Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ALA RECHERCHE DE L'ISLAM PHILIPPIN

La communauté

maranao

Collection « Recherches Asiatiques », dirigée par Alain Forest.
Solange THIERRY, Le Cambodge des contes, 1986. Jacques POUCHEPADASS, Planteurs et paysans dans l'Inde coloniale, 1986. Yoshiharu TSUBOI, L'Empire vietnamien face à la Chine et à la France, 1847-1885, 1987. Stein TONNESSON, 1946: déclenchement de la guerre d'Indochine, 1987. Paul NESTEROFF, Le développement économique dans le nord-est de l'Inde: le cas du Nagaland, 1987. NGO KIM CHUNG, NGUY~N Duc NGHINH, Propriété privée et propriété collective dans l'ancien Viêt-nam (traduit et annoté par G. Boudarel, Lydie Prin et Vu Can), 1987. Alain FOREST et Yoshiharu TSUBOÏ (eds.), Catholicisme et sociétés asiatiques, 1988. Brigitte STEINMANN, Les marches tibétaines du Népal. État, chefferie et société traditionnels à travers le récit d'un notable népalais, 1988. Jean-Louis MARGOLIN, Singapour 1959-1987. Genèse d'un nouveau pays industriel, 1989.

Travaux du Centre d'Histoire et Civilisation de la Péninsule indochinoise, sous la direction de P.-B. Lafont.
Histoire des frontières de la Péninsule indochinoise. I. Les frontières du Viêt-nam. Charles FOURNIAU, Annam-Tonkin (1885-1896). Lettrés et paysans vietnamiens face à la conquête coloniale. P.-B. LAFONT et Po DHARMA, IJibliographie Campa et Cam.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-û484-7

Ghislaine Loyré-de- Hauteclocque

A LA RECHERCHE DE
L'ISLAM PHILIPPIN
La communauté maranao

Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

REMERC

I EMENTS

Les remerciements traditionnels sont, enfin, l'occasion de s'acquitter, mêmetrès partiellement, d'une dette contractée envers toutes les personnes Quiont eu la genti11essede m'aider dans ce long travail
A Manille, l'université des Philippines, m'a réservé un accueiJ chaleureux Qui m'a aidée it m'adapter psychologiquement et it rn'intégrer au pays. 11M. Soriano et Salazar ont bien démontré la réalité des liens existant entre la France et les Philippines. Grace à eux, j'ôi pu enseigner à runiversité tout en poursuivant mes recherches sur documents. De~; professeurs et des personnalités m'ont assj::;tée dans les détiuts de ce travail, MM.S. Quiazon, S. Tan, R. !Jeto. Je n'ai pas non plus oublié l'aide patiente de time (vlalsi ô m'assister dans mon apprentissage du tôgôl et c'est grâce it elie Quej'ai pu le parler couramment. La deuxième phase s'est déroulée sous la fon-ne d'enquêtes ci LtJl"iao. Au moment de définir mon suiet, [vi. .Tiamson nfô très aimôblement reçue A à l'université de Marawi et m'ô t'ait rencontrer diverses personnalité::; maranao. Il m'a présentée à Mme Doblon Dirômpatôn, qui pet- 1ô ~;uite est devenue mon professeur de marônôo, mon mentor, mon ôccornpagnetrice., et sons loQuelle tout our6it été impossible La I1Ùt{.i&/JO[i 5tL"deikliversilpnÙJ oimoblement accueillie comme "Chercheur affilié". .Je souhaite aussi remercier tout particulièrement mes amis maranao, rimes M.Acrôlrlôn.,D. Alonto, C. Balindong, N. Maruhorn, M.Sharif, B. Tamano, et 11M. . AMuJ]ah, I O.Kalid, B. Macaraya, N.Madale, M.Saber, M.Tawagon, et K.lJmpa. Deux personnes ont tout particulièrernent infJuencé ce travail sur le terrain: l'ancien sénateur rnaranao, D.Alonto et le juriste maguindanaon 11. Mastura. Celui-ci venait d'achever une analyse de 18 trtPjition locBle magllindanaon et m'a ainsi indiquée les voies pos~;ibles pour éc:r-ire une histoire locale. D. Alonto, depuis longtemps passionné par les énigmes historiques des ManmfiO m'a encouragée et, en coJ!ôborônt ci ma démarche ,

2

grâce fi ses vastes connaissances, m'a permis de relier des informations totalement dispersées dont je n'arrivais pas à retrouver le fil conducteur. Enfin, pour la phase finale de lecture et de révision, je souhaite remercier G. de Boumonville, H. Gibehn, E. Magannon, M.H. MasQueher, J.P. Potet, C. Rageau, A. Rey et A. de Rama. Il faut souligner Que le travail aux Philippines et la publication de ces recherches n'ont été possibles Qu'avec le concours financier du C.N.R.S., t celui du ministère de l'Education nationale Qui m'a accordée une e mission "jeune chercheur". Ces remerciements me permettent aussi d'exprimer ma gratitude à M. D. Lombard, Qui dès le tout début de ma carrière m'a toujours poussée à poursuivre mes travaux malgré les obstacles matériels et
méthodologiques, et à M.M.Bonneff QUia rendu possible cette publication.

PREFACE

Les Maranao doivent autant à la hauteur de leurs montagnes Qu'à des circonstances historiques très particulières leur caractère traditionnel. Ils vivent .dans la splendeur de leur lac Lanao, joyau dont les bleus intenses mêlés au rose des couchers de soleil ne cèdent leur intensité Qu'aux épais brouillards de décembre. Les montagnes, véritable écrin, ne laissent Que l'espace d'une vaste plaine rizicole. Dès l'étude initiale de projet de recherche, plusieurs obstacles sont apparus sur les plans linguistique, psychologique et matériel. Le handicap linguistique fut le plus facile à dominer. L'apprentissage de la langue fut considérablement facilité par la référence à une langue de la même famille oustronésienne, le togol Que j'ovais appris 0 l'INALCOet perfectionné au cours de mon séjour fi Manille. Avec cela la pratique Quotidienne me permit rapidement de parler le maranao, outil essentiel car les Maranao ne parlent généralement aucun autre dialecte. Il n'était pourtant pas si facile de vivre chez des Maramlopour en connaître la langue et la culture. C'était imposer à une famille une responsabiJité réeHe même si elle n'avait pas une influence dans la société maranao. En effet, de façon permanente existait le danger Que des rebelles musulmans ne viennent m'enlever; les autorités se seraient immédiatement retournées contre mes hôtes et mentors. Les conditions de sécurité ont été absolument contraignantes et appauvrissantes. Exception faite du campus de la l'/ind6n6o SI61e tlniyersilu où je résidais aussi par intermittence, je ne devais circuler Qu'accompagnée d'un Maranao QU; si on avait tenté de m'enlever aurait pu négocier. Un Maramlo pouvait arguer Que j'étais sous la proteclÎon de sa famille et Que m'enlever serait une insulte intolérable pour elle. On se doute de la difficulté à trouver des chaperons. De plus, il ne s'agissait pas seulement de sécurité: la présence d'une personne d'un rang élevé m'était nécessaire pour obtenir la confiance de celui Que j'interrogeais, Qui autrement se serait refusé fi tout propos.

4

D'ai11eurs ce n'était pas toujours suffisant. Si j'étais, parce Qu'étrangère, neutre dans le conflit Qui opposait les musulmans au gouvernement des chrétiens, je pouvais néanmoins être un agent de ces derniers ou de la C.I.A., tout blanc ne pouvant Qu'être américain. J'ai par conséquent dû limiter mes entretiens à la petite ville de Marawi et aux nombreuses personnes qui s'y rendaient. Je n'ai jamais pu faire le tour du lac ni vivre ûans un village, ce qui m'aurait permis d'établir un meilleur climat de confiance et d'observer en milieu rural tout le cycle annuel. le couvre-feu, entre 1980 et 1981, époque où je m'y trouvais, était passé de 21h à 20h. Pour être moins visible et mieux acceptée, je portais Quotidiennement le m8lo'(ll, cette sorte de cylindre noué à la taille, le chemisier à manches Jongues Qui couvre les bras comme l'islam le recommande et, autour de la tête, une longue écharpe enroulée comme un turban. L'adoption du costume local avait pour avantage supplémentaire de me faire passer pour une Egyptienne et non pour une Américaine. Il est bien évident Que dans de te Iles conditions 1e contexte anthropologique était relativement absent. Sur ce plan, la remarquable ônalyse de M.Mednick, EIlc8mpmellt {filthe L81:8, 'a apporté un complément m nécessaire, mais tant restait à faire! C'est par conséquent une vaste et excitante entreprise Quede tenter de connaître l'histoire de cette société encore si bien représentée. Ce fut pour moi une aventure Que de continuer une étude, jusque là purement livresque, des musulmans ptlilippinf par une recherche sur le terrain du groupe le plus méconnu. En effet, de très nombreuses personnes se sont penchées sur les Maranao dans une perspective économique, sociologique, anthropologique, politique, mais leur histoire avait été délaissée. Cesar Adib Majul, le précurseur de l'histoire des musulmans philippins, dans son remarquable ouvrage The l'It/slims in the Pflilippilles n'avait fait Que très rarement mention des Maranao. Nous y trouvons à peine Quelques pages sur cette nombreuse ethnie. Une telle sitw1tion était plus Que suffisante pour attirer mon attention et éveiller ma curiosité. ,J'ai vite compris pourquoi les Maranao étaient les oubliés de l'histoire des musulmans philippins. Ils étaient déjà presque absents des sources occidentales. Par conséquent, il fallait une recherche très attentive et longue pour reconstituer leur passé. Jusque-là, je n'avais envisagé Qu'un aspect de leur histoire, celle Que les puissances occidentales avaient négligé de nous laisser. Les Maranao avaient, par conséquent, presque tout is nous apprendre de leur société de ses débuts jusqu'à nos jours. C'était considérer que les Maranao avaient la volonté de retenir les événements et les octes achevés"depuis longtemps. En effet, les Maranao n'ont pas d'intérêt pounme approche aussi factuelle des époques écoulées. Il fal1ait alors trouver d'autres moyens de Jes découvrir.

INTRODUCTION

Le sud des Philippines se rattache tant géographiquement que culturel1ement au reste de l'archipel malais. le passé colonial a établi des frontières. politiques qui séparent résolument les Philippines de l'Indonésie et de Bornéo. Cette distinction du sud des Philippines résulte de la politique des pUissances étrangères qui ne l'a assimilé que partiellement Les Espagnols n'ont pas converti ni administré les zones musulmanes Ije Mindanaoet de Soulou. Par conséquent, l'acculturation de leurs sociétés en a été réduite iI quelques négociations et it Quelques campagnes. les habitants ont donc pu développer indépendamment leurs systèmes politiques et religieux en Ijépit de la présence inefficace des Espagnols et de l'envahissement éphémère des Américains. Le reste des Prlilippines a en t-evanche supporté lourdement le poids de ces deux conquérants qui iI plus d'un titre ont chôcun transformé ce qui ô été appelé les Philippines en une société unique en Asie où rOrient et l'Occident se sont côtoyés.. affrontés et amalgamés. Cé Sud..lui, est resté tristement célèbre par l'association de ses habitants it la "piraterie". En effet, ses h8bitants étaient la terreur des Espagnols comme celle des indigènes p8r les razzias qu'ils faisaient sur les côtes de l'archipel. Il est certain Que cette activité a vidé les cÔtes de ses habitants terrorisés et ruiné l'agriculture et la pêche. Néanmoins nous nous en tiendrons it l'île de Mindanao et en particulier au groupe ethnique des Maranao Qui., insulaire, a tout particulièrement éChappé à l'influence étrangère. Groupe Qui, s'il fut restéfpeu 8tteint p8r les remous internationaux et nationaux, est demeuré isolé et du reste du pays et, dans une certaine mesure, de ses coreligionnaires préservant son caractère de peuple de la montagne. Il est tenu il la fois pour inquiétant et ridicule. Inquiétant. car son territoire est dangereux pour tout étranger,

c'est-à-dire celui Quine bénéficie pas du support.cietout un clan familial.
Ridicule.. c'est certain.. car par son éloignement culturel il est en décalage vis-iI-vis d'un monde moderne encore incompris de lui. Par conséquent.. il

.

6
est un peu rejeté tant par les Philippins chrétiens Que par les autres musulmans mieux adaptés aux changements et plus ou moins acculturés. Justement, la couleur locale que les MaraMo ont préservée, a attiré quelques chercheurs. Les t-1aranaosont les habitants musulmans du coeur de Mindanao. Ils se concentrent surtout autour du lac Lanao, sur un vaste territoire, lui-même appelé LaMO et Qui se caractérise par son lac intérieur, et au nord et au sud I 'sa double ouverture sur la mer. Une telle situation explique la nonpénétration d'influences extérieures directes, malgré l'intense activité de ces e8UXquasi équatoriales fréquentées par les Malais, les marchands chinois, les marchands ou missionnaires arabes et pour finir les puissances occidentales Depuis 1959, Lanao a été coupé en deux provinces nord et sud, Lanao deI Norte et Lanao deI Sur. Aujourd'hui seul Lanao deI Sur est presque totalement peuplée de Maranao alors que Lanao del Norte ne.

compte Quepeu d'entre eux. Les Maranaosont aujourd'hui Quelque 300 000 il 500 000, essentiellement disséminés dans une grande région qui couvre
que1que 350 000 hectares. Irré,juctibles "barbares", dangereux "pirates", musulmans "fanatiques", rebel1es "terrifiants", 'l1qros" "cruels", guerriers "couards", hommes "sans foi ni loi": les qualificatifs ne manquent pas pour stigmatiser les MaraMo, aujourd'hui comme il l'époque de la domination espagnole. A ces images se superposent la luxuriance des décors, celle des costumes, des danses, de la littérature et des cérémonies auxquelles participaient de nombreux sultans: cette société fascinante dément quelque peu tous ces clichés. Fort en constrastes, ce peuple devient mystérieux dès Qu'on tente de le mieux connaître. Ignoré des sources espagnoles, ou méconnu, il est pourtant aujourd'hui l'objet de nombreuses études, au contraire de ses coreligionnaires: les Maguindan60n et les Tausug. Les diverses rnonographies comblent pourtant mal la difficulté de connaître leur histoire Pourquoi un peuple aussi brimant est-il resté aussi peu connu? Qui est-il? De quoi vit-jJ ? Comment se distingue-t-il des autres sociétés tribales? Telles sont les Questions Que nous proposons de poser afin de tenter de retracer le destin de ce peuple de ses origines au XIXesiècle avec une prolongation jusqu'à nos jours. L'analyse des généalogies fait apparaître le peuple MaraMo approximativement au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle. La préhi stoire, nous ne la connaissons Que par les mythes-légendes. Notre hypothèse initale fut de retrouver l'incidence d'un phénomène économique Qui semblait primordial 6 travers les travaux historiques: la "piraterie". Cette démarche s'est vite révélée sujette iscaution ou du moins impossible il firgumenter. Notre deuxième tentative s'est orientée vers une étude

7 thématique, mais aucun aspect particulier n'a pu être mis en relief; de plUSlt"puisqueaucune recherche historique globale n'avait été menée, il fallait retrouver les lignes générales. Enfin, nous voulions tenter une analyse sociopo1itique qui aurait mis les Quatre divisions politiques en parallèle, mais les conditions de sécurité nous en ont empêchée. C'est pourquoi nous nous sommes décidée il entreprendre une fresque QUicouvre toute la période 11istoriQue. Cette étude s'attache il analyser la situation géographique, physique et humaine, économique, puis sociopolitique des Maran50 dans une perspective historique et anthropologique. Les Maranao forment-ils un peuple ou ne sont-ils qU'un rassemblement de quelques clans isolés? Comment existent-ils en tant Quegroupe? Se sont-its constitués autour et alentour du fameux et magnifique lac? Dans Quelle mesure les ethnies voisines, les Bukidnon, les Subanun, les Meguindeneon, les Iranun, ont-el1es participé is leur homogénéisation et il l'intégretion culturel1e. En effet, de ce creuset où se réunirent divers groupes, a élnergé une ethnie Qui, aujourd'hui, apparaît originale et tout il fait distincte de ses voisins. Quel a été le ciment qui a fait de cette région le site d'une société unifiée culturellement ? Malgré les nombreux mouvements que la tradition locale nous révèle, une reconstitution logique et chronologique des événements reste hors de portée. Il y eut diverses migrations vers Lanao, de J'est et de J'ouest, du sud et du nord. Les montagnes qui entourent Lanao prouvent aisément leur perméabilité et si el1es sont une protection, el1es ne sont en aucun cas une barrière aux échanges économiques, politiques et même religieux. En outre, le réseau de val1ées fluviales il l'est de Lanao, où ,jeux grands fleuves prennent leur source, aurait été un point central d'essaimage et de rencontres. Nous pensons essentiel1e cette approche des t'lanmao par l'intermédiaire de leur environnement physique et humain qui ne répond que très partiellement aux diverses questions QUiconcernent leur origine, leur mode de vie et leur économie. Cette confrontation enrichissante nous fait voir les trois Maranao de la légende devenir les centaines de mil1iers qu'ils sont aujourd'hui. Pourtant Lanao, en dépit de l'excellence de son sol reste une région où l'agriculture ne dépasse guère l'autoconsommetion et dont le très faible excédent de production ne permet Que d'acquérir le minimum des biens absolument nécessaires. L'artisanet ne s'y développe guère bien Que les Maranao soient aujourd'hui particulièrement renommés pour leur travail du cuivre et le chetoiement de leurs tissus. Les Maraneo n'en commercent pas moins avec tous les groupes environnants, les tribus restées païennes à l'est et il l'ouest, les groupes islamisés au sud, et les populations christianisées au nord.

ô

Nous avons replacé le maraudageorganisé en 'Vuede rapporter un butil\ dans une perspective économique bien plus militaire ou religieuse. Quels en étaient les enjeux économiques puisque l'essentiel du butin consistait en captifs? Quels étaient les moyens dont disposaient les Maranao pour partir dans ces raids? Cependant, la Question cruciale reste celle de leur participation effective au pi1lage, systématique au XVIIIesiècle, des côtes contrôlées par les Espagnols. Les r1f1ranao,pour des raisons morales et religieuses, s'offusQuent Qu'on puisse leur attribuer des pratiques aussi choquantes. Comme nous le soulignons, les Maranao ne sont pas totalement isolés puisque essentiellement trois types d'influence se sont exercés sur eux: les r1aguindanaon, J'islam et enfin les Espagnols. Les Maguindanaon, les voisins méridionaux des Maranao, sont très proches sur les plans géogrophiQue, culturel, familial. religieux et politique. Les Maguindanaon ont une influence prépondérante sur Mindanao QUin'exclut évidemrnent. pas les habitemts de Lanao, leurs voisins, Qu'ils soient musulrnans ou non. Pour mieux en comprendre l'importance, nous avons jugé ut il e de retracer bri èvement l'hi stoi re des Maguidanaon Que 1eur pouvoir croissant a conduit à contrôler la presque totalité de Mindanao, à établir un réseau commercial puissant et à maintenir, à certaines époques, une politique de piHage des côtes espagnoles et, il d'autres, une fine diplomatie leur permettant d'éviter toutes représailles. Ces Maguindanaon ont assis leur puissance sur leur capacité à établir des structures politiques correspondantes et surtout à tirer avantage sur le plan économique de leur influence dans l'Tle. Celle-ci s'établit sur des bases tout il fait variables Qui allaient du servage il l'obtention de tribut et parfois encore d'hommes pour renforcer leur puissance militaIre le cas échéant. Nous en avons retracé les principales lignes afin de mieux replacer la situation des Maranao dans cet ensemble puisque ni les Manmao, ni les sources occidentales ne nous permettaient de la reconst ituer. Ungroupe de la région d'influence des Maguindanaon, les Iranun, soulève des problèmes qu'on aurait pu croire résolus par les historiens, bien Qu'une analyse rigoureuse des sources et de la tradition locale efface toute certitude. Les Iranun, ces "pirates" par excellence, sont-ils des Maranao? Les actes de maraudagedes Iranun ne sont, en effet, plus ÈI prouver, Qu'ils agissent seuls ou de concert avec l'un ou l'autre des deux principaux groupes islamisés du sud des Philippines, les Maguindanaon et les Tausug, ou a'Vec les Maranao eux-mêmes. Appartiennent-ils au groupe sociopolitiQue centré sur le lac? Pourquoi ont-ils partiellement Quitté

9 Mindanaopour s'installer dans le sillage du sultan de l'archipel musulman de Soulou?
L'islam fi eu une profonde influence sur les Maranoo Qui, eujourd'hui, se considèrent comme les protecteurs de la foi et de la tradition dans toutes les PhiHppines. Pourtent, il est extrêmement difficile de reconstituer les schémes de l'is1emisation et de l'expansion de le nouvelle foi. le rôle des princes déjà musu1mens avant le milieu du XVIIesiècle dans la conversion génére1e de toute la population ne nous appareÎt pas décisif car, un siècle plus tard, elle n'apparaît pas encore achevée. Nous avons cherché dilJers critères Qui nous permettent de mieux établir le processus, mais il est très délicat à cerner. Le lJenue de missionnaires il Lanoo, Que ce soit directement ou par J'intermédiaire des Maguindenoon, n'est pas attestée. Quant à l'analyse de la profondeur de J'islamisation, elle se heurte il la résistance des Maranao Qui voient dans toute Question une attaque de leur foi. Enfin, il est extrêmement délicat de faire apparaître les changements apportés par l'Islam puisque nous n'8vons aucun moyen de connaître 18 période précédente. Cependant, nous pouvons peu il peu faire émerger l'influence sous-jacente de l'islam dans la coutume: l'alimentation, le vêtement, les croyances, les systèmes politique et judiciaire surtout. Dans tous ces domaines, l'islam a pénétré et si, parfois, il n'est pas très apparent, il n'en a pas moins imprégné très profondément les structures Quand il n'en est pas lui-même la source. les délits et les crimes sont le plus souvent jugés et punis il la façon locale, mais, dans le vocabulaire, les procédures et les conditions de validité J'islam a prévalu. Enfin, dès le début du XVIIe siècle, les Memnao se sont troulJés confrontés il un autre voisin, dont l'autorité dépessait le. cadre de l'erchipel, les Espagnols. Ceux-ci s'instellèrent en perticulier sur le territoire côtier des Maranao au nord de Mindanao. Les Espegno1s ont jeté plus d'un regard d'envie vers Lanao QU'ils n'ont envehi Que deux fois seulement durent les trois siècles et demi de colonisation des Philippines. Il nous importe de mieux comprendre l'attitude de la puissance ibérique envers ces Maras en général, et en perticulier leur politique envers les Maranao. En ces confins des empires coloniaux, les Espagnols ont retrouvé leur ennemi "héréditaire", les musulmans. Pourquoi ne les ont-ils jamais conquis? Etaient-ce des guerriers si irréductibles qu'ils ne pouvaient ni être soumis ni être arrêtés dans leurs actes destructeurs? Cet échec des Espagnols semble provenir d'ebord des hommes qui ont participé il la conquête, puis il le colonisation, ensuite des faibles moyens de cette colonie peuvre alors que la métropole déclinait; cette absence de moyens et d'une politique rigoureuse et systémetiQue e permis l'échec des Espegno1s fece il cet ennemi Qu'ils méprisaient pourtant. Pour mieux comprendre les articulations de la stratégie coloniale, nous exeminerons

10

troisoctes militoires ouront lesquels les Horoooo, pUisqu'ils sont là portie preoonte, n'ont prouvé ni une voil1ance redoutable ni une copacité remarquable à se battre, mais n'en ont pas moins tenu en échec leur odversaire. la volonté de conquête espognole n'étoit pas purement militaire et politique, mais aussi religieuse, c'est pourquoi il importe de ne pas négliger le rôle des missionnaires catholiques dans cette perspective. 11reste Queles Maranao se sont acquis il leurs propres yeux le droit de vivre fiers et libres. Les structures sociopolitiques ne peuvent être comprises que dans le cadre que nous ovons étobli jusque-là. Nous ollons d'abord définir les trois niveoux de 10 société maraooo, l'oristocrotie, les escloves et, entre les deux, le peuple. Ensuite, nous chercherons à déterminer l'espoce politique et son étoblissement selon la trooition moronao. Lanoo 0 écloté en trois principoles "divisions" toutes régies por un droit, le toritib, Que nous oppellerons "ordre politique". Il fixe les titres, les successions, les pouvoirs du sultan et, molgrè Quelques voriations' d'une "Ijivision" à l'autre, l'ensemble semble homogène bien que nous n'en oyons Qu'une connoissance partielle. Si élaboré Que soit cet "ordre", tenu pour fixe, le pouvoir a écloté peu à peu. Des divisions se créent dans les divisions, aboutissont ce Qu'on appelle aujourd'hui la région "oux mille et un sultans". Comment en est-on venu fi une telle situation? Pour tenter d'en opprocher le processus, nous avons choisi Ije rechercher les schémas de révolution des sultanats. Les mythes-légendes nous apportaient une version des tout débuts. Ensuite, grâce aux sources occidentales, nous avons pu situer certains des premiers centres politiques et tenter de reconstituer leur histoire. Enfin, nous avons confronté les hypothèses à la version contemporaine apportée par des Maranao eux-mêmes. Les Maranao considèrent que rien l1'a changé et Que la coutume, et surtout 'Tordre poHtiQue", sont immuables. Nous pouvons admettre Que Lanao n'a connu au cours des siècles aucun événement majeur extérieur ou intérieur, après l'invasion espagnole de lEIpremière moitié du XVIIesiècle. C'est pourquoi nous considérons l'histoire des Maranao comme un enchaînement qui s'est déroulé sans soubresaut. Ces prémisses nous sont fort utiles pour pouvoir tirer avantage d'une continuité en dépit des innombrables et énormes lacunes de notre information historique.. que ce soient 18Ssources occidentales ou la trEldition orElle. Une telle recherche est entravée por les circonstonces., le silence des sources écrites, l'oubli de 10 tradition locole. Les sources écrites nous ont fourni des repères temporels. Les mythes-légendes nous ont présenté les origines, les sources occidentales, des étapes, 1639, 1721, 1754, 186080, et enfin 10 trodition locale nous fi permis de remonter de QUEltre six à

11

générations. Un siècle entier porfois foit défaut dons notre reconstitution. Nous avons par conséquent dû nous contenter d'approximations chronologiques qui quelquefois rendent difficile la lecture de cette analyse. C'est, par conséquent, munie. de ces jalons qu'il nous a fal1u envisager l'histoire des Maraneo. Nous avons procédé par un continuel vaet-yient dons le temps Qui nous 0 fait remonter du présent vers le passé et des temps modernes â la période contemporaine. Cette méthode d'ajustement perpétuel entre deux extrêmes vise â saisir J'évolution des conditions et des institutions. Cependant si les sources locales complètent les sources écrites., dans la plup8rt de cas, el1es ne se recoupent pas et ôtent toute possibilité de vérification car leurs intérêts sont totalement divergents. Par aiJJeurs, si leurs informations se cumulent pour une meilleure vision de 111istoire, leur intégration logique est délicate. Il faut rapprocher des événements QUi n'ont lJucun lien entre eux. De plus, les sources occidentales nous apportent une mesure du temps olors que les sources locales, même fI::1pprochées des généalogies, nous laissent dans l'incertitude la plus totale. Les récits des Espagnols décrivent des faits précis, l'invasion de LaMo, la venue des missionnaires jésuites et récol1ets dans la région, les moyens mis en oeuvre pour lutter contre les musulmans... Les Maranao nous content l'origine de leur société: ses structures, ses objets, ses pratiques, ses croyances... L'important est de tout reporter d8ns la trame QUipeu â peu prend forme pour juger, non pas de J'exactitude, mais de 10 vraisemblance d'une donnée. En effet, le fait de vivre chez les Maranao nous a permis d'apprécier leur mode de vie et de pensée. Ainsi replaçonsnous chaque nouvelle information dans le système local des mentalités et examinons la validité de son message par confrontation avec une réalité géograprtiQue, culturelle, politique et mentale. De tout cela, il résulte bien souvent une incertitude dans tous les thèmes abordés et, en conséquence, nous avons dû tenter de découvrir les Maranao par des biais et porter notre attention sur des thèmes Qui semblaient nous en éloigner. l'étude des groupes extérieurs en particulier, nous a fourni de précieuses indications. De même, nous nous sommes intéressée aux sources espagnoles, mais seulement dans la mesure où el1es enrichissaient notre connaissance de cette ethnie.

!LII

/;100D!L0 ffJ/;I0 11I11

~
MINDOR~

~
PANAV

"

MINDANAO

o
o

,
[chel1e : o 100 200 km
f

SOUlOUO ."

'Vo

I

I
~

~.. TAWI-TAWI
.

..

~.

PANORAMA DES SOURCES

CRITIQUE

DES SOURCES ESPAGNOLES

Manille possède d'excellentes archives et bibliothèques. Pour ne nommer Que les principales: les universités, lItliversitll"l( the PlJ.i.1,'/JpJ/i"8S et J'At8IJeo de l'lanila, les Archives et la Bibliothèque nationale des Philippines; le itlfle? l'lemorial Ht/set/llJ, la Société Historique de J'ambassade des Etats-Unis, le Centre Dansalan de MarawL Nous avons aussi consulté les Archives des Indes ès Séville et les archives missionnaires des jésuites et des récollets en Espagne et en Italie, il Rome en particulier. Les sources espagnoles soulèvent beaucoup d'incertitwjes et posent pour nous la Question de la validité de leur propre contenu tout autant que de leur partialité. La connaissance Que les Espagnols avaient des musulrnans philippins ne dépassait pas celle des pertes humaines et matérielles que ceux-ci leur causaient.. leur incapacité il distinguer les diverses ethnies et leur parti pris de s'en tenir au terme générique de Moros sont autant d'obstacles à surmonter, parfois impossibles à contourner. D'ailleurs Lanao n'est connu Qu'à travers des récits indirects effectués par des voyageurs Qui, certes, se sont rendus dans la vallée du Pulangui et à Zamboanga. ais non pas à Lanao qu'ils ne décrivent Quepar m ouï-di reo Le passage du XV au XV Ie IIIe si èc1e est ri che en chroni Ques sur 1es Philippines, rédigées essentiellement por des religieux, dont le nombre ougmente avec le XVIIe siècle: P. Chirino, J. Lopez, F. Alcina, A. de San Nicolas, L de Jésus et surtout F. Combés et au XVIIIesiècle, J. Torrubia, les chroniqueurs officiels des récollets, D.de Santa Theresa, San Francisco

14 de Asis, l'augustin J. de La Concepcion avec ses 14 volumes qui mettent parfois en accusation la Compagnie de Jésus, et le jésuite P. Murillo Velarde. L'oeuvre de La Concepcion Que nous mentionnons 6 plusieurs reprises doit toujours être utilisée avec grande prudence, car nous avons pu remarquer des inconséquences internes et des contradictions avec F. Combés. Nous ne retenons 16 Que les auteurs les plus fréquemment mentionnés et Qui, de près ou de loin, selon les activités de leur ordre, ont été amenés 0 par1er de Mindanao et des Moros. Au XV si èc1e, 1e jésuite IIIe P. Murillo Velarde non seulement n'a pas négligé Mindanao, mais il a établi la première carte Qui a servi de référence pendant de nombreuses générat ions. On peut aussi consulter des transcriptions plus tardives, dues il D. Davin et V. deI Arco, de lettres de jésuites et autres documents, dont nous n'avons pas retrouvé les originaux. Ces substituts ne permettent que de combler quelques-unes des innombrables lacunes. Pour les compléter, nous avons eu ôussi recours il des documents postérieurs il la période considérée il défaut d'écrits contemporains. En effet, beaucoup des archives administratives, militaires ou religieuses Qui concernent les débuts de la présence espagnole dans Mindanao, de la toute fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle., ne sont pas localisées. De telles archives n'ont en aucun cas la même valeur historique que des documents originaux d'autant plus que les informations contenues dans les documents perdus ont pu être altérées tant dans les transcriptions que dans les textes tardifs. Par exemple, la première expédition des Espagnols 6 Lanao ne nous est racontée que par le jésuite Combés; les autres chroniqueurs ne se sont le plus souvent inspirés Que de lui. Quant il ses propres sources qui complètent son expérience, nous n'avons pas encore pu les retrouver afin de
1es véri fi er.

L'oeuvre de Combés associe des mérites autant littéraires Que scientifiques, historiques et spirituels. Combés apprit une lanQue locale 6 Zamboanga d'où il suivit les négociations avec Qudrat. Par conséquent, il est il Mindanao à l'époque des événements qu'il décrit. Il use aussi bien de lyrisme Que d'ironie, il donne une importance égale aux descriptions matérielles et aux considérations spirituelles, le but suprême:
"Noussommes déià sortis des ténèbres terrifiantes et de l'horri ble obscurité de l'i nfidélité vers la lumière admi'rable et les splendeurs pscifiantes de la foi.; des escarpements où se trouvent des coutumes si retorses, nous descendrons vers les chemins droits et plats de l'Evangile" 1

1 Combés,(1667)

1897,p.77.

lc)

Le XVIIe siècle met en avant des personnalités musulmanes remarquables comme le sultan Qudrat ou son général Tagal, et des Espagnols tels que le gouverneur général Corcuera, le jésuite A. Lopez qui perdit la VIe lors d'une ambassade dans la vallée du Pulangui Le XVIIe sIècle nous apporte aussi d'Inestimables récits de voyageurs mais, nous le disions, ils ne se sont pas rendus à Lanao. Le navigateur britannique G. Dampier passa Quelque temps dans la vallée du Pulangui et décrivit ses coutumes ainsi Quela faune et la flore de l'île. Un autre Britannique a séjourné encore plus longtemps à Mindanao auprès des Maguindan6on, le capitaine T. Forrest dont l'oeuvre complète celle de son prédécesseur. Il a voyagé dans une grande partie de l'empire maguindanaon. Il nous fournit aussi des inform::;tions irremplaçables sur la population et la situation politique de l'époque à Umao, obtenues auprès de ses hôtes et non pas par observation directe. Les Français sont présents aux XVIIIet XIXesiècles, où la "piraterie" sévissait à son maximum: P. Sonnerat de l'Académie Royale des sciences de Paris, décrit son aventure OÙil est victime des attaques moros comme ,J. de Man et E. Plauchut; M.ab pagès nous fait connaître les armes de ces musulmans. Ils ne sont pas les seuls Français à s'être rendus aux Prlilippines, nous pouvons mentionner: F. Renouard de Sainte Croix qui, un temps, a été chargé de Ja défense des Îles, Je docteur J. B. MaIJat de Bassilan, M. d'Argoult, l'ingénieur A. Haussmann, l'ethnologue et médecin ,J. Mont/moet G.J. Le Gentil de la Galaisière. Le )(1)(13 sIècle est souvent celUI des généralités. Les écrits s'attachent, tout à d'abord, à décrire, à travers les siècles, l'administn:'ltion et la politique des Espagnols, en particulier leurs erreurs envers les Moros: J. Rajal y Larre, J. Gonzalez Parrado et B. Francia y Ponce de Lean, F. de Ja Corte y Ruano, P. Gutierrez y Salazar. A cette époque, on trouve un certain nombre de récits concernant Soulou, alors centre des activités des Moros. La "piraterie" avoit une telle importance que deux ouvrages lui sont enUèrement consacrés., écrits dans la perspective de J'époque., par V Barrantes et J. Montero y Vidal. Le XIXesiècle est aussi le grand siècle de la correspondance jésuite, dont une fraction a été publiée. Les jésuites n'ont pas hésité à s'enfoncer dans J'île et à rechercher les divers itinéraires permettant de se rendre d'une mission il l'autre sans pour autant contourner par bateau la grande île. Nous avons là de remarquables documents sur les voies de communication et Jes habitants de l'intérieur. Les religieux n'ont pas été les seuls à pénétrer les terres et nous possédons encore un rapport, aux diverses signatures, d'une expédition en amont du fleuve PulanguiQUinousa été d'un

16 grond secours: Ûescripcian oel 6rll:ft Ria l/ territaria de rIindt!nt!{.; Nous avons enfin des rapports sur Lanao datant de la seconde expédition, des généraux Weyler et Huertas.

Rendons hommage il l'oeuvre titanesque de E. Blair et J. Robertson qui.,

ont sélectionné, fractionné et traduit en anglais des documents, couvrant toute l'histoire des Philippines, réunis en 1904, en 55 volumes.
Précurseur des études sur les musulmans philippins, le chirurgien d'origine lybienne, N. Saleeby, fut envoyé fi Mindanao lors de la guerre des Américains contre les Maras, fi cause de sa connaissance de l'arabe. Il a su convaincre Que Iques sultans de 1ui communiquer leur généal agi e et leur code de droi 1. L'histori en phiIippin contemporai n C. Maiul a repri s cette étude des musulmans philippins en se fondant sur les archives espagnoles et hollandôises. Plus récemment, M.Masturô ô poursuivi son effort dôns une perspective locale por son histoire des Môguindonoon.Il a essentiellement utilisé des inforrnôtions locoles plutôt Que 16 littér6ture occidentole. Il est lui-même môguindônaon, ce qui lui a permis d'étudier son propre groupe de l'intériew-. Enfin, ïanthropologue M.Mednick nous a permis de fonder nos recherches historiques sur une étude anthropologique solide sons laquelle notre démarche aurait manqué des bases nécessaires.

L'ESPRIT

DES SOURCES

ESPAGNOLES

Il est nécessaire et même indispensable pour comprendre les sources espagnoles de connaître la mentalité de leurs ôuteurs et de les replacer dans leur époque. Nous devons les exploiter en tenant compte de la perspective très particulière du monde philippin. Une tel1e ôpprocl1e a permis ôu bri1lônt historien philippin R. Constôntino de relever trois erreurs principales dans les sources espôgnoles : l'ôbsence de connaissances ethnologiques; une tendance naturelle fi tout voir et considérer comme une Justification de la présence des missionnaires; une incapacité, renforcée par leurs convictions raciales de supériorité, il évaluer les sociétés asiatiques; enfin selon leurs propres termes, une générô Iisati on il part ir de 1ô si mple observôti on Que 1es coutumes et les vôleurs des indigènes ne sont pôs en conformité ôllec les
normes chrétiennes
{; Constantino,

2.

1979, p. 26.

3 S. de Ma$, 1843, p. 27.

17

Tout d'abord, les Espagnols sont imbus de leur supériorlté, fondement de toute leur politique. Pour eux, les indigènes sont â peine au-dessus de l'animal:
'les hommesdé couleur doivent volontairement manifester leur respect et leur obéissance â la race blanche. Mi n d'y parveni r., il est nécessaire de les maintenir dans l'ignorance et la servilité pour diminuer la force politique qui résulte de sa supériorité numérique, de même que sur une balance une meule de foin pèse moins10urd qu'une pépite d'or. 3 "

les "bons" pères jésultes ne tiennent pas un discours plus modéré. Ils furent souvent l'objet d'attaQues.à ce propos Invités à la tolérance, ils répondirent par exemple:
"Pourquoi temporiser avec les croyances, les usages, les rites, les cérémonies et les superstitions des musulmans. n me semble à moi que toute temporisation et toutes les pratiques 1i bres sont filles 1égiti mes d'un état d'esprit Ji bertai re et contrai res au progrès." 4

le malentendu est encore plus grand, on peut s'y attendre, en ce QUi concerne les musulmans; il ne facilite pas le dépouillement des archives et leur interprétation. Si Mindanao n'a pas pu être conquis, les Moros en sont responsables, leur "caractère féroce et irréductible" en est la cause. De plus, ils ont l'audace de se battre pour conserver leur indépendance: le Moro "refuse toute ingérence dans ses affaires, comme la domination Que nous exerçons sur lui" 5. Ces écrlts prouvent, solt une ignorance profonde du caractère réel des Moros de Mindanao, salt la conviction intime Que la situation est sans issue: jamais les musulmans ne se départiront de leur haine envers l'envahisseur et jamais non plus aussi ils n'accepteront une transformation radicale de leurs coutumes. Pourtant les Espagnols exigent ce Qu'uneanalyse raisonnable condamne. Pourquoi les Moros accepteraientils d'obandonner leur liberté., leurs coutumes, leur commerce, leur religion tant Qu'ils n'y sont pas contraints. C'est ainsi Queles Moros sont tenus pour "réfractaires".. et leur "résistance butée" s'oppose "aux lÏIeilleures propositions nées du désir de les voir prospérer" grâce au savoir de la "civilisation". Les Espagnols pensent être animés des meilleures intentions: sans "rapacité" ni "exaltation fanatique", ils sont mus par "la force de la raison d'où naît la justesse des idées". Pourtant les Moros n'écoutent pas la "voix de la raison", assourdis par leur "caractère trompeur et sauvage". Le "rationnel" leur "échappe", leur éthique ne leur permet même pas de respecter les "engagements les plus sacrés" et "l'âme accoutumée au crime se bouche les oreilles aux cris de pitié et aux accusations de la conscience". Ils ignorent ainsi tous les "sentiments
4 B.francia&J.G.Parrado, 1898,vo1.lI,p.159.

5 J. Nieto y Aguilar, 1894, vol. l, p. 7.
6 J. Montero y Vidal, 1886, pp. 70- 71.

1ô nobles Qui distinguent l'homme éduqué du sauvage innocent ".6 Les Espagnols déplorent tout autant leur absence de moralité. "Ils sont tenaces dans leurs erreurs, ils ne tiennent pas leur parole, ils sont traîtres dans leurs manières." Ce sont des hommes "sans foi ni loi", écrit même un auteur Qui a consacré un ouvrage entier à l'histoire de la "piraterie" aux Philippines. Aux XVIIe et XVIIIe siècles on les Qualifie plus simplement de "barbares", de 'cruels", 'couards", "hypocrites", "trompeurs", "paresseux", ..traîtres , mais au XIXe siècle on développe les traits qui en font précisément des barbares. Alors naissent les grandes envolées verbales contre les Moros.Toutes sortes de comparaisons fleurissent par lesquelles les Espagnols déplorent l'attitude et les actes des Moros avant de reconnaître leur totale incapacité à les réduire non par défaillance de leur part, mais à cause de "J'irréductibilité" des Moros. Les Moros apparaissent comme des guerriers plut6t Que comme des hommes: "la guerre est leur élément, 10 piraterie leur seule octivité", "la guerre est toute leur vie", ..tel l'aigle sur sa proie, (ils) fondent sur tout navire mol défendu", "ils

sont troÎtres dons leurs monières et enclins à la guerre

".7

Pourtant, couromment, les Espagnols soulignent le manque de courage qui les pousse il s'enfuir plutôt Que de risquer un combat inégal. En effet, il s attaquent généra Iement des indigènes sans défense. D'oi11 eurs il s évitent la flotte espagnole. Ces Maras, Que Jes EspagnoJs décrivent audacieux en l'absence de tout risque, ont-ns vraiment mené une lutte du "croissont.. contre Ja "croix" ? Ce seroit Je combot entre 10 "borbarie" et la "civilisation", entre les "escJavagistes" et Jes "rédempteurs". C'est à travers ces jugements partiaux et ces idées reçues des contemporains de la coJonisation espagnole qu'il faut retrouver J'histoire des Moros dont les intérêts étaient radicaJement opposés à ceux des conquérants. Ainsi en a-t -on fait de dangereux fanatiques, arnoureux de leur indépendance.
LA TRADITION LOCALE

Nos sources locales sont essentiel1ement oraJes et eJles sont le fruit
7 J. Montero y Vid/il, 1886, vo1.l, p. 7; R. Bernal, 1965, p. 96; N.5/ileeby, 1905, p.1 58. 8 les généalogies ou ,"i8r$ile, 'ordre politique ou t!lritib, 1/icoutume ou flti!It. l

19

d'entretiens avec les Marat1Oo. Les documents écrits sont rares, parfois retranscrits récemment, mais en tout état de couse, on ne nous les a pas montrés. la tradition locale prend essentiellement Quatre formes: les mythes-légendes, les généalogies, la coutume dont l'ordre politique, et la mémoire des hommes sages 8. La lecture des documents occidentaux nous a permis de relever un certain nombre d'aspects particuHers et à partir de là formuler les questions il poser lors de nos entretiens. De fait, les données discontinues devaient être cornplétées. Les Marat100n'ont pas pour habitude de discourir sur le passé s'il n'a pas de valeur sociale et politique. Aussi n'avons-nous jamais pu obtenir de développements en réponse il nos Questions. En rel/anche les épopées se récitent d'un souffle continu. ~1algré les variantes dues au conteur, la trame en est fixe. Certaines versions généalogiques sont cachées et ne sont jamais récitées en public. Lors des rencontres familiales, une version officielle et publique est présentée. Pour mieux analyser 16 valeur d'un témoignage, J. Vansin8, dans sa volonté de fonder une méthode historique sur l'utilisation de la tradition locale de façon systématique pour une reconstitution historique, recommande de l'étudier 9. Nous trouvons trois principaux types de messages dont les objectifs sont aussi divers Que leurs auteurs: les personnes instruites, les personnes âgées et les professionnels. En ce qui concerne les personnes instruites Qui ont reçu une éducation il l'occidentale, ce sont les plus délicates il interroger car elles ont elles-mêmes établi des rapprochements, effectué des interprétati ons et élaboré leur théori e sans que nous puissions savoir où s'arrête le message Qu'el1es ont reçu et où commencent leurs propres transformations. De plus certaines sont sensibles au vent d'orthodoxie Qui les pousse il écarter ce Qu'el1es jugent contraires aux préceptes de l'islam. Certains de nos interlocuteurs ont cherché il nous protéger des fôiseurs d'histoire. Quant ôUX anciens, lorsqu'ils ont gardé toute leur vivacité, ils sont les interlocuteurs les plus sOrs cflr iIs ne sont DOSsensibles au goût du jour et ne croient Que ce QUi leur 0 été enseigné par leurs ancêtres. Le côs échéant, ils n'hésitent pas à reconnaître leur ignorance. Les choses en vont tout autrement des professionnels, c'est-à-dire des hommes et des femmes Qui, durant leur
9 J.Vansina, 1965,pp.47,81,85-86.
10 les Bagobo, un sous-groupe des Msnobo, aurait mémorisée une ascendance sur 49 générations. les Manobo aussi s'enorguei11isent de la descendance d'un ancêtre dont doivent descendre leurs chefs. À. Manuel, 1969; W.E. Bierntatzki, 1977, p. 29.

20

jeunesse, ont reçu un enseignement systématique et Quiaujourd'hui en font leur gagne-pain. Ce sont eux QUipsalmodient ou récitent les généalogies., les épopées, lors des cérémonies officielles ou des réunions familiales:
m8riage, décès, retour du pèlerinage à La Mecque, succès à un examen. Pour divertir et plaire, ils altèrent leur savoir. Ils ont recours 8 un langage fleuri et font preuve d'originalité et d'esprit pour justifier la somme QU'ils recevront, d'ai11eurs coquette. C'est pourquoi ils sont jaloux de leurs connaissances et ne sont pas du tout disposés à les divulguer. Enfin, les "juristes" sont totalement réticents à dévoiler les règles du pouvoir et de la justice. Leurs raisons sont autres: ils considèrent Que certaines choses doivent rester confidentiel1es pour éviter de créer des dissenssions ou des rivalites. Il nous reste à envisager les différents types de messages. Afin de mieux discuter de leur validité, il est nécessaire de les définir séparément dans leur forme, leur fond et leur fonction. Le mythe-légende représente J'une des richesses de la tradition locale. L'association mythe-légende a eté retenue car il est, le plus souvent malaise, de distinguer l'un de J'autre bien Que ce soit de la prernière importance pour une reconstitution historique. Les mythes-légendes nous apportent un récit du passage de la préhistoire à J'histoire. Les f'"1aranao sont très fiers de descendre des héros de leurs épopées Qui, ~Iéritiers des princes des eaux et du ciel. Par exemple, le royaume mythique de Bembaran et ses habitants nous sont connus sous de nombreu)<; spects: le pa1dsôge, a les vêtements, la nourriture, les bateaux, les six tjivisions politiques., Qui permettent une interprétation des valeurs et des coutumes des h8bitants. Cette tradition est le reflet de la vie des 11arônao d'ôutrefois ou de leur idéal de vie, ou encore une élaboration de leur irnaginôtion. ApperaÎt rnême dans le texte un royaume étranger QUi pourrait bien symboliser les Occidentaux et plus particulièrement les Espôgnols. Cette littérature, QUi n'est guère islamique, commence à être fort critiquée par les tenants d'un islam orthodoxe. Les généalogies sont le plus souvent écrites en caractère arabes, mais la langue en est le mar8MO 10 Comment s'y fier puisque les supports se préservent mal dans ce climat presque équatoriaJ et Qu'eIJes ont dû être recopiées plusieurs fois. En outre, chaque copie peut occasionner de nouvelJes erreurs, dues entre autres il la difficulté des caractères arabes, auxquelles s'ajoutent des altérations volontair-es visant à éliminer les éléments non satisfaisants: le nom d'un prince, un mariage socialement inacceptable, une branche décadente... Les falsifications auraient été en
Il M. Mednicl::, 1965, p. 146..

2l

nombre croi ssant ces troi s â cinQ derni ères générations Il. Certai nes généalogies aur~ient été moins vulnérables, comme celles de Butig, puisque gravées sur des plaques de cuivre, mais nous n'avons jamais pu vérifier le bien-fondé de cette affirmation. Ces documents sont précieux et confidentiels, aussi nous a-t-il été impossible de les voir bien Que chaque famille aristocratique en possède un. la tradition voudrait Qu'il faille tuer un buffle d'eau pour les obtenir. Nous n'avons donc recueilli Que des généalogies transmises oralement. les généalogies n'ont presque aucun contenu factuel et sont de pures énumérations des membres des lignées généalogiques. Surtout, elles sont très peu fiables. Certaines remontent aux héros mythiques, d'autres â Adam et Eve par l'intermédiaire du Sarip Kabunsuan. Néanmoins nous avons pu les utiliser comme canevas chronologique. S'il n'est pas question de dater un fait avec leur aide, il est en revanche possible d'obtenir une approximation de l'époque, ce qui parfois nous a permis de resituer un événement. Le Centre de Dansalan est parvenu â reconstituer une généalogie unique pour Quatre grands sultanats du sud des Philippines, document comparatif inestimable pour une tentative de datation. Si la coutume est plus ou moins connue des experts de la tradition, l'ordre politique est infiniment plus difficile à cerner car seuls les "juristes" en ont connaissance, et ils sont extrêmement jaloux de leur savoir. Encore une fois, la société maranao est vivante et ses traditions en vigueur. Par conséquent on ne divulgue pas son savoir â n'importe qui. Un système a normalement ses versions officielles et ses informations confidentielles. Nous devons admettre que nous avons rencontré là un obstacle presque infranchissable. Il est clair que ces hommes ont une connaissance de l'ordre passé: pour eux, l'ordre du passé doit modeler le présent et, souvent, ils ne perçoivent pas qu'ils réinterprètent le passé en fonction de ce présent. Passé et présent se confondent ainsi. De plus, ces juristes craignent de révéler certaines de ces irrégularités des processus de succession de peur de se voir eux-mêmes accuser d'avoir publiquement révélés des manipulations Quidoivent rester secrètes. Révéler certains des processus de succession pourrait souligner des irrégularités auxquelles ils pourraient se voir associés. La mémoire des Maguindanaon n'a retenu que peu d'un passé proche ou éloigné, ce qui surprend dans une société QUifavorise particulièrement la tradition et le passé. Aucun travail précédent ne permettait de déterminer par avance le potentiel historique de ces diverses sources. Nous l'avons vu au cours de l'analyse, les noms de princes Qui se sont illustrés dans leur lutte contre les Espagnols n'ont pas été retenus. En ce qui concerne la période américaine, un seul héros est encore relativement connu.