Les 90 minutes tragiques de l'Alamo

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Dans un fort du Texas, 183 Américains commandés par le trappeur Davy Crockett, James Bowie et William Travis, vont résister à des troupes mexicaines dix ou vingt fois plus importantes, avant de tous mourir...










Les 90 minutes sanglantes de l'Alamo sont devenues pour les Américains le symbole de l'héroïsme et du sacrifice. D'un côté, le général de Santa-Anna, président de la République mexicaine, entouré de forces considérables ; de l'autre, une poignée d'Américains encerclés dans un fort de fortune. En cette nuit du 5 au 6 mars 1836, après treize jours de siège, ce sera la bataille inégale et meurtrière, suivie du massacre des rares survivants américains. Mais en dépit – ou plutôt à cause – de l'Alamo, le Texas deviendra indépendant puis américain.





Publié le : jeudi 23 février 2012
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EAN13 : 9782258095687
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couverture

Les 90 minutes tragiques
d’Alamo

Les grandes énigmes
du temps jadis

Sous la direction de Bernard Michal

La nuit du 5 au 6 mars 1836 est une nuit noire, épaisse, une nuit sans lune. La plaine du Texas, qui attend le printemps, semble endormie, engourdie par la fraîcheur que vient aviver, de temps en temps, un souffle plus froid descendu des lointaines montagnes de l’Ouest. Tout paraît dormir ; cette petite ville de San Antonio de Bexar, où, autour de quelques bâtiments de style colonial espagnol et de l’église fortifiée dédiée à saint Fernand, se rassemblent des baraquements, des cabanes, des cases blanchies à la chaux ; cette prairie infinie qui l’entoure, presque désertique et qui s’étale vers l’est jusqu’au golfe du Mexique distant de près de quatre cents kilomètres ; cet étrange agglomérat de bâtisses, enfin, situé en dehors de la ville, au nord-ouest, à moins d’un kilomètre de distance. C’est un peu un fort puisqu’il est entouré d’une double enceinte de murailles en pierres et en terre battue ; c’est un peu un monastère désaffecté puisque dans le coin sud-est de l’ensemble se dressent les ruines d’une église mi-romane, mi-baroque. Le tout est entouré de petits ruisseaux, de fossés. C’est en fait, une ancienne mission qui a abrité dans le temps la succursale d’une compagnie commerciale espagnole dont le siège américain se situait à Alamo de Parras, au Mexique. Depuis, quand on parle de cet endroit, les Mexicains disent « El Alamo », les Américains anglo-saxons disent « The Alamo ». Appelons-le « l’Alamo ».

Cette nuit-là, où tout semble assoupi, est pourtant peuplée d’ombres encore plus noires qui se déplacent sans bruit. Tout autour de l’Alamo, il y a des centaines de ces ombres et si l’on pouvait faire de la lumière, on verrait qu’elles sont en uniforme, qu’elles portent des fusils. C’est l’armée du président de la République du Mexique, Son Excellence le général Antonio Lopez de Santa Anna. Ses troupes ont fait mouvement en silence et viennent d’atteindre les positions qui leur ont été assignées. Bientôt, elles vont se figer dans l’attente.

A l’intérieur de l’ancienne mission, une des dernières bougies vient d’être soufflée. D’une des pièces aménagées le long du mur sud de l’Alamo, un homme de haute taille, vêtu d’une sorte de treillis, nu-tête, vient de sortir, accompagné d’un adolescent. L’homme, c’est le lieutenant-colonel William Barret Travis, qui commande une petite armée d’Américains du Nord, qui se considèrent comme « Texans » et qui sont encerclés par les troupes mexicaines. Ces hommes sont des immigrés de fraîche date dans la province mexicaine du Texas, immense territoire, peuplé surtout d’Indiens nomades, plus grand que la France.

Travis, qui porte des favoris se rejoignant presque sous le menton, vient de terminer la rédaction d’un message. Il a tendu le pli scellé au jeune homme qui l’enfouit sous sa chemise. Ce garçon se nomme James L. Allen. Il a seize ans et tout le monde l’appelle Jim. Travis et Allen se rendent dans la partie des bâtiments où dorment, debout, une cinquantaine de chevaux. Ils s’approchent d’une belle jument qui tend sa tête vers l’adolescent. Visiblement, c’est son maître. Jim sort la tête dehors et, dans la nuit, l’enfourche à cru, sans mettre de selle, à la façon des Indiens. Des silhouettes armées ouvrent une porte dans le mur sud. A grands coups de talon, Jim fait partir la jument, lui fait prendre le galop dont le martèlement troue brutalement le silence de la nuit dans la lune. En prenant toujours davantage de vitesse, l’homme et le cheval passent comme un bolide dans l’ouverture de la porte. Jim s’est couché sur l’encolure de sa monture et lui crie quelque chose à l’oreille. Ses bras enlacent le cou du cheval qui galope, galope… Le silence de la nuit se referme sur le bruit décroissant de cette course effrénée.

Dans l’Alamo, Travis tend l’oreille, anxieux, mais aucun cri, aucun bruit de coup de feu ne lui parvient. Jim Allen a donc réussi à traverser par surprise les lignes ennemies. Il a dû prendre la direction de l’est, vers la petite ville de Goliad, distante de 150 kilomètres, où se trouve une garnison texane commandée par le colonel Fannin. Cette garnison, Travis l’espère, a dû se mettre en route pour venir secourir les assiégés. Goliad n’est pas la localité la plus proche de San Antonio de Bexar ; la ville de Gonzales « n’est qu’à » 115 kilomètres au nord-est. Mais c’est à Goliad que se trouve la seule troupe organisée de rebelles texans « à proximité » de la petite armée de Travis. Celui-ci a déjà envoyé des appels au secours au colonel Fannin. Cette fois, son message décrit une situation dramatique, presque désespérée : « … chaque boulet traverse nos murs, devenus vulnérables… ».

Pensif, avec au fond de son cœur la flamme vacillante de l’espoir, William B. Travis regagne sa chambre et s’étend dans le noir pour essayer de dormir un peu avant l’aube, qui sera la treizième depuis que les troupes de Santa Anna ont pris position autour de son « fort ». Qu’apportera cette treizième journée, en plus du lot quotidien et croissant de boulets de canon, de tirs sporadiques, d’attaques de harcèlement ? L’assaut ? Des renforts ? Un événement imprévu ? D’être enfermés dans cet étroit périmètre de murs fortifiés pèse à ces hommes habitués aux longues chevauchées dans la plaine. Il y a l’étrange maladie qui cloue au lit Jim Bowie, un des plus prestigieux coureurs de prairie, qui partagea le commandement avec Travis avant d’être terrassé. Il y a cette lassitude générale, ce découragement des assiégés. Il y a ce drapeau écarlate qui flotte sur la tour de l’église San Fernando, parfaitement visible de l’intérieur de l’Alamo et dont la signification est, dans la tradition de l’armée mexicaine : « Nous ne ferons pas de quartier ! » Il y a ces murs de moellons et de terre battue qui commencent à s’effriter. Il y a ces préparatifs de l’assaut général que, chaque jour, les Texans peuvent observer à l’œil nu à quelques centaines de mètres de distance. Il y a ces munitions, pour les fusils et les canons, dont le stock diminue inexorablement jour après jour…

Heureusement qu’en dehors de Bowie, les hommes sont bien portants. Heureusement qu’il y a encore de l’eau, de la nourriture et même du whisky pour quinze jours à trois semaines. Heureusement aussi que, parmi les assiégés, se trouve un homme de la trempe, de l’entrain, du bagout de David Crockett, ce célèbre Davy Crockett qui a tué près d’un millier d’ours dans sa vie, qui a siégé au Congrès de Washington et qui, avec quelques compagnons, est venu à San Antonio de Bexar, de son Tennessee. Ce diable d’homme n’a pas son pareil pour maintenir le moral des gens, à coups de grosses blagues, de discours péremptoires, d’énormes tapes dans le dos, de somptueuses rasades de whisky, de pitreries même ou encore d’airs de violon, d’accordéon ou de banjo. Sa toque de fourrure ornée d’une queue de raton est le panache d’où rayonnent l’entrain et la bonne humeur.

C’est à tout cela que songe le colonel Travis en se demandant comment le siège se terminera… Il ne parvient pas à trouver le sommeil. Brusquement, dans le silence de la nuit, retentissent des « hourras » tout proches. Travis distingue nettement, repris par des voix de plus en plus nombreuses, le cri de « Viva Santa Anna ! » Il bondit sur ses pieds et se rue à l’extérieur. On commence à y voir un peu. Le ciel, à l’est, est devenu gris-rose. Machinalement, par un réflexe de militaire qui pense au rapport qu’il devra rédiger, Travis regarde sa grosse montre-oignon. Il est cinq heures du matin. Il lui reste moins d’une demi-heure à vivre. Mais ça, il ne le sait pas.

Aux « hourras », succèdent maintenant, de tous les côtés, des sonneries de clairon qui se répondent les unes aux autres. A deux cents mètres des murs nord de l’Alamo, des hommes qui étaient couchés dans l’herbe se sont dressés et, hurlant « Arriba ! », courent vers les assiégés avec des fusils, des sabres, des pioches, des échelles…



« … Dans la nuit du 5 mars, quatre colonnes s’ébranlèrent dans un ordre parfait et un silence complet, mais les hourras imprudents d’un officier éveillèrent la vigilance de défenseurs du fort et le feu de leur artillerie causa tant de désordre dans nos colonnes qu’il fut nécessaire de faire appel aux réserves. L’Alamo fut pris ; cette victoire qui fut, à juste titre, si célébrée en son temps, nous coûta 70 morts et environ 300 blessés. Ces pertes ont été jugées plus tard comme évitables et ont été mises, après le désastre de San Jacinto, sur le compte de mon incompétence et de ma précipitation.

» Mais je ne connais aucun moyen de prendre d’assaut une fortification défendue par de l’artillerie sans que les pertes en personnel des assaillants soient plus élevées que celles des assiégés, les premiers n’ayant à opposer aux murs des seconds que leurs poitrines nues. Il est facile d’accumuler, dans un paisible bureau, des charges contre un général en campagne, mais cela ne peut prouver autre chose que le louable désir de rendre la guerre moins désastreuse. Mais la nature de la guerre étant ce qu’elle est, un général n’a aucun pouvoir sur ces lois immuables…

» Laissez-nous pleurer sur la tombe des braves Mexicains morts à l’Alamo pour la défense de l’honneur et des droits de leur pays. Ils ont acquis un titre durable à la gloire, et le pays ne pourra jamais oublier leurs noms héroïques… »

Ce texte est extrait d’un plaidoyer pro domo publié à Mexico en 1837 par le général de Santa Anna. Son Excellence, qui fut battu et fait prisonnier par les Texans à San Jacinto, six semaines après l’assaut contre l’Alamo, n’était plus président de la République, mais un homme temporairement discrédité auprès de ses compatriotes. Ceux qui l’ont connu affirment qu’il imitait Napoléon, avec qui il avait une vague ressemblance physique.

Et voici le récit publié, également en 1837 à Mexico, par Ramon Martinez Caro, qui fut le secrétaire en campagne du président de Santa Anna, chargé par celui-ci de l’historiographie de la campagne contre les rebelles texans :

« … Il a été déjà dit que lors de notre entrée à Bexar, les habitants nous avaient assuré qu’il y avait dans le fort seulement 156 Américains. Entretemps, l’ennemi avait reçu deux petits renforts de Gonzales, qui réussirent à traverser nos lignes. Le premier comprenait quatre hommes et le deuxième vingt-cinq. Deux messagers réussirent à quitter le fort, dont l’un était mexicain, Seguin. L’arrivée de ces renforts et le départ des messagers n’ont pas besoin de preuves particulières, toute l’armée en ayant été témoin. Donc, au moment de l’assaut, il y avait 183 hommes dans le fort.

» Tôt dans la matinée du 6 mars, les quatre colonnes d’assaut et la réserve occupèrent les positions assignées par l’ordre du général du 5, dont copie avait été envoyée au gouvernement suprême. Il en ressort que nos forces se montaient en tout à 1 400 hommes. Au point du jour et au signal convenu, toutes nos forces s’ébranlèrent pour l’assaut.

» La première charge se heurta à un feu meurtrier. Le brave colonel du bataillon de Toluca, Francisco Duque, fut parmi les premiers blessés. Sa colonne reflua, les autres colonnes étant tenues en échec sur les autres fronts. Son Excellence, constatant l’échec de la charge, donna l’ordre de faire avancer la réserve. Le brave général Juan Valentin Amador, le général Pedro Ampudia, le colonel Esteban Mora et le lieutenant-colonel Marcial Aguirre, réussirent à gagner un point d’appui du côté nord, où la bataille était la plus dure, ce qui encouragea les soldats à avancer et permit la capture de l’artillerie ennemie dans ce secteur. L’ennemi se retira alors à l’intérieur des murs du fort, percés de meurtrières par lesquelles il pouvait tirer. Les généraux Amador et Ampudia traînèrent les canons à l’intérieur du fort, afin de le démolir et mettre fin à la lutte.

» Du côté opposé, où il y avait une autre entrée dans le fort, la résistance était également acharnée, mais les colonels Juan Moralès et José Minon, qui commandaient la colonne d’assaut, réussirent à la vaincre. Malgré la bravoure et l’intrépidité de toute la troupe, nous eûmes à déplorer le sacrifice coûteux de 400 hommes, tombés au cours de l’attaque. 300 morts ont été laissés sur le champ de bataille et plus de 100 blessés sont morts peu après, par suite du manque de soins médicaux, quoique leurs blessures n’aient pas été graves. C’est un fait bien connu, qui a rendu le sort de ceux qui sont morts enviable par rapport à celui de ceux qui ont dû souffrir sans secours, dans des conditions bien pénibles.

» Tous les ennemis ont été tués, soit 183 hommes. Six femmes prisonnières ont été remises en liberté. Parmi les 183 tués, il y en a eu cinq, découverts par le général Castillon, qui s’étaient cachés après l’assaut. Le général les fit présenter immédiatement à Son Excellence, qui le réprimanda sévèrement de ne pas les avoir tués sur place. Après qu’il eut tourné le dos, les soldats se jetèrent sur les prisonniers et les massacrèrent… »

Les deux textes que l’on vient de lire sont les seuls témoignages authentiques, écrits par leurs auteurs eux-mêmes et non racontés à des tiers qui les ont transcrits. Du côté mexicain, on ne connaît pas d’autre récit de cette valeur donnant un aperçu d’ensemble de ce que Ramon Martinez Caro désigne par un mot parfaitement exact : le massacre des défenseurs de l’Alamo. Du côté texan, il n’y eut apparemment pas de survivants, donc pas de témoins, si l’on excepte les femmes faites prisonnières puis relâchées. Mais ces femmes, si elles racontèrent abondamment ce qu’elles avaient vu, ne virent pas grand-chose jusqu’à ce que les soldats mexicains fassent irruption dans les abris où elles étaient terrées. D’autre part, aucune d’elles n’écrivit elle-même de récit ; leurs propos furent recueillis et transcrits par des chroniqueurs.

Au fil des ans, le Texas faisant sécession de la République mexicaine, puis, après une brève période d’indépendance, devenant un Etat des Etats-Unis d’Amérique, le massacre de l’Alamo prit figure d’épopée légendaire. Comme toutes les légendes, il fut constamment enjolivé, donna lieu à une multitude d’œuvres littéraires aux Etats-Unis et, avec l’avènement du cinéma, fit la fortune de certains producteurs, en dernier lieu de John Wayne.

L’Alamo devint, pour des générations d’Américains, le haut lieu de l’héroïsme, de l’abnégation, du sacrifice pour la liberté de la nation américaine naissante. Le mot du général Thomas Jefferson Green : « Les Thermopyles eurent leur messager de la défaite, l’Alamo n’en eut point » est devenu célèbre. La silhouette d’hommes tels que Davy Crockett, Travis ou Bowie grandit démesurément jusqu’à occuper une place de choix dans le Panthéon patriotique des Etats-Unis et du Texas.

Dans ces conditions, la tâche des historiens ou des enquêteurs qui ont voulu reconstituer l’exact enchaînement des événements à San Antonio de Bexar en février-mars 1836 et qui ont tenté de situer ces événements dans un contexte plus vaste, cette tâche a été extraordinairement malaisée. D’une part, les légendes marquent fortement de leur empreinte la réalité historique qui leur a donné naissance. De l’autre, remettre en question ne serait-ce qu’un détail de ce qui est considéré comme une page de gloire de l’histoire nationale est un moyen sûr de se faire accuser de sacrilège.

Dans l’imagerie populaire américaine – et plus particulièrement texane – l’Alamo est le combat inégal – à un contre trente ! de purs héros, désintéressés, bons, généreux et vaillants contre une multitude un peu barbare, sanguinaire et conduite par un mégalomane à la fois stupide et cruel : Santa Anna. Dans l’histoire mexicaine, l’Alamo est un épisode, pas très glorieux, de la petite guerre entre le Mexique et les Etats-Unis, ou plus précisément entre les Mexicains et les Américains sudistes, qui devait aboutir à la vraie guerre entre les deux pays, celle qui se déroula entre 1846 et 1849. Et Santa Anna, sorte d’aventurier de vaste envergure, joua encore un rôle important dans la vie du pays, un rôle qui ne fut pas seulement négatif.

La réalité, comme toujours, se situe entre les deux. Il est cependant difficile de la dégager, car d’une part les éléments d’appréciation irréfutables sont rares et, de l’autre, les passions ont fait leur œuvre.

Des deux témoignages que l’on a pu lire – tous les deux pourtant de source mexicaine – surgit déjà une contradiction monumentale. Alors que Santa Anna déplore 70 morts dans les rangs de son armée et 300 blessés, son secrétaire en a noté 400. Il est vrai que le président de la République déchu, qui préparait son retour au pouvoir, avait tout intérêt à minimiser ses pertes et que Caro a tourné casaque, devenant un ennemi acharné de son ancien patron et ayant, par conséquent, tendance à exagérer le nombre de morts mexicains.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, il subsiste des mystères qui, pour l’observateur impartial, transforment le haut fait d’héroïsme des uns, l’inutile boucherie des autres, en une de ces énigmes de l’histoire passionnantes à fouiller. Combien y avait-il réellement de Mexicains pour donner l’assaut à Alamo ? Combien d’entre eux sont morts ? Combien y avait-il de défenseurs ? Quelle fut leur conduite réelle ? Y a-t-il eu des survivants ? A quels mobiles répondait la résistance des assiégés ? Une reddition était-elle envisageable ? Si oui, pourquoi cet assaut meurtrier et ce massacre ? Pourquoi Travis attendit-il en vain des secours ?

Autant de questions auxquelles des éléments de réponses apparaissent lorsque l’on se fait une idée de ce qu’était l’Amérique du Nord dans la première moitié du XIXe siècle et de ce qu’alors était le Texas.



D’abord, il y a les distances. Mexico est à peu près à la même distance de Washington que Paris de Moscou. Ensuite le désert. Entre les deux capitales, des centaines de kilomètres de pays regorgeant de richesses mais sans âme qui vive, puisque les conquérants blancs qui ont arraché leur indépendance à l’Angleterre semblent considérer que les Indiens, dans leurs territoires de chasse, sont dépourvus d’âme. Les Indiens sont pour eux, selon l’humeur et les convictions personnelles de chaque colon ou de chaque coureur de prairie, soit des êtres inférieurs qu’on ignore ou qu’on trompe, soit des bêtes fauves que l’on extermine. Le bonheur ou le malheur des Indiens est qu’ils n’ont aucun goût pour l’exploitation, la servitude, en un mot l’esclavage. Toutes les tentatives pour les transformer en main-d’œuvre docile se sont révélées vaines. Ils sont refoulés, ils fuient ou alors ils massacrent ou se font massacrer. Mais aucun amalgame avec les nouveaux arrivants d’Europe – anglo-saxons et protestants en majorité – n’est possible. A une allure vertigineuse, la pénétration blanche fait tache d’huile. Les Indiens, qui ont appris à faire corps avec les descendants des chevaux abandonnés par les premiers conquérants espagnols, sont devenus ces centaures armés d’arcs et de flèches ou de « tomahawks » (petites haches), qui se terrent dans les montagnes ou les forêts et en surgissent dans d’interminables galopades à travers les prairies pour chasser leur nourriture et leurs vêtements : les bisons, les célèbres « buffalos ». On peut dire qu’au nord du Rio Grande – qui, en gros, au milieu d’un véritable désert brûlé par le soleil, délimite les zones de pénétration américaine et mexicaine – l’Indien ne compte pas plus que le bison ou le coyote : c’est un élément de la nature, neutre, favorable ou hostile selon les cas.

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