se lassait pas) ; celles encore et surtout d‟Édith Piaf (Les Trois cloches), de Gilbert Bécaud (alias « Monsieur 100000 volts »), de l‟inclassable Mouloudji, de « l‟impayable » Henri Salvador, de l‟inusable Luis Mariano et ses opérettes sirupeuses et celles de son rival : Georges Guétary. Rompant agréablement les oreilles potachières, il y avait aussi Zappy Max (« Vas-y, Zappy ! » ou son « Radio-crochet », qu‟il ponctuait de son jugement intempestif et sans appel devant un candidat malheureux : « Allez donc vous faire laver la tête : avec Dop, c‟est toujours un plaisir ! ») ; les (trop) courtes émissions de « Grégoire et Amédée vous présentent : « Grégoire et Amédée » dans : « Grégoire et Amédée » ; les « sketches » (mot popularisé Ŕ si l‟on peut dire Ŕ par Proust lui-même) du « Café du Commerce » (« Buvons un coup, haut le verre, à la santé du Café du Commerce. Et patati et patata… ») et, dans la foulée, « Le
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club des chansonniers » introduisant leurs potins politiques humoristiques d‟une roborative annonce chantée en chœur : « Nous chantons faux, ça c‟est un fait /Mais on s‟en fout : on l‟sait… Nous avons nos petits papiers, petits pa-pa, petits papiers / Pleins de couplets d‟actualité/ Au club, au club des Chansonniers ». On ne peut naturellement pas passer sous silence : Sur le banc de et avec Jeanne Sourza et Raymond Souplex ; les histoires de « Gérard et Marie-Chantal » (à ce sujet et dans ce contexte, la chanson de et par Boris Vian : J’suis snob faisait un tabac Ŕ expression récente, alors) ; Le réveil musculaire de Robert Raynaud, accompagné de sa musique roborative ; et puis encore des « feuilletons radiophoniques » de Pierre Dac et Francis Blanche, comme Signé Furax ou Ça va bouillir ! (« Et de qui, la mise en ondes ? » « de Pierre-Arnault de Chassis-Poulet, voyons ! »). Et puis, encore, les (més)aventures quotidiennes du pauvre Ŕ et bien nommé « Leguignon » Ŕ, toujours convoqué (lampiste de service) au tribunal et toujours condamné « aux dépens » par celui à qui il s‟adressait timidement en tant que « Monsieur mon président » (sic). Sans oublier naturellement l‟incontournable Geneviève Tabouis, qui, sur « Radio-Luxembourg », entamait invariablement ses courts communiqués politiques par l‟avertissement péremptoire : « Attendez-vous à savoir que… ». À la TSF, une réclame, entre autres, avait du succès. Elle était d‟ailleurs chantée sur un air roboratif : « Le rhum Saint Gilles / À retenir, c‟est facile ! / Un rhum… Quel rhum ! / C‟est un rhum unique en somme. / L‟arôme des Îles / Donne un bouquet parfumé / Au rhum Saint Gilles / Ce régal des becs gourmets ! ». On connaissait les paroles par cœur et on les chantait volontiers (à cette époque, le slogan « à boire avec modération » n‟existait pas et aucun d‟entre nous, sauf lors d‟un mariage, peut-être, n‟avait trempé ses lèvres dans ce breuvage fortement alcoolisé !). Et puis il y avait cette audace savoureuse : le rapprochement phonétique : « l‟arôme » / « le rhum », imperméable à notre unique condisciple originaire de Toulouse qui avait « l’assang ». Les « Îles », c‟étaient évidemment celles des Antilles de cartepostale, françaises mais si lointaines. Cette marque existe-t-elle encore ?
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À Niort même et dans les environs immédiats ou plus lointains (les départements limitrophes), bref dans tout le PoitouCharentes, on avait l‟occasion de voir et d‟entendre deux gloires locales : le fantaisiste Jean Richard à la voix traînante et embrouillée (avec son sketch Ŕ désopilant pour les gens du cru « Melle en Vendée », par exemple) et « le Barde poitevin » Yves Rabot qui savait trousser ses belles « Histouères et Chantuseries » et remuer les tréfonds de l‟âme populaire du « vieil Ouest ». Pour les « externes », le passage (et séjour prolongé) obligé était le café du bas de la Brèche, à l‟orée de l‟avenue de Paris (Le Napoléon Ŕ Le Napo, donc, pour les habitués) avec ses « baisefric » (baby-foot, billards électriques, juke-box Ŕ où on faisait passer et repasser à satiété les « 45 tours » des « Platters », de Paul Anka et d‟Elvis (« Pelvis ») Presley, en essayant par saturation d‟écoutes successives d‟en comprendre les paroles). Il était également indispensable (on ne se posait même pas la question) de « faire la rue Ricard » et ses magasins Ŕ cette rue relativement étroite et qui n‟était pas encore piétonne n‟était pas alors bordée de ses affreux et ondulants serpents de bronze camouflé installés dans les années quatre-vingt-dix. On « faisait » aussi le « passage du commerce » (qui prenait rue et place du Temple et aboutissait à l‟angle Ŕ très largement ouvert Ŕ de la rue Ricard et de la rue Victor-Hugo) aux boutiques un peu trop « chon-chon-chiffon » Ŕ en un mot : trop féminines Ŕ sauf un magasin de jouets très complet (collection complète des boîtes « Meccano », modèles réduits, jeux…). Bref, c‟était le « je circule, je déambule… c‟est bon pour les globules ». La rue Ricard (artère principale du centre-ville) avait jeté en quelque sorte, lors de sa construction au XIXe siècle un voile pudique sur « le Merdusson » Ŕ le bien nommé Ŕ, un ruisseau à ciel ouvert jusqu‟alors, qui charriait depuis des temps immémoriaux vers la Sèvre, eaux usées et ordures de la ville. À La Civette, le bureau de tabacs-journaux de ladite rue, les potaches externes trouvaient leurs illustrés favoris. Les adultes y choisissaient leurs journaux ou magazines (on ne disait pas, alors, « revues »). Vers les années de première-terminale (195557), les potaches plus « montés en graine » pouvaient de temps en temps, avec leur argent de poche parentale, acquérir
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L’Express ou France Observateur (Le Point n‟existait pas encore). Ou bien, motivés par l‟anglais ou (surtout) « pour en mettre plein la vue », acheter négligemment Life ou Holliday (à cause des photos). Paris-Match aussi, mais on préférait le lire (en noir et blanc) chez le coiffeur installé au premier étage à l‟entrée du passage du Commerce, « côté ville ». Les jeunes externes, en bons citadins, ignoraient que la civette est une sorte de martre puante. Drôle d‟enseigne… Rue Ricard et en bas de la place de la Brèche, on pouvait alors, très fréquemment rencontrer (c‟est lui en fait qui allait à la rencontre des passants), dans sa djellaba ocre et ses babouches de cuir fauve, un vieil Arabe (originaire d‟un département français d‟Algérie et ancien combattant décoré de la Croix de guerre épinglée sous le menton, au revers de son capuchon) portant Ŕ semblait-il inlassablement Ŕ des tapis pliés dans le sens de la longueur et empilés sur l‟épaule. D‟un large sourire passablement édenté, il les proposait aux gens en chantonnant presque : « Prends ce jouli tapis : j‟ti li vends pas, j‟ti li donne ! ». En a-t-il vendu vraiment ? En tout cas, il était là, déambulant avec une obstination tranquille, ce qui lui valait la sympathie amusée des passants. Au-delà de la rue Ricard, place des Halles, côté rue Brisson, le flanc d‟un immeuble ancien était entièrement peint en blanc écru. S‟y détachaient, dessinées et peintes exactement en figurines géantes, trois peintres en bâtiment de profil, en larges blouses professionnelles, légèrement courbés et faisant mine d‟avancer ; le premier peignant sur une surface verticale virtuelle le mot « Ripolin » (avec son « n » nanti d‟une queue recourbée) ; le deuxième, derrière lui, lui appliquant du pinceau la même marque sur le dos ; le troisième faisant de même sur le dos du deuxième. Le troisième peintre s‟en sortait donc sans tatouage ou graffiti dorsal. Tous trois devaient avoir de fines moustaches, mais qui sait ? Encore une « réclame » qui faisait fureur. À telle enseigne, si l‟on ose dire, que le verbe « ripoliner » est devenu très vite un générique (comme « frigidaire »). Passer du ripolin, signifiait « flatter » et « être ripoliné(e) », être sur son trente-etun. « J‟ai fait ripoliner ma maison » indiquait clairement que la personne l‟avait fait rependre entièrement. Les murs des couloirs
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et des salles de classe du lycée, tout pisseux, auraient bien mérité « un coup de ripolin » (le vrai). Pour doubler en quelque sorte celles dégustées lors de l‟entracte au cinéma, des « réclames » étaient affichées sur les murs de Niort, par exemple : « Si vous les aimez bien roulées : papier à cigarettes O.C.B. » (slogan détourné par un potache en : « Si vous les aimez bien moulées, papier de toilette O.C.B. ») / « Dents blanches, haleine fraîche : dentifrice Colgate » / « Persil lave plus blanc » / « Une chaussure entretenue avec un produit « Maxi » vous dit : Merci ! » / « Un meuble Lévitan est garanti pour longtemps »… Sautaient aux yeux également, par exemple, l‟attractif et indiscuté (alors) « Y‟a bon, Banania ! » (concurrencé par « Eleska, c‟est exquis ! »), le « bouillon KUB », la « chicorée Leroux », la « réglisse Zan » et l‟inévitable trinôme : « Dubo---Dubon---Dubonnet ». Il y avait aussi « Saint Raphaël quinquina » et « Monsavon » (et leur réclames roboratives chantées à la TSF. Pour l‟un : « Été comme hiver / Je mets dans mon verre / Qu‟il soit rouge ou blanc / Voici l‟excellent / Saint Raphaël quinquina ! ». Pour l‟autre : (sur l‟air de « La Madelon », déjà ancien, donc sans risque de lever de drapeaux de la part des « Poilus » survivants) : « Si vous voulez un savon de toilette / Qui soit bien doux, qui mousse et sente bon, / Un seul nom doit vous venir en tête : / « Monsavon, Monsavon, Monsavon ! »). Le samedi soir (« après l‟turbin », dans la chanson-scie et dès l‟époque de l‟entrée en seconde, en 1954), il y avait le dancing du « Fleuve Léthé » (seuls les « hellénistes » de 4e et au-delà, savaient qu‟il séparait, dans la Mythologie, le Tartare des Champs Élysées et que Léthé était la divinité de l‟Oubli, tout un programme, donc, mieux : un luxe, dans ce discret milieu niortais) au Pré Le Roy, au bord de la modeste et placide Sèvres qui n‟en revenait pas d‟avoir été ainsi promue. Lieu privilégié pour « le frotti-frotta » avec les « nanas » locales ou celles du lycée de l‟avenue de Limoges. On ne peut pas passer sous silence les balades du dimanche en « plate », entre copains, dans les « conches » couvertes de « lentisques » du Marais poitevin (à Coulon) ; celles en vélo dans les chemins de la forêt de Chizé, « chez les Amerlocks » avec lesquels on se livrait, en ces années 1955-57, à divers trafics
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« innocents » : cigarettes, jeans, chemises colorées, articles acquis via leur fameux « PX » Ŕ prononciation de rigueur : piecks Ŕ autrement dit leur coopérative militaire qui regorgeait de marchandises dont on n‟avait pas idée, même rue Ricard, même lors de la foire exposition de mai place de la Brèche : une vraie caverne d‟Ali-Baba. À cette époque, en effet, il n‟y avait pas encore de « supermarchés », difficile à croire. Ainsi, on constatait que l‟anglais servait à quelque chose : ça s‟ajoutait aux courriers maladroits mais prometteurs avec les « correspondantes anglaises et américaines ». Il y avait aussi, pour les plus chanceux, c‟est-à-dire ceux dont les parents avaient quelques moyens, les séjours linguistiques organisés par l‟OSFB Ŕ organisation scolaire franco-britannique Ŕ dès la classe de troisième (1953-54). Tout cela bien que les films américains du Caméo, si prisés et courus, parlassent Ŕ hélas ! Ŕ français Ŕ voir plus haut Ŕ, le « doublage » pour paresseux (les « sous-titres » étant réservés aux films de « langues rares » : allemand, suédois, russe…) étant déjà à cette époque une spécialité bien de chez nous Ŕ dont il n‟y a pas lieu de s‟enorgueillir. Puisque ça continue : comment peut-on convaincre totalement les jeunes (et les adultes dans une perspective européenne d‟ « éducation tout au long de la vie » Ŕ concentrée en « life-long learning ») que, à part les CD et DVD chantés en anglais et quelques pubs succinctes pour compagnies aériennes, alcools et véhicules de loisir, l‟anglais est la première langue planétaire de communication (sinon de culture) quand, tant au cinéma qu‟à la télévision, les films sont doublés en français ? Qui ne voit que le mouvement des lèvres des acteurs Ŕ surtout cette langue placée « d‟origine » fréquemment entre les dents (le fameux « th ») Ŕ ne correspond pas à ce qu‟on entend de fait ? (Certes, il y a la question sociale du gagne-pain des acteurs français invisibles qui « prêtent » leurs voix « backstage »). Mais lâchons-nous la bonde… Abondance de vin ne nuit pas ! En ce début du XXIe siècle, plus de 95% des élèves étudient l‟anglais Ŕ très tôt dans leur scolarité. Au sortir (quotidien ou en fin de semaine) des établissements ad hoc, ils vont se ruer sur le dernier film américain et n‟auront même pas le loisir et la satisfaction d‟entendre les acteurs s‟exprimer dans la langue qu‟on s‟efforce de leur enseigner à l‟école, au collège et au lycée
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sur une dizaine d‟années (laps de temps respectable et qui devrait être profitable, c'est-à-dire : mis à profit) depuis des décennies. Or, les sous-titres sur fond sonore original, très largement répandus dans la plupart des autres pays de l‟Union européenne, sont aussi là pour soutenir la compréhension, donc la mémorisation. Foin du blabla culturel hexagonal depuis Malraux : la vraie révolution culturelle devrait être celle-là… Problème tenace de culture figée. Dans les années cinquante, le bon peuple disait des étrangers (même des « sauveurs » anglais et américains) : - « Ils n‟ont qu‟à parler français, comme tout le monde ! ». On retrouve les mêmes plus de cinquante ans plus tard (mais dans une France sans son Empire, réduite à brandir sa « francophonie » sans vraie conviction. À ce propos, pourquoi ne pas passer le flambeau et le drapeau francophones aux Québécois : Nouvelle France à nouveau ?!). Et le monde est radicalement différent, méconnaissable. Inutile de faire un dessin. Rideau (de scène) ! Quant à introduire systématiquement des sous-titres sur les écrans (même de plusieurs dizaines de « pouces ») de télévision, on entend déjà les protestations (vigoureuses évidemment) des « autorités », des « braves gens » et des ophtalmos (malgré la qualité « LCD » ou « Plasma »). « Brisons là, Folleville… » Reste (en plus d‟une éventuelle politique linguistique facilitant les réseaux Internet de « correspondants » motivés et fiables, et multipliant les assistants d‟anglais et les recrutements Ŕ sur la base de l‟échange Ŕ d‟enseignants de disciplines obligatoires, dans leur langue d‟origine) l‟espoir de programmes informatiques véritablement ludiques (ludoéducatifs) dans la langue-cible, qui pourraient fonctionner en la matière comme une sérothérapie. S‟imbiber d‟une langue étrangère (en plus, universelle) permet de mieux connaître la sienne (qui fut il y a deux siècles également universelle) et d‟en absorber d‟autres (c‟est bien connu, mais jamais véritablement mis en pratique). C‟est comme dans la vie : il n‟y a que le premier pas qui coûte (les « scouts » de ces années-là ne chantaient-ils pas : « La meilleure façon d‟marcher / Qui doit êtr‟ la nôtre, / C‟est de mettre un pied d‟vant l‟autre / Et d‟recommencer ! » ?). On croit à l‟anglais quand, dans l‟Hexagone, on pousse la porte d‟un établissement du British Council ; quand on effectue un
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séjour linguistique en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis ; ou quand, jeune Rastignac informaticien ou apprenti gestionnaire, on y émigre... Seule nécessité fait loi. Et ce n‟est qu‟un début (con-ti-nuons-le-com-bat !). À l‟époque, l‟apprentissage scolaire de l‟anglais (se reporter à l‟article « Anglais » dans le « dictionnaire » ci-dessous Ŕ troisième partie de ce livre) se concrétisait en quelque sorte jusque dans les graffiti peints en blanc sur les murs de Niort dans ces années-là : « US go home ! ». Dommage qu‟entre 1940 et 1945, il n‟y ait pas eu, de même, des inscriptions : « NSPD (ou « Felgrauen ») nach Hause gehen ! ».Toujours est-il que les « Amerlocks » en question, on les a eus « chez nous » (bases de Chizé, La Rochelle et Poitiers) jusqu‟à ce que de Gaulle, au début des années soixante, les prie de partir. En attendant, leurs camions GMC kaki changeaient à grand bruit de vitesses dans « la descente de la Brèche » (donc avenue des Martyrs de la Résistance), avant de virer avenue de Paris, face au Napo pour gagner la base (« AMMO ») de Poitiers. Plus tard, dès la propédeutique-lettres (1957-58), des petits chanceux (et petites chanceuses), ou des démerdard(e)s, parmi les étudiant(e)s d‟anglais motivé(e)s s‟y verraient invité(e)s une fois par semaine (le mercredi) à participer aux soirées dansantes du « service club », jouxtant la rutilante piste (Bowling Alley) aux douze ( !) couloirs Ŕ terrain de jeu hors du commun Ŕ où on s‟entraînait entre deux « jives », à lancer la grosse boule noire de cinq kilos à trois trous (pour le pouce, l‟index et le majeur) avec, comme perspective au bout de vingt-quatre mètres à lui faire parcourir en ligne droite, le triangle formé de dix hautes quilles ventrues de trente-huit centimètres de haut, pour être précis. Rien à voir avec le jeu de boules pratiqué sur terre battue sous les marronniers ou platanes de notre vieil Ouest. Et motif de vanité pour les « Happy Few », en même temps que mesure attristée de l‟écart abyssal qui s‟était creusé entre la vieille Europe exsangue et la triomphante Amérique. Et par-dessus tout ça, (comme chantera plus tard Gilbert Bécaud) il y avait l‟espoir que les parents gagnent un (beau) jour « le gros lot » à la Loterie Nationale (créée en 1933) à l‟instar du premier gagnant : le fameux coiffeur de Tarascon. En attendant (la Loterie Nationale a cessé d‟exister en 1990), ils pouvaient se
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consoler avec les lots, plus accessibles, de la « Tombola » de la foire exposition annuelle (en mai, sur la place de la Brèche, voir plus haut) ou de la « Tombola du curé », à la kermesse Ŕ également annuelle. C‟était l‟époque des 4CV (« Par monts et par vaux », comme affichait « la réclame » on ne parlait pas alors de pub) et des « Frégate » Renault (Régie nationale), des 2CV, des Simca 8 et « Aronde », des Citroën DS, des Ford Vedette à moteur V8 américain (le haut de gamme des voitures françaises), des Dyna Panhard et Panhard PL17, des 203 et 403 Peugeot. Des originaux allaient en « VW », la « Coccinelle » Volkswagen Ŕ très tôt baptisée par un petit groupe de potaches facétieux, bien que puceaux : « Vol vagin ». C‟était la rivale de la Fiat 500, de la 4CV et de la 2CV, mais « les deux Françaises » avaient l‟énorme avantage de posséder quatre portes. Circulaient aussi de curieuses « Vespa 400 », à deux places et moteur deux-temps, sorte de scooter à quatre roues. Rares, par ailleurs, étaient les parents « fortunés » qui voituraient leurs rejetons potaches à l‟aller comme au retour. La rue du 14juillet, longeant la façade faussement classique du lycée, n‟était pas embouteillée alors par le ballet des véhicules, ni par les « transports-en-commun ». Tant pis pour les bras douloureux au bout desquels pendaient les pesants cartables: l‟aller maison/ lycée et retour se faisait à pied, qu‟il pleuve, qu‟il neige (rarement, sauf en 1955) ou qu‟il vente : heureusement, on allait en groupes et les langues marchaient aussi vite que les pas. Certains élèves allaient au lycée et en revenaient à bicyclette. Ils remisaient leur monture dans une salle du rez-de-chaussée du lycée (à main droite une fois passé le porche monumental) Les autos, peu nombreuses encore, étaient noires, blanches ou vertes. Les pneus chics étaient « à flancs blancs ». La grosse auto à tout faire, faux tout-terrain à large porte arrière, était la « Prairie » Renault. La plupart des autos, à cette époque, ne disposaient que de « flèches de direction » (« Si tu tournes, n‟oublie pas de mettre ta flèche ! »). Sortait alors (avec une redoutable raideur mécanique) de la carrosserie (derrière la porte arrière), une baguette de métal gainée de bakélite orange ou rouge abritant une ampoule électrique qui, à droite ou à gauche (c‟était selon) indiquait à tout venant le changement de direction
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souhaité par l‟automobiliste. La flèche effectuait donc un quart de tour vers le haut où elle se maintenait et, la manœuvre achevée, rentrait dans son logement avec le claquement sec d‟un couteau suisse. Mais, au début des années cinquante, les nouveaux véhicules à moteur (conduites intérieures, camionnettes et camions) ont été équipés, à l‟arrière et de part et d‟autre, de clignotants, véritable révolution sécuritaire, comme d‟ailleurs l‟installation à gauche et à droite de la « plaque minéralogique » de feux rouges, au lieu d‟un unique feu à l‟arrière gauche, depuis longtemps insuffisant en termes (et en pratique) de sécurité routière (dispositif appelé de ses vœux pressants par l‟Automobile Club de l‟Ouest Ŕ dont le siège était situé avenue de la République « en bas de la Brèche »). À noter qu‟on pouvait passer son permis de conduire à 18 ans, soit trois ans pleins avant la majorité, c‟est-à-dire l‟âge de voter (à ce sujet, le droit de vote pour les femmes françaises n‟avait que dix ans de pratique citoyenne en 1956 !). Quand des voitures immatriculées dans la Seine (75) passaient au ralenti (bien obligées à cause du gigantesque rond-point à sens unique constitué par le talus herbu de la place de la Brèche) devant la terrasse du Napo, fusaient de la bouche des externes attablés Ŕ fiers du matricule « 79 » des véhicules du cru, les traditionnelles apostrophes, sans animosité particulière, juste pour le plaisir de brailler en rigolant : « Parisien, tête de chien ! » ; « Parigot, tête de veau ! ». C‟était aussi l‟époque des balades en Lambretta (bicolores bleu et blanc, baptisés évidemment « Branletta ») ou en Vespa (blancs, verts ou rouges) pour épater les filles du lycée de l‟avenue de Limoges (« le Pucelarium » invention linguistique accouchée de parfaits puceaux apprentis latinistes laborieux). Également à la mode dans les années cinquante, les « surprisesparties ». Très courues dès la 3e (1953-54) chez les uns, chez les autres, dans la mesure où on avait affaire à des parents à la page. Ces petites sauteries se sont appelées très vite « surboums ». C‟était l‟époque des sketches de « Gérard et Marie-Chantal » (déjà mentionnés) qui faisaient oublier les « Zazous ». D‟ailleurs, une chanson sur microsillon 45 tours s‟intitulait Surprise-party (« Ah, qu‟on était bien chez Mimi ! / On a dansé toute la nuit » sans « Gérard qui était coincé dans l‟ascenseur »). Ah, jeunesse !
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Quant aux grandes vacances d‟été à la mer, il y avait Ŕ au niveau des « petites classes » et dans l‟exact prolongement de l‟école primaire Ŕ les « colonies de vacances » (épinglées bien plus tard par Pierre Perret). Il y avait celle « du Curé » Ŕ paroisse de St Hilaire, toute proche du bahut, inscrite dans un rectangle délimité par les rues du 14-Juillet, Viala (sans doute Joseph Agricol Ŕ il fallait oser Ŕ, garde national tué par les Royalistes en 1793), Émile Cholois et Paul-François Proust (tous deux gloires locales) Ŕ donc : « les Cathos », pour ceux qui n‟en étaient pas. Et il y avait, en parallèle, la colonie de vacances des « Francs et franches camarades » (« les Cocos », pour ceux qui n‟en étaient pas). Sur l‟Ile d‟Oléron (aux Sables Vigniers), les deux « colos » se croisaient en regardant ailleurs, tout en chantant le plus fort possible des marches entraînantes, pour voir qui ferait le plus de bruit. On participait à des jeux de plage et on sautait dans les vagues (personne n‟avait appris à nager) vêtus de maillots de bain… en laine tricotée ! En face, les plages et les dunes de la Côte (pour nous, de SaintGeorges-de-Didonne aux Sables d‟Olonne) Ŕ qu‟on visitait la durée d‟un dimanche avec toute la famille, oncles et cousins compris Ŕ étaient encore jalonnées de terribles et rébarbatifs « blockhaus » presque intacts (sauf leur armement qui avait été enlevé), lesquels constituaient néanmoins un terrain de jeux idéal. Revenant à Niort et à propos de l‟avenue de Limoges Ŕ où habitaient un bon nombre de parents d‟élèves (d‟autres « demeuraient » en ville ou dans les « nouveaux » quartiers Champclairot et Champommier) et jusqu‟au président du MTLD puis du MNA algériens : Messali Hadj (ce dernier toutefois en résidence surveillée), une vaste maison bourgeoise (avec parc s‟il vous plaît), abritait Ŕ face au lycée de jeunes filles Ŕ la famille de la gloire littéraire locale (et bien au-delà des frontières des DeuxSèvres Ŕ dont Niort est, comme chacun sait, le chef-lieu actif), celle d‟Ernest Pérochon, auteur, entre autres romans célèbres, de Nêne (« On disait « Nêne » pour marraine ; c‟était un mot très courant, employé par les grandes personnes comme par les enfants » : E. Pérochon Ŕ cité par Pierre Rézeau à l‟article « Nêne » de son Dictionnaire du français régional de PoitouCharentes et de Vendée, Éditions Bonneton, 1990).
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Ce roman, disait-on, avait obtenu le prix Goncourt dans les années vingt. Les œuvres complètes d‟Ernest Pérochon, en quinze volumes (reliés pleine peau bleue) se vendaient bien dans toute la région Poitou-Charentes. Sa veuve était une institutrice à la retraite, très vénérée de ses anciennes élèves Ŕ dont la mère de l‟un des auteurs de ce livre. Ernest Pérochon mériterait de figurer dans Le Petit Robert des noms propres, entre « Pernis » (loc. des Pays-Bas) et « Pérols » (comm. de l‟Hérault), du moins dans une édition postérieure à l‟édition revue, corrigée et mise à jour en mars 1997. D‟ailleurs, une rue Ŕ et non des moindres (elle relie la place du Roulage à celle de la Brèche, en hébergeant au passage le bureau de Poste) Ŕ porte son nom. Elle prolonge en quelque sorte la rue de Solférino et est parallèle à l‟avenue de Verdun, ce qui n‟est pas un mince honneur. Une caractéristique qui a son importance : planait sur Niort à cette époque l‟odeur douçâtre et âcre à la fois (qui aurait alors utilisé le mot « pollution » de l‟air et de l‟eau ?) des chamoiseries Bauget, dont les hauts et tristes murs de brique pleine, percés à intervalles réguliers de fenêtres poussiéreuses aux vitres dépolies, occupaient le côté est de la rue de Champommier, parallèle à l‟avenue de Limoges. Plantée au milieu de « l‟usine Bauget » (c‟est ainsi que les riverains l‟appelaient) une fière et svelte cheminée cylindrique, également en briques rouges, cerclée de fer à intervalles réguliers, se voyait de loin (elle dominait avec arrogance son voisin, un vaste château d‟eau, laid champignon en béton gris), dans ce quartier populaire à maisons basses ou à un unique étage, généralement dotées, sur les arrières, d‟un modeste jardin, lequel Ŕ privatif comme on dira plus tard Ŕ, faisait la nique aux lopins parcimonieux des « jardins ouvriers » disposés en damiers du côté d‟Inkermann (du nom de cette bataille de la guerre de Crimée en 1854), au-delà du dépôt SNCF. Il y a beau temps que l‟usine Bauget a été rasée (mais nullement alors au nom d‟un quelconque souci écologique, encore dans les limbes). « La Venise verte » et la Sèvre Ŕ dont Niort est le haut lieu Ŕ ont ainsi été débarrassées de ces « miasmes pestilentiels » (pour parler comme Théophile Gautier), mais ce, au prix de l‟âme laborieuse de cette bonne ville et de nombreux licenciements (trente Glorieuses pas pour tout le monde).
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N‟empêche, le passé est têtu : sur l‟autre rive de la Sèvre, quand, venant de la rue de l‟Espingole, on emprunte les Ponts Main, on va, dans le voisinage de la moderne « Médiathèque », déboucher sur deux voies anciennes qui ne font pas mentir leur origine : rue de la Chamoiserie et rue de la Mégisserie, témoins (en attendant d‟autres baptêmes toujours possibles) d‟un passé artisanal remontant au Moyen-âge. Et c‟est ainsi que les sportifs de jadis n‟ont pas eu à se casser la tête pour trouver un nom de baptême idoine et évident à l‟équipe locale de football (3e Division) : « Les Chamois niortais » ! À propos de rues Ŕ et sur le chemin du lycée depuis le quartier Champommier Ŕ Niort vraie ville, mais provinciale en diable, voyait passer de temps à autre des arrois pittoresques et bruyants. Ainsi les cris des « petits métiers ». Par exemple : - « Peaux d‟lapins, peaux ! » du chiffonnier-tanneur ambulant, son bâton en travers des épaules et les dépouilles suspendues de ces pauvres bêtes si soyeuses; - « Couteaux-ciseaux ! » du rémouleur (mais on disait plus volontiers « repasseur ») avec sa petite voiture et son attirail ; - « Lait frais tiré ! » de la laitière avec sa bourrique tirant sa petite charrette pleine de bidons de lait en fer blanc. La traction animale faisait encore fureur, la guerre et « les privations » étant encore assez proches. Il n‟était donc pas rare de voir des gens (des femmes âgées en général) sortir de leur pasde-porte pour, pelle à charbon et balayette à la main, prélever sur la chaussée le crottin laissé par les chevaux de trait (excellent pour les cultures des jardins et les rosiers). Ne quittons pas cette Ŕ disons Ŕ ambiance sans évoquer les visites périodiques et porte à porte de la motopompe, c‟est-à-dire « la pompe à merde » (sorte de camion-citerne peint en vert) dont la salubre mission était de vider les fosses septiques (ou « puits perdus ») des particuliers (dans maints quartiers, pas seulement périphériques, le « tout-à l‟égout » était loin d‟être installé). L‟odeur était puissante et offensante : à côté, le crottin de cheval fleurait bon. En sciences physiques (« chez M. B. »), on avait appris la découverte par Pasteur des « vibrions septiques » (ou agents de putréfaction). En classe de philosophie, on aurait plus tard connaissance du « doute sceptique ». Ne pas confondre, donc (un petit « c », à l‟écrit, faisait toute la différence) ! Il est vrai qu‟en
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grec (merci les camarades hellénistes !) il y a parallélisme sinon rapprochement possible entre « septikos » et « skeptikos ». Et Pasteur était vraiment un observateur (skeptikos) sagace. N‟y aurait-il donc qu‟en politique qu‟on trouverait l‟alliance « observateur/pourri » ? Et puis enfin, un évènement tragique a marqué durablement les esprits ces années-là : au Mans, au printemps1954 (on était en 3e), sur le déjà fameux « circuit de la Sarthe », la Mercedes du pilote français Levegh faisait un vol plané après une sortie de piste à vitesse maximale et explosait au-dessus de la foule. Résultat : plus de 80 morts, dont un groupe de Niortais comprenant des élèves du lycée, partis en week-end là-bas en autocar affrété spécialement. Sur quelle plaque commémorative niortaise a-t-on gravé leurs noms ?

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Toute une vie
Louis Porcher et moi ne nous sommes vraiment côtoyés que pendant l‟année de philo-lettres (1956-57), mon ultime et septième année au lycée Fontanes. J‟ai été en effet élève à Fontanes, sans discontinuer, de la 6e à la terminale, soit de 1950 à 1957 : un vrai bail (et vrai exploit pour moi : sans redoubler) ! Louis a fait sa rentrée au lycée Fontanes de Niort en cours de route (de mon strict point de vue, évidemment) au niveau de l‟année de 3e (1953-54), je crois, venant de l‟ « extérieur » (Deux-sévrien, certes, mais pas Niortais de souche !). Moi, à l‟époque, après deux années de « Classique », j‟étais devenu « Moderne ». Ce qui ne m‟a pas empêché d‟être collé au BEPC deux ans plus tard, malgré de bonnes notes partout en cours d‟année, sauf en maths : mon point le plus faible, alors que cette noble discipline, au sens strict, était le seul point de côté de Louis. Mais nous ne nous faisions pas concurrence en (relative) médiocrité, car nous n‟étions pas dans la même classe alors. J‟ai échoué à cause du français et de l‟espagnol où je brillais pourtant particulièrement, et malgré une bonne note en maths ! Comprenne qui pourra… Il est vrai que, dès la fin de la 5e (1952) à la fin de la 3e (1954), j‟ai traîné une grave albuminurie « orthostatique ». Des camarades qui « faisaient du grec » m‟ont informé Ŕ ce que le médecin spécialiste gardait pour lui Ŕ que ce mot venait évidemment de la langue d‟Homère et qu‟il signifiait : « droit », avec un plus : « qui est debout ». Cette albuminurie m‟a condamné au « repos absolu » Ŕ donc horizontal (ça coule de source grecque) la plupart du temps. D‟où absences répétées et répétiteur à la maison. C‟est la raison pour laquelle Ŕ et ça m‟irrite encore Ŕ je ne figure point (j‟ai eu beau m‟y user les yeux) sur la photo de groupe prise dans la cour de la chapelle (toutes les 3e confondues) de l‟année 1953-54 : 67 élèves. Louis, est bien là, lui, au premier rang, assis à l‟extrême droite. Vexation. Bande à part à moi tout seul. Ou, si l‟on veut, aussi
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rendu invisible (effacé) que Branwell dans le tableau de la fameuse fratrie Brontë. J‟ai donc « poursuivi », allongé (canapé, fauteuil inclinable, lit), mes études à un train Ŕ forcé Ŕ de sénateur, la santé dont les sénateurs jouissent, paraît-il, en moins. Jusqu‟au printemps 1957 (à la veille du bac de philo-lettres, car c‟est Ŕ je le souligne encore Ŕ dans cette classe de terminale que j‟ai côtoyé Louis, c'est-à-dire du 1er octobre 1956 à fin juin 1957), j‟ai quand même pu connaître, à plusieurs reprises, les joies de la convocation au Conseil de classe pour y recevoir, avec émotion et reconnaissance de circonstance, les « encouragements ». Je n‟ai jamais été « félicité », malgré mes louables efforts pour rester dans la tête de la course, et mon handicap de pleine adolescence, qui valait, à mes yeux, décoration compensatoire sur le front des troupes lycéennes. Mais j‟en étais encore à l‟attitude : « Viv‟ment c‟soir, qu‟on s‟couche ! » Mais si on devait étudier par le menu tous les « cas particuliers » ! Aux distributions annuelles des prix, je recevais quelques bouquins aux textes édulcorés sans doute invendables dans le commerce ou promis au pilon, mais ma pile était peu épaisse et visiblement plus légère en comparaison de celle de Louis qui, partant de la ceinture, lui arrivait au menton. Sans char Ŕ comme diraient Alphonse Boudard ou Auguste Le Breton (dont les œuvres, même si la cérémonie des prix avait longtemps perduré après notre génération, n‟auraient évidemment jamais été sélectionnées pour l‟occasion) ! De Louis, on ne disait pas « le veinard », car on savait tous que la roue de la fortune n‟avait pas été sollicitée et qu‟il méritait son succès. Oserais-je l‟image ? Jamais courbé sur l‟encolure de sa fringante ambition, Louis se permettait le luxe de caracoler, le buste droit, largement en tête, sans se donner la peine de regarder en arrière. Pour quoi faire d‟ailleurs ? Personne n‟était sur ses talons. Car Ŕ bis repetita placent Ŕ sa réputation d‟excellent élève dépassait largement l‟enceinte de son groupe-classe (comme on dit depuis quelques lustres) et même l‟enceinte du lycée, dont l‟architecture néo-napoléonienne était (ou bien, devenu simple collège il y a quelques lustres, est encore ?) fermée comme une huître.
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En fait, Louis disputait, avec deux ou trois autres « cracks » la couronne de meilleur élève toutes classes et séries confondues. Je me demande encore quelle a été l‟année où il n‟a pas eu le prix d‟excellence. Il est vrai encore une fois que son relatif et seul vrai point faible était les maths, ce qui, à son insu avant cette année de terminale, nous rapprochait. En plus des maths, j‟avais un autre point faible : la gym (j‟ai été dispensé de cours de gym pendant trois ans, pour raison de santé Ŕ sans rire) où Louis, par contre, se mouvait comme un poisson dans l‟eau, malgré Ŕ ou à cause de Ŕ sa (relative) petite taille. Mais n‟exagérons rien : je ne faisais que quelques centimètres de plus que lui et, en ces temps d‟après-guerre, un « géant » costaud comme l‟ami « Chô » Ŕ c‟était son surnom Ŕ ne frisait pas tout à fait les 1 m 80. Tout ça : les meilleurs, les moins bons, les médiocres, les nuls, ça se disait et se commentait en conciliabules de Carbonari en herbe, autoréunis pour l‟occasion. Ça alimentait les ragots groupusculaires entre boutonneux et postacné juvénile. Et, il faut l‟avouer, chacun se trouvait moins con ou empoté que l‟écrasante majorité, même en cours de gym, pendant lesquels Ŕ soit dit en passant Ŕ « le point de côté » suffisait pour déclarer forfait, sinon la tête haute, du moins avec les honneurs de la guerre… des nerfs. L‟important n‟était-il pas, depuis Pierre de Coubertin, de participer ? Et Dieu sait s‟il y avait de la participation avec naturellement toutes les nuances de l‟arc-en-ciel, chacun ayant et mettant en pratique son enthousiasme (« transport divin », en grec Ŕ ah, ce lancinant regret de ne pas avoir eu le grec à mon arc au moment où toutes les ardeurs juvéniles se bousculent, les neurones se dilatent et où un bienheureux sommeil réparateur vous remet à neuf chaque matin !) particulier ! Moi, bien forcé, je me contentais d‟aller à l‟amble et de feindre ce principe et cette ligne de vie de Montaigne « d‟aller où le bransle me plaît ». Mes parents, comptables de profession, n‟avaient pas l‟obsession de la réussite scolaire à tous crins pour leurs deux fils : « Si tu te sens capable, alors vas-y. Mais ta santé d‟abord : on n‟a qu‟une vie ! » Je m‟avisais donc d‟être à ma manière Ŕ et de me maintenir autant que possible Ŕ dans la moyenne supérieure : un honnête 13 ou 14 sur 20 (sauf, évidemment, en maths et en gym.). De toute
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façon, comme il se disait dans les familles à la campagne : « Il faut pas péter [prononcé « peuter »] plus haut qu‟son cul ! ». Ce qu‟un vieil oncle, plus imbu de sa personne, (re)formulait ainsi : « Il ne faut jamais se prévaloir du poids qu‟on ne pèse pas ! ». D‟ailleurs, on ne se regardait pas dans la glace, selon la formule courante, quand on s‟exclamait, entre camarades, en visant Untel ou Untel : « Il peut peu parc‟ qu‟il a les moyens moyens ! ». On singeait ainsi à l‟envi les appréciations méprisantes des profs. Aux deux bacs, j‟ai eu, je crois me souvenir, mention AB. C‟était ce qu‟il fallait pour entrer, sinon la tête haute, du moins d‟un bon pied, en propédeutique (encore du grec) à Poitiers, à l‟automne (pluvieux) 1957 où, libre enfin et du « système » et de la famille (pourtant amène et légère), je me suis fait, comme pour un échauffement, un parcours triple en trois trimestres : Médecine, Droit puis Lettres, car les deux premiers galops d‟essai, « pour voir », ne m‟ont pas Ŕ disons Ŕ enthousiasmé, tel le renard de la Fontaine à propos des raisins : « Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats ». Comme j‟étais bon Ŕ j‟ose le dire Ŕ et heureux en langues : anglais et espagnol, j‟ai choisi l‟anglais après avoir appris qu‟une épreuve de latin était Ŕ malheureusement pour moi Ŕ obligatoire au concours (CAPES et agrégation) d‟espagnol. Je savais qu‟à ce moment-là, Louis bûchait en khâgne et que la philo était sa voie royale. Difficile de réaliser que ça fait plus de cinquante ans, donc un demi-siècle, bon poids. Il faudrait pouvoir dégraisser le passé. Après avoir cohabité en classe de philo, nos voies sont devenues parallèles (qui, par définition, ne se rejoignent jamais, du moins en géométrie euclidienne). Pendant quelques années, je n‟ai plus entendu parler de lui ; il n‟a plus entendu parler de moi. J‟ai su un jour (alors que j‟étais en poste en Suède, ou peut-être déjà au Brésil) qu‟il était devenu prof de fac (encore imberbe ou tout comme) et à la Sorbonne, mazette ! (comme aurait dit mon père). Périodiquement, je suivais ses publications (Louis est prolifique, mais chacun de ses « objets » satisfait par sa qualité : ce n‟est pas un prototype de plus qui va rejoindre bientôt quelque obscur magasin d‟accessoires philosophiques, sociologiques ou linguistiques). Faisant donc en parallèle « mon chemin de petit bonhomme », comme le chantait Brassens, j‟ai pratiqué d‟autres
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langues vivantes. Dans l‟ordre chronologique : suédois, portugais du Brésil, norvégien Ŕ apprentissage facilité par la solide plateforme de lancement constituée par mes deux premières langues étrangères initiées (comme on dit maintenant) au lycée. En langue, comme dans tout le reste (sauf les maths ?!), il n‟y a que le premier pas qui coûte. Merci donc à mes profs de Fontanes, j‟ai nommé (je veux dire par leurs surnoms) : « Le Major » (en anglais) et « Choupette » (en espagnol Ŕ pardon : « castillan », comme elle insistait). Plus tard, je me suis remis à plusieurs reprises et en « freelance » à l‟allemand, car, après tout, mon meilleur ami Ŕ Peter est allemand. On s‟est rencontrés quand on avait 15 ans tous les deux (on correspondait en anglais, alors). On croyait déjà dur comme fer à l‟Europe-phénix. Le premier, il a fait le voyage à Niort. Je lui ai rendu la politesse l‟année suivante à Neuwied-amRhein. Le lendemain de mon arrivée, je me souviens que sa mère (veuve de guerre Ŕ la photo de son mari en uniforme de la Wehrmacht était sur « ma » table de nuit) s‟est extasiée en entrant dans la chambre d‟ami : « Peter ! Kom ! Er hat sein Bett selbst gemacht ! ». Et elle ajoutait aussitôt en s‟adressant directement à moi (elle ne me tutoyait pas) : « Das ist nett von Ihnen ! Vielen Dank ! ». En un instant, j‟avais plus appris en grammaire allemande que mes camarades de 4e en classe d‟allemand 1ère langue ! Et j‟avais gagné l‟estime de cette dame, car j‟avais fait mon lit moi-même, comme mes parents m‟avaient enseigné à le faire. Au printemps 1990 ou 91, Louis est venu à Lisbonne pour une conférence européenne à la Fondation Gulbenkian. J‟étais alors en poste à l‟ambassade de France et, invité par une excellente collègue et amie du Ministère portugais de l‟Éducation, je participai bien sûr à l‟évènement. Je me suis empressé d‟aller à ce rendez-vous inespéré. Il ne pouvait y avoir deux Louis Porcher, n‟est-ce pas ? Gros avantage : moi, je savais qu‟il était là ; lui, non. Il avait changé, mais si peu. Après la conférence, je me suis trouvé sur son passage, en jouant des coudes. Il y avait une chance sur un million qu‟il s‟attende à me voir sous ces latitudes improbables. Malgré la surprise, il m‟a reconnu tout de suite (dans l‟argot du lycée Fontanes, on disait de quelqu‟un de perspicace : « C‟est un pointu ! »).
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La situation était assez amusante. Je crois qu‟après quelques exclamations de circonstance, dictées par l‟éducation, on a parlé d‟entrée de jeu (c‟en était un, finalement) de Niort, du Lycée Fontanes et de cette mémorable année de philo, qui n‟avait eu qu‟une vertu patente, en tout cas pour moi : celle d‟être la dernière (et heureusement) d‟un long parcours de sept années, passablement accidenté et difficultueux (l‟impression d‟avoir été l‟un des chevaux du coche de La Fontaine: « Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé… »). Bien sûr, malgré sa position de Sorbonnard connu, je ne me souviens pas lui avoir dit « vous », bien que j‟avoue avoir hésité lors de cette espèce de remise en jambes. Qui peut se vanter de « savoir prendre les gens » sans commettre d‟impair (impair et passe, évidemment) ?1 On a très vite (c‟était la pause) et naturellement, cassé du sucre sur le dos de certains profs d‟alors Ŕ dont celui de philo Ŕ en prenant un pot à la cafétéria du prestigieux établissement. Bref, on a parlé du bon vieux temps, comme si le temps s‟était arrêté, et comme si on n‟avait jamais rien vécu entre-temps. On a échangé nos coordonnées. Plus tard, lorsque j‟ai été, pour la deuxième fois, en poste à Paris, au Ministère de l‟Éducation nationale, Louis m‟a fait l‟amabilité et l‟honneur de m‟inviter à quelques-uns de ses séminaires à la Sorbonne pour parler des programmes éducatifs européens et de « la politique de Bruxelles » en la matière. On a correspondu lorsque mon bureau (direction de l‟Agence nationale « Lingua », puis au sein de l‟Agence « SocratesFrance ») a été « délocalisé » à Bordeaux. C‟est d‟ailleurs à Bordeaux que j‟ai pris ma retraite (le 1er avril 1999, il faut le faire). J‟ai appris, au Portugal où je venais, dans la foulée, d‟élire domicile Ŕ libre circulation et établissement dans notre Union européenne Ŕ que Louis venait lui-même, mais pour raisons de santé, de prendre la sienne (bien avant la limite d‟âge assignée aux titulaires de chaire d‟enseignement supérieur).

1

Louis Porcher possède un souvenir très différent de cet épisode, qu‟il décrit dans la 2ème partie, cf. p. 87. 40

Nous avons une petite année de différence d‟âge. Je veux dire qu‟il est plus jeune que moi. Car je suis né en mars 1939, donc je suis, moi, de « qualité d‟avant-guerre » (un pied-de-nez que je m‟offre devant lui) ! Depuis lors, on s‟écrit (courriers, courriels). Amitié ? Certainement. Et pourtant, on se connaît si peu. Il est vrai qu‟il y a de la discrétion de part et d‟autre. Discrétion ? Oui. Mais surtout pudeur et souci de ne pas enfler la tête de l‟autre. Et puis un humour croisé dont nous ne nous lassons pas. Ingénuité aussi (ingenuus veut dire « libre » latin, quand tu nous tiens !), c'est-à-dire une incapacité à la fausseté, à la rouerie. Shame on both of us, comme disent les Anglo-saxons, si cela arrivait (je dirais presque : « Ce qu‟à Dieu ne plaise ! », si Louis n‟avait mis, apparemment, Dieu dans sa poche et son mouchoir dessus). Curieux : nous correspondons à qui mieux-mieux, mais nous ne nous parlons pas au téléphone… J‟ai eu une fois son numéro avant qu‟il n‟en change et, de mon côté, j‟ai si souvent changé de place (comme on dit au Québec) et de numéro… Par conséquent, l‟éther est vide. Depuis bientôt dix ans, cependant, j‟ai les mêmes indicatif et numéro personnels. Mais je déteste parler au téléphone. Lui aussi, sans doute. Récemment, nous avons échangé nos coordonnées téléphoniques au bas de l‟un de nos courriels, pour conjurer une panne informatique ou stylographique, toujours possible. C‟est vrai : le téléphone, c‟est quand même pratique et l‟invention géniale d‟Alexander Graham Bell remonte à 1875. Il va falloir qu‟on se mette à l‟unisson de la musique des sphères. Bell, incidemment, voulait faire entendre les sourds quand il a mis au point le téléphone. N‟est-ce pas, étymologiquement, la voix qui porte au loin, alors puisse-t-elle ne pas crier dans le désert. Dominant de la tête et des épaules (c‟est une manière de s‟exprimer) les potaches et les étudiants de sa génération (la nôtre, veux-je dire), Louis n‟a jamais été dominateur (les apparences, depuis Pascal, sont trompeuses, on le sait bien). Il n‟a jamais envié personne, ni n‟a été jaloux de personne. Sauf de moi, il faut croire (« Ah, ben, mon salaud ! », dixit ile), car j‟étais l‟heureux et unique possesseur, dans le bahut, du volume des œuvres complètes de Spinoza (prénom : Baruch), dans la
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