L'hérésie cathare

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L'hérésie cathare a bouleversé la France médiévale du XII<sup>e </sup>siècle. En ces temps apocalyptiques, face aux abus d'un clergé qui s'enrichit, une partie de la population catholique se sent le besoin de se purifier et de revenir aux sources du christianisme. <br /> <br />
Comment expliquer l'hérésie cathare? Quelle est l'origine de cette foi qui semblait nouvelle et qui peut-être venait du fond des âges et de l'Orient? Pourquoi des milliers de croyants ont-ils préféré la mort au reniement? Ils n'avaient pas conscience que leur drame allait précipiter l'unité de la France... Cette hérésie marquera la fin de l'Etat féodal et la mainmise des rois capétiens sur la France du Sud, c'est-à-dire celle de Toulouse. Le bûcher de Montségur sera le sommet de cette guerre entre le Nord et les hérétiques sudistes.





Publié le : jeudi 23 février 2012
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EAN13 : 9782258095496
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L’hérésie cathare

Les grandes énigmes
du temps jadis

Sous la direction de Bernard Michal

Au début du XIIe siècle, il existe deux France, celle du pain, au nord, celle du vin, au sud. Chacune d’elles a sa capitale de fait : Paris pour la première, Toulouse pour la seconde. Les habitants de ce qui sera un jour le « pré carré français » n’emploient pas encore un langage commun : le parler d’oc chante dans la majorité des régions situées au sud de la Loire ; le Nord retentit des accents rudes du parler d’oïl.

Au prix d’efforts patients, de quelques ruses aussi, les rois de France tendent à deux buts : régner sans partage sur la région située entre Paris et Laon, considérée comme le cœur militaire et politique de la France. Ce dernier objectif sera largement atteint par Saint Louis, en juillet 1242, grâce aux batailles de Saintes et de Taillebourg. De ce qui fut leur empire angevin, les Plantagenêts conserveront seulement la Gascogne, des Pyrénées à la Dordogne.

Il aura fallu des événements qu’ils n’auront pas provoqués pour que les Capétiens « descendent » vers le Sud et franchissent ce Massif central qui semblait tracer un bornage idéal entre rois de Paris et comtes du Midi.

Telle a été grande – pendant des générations – l’obsession du Nord chez les souverains français, aux prises il est vrai avec les ambitions allemandes et anglaises, que le Midi a été, depuis le haut Moyen Age, pratiquement livré à lui-même. Auparavant, Hannibal, les légions romaines, les Wisigoths et les Sarrasins y ont, non seulement laissé l’empreinte du soldat, mais aussi des monuments et la marque indélébile de leurs civilisations respectives.

En outre, ces « occupations » successives ont développé dans les populations une certaine défiance envers « l’étranger », quel qu’il soit, comme elles ont développé l’esprit critique.

Ainsi est née, tout au moins dans les esprits, une région, l’Occitanie.



Plus ou moins abandonnée à l’anarchie, éparpillée en une multitude de petits fiefs, cette région n’a connu qu’un seul élément de stabilité et d’ordre, l’Eglise. C’est autour des grands évêchés de Narbonne, d’Auch, de Toulouse et d’Albi qu’en définitive tout s’organise.

Non sans qu’intervienne un fait capital. Dans le Nord, l’autorité royale a toujours constitué le bras séculier de l’Eglise. Dans le Midi, au contraire, évêques et abbés des puissantes communautés régulières s’intègrent totalement dans le système féodal, quand ils ne le dirigent pas. Les grandes familles se disputent aussi bien les abbayes que les évêchés, confondant ainsi pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Confusion qui ne va pas sans abus ; même le pape Grégoire VII luttera en vain contre les trafics de tous ordres et les mœurs dépravées de ceux qui sont autant des seigneurs âpres au gain et avides de jouissances que des évêques ou des abbés mitrés.

Cette situation n’était pas sans impressionner fâcheusement les populations, qui admettaient mal que le christianisme fût représenté par des hommes plus soucieux de conquérir des biens temporels que de conduire leurs semblables au salut éternel.

D’autre part, comment l’idéal chrétien se serait-il assuré une domination sans partage dans une région qui avait vu des Arabes pratiquer la religion musulmane, des Wisigoths disciples de l’arianisme, doctrine d’un prêtre de l’Eglise d’Alexandrie et qui affirmait que le Christ, bien que parfait, n’était pas d’essence divine, des zélateurs des religions druidiques, sans compter les Juifs, nombreux et puissants et se prétendant les défenseurs de la Seule Vraie Foi ?

C’est à Toulouse que bouillonnent ces idées contradictoires mais qui se supportent parfaitement les unes les autres, tant est grande, par la force des choses, la liberté d’esprit. La ville est dirigée, en ce XIIIe siècle commençant, par Raimon VI, dont la famille descend, dit-on, de Fulguad, fonctionnaire carolingien expédié dans le Midi par Charles le Chauve.

De conquêtes en mariages, les comtes de Toulouse ont acquis un royaume qui se compare largement à celui du roi de Paris : ils règnent – le mot n’est pas trop fort – sur le Toulousain, Narbonne, Nîmes, une partie de l’Albigeois, le Rouergue, le Quercy, l’Agenais et, enjambant les frontières de France, ils possèdent le marquisat de Provence (le futur Comtat Venaissin) ; enfin, ils ont droit de suzeraineté sur le comté de Foix ; des alliances, tantôt solides, tantôt vacillantes, les lient à l’Aquitaine anglaise et à l’Aragon espagnol.

Etat toulousain ? oui, sans doute, mais bien différent de cet autre Etat, autoritaire, centralisé, que sont en train de forger les rois de France dans les brumes du Nord.

La ville de Toulouse assure à son suzerain de très larges revenus, car la cité est opulente. Mais les largesses des bourgeois-marchands surtout – ne vont pas sans contrepartie : ce sont eux qui ont, en fait, donné ses institutions à la ville ; ce sont eux qui la dirigent ; si bien que Toulouse ressemble bien plus à une République sommée par un noble qu’à un fief livré à la merci d’un seigneur.

Face à la puissance des Raimon de Toulouse, se dresse celle des Trencavel de Carcassonne. Ceux-ci règnent en maîtres sur l’Albigeois jusqu’au Tarn, sur la région de Limoux, sur la contrée qui entoure Agde. On s’est beaucoup battu, entre Raimon et Trencavel ; on s’est beaucoup marié aussi. Mais jamais n’a pu être tranché le véritable problème qui se pose entre les deux familles : quel sera le souverain-maître du Midi ?

En dépit des « petites guerres » qu’il livre, de ses ambitions mal satisfaites, Raimon VI, comte de Toulouse, vit somme toute heureux. De nature, il est d’ailleurs bon vivant, se plaisant aux jeux de la poésie et rencontrant peu de cruelles parmi les jolies femmes de la ville. Il est aimé du peuple car il ne prend aucune décision sans l’avis des « capitouls », véritable conseil municipal, élu par les bourgeois. En somme, dans la ville rose, tout est douceur et facilité.

Même pour l’Eglise. Certes, les comtes de Toulouse ont bien, comme le veut la tradition médiévale, des conseillers ecclésiastiques. Mais ceux-ci, à l’inverse des évêques et des moines du Nord, sont peu portés sur la théologie ; ils préfèrent administrer leurs fortunes considérables et savourer les divers plaisirs qui leur sont offerts. Entre seigneurs et clercs, « on s’arrange » pour faire élire aux sièges abbatiaux ou porter à la tête d’un évêché le candidat jugé le meilleur, c’est-à-dire le plus indulgent.

Cette situation ne va pas sans remous chez le peuple, scandalisé par la conduite d’un clergé auquel il ne pardonne pas ce qu’il tolère chez les laïcs.

C’est pourquoi il a accueilli avec une joie profonde la tentative, déjà ancienne, du pape Grégoire VII de remettre de l’ordre dans une Eglise occitane partant à la dérive. Il a ordonné une lutte impitoyable contre le trafic des indulgences et contre les mœurs déplorables des prêtres. Il a exigé que les élections des abbés et des évêques soient faites régulièrement et non plus acquises à coups de compromissions.

Mais cette politique comporte sa propre fin : si l’Eglise entend ainsi exercer sa puissance spirituelle, elle augmente du même coup sa responsabilité temporelle. Car, comment distinguer le mauvais prêtre du noble ou du simple manant qui viole, lui aussi, les lois de Dieu ? Assumer la chrétienté – telle que l’entend Grégoire VII – n’est-ce pas vouloir combattre pour une société enfin soumise aux règles de l’Evangile ? Et si les sanctions religieuses se révèlent inopérantes pour ramener les fautifs dans le droit chemin, alors le dernier mot ne devra-t-il pas rester au glaive ?

Or, puissance spirituelle, la papauté n’a, en réalité, aucun pouvoir matériel de coercition. Il lui faudra donc faire appel aux rois, aux comtes et aux barons. Malgré elle, ou peut-être en allant simplement jusqu’au bout de sa logique, l’Eglise se trouvera ainsi mêlée très étroitement aux querelles du siècle. Il lui faudra nouer des alliances, soutenir les uns, combattre les autres, promettre et menacer. Le Pape ne sera plus seulement le « phare de la Lumière éternelle », mais aussi celui au nom de qui des armées brandiront la puissance de la justice et du châtiment.

Voici donc le terrain touffu sur lequel va naître l’affaire des cathares : des ambitions de grands seigneurs occitans ; des visées de souverains étrangers – le roi d’Angleterre, le roi d’Aragon et l’empereur du Saint Empire romain germanique ; la papauté intervenant, bon gré mal gré, dans les affaires temporelles ; des hommes et des femmes scandalisés par la tenue de leur clergé et faisant rejaillir, du fond des âges, d’antiques croyances placées sous le signe de la pureté ; et, sur le drame politico-religieux qui va ensanglanter le Midi de la France, la grande ombre d’une nation en train de se bâtir.



Le Moyen Age est tout bruissant de révoltes populaires à caractère religieux. Quand, au XIe siècle, Tranchelm, Eon de l’Etoile et Henri de Lausanne soulèvent les serfs misérables, ils le font au nom du pur Evangile, qui selon eux invite à lutter contre la richesse insolente et infamante des dignitaires de l’Eglise. Aux misérables, l’Eglise du temps apparaît trop souvent comme la garante et la bénéficiaire de l’ordre établi.

Mais ce sont là des révoltes quasi instinctives et qui, en définitive, ne doivent rien à une doctrine cohérente.

Il en va autrement avec les cathares. Leur mouvement – que n’anéantiront pas les flammes impitoyables des bûchers – a des racines lointaines et des origines proches.

Les racines lointaines, on les décèle dans ce problème clé de toutes les religions : qu’est-ce que le Mal ? pourquoi existe-t-il ? quelle est sa signification ?

Le manichéisme est l’un des premiers systèmes à avoir tenté d’esquisser des réponses précises à ces questions. Son fondateur, Manès (ou Manichée) est né en Babylonie septentrionale, en 216. Il sera mis à mort en 277, sur l’ordre de l’empereur de Perse.

Manès attribue la création du monde à deux principes, le Bien et le Mal, qui s’identifient à la Lumière et aux Ténèbres, à Dieu et à la Matière.

Adam et Eve ont été créés par l’accouplement de deux des démons principaux. Ainsi l’homme est l’héritier d’un désir qui le porte à s’accoupler et à se reproduire à son tour.

Prisonnière de l’enveloppe charnelle de l’homme, donc du Mal – l’âme demeure asservie à la Matière ; en principe, elle demeure ignorante du Bien ; toutefois, elle a la possibilité de se sauver. Car la connaissance – c’est-à-dire le Salut – lui sera apportée par les envoyés de Dieu et essentiellement par le Jésus des manichéens, le « Jésus Lumineux ».

De cette philosophie découle tout naturellement une morale. Il faut que l’homme prenne conscience de sa double nature ; et dès ici-bas, il doit tendre à se détacher progressivement de sa « guenille », c’est-à-dire de son corps. S’il y parvient, l’âme, après la mort, gagnera le Royaume de Lumière.

Le Démon n’est pas seulement responsable de la création de notre corps. C’est lui qui a aussi créé l’univers matériel qui nous entoure ; si bien que profiter des biens que cet univers nous offre, c’est sacrifier au dieu du Mal. Donc, il ne faut rien faire qui puisse améliorer le monde matériel : ni bâtir, ni semer, ni élever des animaux domestiques, ni procréer.

Les adeptes du manichéisme se divisent en deux catégories : seuls les « Purs » ou « Elus » pratiquent à la lettre l’enseignement de Manès ; quant aux « Auditeurs », simples croyants ils mènent la vie de tout le monde, à charge toutefois pour eux de subvenir à la vie matérielle des « Purs ».

La religion manichéenne comporte peu ou pas de rites. Il n’existe pas de sacrement (au sens chrétien du terme), mais seulement une imposition des mains qui fait un Pur de « l’Auditeur » particulièrement méritant. Le culte se résume en des jeûnes prolongés et fréquents, en des prières. Mais une large part est faite à la prédication et au recrutement d’adeptes.

Chaque lundi, les « Elus » se réunissent pour se confesser entre eux. Une fois l’an, c’est la communauté tout entière qui révèle ses fautes, au cours d’une fête, la « Bêma » (mot qui signifie chaire, estrade) ; elle se célèbre au mois de mars et correspond à la Pâque chrétienne. On pense qu’elle se tenait, en fait, le jour de l’équinoxe de printemps.

Fait singulier : on ne sait pas de façon précise si les manichéens avaient des temples. Car aucun édifice inspiré par la doctrine de Manès n’a été retrouvé. Mais l’on suppose que les lieux du culte étaient des bâtiments très simples, offrant toutefois la possibilité de repérer les principales positions solaires. En effet, pour les manichéens, les astres, le soleil surtout, jouent un rôle capital. Car le soleil et la lune étant faits de substance divine n’ont pas été contaminés par le Mal. D’autre part, le soleil est le symbole de la lumière spirituelle et il est, au manichéisme, ce que la Croix est au christianisme. D’autre part, les manichéens récitaient toujours leurs prières face au soleil.

Le manichéisme prend une extension foudroyante. Dès le milieu du IIIe siècle, c’est-à-dire du vivant même de Manès, on en trouve des adeptes à Rome, en Palestine, en Egypte. Un siècle plus tard, il gagne l’Afrique du Nord et fait une recrue de taille avec saint Augustin (qui, plus tard, confessera son erreur et combattra la doctrine manichéenne). Enfin, par l’Italie, les idées manichéennes s’infiltrent en Espagne et en Gaule.

En dépit d’effroyables persécutions, le manichéisme survit, mais confiné toutefois à quelques petites communautés vivant dans une semi-clandestinité. La force de cette doctrine est cependant telle, qu’au lieu de s’étioler, elle prolifère.

C’est ainsi que Paul de Samosate (évêque d’Antioche en 260) fonde une secte qui affirme que le monde a été créé par un Démiurge, que l’Ancien Testament est sans valeur, que l’Eucharistie est un sacrement sans signification, que la Croix n’a aucune valeur symbolique.

C’est dans les Balkans que les pauliciens trouvent un écho particulièrement favorable, notamment en Bulgarie. Il est vrai que ce pays est soumis à un intense et double effort de christianisation : de la part de missionnaires dépêchés par Rome, et par l’influence que tentent d’exercer des émissaires du patriarche de Byzance (rebelle à l’autorité du Pape). La lutte entre les deux forces rivales est telle, que la création d’une troisième force religieuse s’avère possible. Cette troisième force, ce sont précisément les pauliciens qui la représentent. Et ils prêchent avec tant de zèle, que dès le début du Xe siècle, le manichéisme fleurit en pays bulgare. Ce succès a une autre explication : durement traités par les seigneurs locaux, les paysans ouvrent volontiers leur cœur et leur esprit à une doctrine qui donne une explication supranaturelle à leurs tourments.

Formés à leur tour, les zélateurs bulgares vont même plus loin que les pauliciens dans la voie du manichéisme. Ceux que l’on appelle les « bogomiles » (du nom d’un prédicateur, Bogomil, mais qui semble avoir été simplement un personnage légendaire) affirment en effet qu’il ne faut accepter aucun sacrement parce qu’on l’administre sous une forme matérielle, pain et vin ; or, la matière, œuvre de Satan, est foncièrement impure. La croix symbolise simplement la cruauté humaine ; elle n’a aucune signification sacrée ; il ne faut donc pas la vénérer. La vie des « bogomiles » (dont le nom signifie, en slave, amis de Dieu) est particulièrement austère : pas le moindre commerce sexuel avec les femmes, refus absolu de manger de la viande et de boire du vin.

Pour les bogomiles, Satan est le fils aîné de Dieu, qui lui avait confié pour tâche de gérer les cieux, assisté d’une pléiade d’anges. Mais par orgueil, Satan s’est révolté, entraînant avec lui une partie des anges. Chassés par Dieu, les rebelles ont créé la terre et un second ciel, celui des astres. C’est pourquoi le monde dans lequel nous vivons est le royaume du prince du Mal. Après avoir créé l’homme, Satan a demandé à Dieu d’insuffler dans la créature humaine un peu de son Esprit. Dieu a accepté. Mais cette sorte de « compromis » entre Dieu et son fils déchu a été brisé par celui-ci. Car, créateur d’Eve (alors qu’Adam a été créé par Dieu), Satan a séduit la première femme par l’intermédiaire du serpent, l’invitant à procréer. Pour punir celui qui a ainsi péché contre la chasteté, Dieu l’a privé de forme divine, lui a retiré tout pouvoir de création, mais l’a laissé maître du monde. Il faudra attendre la venue du Fils de Dieu sur la terre pour que l’homme soit sauvé.

Comme le manichéisme, la doctrine des bogomiles se développe de façon très rapide. Après la Bosnie, la Dalmatie et la Serbie, voici l’Italie gagnée aux idées nouvelles. Et, en 1167, venu tout exprès de Constantinople, le diacre Niquinta préside un véritable concile à Saint-Félix de Caraman, en plein Languedoc.

Voici donc la menace qui frappe de façon pressante aux portes d’une terre de chrétienté.

Cette menace ne fait d’ailleurs que rendre plus évident ce qui existe depuis longtemps. Car, en 1060 déjà, il y avait tant de manichéens à Sisteron que le pape Nicolas II prescrivait au clergé de la ville de refuser les sacrements aux hérétiques.

Le danger, d’ailleurs, n’est pas exactement représenté par ces sectes. Mais ceux qui représentent le véritable péril – aux yeux de Rome tout au moins – ce sont les cathares, car non seulement ils ont adopté l’essentiel des idées manichéennes et bogomiles, mais encore ils sont parfaitement adaptés à leur pays et à leur temps.

Cathares signifie « purs ». Et ils se présentent bien comme les vrais chrétiens puisque eux seuls, affirment-ils, ont conservé la simplicité et la pureté de la primitive Eglise. On les croit si bien qu’en 1150, saint Bernard, venu dans le Midi de la France y prêcher la croisade, se lamente d’y trouver les églises désertes et personne pour l’écouter.

Entre les cathares et les bogomiles, les ressemblances sont alors évidentes : ils se déplacent par deux, à pied ; ils portent un habit noir ; un étui de cuir contient l’Evangile selon saint Jean (placé, par les deux sectes, très au-dessus des autres) ; ils ne mangent jamais de viande ; la chasteté absolue constitue l’une de leurs règles de conduite ; même le mariage est condamnable à leurs yeux puisque la procréation a pour conséquence d’enfermer de nouvelles âmes dans cette prison que constitue le corps humain ; ils proscrivent la violence et interdisent le serment – qui constitue pourtant la base de la société médiévale – parce qu’il ne faut jamais invoquer le nom de Dieu.

Que voyons-nous, disent les prédicateurs ? L’injustice et le mal règnent partout. Mais ce monde mauvais ne peut être l’œuvre de Dieu ; il est celle de Satan. Tout ce qui est matériel procède de lui. L’âme, au contraire, est l’ouvrage du Dieu de Bonté et de Justice ; toutefois, elle est prisonnière d’un corps de chair.

Alors, comment obtenir la délivrance, comment accéder au salut ? Ce salut, cette délivrance, nous pouvons les obtenir par le Christ. Ici, il faut souligner un point important et qui, en partie du moins, explique, sur le plan doctrinal, les persécutions religieuses dont ont été victimes les cathares. Ceux-ci ont une conception du Christ profondément différente de celle des catholiques. Et effet, selon les « Parfaits », le Christ n’est pas venu sur terre pour racheter les péchés des hommes. Son seul rôle a été de prêcher la doctrine de salut contenue dans les Evangiles.

D’autre part, le Christ n’est ni le fils de Dieu, ni la Seconde Personne de la Sainte-Trinité, ni un homme. C’est un ange, venu apprendre aux hommes les moyens de faire leur salut. Il n’est pas mort en Croix ; sa passion a été fictive. C’est pourquoi il ne faut pas se prosterner devant la croix qui, instrument d’un supplice infâme, n’aurait pu accueillir le Christ. La Vierge Marie n’est pas une femme, mais un ange.

Ainsi, les cathares récusent deux des principes essentiels du catholicisme, l’Incarnation et la Résurrection de la chair.

Pour échapper à notre condition, pour gagner le salut (qui, seul, évitera à l’âme, après la mort, une errance perpétuelle et des réincarnations successives d’un corps à l’autre), il faut recevoir le baptême de l’Esprit. Les cathares rejettent le « baptême d’eau », c’est-à-dire le baptême chrétien, et lui opposent le « baptême de Lumière ». Ce baptême c’est le consolamentum. Il crée des obligations impératives : refus de tous rapports charnels et de toute nourriture animale. Seul le poisson est permis « parce que son sang est froid et qu’il n’est pas habité par la chaleur de l’esprit ».

Celui qui a péché contre la règle peut se racheter par l’endura. C’est une sorte de suicide, puisqu’il consiste à refuser toute nourriture jusqu’à ce que mort s’ensuive, ou encore à prendre un bain très chaud puis à s’étendre sur des dalles froides, jusqu’à ce que survienne une congestion pulmonaire mortelle.

Une doctrine aussi cohérente, une règle de vie aussi intransigeante apparaissent, évidemment, comme un défi à l’Eglise. D’autant plus que, comme celle-ci, le catharisme a son clergé, qui comprend tous les hommes et toutes les femmes qui ont reçu le consolamentum et dont la rigueur de vie leur vaudra d’être rapidement appelés les « bons hommes » et les « bonnes femmes ».

Dans le Midi, les cathares ont organisé trois diocèses, Toulouse, Carcassonne et Albi. Chacun d’eux est dirigé par un évêque, assisté d’un « frère aîné » et d’un « frère cadet ». Lorsque l’évêque meurt, le « frère aîné » lui succède de plein droit.

Ce qui présente un péril certain pour l’Eglise de Rome, ce n’est peut-être pas l’existence d’une église cathare structurée, pas même certaines des croyances enseignées par celle-ci (après tout, le manichéisme avait fait de nombreux adeptes, même parmi les chrétiens « orthodoxes », à l’exemple de saint Augustin) ; le véritable péril, c’est la morale cathare.

Car cette morale est simple et, surtout, elle constitue une réaction violente contre une certaine situation sociale de l’époque. Les raisons proches de l’immense succès du catharisme dans le midi de la France sont là. Comtes, barons, prélats ont d’énormes besoins d’argent pour satisfaire leurs goûts. Et où trouver cet argent, sinon en accablant d’impôts et de charges le menu peuple ? Et qu’est donc une foi chrétienne qui, non seulement excuse, mais encore couvre ceux qui considèrent le manant comme taillable et corvéable à merci ? Certes, la civilisation des pays occitans est brillante, infiniment plus brillante et plus riche que celle du Nord, mais qui profite de ses bienfaits, sinon trois classes privilégiées nobles, haut clergé et bourgeoisie d’affaires ? Le plus singulier, c’est qu’à aucun moment, les cathares ne prôneront une action violente pour amender l’ordre établi ; leur morale est avant tout une morale du renoncement : mieux vaut, selon eux, refuser un monde livré à l’injustice, mieux vaut dire « non » à une Eglise trop attachée à Satan, à ses pompes et à ses œuvres : il est préférable de chercher une félicité éternelle que de partir en guerre contre ceux qui sont les suppôts du démon.

Morale du renoncement, oui, mais non morale de la résignation puisqu’elle ordonne de travailler sans trêve ni repos à conquérir de nouveaux adeptes. Rarement religion aura eu autant de prédicateurs intrépides que le catharisme. Rarement aussi prédicateurs auront été entourés d’autant de ferveur par des croyants ; jamais une telle solidarité n’aura uni les uns et les autres puisque pendant toute la guerre qui va se déchaîner, puis lorsque l’Inquisition s’abattra sur le midi, les cas de délation seront rares ; la majorité des dénonciations seront obtenues sous la torture.

C’est dans un véritable état d’exaltation recueillie que se déroule la cérémonie cathare, tantôt au grand jour, tantôt clandestine. Ce sont tout d’abord les fidèles qui s’adressent au prédicateur : « Nous sommes venus devant Dieu et devant vous et devant l’ordonnance de la Sainte Eglise pour recevoir service, pardon et pénitence de tous nos péchés que nous avons faits ou dits ou pensés ou opérés depuis notre naissance jusqu’à maintenant et demandons miséricorde à Dieu et à vous, pour que vous priiez pour nous le Père de miséricorde qu’il nous pardonne. »

Prédicateur et fidèles lancent alors ensemble cette invocation : « Adorons Dieu et publions tous nos péchés et nos nombreuses et graves offenses ; en considération du Père, du Fils et de l’honoré Saint-Esprit, des honorés Saints Evangiles et des honorés Saints Apôtres, par l’oraison, la foi et le salut de tous les droits et glorieux chrétiens et des bienheureux ancêtres endormis et des frères ici présents, nous vous demandons, Saint Seigneur, que vous pardonniez tous nos péchés. »

Les cathares énumèrent alors les fautes commises : « Tandis que la Sainte Parole de Dieu nous enseigne, ainsi que les Saints Apôtres, et que nos frères spirituels nous prêchent que nous rejetions tout désir de la chair et toute souillure, et fassions la volonté de Dieu en accomplissant le Bien parfait, nous, serviteurs négligents, nous ne faisons pas seulement la volonté de Dieu, ainsi qu’il conviendrait, mais nous cédons le plus souvent à la volonté de la chair et aux soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits ; nous allons avec les gens du monde et avec eux nous nous tenons et mangeons et parlons et péchons en beaucoup de choses, si bien que nous nuisons à nos frères et à nos esprits ; par nos langues, nous tombons en paroles oiseuses, en vaines conversations, en rires, moqueries et malices, en détraction de nos frères et de nos sœurs, desquels nous ne sommes pas dignes de juger ni de condamner les péchés ; parmi les chrétiens, nous sommes des pécheurs ; nous avons transgressé nos jours et prévariqué nos heures. Pendant que nous sommes dans la Sainte Oraison, notre sens se détourne vers les désirs charnels, vers les soucis du monde, si bien qu’à cette heure, à peine savons-nous ce que nous offrons au Père des Justes. »

Cette cérémonie – mensuelle – est doublée d’une autre, plus fréquente. Elle s’appelle le melioramentum, c’est-à-dire le désir de s’améliorer. C’est un inquisiteur, Bernard Gui, qui la reconstitue (aucun cathare n’ayant consenti à la décrire, même sous la torture) : « Le croyant fléchit les genoux et s’incline profondément devant les « Parfaits » ; il tient les mains jointes. A trois reprises, il s’incline et se relève et, chaque fois, il dit : « Benedicite » (bénissez-moi) et termine par ces mots : « Bons chrétiens, je vous demande la bénédiction de Dieu et la vôtre ; priez le Seigneur pour nous, afin que Dieu nous garde d’une mauvaise mort et nous conduise à une bonne fin entre les mains des fidèles chrétiens. » Et les « Parfaits » de répondre : « De Dieu et de nous, ayez la bénédiction demandée. »

L’Inquisition prendra prétexte de cette cérémonie pour affirmer que les « Parfaits » demandaient à être adorés à l’égal de Dieu par les simples fidèles.

Le succès même du catharisme présente, pour l’Eglise de Rome, un péril mortel ; les prêtres cathares ne sont-ils pas plus que les adversaires, les concurrents des prêtres catholiques ? Et si on laisse s’étendre leur apostolat, n’est-ce pas la chrétienté tout entière qui sera finalement menacée ? Et le comte de Toulouse, Raimon V, peut écrire, dès 1156 : « L’hérésie a pénétré partout. Elle a jeté la disgrâce dans toutes les familles, divisant le mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère. Les prêtres eux-mêmes ont cédé à la contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruine. Pour moi, je ferai tout le possible pour arrêter un pareil fléau ; mais je sens mes forces au-dessous de ma tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissé corrompre. La foule a suivi leur exemple, ce qui fait que je n’ose, ni ne puis, réprimer le mal. »

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