Le mauvais rêvée américain

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Analyse textuelle de trois nouvelles fantastiques publies aux Etats-Unis, au début du 19e sicle (1819 et 1824). Illuminations et ténèbres puritaines. Appel de la sur-nature, Puissances surnaturelles sont d'ailleurs les titres de chapitres. La partie consacre ##Rip Van Winkle## est exemplaire de la drive du mythe au fantastique.
Publié le : lundi 30 janvier 2012
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EAN13 : 9782296295193
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LE MAUVAIS RÊVE
AMÉRICAIN
Les origines du Fantastique
et le Fantastique des origines aux Etats-UnisPUBLICATIONS DU CENTRE DE RECHERCHE LITTÉRAIRES ET HISTORIQUES
FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES - UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Campus Universitaire du Moufia 15, Avenue René Cassin B.P. 7151 97715 -Saint-Denis Messag. Cédex 9- - -
COUECTION uCAHIERS DU CRLH-CIRAOI".Visages de la Féminité, 1984
Didier-Érudition.Pratiques du corps-médecine, hygiène, alimentation,
sexualité, 1985
. Le Territoire - Etudes sur l'espace humain, 1986
<. Représentations de l'origine,1987
. L'exotisme, 1988
. Ailleurs imaginés, 1990
L'Harmattan
. Métissages, tome I (Littérature., histoire)., 1992
. Les monuments et la mémoire, 1993
COLLECTION uAMÉRICANA"
.A. Geoffroy, Le ressac de l'enfance chez William
iFaulkner, Didier-Érudition, 1991
. J.-P. Tardieu, L'Eglise et les Noir$, au Pérou,
L'Harmattan., 1993
COLLECTION "POÉTIQUES"
. B. Meyer, Synecdoques - Etude d'une figure de
rhétorique, Tome I, L'Harmattan, 1993
HORS COLLECTION
. J.-M. Racault et a1., Etudes sur Paul et Virginie et
l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Didier-Érudition,
1986
\
Service des Publications
FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES- UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Campus Universitaire du Moufta - 15, Avenue René Cassin
B.P. 7151 - 97715 -Saint-Denis Messag. Cédex 9
Maquette: Edith AH-PET-DELACROIX
@Editions l'Harmattan, 1994
7, rue de l'Ecole Polytechnique -75005 - PARIS
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute
reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de
l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.
ISBN: 2-7384-2838-XBernard TERRAMORSI
LE MAUVAIS RÊVE,
AMERICAIN
, Les origines du Fantastique
et le Fantastique des origines aux Etats-Unis:
Rip Van Winkle et La légende du val dormant
de Washington Irving (1819) ;
Peter Rugg le disparu
de William Austin (1824)
Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques
Faculté des Lettres et des Sciences humaines - Université de La Réunion
Collection "Américana"
Éditions L'Harmattan Université de La Réunion
5-7, rue de l'École-Polytechnique 15, av. René Cassin
75005 Paris 97715 Saint-Denis Cedex"The time is out of joint"
HAMLET, acte 1, scène 5.
I
"Intempestif, the time is out of joint' [...] ;
l'esprit de la révolution est fantastique et
anachronique de part en part"
Jacques DERRIDA,Spectres de Marx,
Galilée, 1993SOMMAIRE
ENTRÉE EN MATIÈRE .11
CHAPITRE PREMIER
ILLUMINA TI ON ET TÉNÈBRES PURITAINES
L'ÉCRITURE CEINTE DU FINISTÈRE AMÉRICAIN
(XVIIè et XVIIIè siècles) 13
1. ENTRE L'ENCLOS PURITAIN DE L'EST ET LES
TERRES VACANTES DE L'OUEST: UN ABYME 15
2. DES ÉCRITURES À LA LITTÉRATURE, LE PAS EST
FANTASTIQUE . .. .23
CHAPITRE SECOND
RIP VAN WINKLE DE WASHINGTON IRVING: L'APPEL
DE LA SUR-NATURE 31
1. LES SOURCES MYTHOLOGIQUES ET
LÉGENDAIRES: LE RÉCIT MERVEILLEUX 37
Le récit comme mythe 37
Les mythes dans le récit 39
Les sources légendaires et littéraires ~...ow ~ .48
2. L'IMPOSSIBLE À DIRE ET À REPRÉSENTER: LE"
RÉCIT FANTASTIQUE .56
Du surnaturel à la sur-Histoire 59
La folie et lefantastique: la chose qui mine 67
9CHAPITRE TROISIEME
LA LÉGENDE DU VAL DORMANTDE WASHINGTON
IRVING: LA RUÉE VERS L'OUEST SUR UN COUP
DE TÊTE. . . . .. . . . . . . . .. . .. .. .. . . . . . . . . . . . ... .. .. . .. . . .. .. ... .. .. ... . . .. . . . . . . . . . . . . .. .. .. ..75
1. LE TOUR DU TROU 77
2. PASSÉ LE PONT, L'OUEST VINT À SA
RENCONTRE... . .. . .. . . . . . . . . .. . . .. . .. . . .. . .. . . . . . .. . . .. . . . . . .. . .. . . . . . .. ... . . . . . .90
CHAPITRE QUATRIEME
PETER RUGG LE DISPARU DE WILLIAM AUSTIN: LES
PUISSANCES SURNA TURELLES ET LA SUPER.
y
PU IS SAN C E AN K E E . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .97
1. LES PUISSANCES SURNATURELLES: LE RÉCIT
FANTASTIQUE 102
Le Hollandais Volant au creux des terres 103
Le Juif Errànt et les États-Unis en marche III
La poursuite infe male. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 116
2. LA SUPER-PUISSANCE YANKEE: LE RÉCIT
ÉPIQUE 123
Croyances surnaturelles et crédit yankee 126
La surenchère monstre 133
BIFURCATIONS FINALES 139
Le fantastique ou le retour à l'informe 141
Apparition des États-Unis comme super-puissance 144
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
1 - Le s ce u vres Ii ttéraires . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 147
2 - Les textescritiques 148
IN D EX 157
10ENTRÉE EN MATIÈRE
Cette étude propose l'analyse textuelle de trois nouvelles publiées au début
du XJXè siècle, qui montrent la coïncidence de la naissance d'une littérature
nationale et du genre Fantastique aux Etats-Unis.
Rip Van Winkle et La légende du Val Dormant (The Legend of Sleepy
Hollow) sont deux récits fantastiques publiés en 1819 par Washington Irving;
Peter Rugg le disparu (Peter Rugg, the Missing Man) est une nouvelle de William
Austin qui paraît en 1824. Ces trois nouvelles qui sont rapidement devenues des
fables nationales aux Etats-Unis, ont été longtemps mésestimées par la critique
européenne qui ne commence sa lecture qu'avec les récits de Nathaniel Hawthorne
et de Edgar Allan Poe. Or ces trois récits d'une rare densité ont un caractère
matriciel pour toute la littérature américaine; ils témoignent de l'existence d'un
courant fantastique antérieur de près de vingt ans aux nouvelles de Nathaniel
Hawthorne (Twice Told Tales, 1837) et de Edgar Allan Poe (Tales, 1845).
Ces récits fantastiques sont constitutifs d'un réseau sémantique sophistiqué
dans lequel puiseront volontiers les écrivains étasuniens :
o l'histoire de spectre cède le pas au spectre de l'Histoire: la
Révolution américaine surgit au centre des trois fictions sur le mode
d'une apparition effrayante et irreprésentable ; l'apparition
concomitante de l'Histoire et de la Surnature crée une confusion et
une tension entre les anciennes puissances surnaturelles et la
nouvelle puissance politique.
o ces premiers héros qui marquent l'apparition de la nouvelle littérature
du Nouveau Monde, commencent par disparaître... En marge de la
mythologie politique yankee euphorique et mégalomane en train de
se constituer, ces héros - deux fois sur trois des colons
sont des mélancoliques fixés au passé, creusés par lehollandais -
deuil d'une "Chose" insaisissable, et qui fuguent dans la nature. Ces
personnages sans cause cernés par des choses sans raison, courent en
vain après le sens (de l'Histoire). Le héros fantastique américain, à
l'origine, n'est pas un homme de la conquête de l'Ouest: il est perduLE MAUVAIS RÊVE AMÉRICAIN
et perdant dans un espace aussi fluctuant et insondable que l'océan
aporétique ; son errance dans la Prairie sauvage - le Wilderness -
apparaît comme une navigation folle qui réactive, au creux de terres
américaines, le mythe littéraire du Vaisseau Fantôme.
o en marge du rush épique vers l'Ouest qui va constituer la mythologie
nationale de la Frontière - de l'Empire conquis sur le Désert-,
l'errance fantastique de ces héros témoigne du caractère abyssal de
l'espace dans l'imaginaire américain. Ces personnages happés par le
wilderness, font l'expérience de poches spatio-temporelles, de
"coins", de "trous" ; ils se transforment chemin faisant, comme pour
signifier que partir c'est se diviser en parts dans un Nouveau Monde
qui n'est plus le Jardin de Dieu mais une distribution chaotique de
parcelles: des nouveaux mondes. Ces premiers personnages de la
littérature des Etats-Unis, deviennent fantastiques en étant des héros
de l'espace entre, du court circuit, du croisement.
o le "Rêve Américain" est pris cyniquement à la lettre dans ces trois
fictions inaugurales: les héros sont chaque fois des hypersomniaques
ou des somnambules qui, plongés dans une longue nuit américaine,
sont effrayés par l'apparition spectrale des Etats-Unis. Ce "Rêve"
dont ils sont exclus par un maléfice, devient un mauvais rêve: un
cauchemar. Le véritable "Rêve Américain" est peut-être de trouver un
coin, un trou, non fédérable, un local irréductible au global, à l'abri
de la tourmente de l'Histoire. La bannière étoilée signalerait-elle un
désastre? Le "Rêve" serait alors de s'évanouir au fin fond des terres
américaines à l'écart des "Etats-Unis"... ; mais écrire cela dès le
départ, même obliquement (littérairement), n'est-ce pas être déjà
unamerican ? incorrect politiquement (not politically correct) ?
o ces trois fictions fantastiques nous placent dans un gouffre de
tristesse: une dépression psychologique (la psychose mélancolique),
météorologique (l'orage) et historique (la Révolution). Ce désastre
primitif, cette scène traumatique irreprésentable de la naissance d'une
nation qui se croit providentielle, pousse à bout la fiction. Rip Van
Winkle et La légende du Val Dormant de Washington Irving, Peter
Rugg le disparu de William Austin, ouvrent la littérature étasunienne
par des textes fondés sur l'impossibilité de leur propre effectuation.
La modernité et le rôle séminal de ces récits du début du XIXè siècle,
est de thématiser cette impossibilité dans laquelle ils se trouvent de
dire l'indicible et de représenter l'irreprésentqble. L'écriture - les
apories de la représentation - est posée comme un thème
fantastique.
Si le réel - singulier et inidentifiable - est ce dont on ne peut fournir le
texte, si la littérature fantastique est le comble de la littérature réaliste puisqu'elle
met en avant, au péril de son existence, la chose (res) sans cause, l'être là sans
raison, ces trois fictions sont proprement une entrée en matière: un retour au chaos
primitif, au déchaînement des éléments naturels.
12CHAPITRE PREMIER
ILLUMINATION ET TÉNÈBRES PURITAINES.
L'ÉCRITURE CEINTE DU FINISTÈRE AMÉRICAIN
(XVII è et XVIII è siècles)
"La clôture des terres communales incita des
voisins à s'entre-dévorer... Est-ce-que nos
anciens s'écartent des institutions divines pour
se jeter sur de nouveaux territoires [...J ? Ceux
qui ont agi ainsi ont constaté à leurs dépens
qu'ils se trouvaient du mauvais côté de la
barrière. Réfléchissez-bien. Faut-il persévérer
dans cette voie? Nous avons lu l'histoire de
Bahaam (Nombres, 22, 23) qui eut à regretter
d'avoir franchi les murs de la ville [...J.
Pourquoi les hommes, quand ils partent pour un
gain terrestre, sous le chaud soleil, franchissent-
ils le mur ?"
Cotton MATHER, 1694.
"En suivant les sens décrits par la famille
sémantique du mot hors, nous passons du mot
forum, l'enclos privé pUis' lc .leu public, au
sens nouveau de la forêt"
Michel SERRES,
"Lieux et positions", Europe, août 1993.Illumination et ténèbres puritaines
1. ENTRE L'ENCLOS PURITAIN DE L'EST ET LES TERRES
VACANTES DE L'OUEST: UN ABYME
Le 16 septembre 1620 une centaine de passagers - des Separatists ayant
fuit l'Angleterre pour la Hollande en 1608 afin de préserver "la foi seule", le
puritanisme -, quittent l'Europe en proie au paganisme papiste à bord du
Mayflower. Ces Pères Pélerins (Pilgrim Fathers) persécutés en tant que puritains,
veulent rejoindre la colonie virginienne de Jamestown dans le Nouveau Monde et y
mener une authentique Réformation.
Le mauvais temps poussent les rescapés de cette traversée inaugurale à
débarquer au Cap Cod, sur la côte Nord-Est des futurs Etats-Unis. Le dos à la mer
et Dieu à leurs côtés, ils fondent le Il novembre la colonie de Plymouth, et 41
d'entre eux signent la Déclaration des principes, "The Mayflower Compact". Ce
contrat lie Dieu et ces hommes saints, élus entre tous; et il légitime l'oligarchie
puritaine qui s'instaure durablement sur le rivage de la Nouvelle-Angleterre. Face à
l'Océan "relique menaçante du Déluge" pour reprendre la belle formule de Alain
Corbin 1, les puritains américains vont recommencer le monde et l'histoire à partir
de la tabula rasa de leur dissidence migratoire.
"ln the Name of God, Amen"... ainsi s'ouvre ce contrat organisant un
"civil body politic" dans la plantation, le nom de Dieu étant sollicité quatre fois en
une dizaine de lignes. Entre 1628 et 1640, 20. 000 puritains quittèrent l'Angleterre
pour rejoindre les plantations des "Pilgrim Fathers". La Nouvelle-Angleterre - 2%
du territoire de ce qui deviendra les Etats-Unis d'Amérique -, constitue déjà un
micro-climat culturel et économique. Pour ces Puritains, l'Amérique est la nouvelle
Terre Promise, un espace à la fois sacré et sauvage: le Désert américain est le lieu
du refuge de la dissidence puritaine, celui de la révélation élecfive:.:duplan de Dieu,
mais aussi celui de "la race maudite" (les Indiens) et des bêtes sauvages.
En effet, le "wilde mess" (l'arrière pays, l'Ouest sauvage) par opposition au
settlement (l'enclos, l'Est cadastré), est aussi l'espace ténébreux privé de la Lumière
de Dieu, et peuplé par des esprits tentateurs:
A. CORBIN, Le territoire du vide. L'Occident et le désir du rivage. 1750-1840, Paris, Aubier,
1988,p. 16.
15LE MAUVAIS RÊVE AMÉRICAIN
"Quoiqu'on le gardât lié de chaînes, et les fers aux pieds, il rompait tous ses
liens, et était poussé par le démon dans les déserts" (Luc, VIII, 29) ; "Alors
Jésus fut conduit par l'esprit dans le désert pour y être tenté par le Diable"
(Mathieu IV, 1-11).
De là, une ligne de fracture repérée par Pierre-¥ ves Pétillon :
y a un certain tiraillement entre ce que l'imaginaire puritain investit dans la"Il
communauté close et l'appel, à l'Ouest, des terres vacantes [...]. Pendant tout le
XVIIIè siècle contrairement à l'idée qu'on pourrait se faire d'une Amérique
privilégiant dès l'origine la mobilité dans l'espace et l'absence de racines, les
pasteurs n'ont cessé de voir dans la fugue vers "les frontières" une trahison de
la mission originelle de la plantation [...] ; sortir de l'enclos, c'est trahir le
contrat de la communauté close et compacte, sortir aussi de l'enclave de la
parole du Seigneur"l
L'étude des premières fictions fantastiques des Etats-Unis (Rip Van
Wlf)kle, La légende du Val Dormant de Washington Irving (1819) et Peter Rugg le
disparu de William Austin (1824), montrera comment s'inscrit littérairement cette
cassure du contrat et de la haie de la plantation, cette disparition des premiers héros
dans la nature insondable.
L'expérience de la distance dans l'espace américain, est concomitante de
celle de la distance entre l'Europe et l'Amérique. Les Puritains quittent la Hollande,
La Haye, et construisent la haie du settlement: "l'arrachement de la haie" dit
suggestivement P.-¥. Pétillon2. "La Plantation du Seigneur" des puritains est un
champ ceint qui, contrairement à la Frontière des pionniers de l'Ouest au siècle
suivant, établit des distances à conserver.
"Voulez-vous que l'Angleterre soit détruite? [...] Prenez garde car Dieu s'en va
[...] Dieu commence à embarquer ses Noë [...] et Il fait savoir que la Nouvelle-
Angleterre sera un refuge pour ceux qui ne peuvent accepter la vie sans Dieu des
gens de ce pays méchant, et ils seront là-bas en sécurité" (Thomas HOOKER,
"The Danger of Desertion", Sermon du Jeudi Saint, 1631).
"La distance même que le Tout-Puissant a mise entre l'Angleterre et l'Amérique
est une preuve convaincante et naturelle que l'autorité de l'une sur l'autre n'a
jamais fait partie des desseins de la Providence" (Thomas PAINE, Common
Sense 1776).
"Océan, roule et gonfle tes vagues! Déploie tes vastes flots atlantiquesJ Cache
aux Européens/ Ces terres occidentales/ Qui bordent fon<.royaume" (Jérémy
BELKNAP, A Discourse, 1798).
P.- Y. PETILLON, L'Europe aux anciens parapets. Paris, Seuil, coll., "Fiction et cie", 1986,
p. 40.
2 P.-Y. PETILLON,Op. cit., p. 13.
16Illumination et ténèbres puritaines
A cette distance salutaire entre les deux rivages atlantiques, s'ajoute une
distance proche et de là inquiétante, répercutant le reproche de Mathieu: "pourquoi
êtes-vous sortis dans le désert ?" (XI, 7) :
"Prenez garde que Dieu n'enlève de panni vous votre chandelier et que, vous qui
êtes aujourd'hui une cité sur la colline qu'une multitude cherche des yeux, vous
ne soyez plus qu'un fanal au sommet d'une montagne, désolé et oublié" (Peter
BULKELEY, The Lesson of the Covenantfor England and New England 1651) ;
"Le Seigneur nous a planté non dans le désert sauvage du monde, mais dans le
jardin de son église [...]. Dans notre fermeture sur nous-même et notre
séparation de la terre pécheresse, nous sommes dans un jardin clos..." (John
Cotton MATHER, A Brief Exposition of the Whole Book of Canticles)l.
L'espace blanc, pur, qui est le dessein de Dieu, menace d'être rempli de
noirceur, d'impureté; le lieu et le temps du désert sont ceux du salut par la Parole
de Dieu et ceux de la tentation et de la perdition quand on est maudit par Dieu.
Après. avoir traversé l'Atlantique comme le peuple hébreu la Mer Rouge, il ne faut
pas s'abîmer dans le désert, cet océan intérieur.
La "Plantation du Seigneur" voisine avec des lieux odieux: les terres
d'eschatia confondent "plantation" et "wilderness" :
"La plantation est une plantation dans le désert, dans le "wilderness" ; un terme
dont le sens s'est lentement construit au fil des commentaires et des gloses
bibliques et qui est consubstantiel à la définition que se donne d'elle-même la
Plantation comme, à sa suite, l'Amérique [...] : "wild-deor-ness" du vieil
anglais, le lieu où habitent les bêtes sauvages, les forêts de la nuit [...] où l'on
ressent la terreur archaïque"2.
Le nouvel Eden où renaît l'homme nouveau (qui menace aussi de tout
rompre), est une page blanche à écrire: la page ouverte du Livre Saint coïncide ici
avec l'espace ceint américain. La dissidence puritaine a tourné la page en tournant le
dos à l'histoire européenne et, plus radicalement, au temps historique: c'est
désormais une nouvelle page qui s'ouvre pour l'humanité, un nouveau pays distant
du paganisme, où après le baptèmepar l'Océan, va renaître une humanité qui
accomplira les Ecritures dans une histoire prédestinée. Pour cela il faut tenir ses
distances, et construire une solide haie autour du Jardin de Dieu menacé par le
sauvage (l'Indien, la bête). Cette enclave est tout à la fois"celle:.:de la propriété
foncière, du settlement de la Parole Sainte, de la nouvelle page et du nouveau pagus
arrachés au paganisme3.
Ces sermons sont cités par P.-Y. PETILLON, "La plantation du Seigneur, son éclipse", in op.
eit., p. 13 et passim.
2 Ibid., p. 21.
3 Sur paguslpaganisme/page, voir C. CLEMENT, "Michel Serres philosophe païen" (Entretien),
Le Magazine Littéraire (224), 1985, pp. 96-101 ; M. SERRES, Les cinq sens, Paris, Grasset,
1985.
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