Les secrets des Templiers

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pgt;Un fabuleux trésor qui disparaît ; un ordre religieux accusé d'hérésie et de spéculation financière... Le 13 octobre 1307, une opération policière sans précédent est lancée par le roi de France Philippe le Bel contre l'ordre des Templiers. br /gt; br /gt; /pgt;
Comment expliquer cette brutale décision d'anéantir les anciens et valeureux héros des croisades ? Que leur reproche exactement le roi? D'avoir installé un Etat dans l'Etat ? D'être plus riches que le roi lui-même ? D'être des hérétiques ? Les accusations de dépravation et de sacrilège soutenues contre les membres de l'ordre et les aveux - obtenus sous la torture - vont dans ce sens. Qui étaient réellement les " pauvres chevaliers du Christ " qui, après des débuts humbles en Terre sainte, connaîtront la fortune et la gloire avant de périr sur le bûcher ? Qu'est devenu le trésor des Templiers ? Mais en fait, ce trésor a-t-il vraiment existé ?





Publié le : jeudi 23 février 2012
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EAN13 : 9782258095847
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Les secrets des Templiers

Les grandes énigmes
du temps jadis

Sous la direction de Bernard Michal

Il aura fallu un fait divers insolite pour que, six siècles et demi après la brutale disparition de leur Ordre, les Templiers resurgissent soudain, pour un temps, au premier plan de l’actualité. Il aura fallu que ses projecteurs se braquent, vers les années 1950, sur un vieux jardinier obstiné, moins amateur sans doute de fleurs et de massifs que de vieilles pierres, et peut-être rongé de la fièvre de l’argent et du gain. Alors, du fond des âges, des grimoires et des traditions, l’éclatante et sombre histoire est sortie de l’oubli, de ces soldats-moines dont le vœu de pauvreté s’alliait finalement de façon si singulière aux richesses d’un Ordre devenu, à travers le monde, l’un des plus importants propriétaires fonciers, brassant l’or au point de prêter aux Etats, administrant même le trésor de la Maison de France. Orgueilleuse destinée qui fut pour beaucoup dans sa chute, la dispersion de ses membres, leur emprisonnement ou leur supplice.

En creusant le sous-sol du donjon de Gisors, en affirmant avoir ainsi découvert une chapelle souterraine, une crypte enfermant, avec dix-neuf sarcophages de pierre, trente immenses coffres « en métal précieux » – l’imprécision ne laisse pas de choquer – M. Roger Lhomoy a posé une énigme qui, au fil des ans, avait, comme tant d’autres analogues, à la fois découragé les chercheurs et suscité le scepticisme. Le trésor des Templiers, que l’un d’eux avait assuré avoir été acheminé hors de leur tour de Paris, la veille même du coup de filet décidé par Philippe le Bel contre les membres de l’Ordre, ce trésor sur quoi l’imagination populaire s’était à l’époque exaltée avec complaisance, n’est-ce pas lui que renferment les trente coffres ? Toutefois les meilleurs historiographes n’en croient rien. Ces derniers sont en effet persuadés que les Templiers, pour lesquels la fatale journée du vendredi 13 octobre 1307 fut comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages, n’avaient jamais songé, si trésor il y avait, à le dissimuler et à le mettre à l’abri des agents du souverain.

Enigme du trésor. On eût pu penser qu’après le récit de sa découverte par Roger Lhomoy, il eût été facile de la résoudre, en ramenant au jour, grâce à ses indications, les fameux coffres. Or, et c’est encore une énigme, celle-ci si surprenante que l’on s’interroge encore sur ses motifs, quand il eut parlé, que firent les responsables du vieux donjon ? Ils lui interdirent de poursuivre ses fouilles, le révoquant de ses fonctions de gardien des lieux, et firent reboucher les tranchées et puits qu’il avait creusés, après que deux hommes eurent en vain tenté, se coulant dans les sapes non étayées, d’atteindre la prétendue crypte et de jeter sur elle au moins un coup d’œil. Les risques d’éboulement les firent renoncer, risques que Roger Lhomoy affirme avoir assumés chaque nuit pendant plusieurs années.

Une preuve apparente de ces escapades nocturnes sera, après la déconvenue de Roger Lhomoy, le départ de sa femme du domicile conjugal. Tant qu’avait lui l’appât d’un trésor, Mme Lhomoy avait subi d’être délaissée. Celui-ci disparu, elle s’en alla avec les enfants du couple, laissant son mari seul, face à un plan magnifique mais inutile : celui de la crypte, dressé sur ses indications.

On a donc pris, et très vite, la décision de ne pas poursuivre les recherches, de ne pas vérifier les dires de Roger Lhomoy. Pourquoi ? Nous en reparlerons. Gisors garde ainsi un secret qu’il eût été peut-être aisé de percer – et, qui sait ? se fût révélé rémunérateur : car même si les coffres, à supposer qu’ils existent, ne contiennent pas l’or du Temple, ils renferment éventuellement d’autres richesses, ne seraient-ce que des vestiges ou documents capables d’apporter sur l’histoire du Moyen Age des lumières nouvelles.



Mais, dans l’Ordre du Temple, il n’est pas que le trésor qui soit énigme. Tout, chez lui, de sa naissance à son apogée, de son apogée aux abîmes, pose des problèmes inquiétants ou étranges. Les attitudes politiques singulières y abondent et, dans une institution créée par un élan d’humanité et de foi chrétienne, on demeure étonné de rencontrer des déviations impies, comme des sollicitations intéressées.

Il n’est pas jusqu’aux raisons qui poussèrent Philippe IV à obtenir du pape Clément V l’abolition de l’Ordre, son anéantissement, qui ne soient encore controversées. Le besoin constant d’argent ne semble plus devoir être retenu, bien que le roi et son successeur, Louis le Hutin, se fussent empressés de soutirer aux bénéficiaires des biens du Temple, les Hospitaliers, auxquels le Souverain Pontife les avait dévolus, le plus de richesses et de revenus qu’ils le purent. Plus plausible apparaît avoir été, pour un roi centralisateur, soucieux d’obtenir l’indépendance absolue de son pouvoir aux dépens de l’emprise et des prétentions du Saint-Siège et de l’Eglise, la volonté d’abattre un Ordre dont la puissance guerrière (il disposait de quinze mille lances), l’influence financière et le patrimoine foncier fabuleux l’effrayaient à bon droit. Il n’est pas interdit de penser que si Philippe avait vécu davantage, il eût entrepris de liquider, comme celui des Templiers, l’Ordre des Hospitaliers, qu’il pouvait également redouter.

Enfin, pour expliquer son acharnement contre le Temple, on ne saurait trop tenir compte de la réelle piété du roi de France, et de l’horreur qui dut le saisir lorsque – fondées ou non – lui furent rapportées les accusations de dépravations et de sacrilèges soutenues contre ses membres. Sans doute, les aveux les confirmant, ayant été généralement passés sous la torture ou la pression morale, doivent-ils être considérés comme au moins discutables, sinon sans valeur, d’autant que beaucoup qui les firent les rétractèrent ensuite, au péril pourtant de leur vie puisque les relaps étaient livrés par l’Eglise au bras séculier et voués au bûcher. Il demeure que, selon les mœurs du temps, Philippe pouvait de bonne foi juger ces aveux probants et estimer de son devoir de défenseur de la vraie foi de ne pas avoir de cesse que l’hérésie n’ait été châtiée dans ses membres comme dans son tronc.



Entre l’institution, en 1181, des Pauvres Chevaliers du Christ et le bûcher de Jacques de Molay, le 18 mars 1314, moins de deux siècles renferment toute l’histoire de l’Ordre, ses débuts édifiants et humbles, sa gloire, ses erreurs, sa fin lamentable. Il est né de la première croisade en Terre sainte, elle-même issue de l’appel lancé en 1095 par le pape Urbain II – le Champenois Eudes de Châtillon, ancien moine de Cluny – au concile de Clermont, invitant la chrétienté tout entière à se porter à la délivrance, des mains des infidèles, des lieux où vécut et mourut Jésus.

Plus exactement, c’est un cri d’alarme que pousse le Pontife. Il redoute l’invasion de l’Europe : « Les Arabes ont attaqué et massacré les chrétiens d’Orient, s’avançant jusqu’au “Bras de Saint-Georges” (l’actuel Bosphore).

» Si vous ne vous opposez pas à eux maintenant, leur vague va déferler plus largement sur de nombreux serviteurs de Dieu… Ce n’est pas moi, mais le Seigneur qui vous exhorte, comme hérauts du Christ, à vous hâter de chasser ces vils mécréants… Christ commande !… Ceux qui s’étaient accoutumés à lutter contre les fidèles, qu’ils combattent les infidèles ; que les brigands se fassent soldats ; que les mercenaires gagnent les récompenses éternelles… Quand viendra le printemps, que les hommes de guerre prennent la route, guidés par le Seigneur ! »

Un cri monte de la foule galvanisée par cet appel enflammé, dont le grand pape fera le cri de ralliement : « Dieu le veut ! » Et, puisqu’Il le veut, c’est sous le signe de Sa croix que se placera l’expédition. Un orateur de foules s’en fera le plus ardent missionnaire : Pierre l’Ermite – « Coucoupiètre » – qui parcourt à dos d’âne le Berry, l’Orléanais, la Champagne, la Lorraine, créant à travers les masses un courant qui dépassera les Marches rhénanes. Le peuple devance une noblesse qui, avec raison, prépare sans précipitation la grande aventure. Une troupe hétéroclite et misérable, mal armée, précédée d’une avant-garde emmenée par un simple chevalier, Gautier, s’en va vers l’est, mêlant chrétiens fervents, confiants dans le secours de la Providence céleste, et mauvais garçons fuyant les gibets ou les prisons du roi ou de l’empereur, selon l’invitation du Souverain Pontife, mais demeurés avides de pillages.

Au long de la route, à chaque ville rencontrée, les plus naïfs s’enquièrent : « N’est-ce point-là Jérusalem ? »

Cette route est en effet marquée de scènes de brigandage éhonté. Les villes de Semlin et Nich seront ainsi mises à sac, ce qui provoquera une sévère répression de la part des Byzantins : des milliers de malheureux seront massacrés.

Parvenus enfin devant Constantinople, puis assignés par l’empereur byzantin Alexis Comnène dans la forteresse de Kybitos, à la frontière grecque d’Asie Mineure, les survivants devaient y attendre l’arrivée de la croisade des nobles. Ils n’en feront rien, malgré leurs chefs. Le 21 octobre 1096, en l’absence de Pierre l’Ermite qui s’était rendu à Constantinople, ils marchent sur Nicée, non comme une armée disciplinée, mais comme une foule exubérante et exaltée. C’est un jeu cruel pour la cavalerie arabe de les cribler de flèches et de massacrer les fuyards éperdus : épouvantable hécatombe, à laquelle seuls trois mille hommes sur vingt-cinq mille échapperont, mais non Gautier, qui n’avait pu empêcher cette folie.



Les nobles, enfin, avaient suivi. Après le « Bras de Saint-Georges », leurs armées, au spectacle des squelettes déjà blanchis jonchant leur route, devinent la dramatique issue de la croisade des croquants. Vers la fin d’avril 1097, Constantinople est atteinte. Alexis Comnène, diplomate parmi des hommes de guerre, obtient d’eux qu’ils se reconnaissent ses vassaux pour les terres qu’ils reconquerront, engagement qui, par la suite, déchaînera d’interminables luttes entre chrétiens. Puis c’est la marche longue, mais victorieuse, vers Jérusalem, au prix de pertes sévères, du fait notamment des mobiles cavaliers sarrasins et de leurs archers. La tâche des croisés n’en sera pas moins favorisée par les discordes et rivalités affaiblissant le monde musulman. Antioche tombe le 3 juin 1098, et Bohémond de Tarente s’en proclame le prince ; c’est le début d’une véritable curée de fiefs. Son point culminant est, après la sanglante prise de Jérusalem, le 15 juillet 1099 et la mort de Godefroy de Bouillon (18 juillet 1100), qui n’avait accepté que le beau titre d’avoué du Saint-Sépulcre, la création du royaume franc de Jérusalem au profit de son frère, Baudouin de Boulogne.

Les femmes même n’avaient pas été épargnées par les assaillants pénétrant dans la ville ; le massacre souleva d’horreur des populations disposées à se soumettre aux envahisseurs, et qui se raidirent dès lors en une résistance désespérée. Godefroy, invité à prendre le titre de roi, déclina l’offre, se refusant à porter la couronne d’or dans les lieux où le Christ avait coiffé celle d’épines.

En dix-huit années de règne, Baudouin Ier saura consolider et accroître ce fragile royaume.

C’est l’époque où son chapelain, Foucher de Chartres, célèbre le nouvel éden :

« Naguère occidentaux, nous voilà transformés en habitants de l’Orient… Nous avons oublié les lieux où nous naquîmes… Tel possède maison et domestiques comme s’il les avait acquis par héritage ; tel autre a pris pour femme une Syrienne, une Arménienne, voire une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême… Le colon est devenu un indigène… La confiance rapproche les races… Ceux qui étaient pauvres dans leur pays, Dieu les a faits ici riches… Pourquoi retournerait-il en Occident, celui dont l’Orient comble les vœux ? »

Certes, mais les tailleurs de fiefs ne sont tout de même qu’une minorité et, la conquête faite, la plupart des croisés ont regagné leur patrie, France ou Flandres. Si Baudouin, fier homme de guerre autant que grand politique, n’en repousse pas moins les incursions musulmanes répétées, à l’intérieur des frontières, les innombrables pèlerins venus de « tous les quartiers du monde » sont trop souvent dépouillés, parfois même massacrés, par des brigands qui mettent à razzia également les infortunés colons.

Cette insécurité, c’est à la pallier que vise Hugues de Payen, un chevalier champenois croisé, qui rassemble autour de lui, en 1118, alors que vient d’accéder au trône, sous le nom de Baudouin II, le comte d’Edesse Baudouin du Bourg, cousin de Baudouin de Boulogne, huit autres preux. Payen est fervent chrétien et il donne pour mission à ses compagnons la protection des pèlerins et la garde du Saint-Sépulcre : d’où le nom qu’ils prennent, après avoir adopté la règle augustinienne, de Pauvres Chevaliers du Christ. Bientôt, d’autres « confrères » rejoignent ces soldats-moines, notamment, vers 1125, le comte Hugues de Champagne, bouillant personnage qui s’est croisé dans un véritable coup de folie, déshéritant son fils avant de quitter la France au profit d’un neveu, Thibaud de Brie, et donnant ultérieurement à saint Bernard la terre de Clairvaux pour y établir son monastère.

Les deux Champenois, d’ailleurs cousins, étaient amis intimes depuis longtemps, et c’est sans doute Hugues de Champagne qui proposa à Payen de transformer son association en véritable ordre religieux, doté d’une règle particulière et qui, l’accord conclu, s’adressa à Bernard. L’abbé de Clairvaux, outre qu’il s’emploie à forger la règle du futur Ordre, en tenant compte naturellement du passé et des coutumes des Pauvres Chevaliers, intervient auprès du pape Honorius afin qu’il réunisse un concile destiné à entériner sa création. Ce sera le concile de Troyes, présidé par le cardinal Mathieu d’Albino, légat du pape. Payen, « maître de la chevalerie », est présent, avec quelques-uns de ses frères dont il sera le porte-parole. Le concile approuve une règle de soixante-douze articles.

« Ce qui nous apparut bon et utile (dans le texte préparé par Bernard), nous l’approuvâmes ; ce qui nous parut absurde, nous le supprimâmes », a écrit le rédacteur du procès-verbal des délibérations, Jehan Michel.

Aux termes de cette règle, les frères sont tenus d’assister chaque jour à la messe ou, s’ils en sont empêchés, à d’interminables séries d’oraisons.

Ainsi, « repu du corps de Dieu, saoulé des commandements du Seigneur, aucun ne redoute d’aller au combat et chacun est prêt au martyre ».

Le règlement intérieur est sévère : repas pris en silence, à la lecture d’un texte sacré ; viande trois fois par semaine, avec portion double pour les chevaliers de celle des écuyers et sergents, qui sont roturiers ; carême de la Toussaint à Pâques.

Six articles de la règle originelle, ou ajoutés peu après, ont trait aux vêtements des moines-soldats, à leur literie et à leur aspect. Ils doivent porter la robe, blanche ou noire, et tous le « blanc manteau », symbole de la chasteté. Pas de fourrure somptueuse ni d’ornements. Chacun disposera d’un lit avec paillasse, traversin, un drap et une couverture, et dormira en chemise et caleçon, dans un dortoir où une lumière brûlera toute la nuit. Les chevaliers porteront la barbe, mais auront les cheveux coupés ras.

Le silence est la base de la vie conventuelle. En revanche, puisque ces moines sont des guerriers, la règle prescrit qu’ils doivent s’interdire des abstinences exagérées ; elle prévoit par ailleurs, dans un curieux désordre, que chaque chevalier aura trois chevaux et un écuyer, chargé de leur entretien, qu’il ne pourra battre si celui-ci sert « à la charité », c’est-à-dire sans rémunération ; les métaux précieux sont exclus des armes et harnachements.

« Si don est fait à l’Ordre d’armures dorées ou argentées, on les peindra. »

Toute chasse est interdite aux membres de l’Ordre, sauf celle… du lion. Ils doivent « honorer » les frères vieillis ou malades.

L’Ordre a à sa tête un maître élu, au pouvoir considérable, bien qu’il soit tenu de réunir le chapitre pour en prendre conseil et, à l’heure des décisions, le couvent. Chacun lui doit obéissance et soumission, comme à Dieu même, celle-ci étant symbolisée par l’interdiction de posséder un coffre fermant à serrure, de lire soi-même les lettres reçues, de recevoir des dons sans son autorisation. La punition des fautes commises va de la « légère pénitence » à l’expulsion de l’Ordre. La dénonciation des manquements des frères est imposée.

D’autres articles répriment sévèrement la compagnie des femmes, qui est « périlleuse chose » et a déjà, par diablerie, « déjeté plusieurs du droit sentier de paradis ». Même le baiser d’une mère est prohibé. Il n’empêche qu’assez singulièrement, un homme marié peut devenir « associé » de l’Ordre ; s’il trépasse, celui-ci reçoit la moitié de ses biens, l’autre lui revenant après le décès de la veuve.

Enfin – et ce n’est pas le moins étrange pour une communauté groupant des membres liés par le vœu de pauvreté – le concile, non sans réticence il est vrai, autorise le nouvel Ordre à posséder et régir des terres et des serfs et à percevoir les revenus des biens qui pourraient lui être donnés à titre d’aumône. Ce sera une des causes de sa puissance et de sa misère extrême finale.

Avant même d’être ainsi reconnu, l’Ordre avait trouvé son nom : « Parce que les chevaliers n’avaient pas d’église ou d’habitation qui leur appartînt, le roi (Baudouin II) les logea dans son palais, près du temple du Seigneur. L’abbé et les chanoines réguliers du temple leur donnèrent, pour les besoins de leur service, un terrain non loin du palais et, pour cette raison, on les appela plus tard les Templiers. » Ce temple n’était autre que le palais dit de Salomon (ancienne – et future – mosquée Al Aksar).



Le concile achevé, Hugues de Payen et ses compagnons entreprennent, chacun de son côté, une véritable campagne de recrutement et une quête gigantesque. Le « maître de la chevalerie » réussit si parfaitement en Angleterre qu’il y fonde une « province » de l’Ordre, cependant que « les prud’hommes lui donnèrent tous de leur trésor, et en Ecosse également ».

Dans les Flandres, Geoffroi de Saint-Omer obtient le don du « Relief », ensemble de redevances dues à l’héritier du trône. Au Portugal, la reine Thérèse donne aux Templiers le château de Soure, à la frontière méridionale du royaume. La dotation n’est pas dénuée d’arrière-pensée : ces moines seront ainsi, en cas d’invasion, les défenseurs du territoire.

Quand l’Ordre disparaîtra, aboli par Clément V, le roi Denis du Portugal, loin de traquer ses membres, fondera l’Ordre du Christ pour les accueillir ; c’est dire quel prestige le Temple avait acquis par ses services dans le pays.

Joffroi Bisot prospecte le sud-ouest, y suscitant un immense engouement. A Barcelone, Béranger III prononce ses vœux de Templier et remet lui aussi à l’Ordre un château fort frontière, celui de Grañana. En Castille, le Temple absorbe l’Ordre de Monreal. En 1134, à la mort du roi d’Aragon, Alphonse, il se trouvera, par le testament du défunt, cohéritier du royaume avec les Hospitaliers et les chanoines du Saint-Sépulcre. Tous auront le sens politique de ne pas revendiquer ce legs prodigieux. L’Aragon sera dévolu à Béranger IV de Barcelone, associé de l’Ordre, auquel il fera des dons considérables : c’est que les Maures menaçaient.

Ainsi, l’Ordre s’enrichissait-il, constituant un peu partout, au fil des années, des « provinces » vigilantes. Du moins ses chevaliers respectaient-ils leur règle de pauvreté, si déjà se constituait le trésor qui allait faire du Temple une puissance financière.

Saint Bernard, écrivant après le concile, et à la demande même des Templiers, un « éloge de la nouvelle milice », avait d’ailleurs souligné ce mépris de l’argent. Après avoir reproché avec véhémence aux chevaliers laïques leur faste, leur accoutrement et leurs ambitions (« Vous vous coiffez comme des femmes… vous liez vos pieds dans de longues et précieuses chemises ; d’amples manches dissimulent vos mains soignées ; … vous menez des batailles vaines, par courroux, appétit de gloire, cupidité »), il écrit des membres de l’Ordre :

« Ils obéissent au seul geste de leur maître, portent les vêtements qu’il leur donne. Ils se méfient de tout excès, se contentant du nécessaire… Il n’y a pas chez eux de paresseux. S’ils ne sont pas en service – chose rare – ou rendant grâces à Dieu, c’est qu’ils réparent leurs vêtements ou leur harnais… Ils se coupent les cheveux à ras, car l’Apôtre a dit qu’il est honteux pour un homme de prendre soin de sa chevelure. Ils ne sont jamais peignés, se lavent rarement ; ils ont la barbe désordonnée et portent avec eux l’odeur de la poussière, de la sueur et de leur harnais. »

En exaltant ces « vertus », Bernard exagérait-il ? Il ne le semble pas ; le Templier primitif est en effet ce personnage austère, admirable et rebutant. Les temps changeront au point que les proverbes feront de lui le type du mauvais sujet ; on dira : « boire » et « jurer comme un Templier », et on avertira aussi les enfants d’avoir à se méfier « du baiser du Templier ». Le panégyrique du saint abbé y sera peut-être pour quelque chose : il contribuera en effet à accroître les dons faits à l’Ordre, qui prépareront sa décadence morale.



Les Templiers ont tôt fait de se placer bien davantage au rang des défenseurs du Saint-Sépulcre et des Lieux saints, ainsi que des possessions franques, qu’à celui de simples responsables de l’ordre intérieur. Les brigands sont d’ailleurs le plus souvent des Sarrasins opérant à la manière des guérilleros modernes, incendiant, pillant, tuant et repassant au galop la frontière avec leur butin.

Du côté franc, on rencontrera des aventuriers de ce style, tel le néfaste Renaud de Châtillon, dont les razzias menées contre les caravanes islamiques, alors que la paix régnait, ranimèrent les combats et qui, capturé lors du désastre de Hattin, près de Tibériade, le 3 juillet 1187, fut exécuté sous les yeux du roi de Jérusalem, prisonnier lui aussi, d’ordre du grand Saladin qui lui porta le premier coup.



Hugues de Payen, le fondateur, meurt en 1136. Trois ans après, en l’absence de Jérusalem du successeur de Baudouin II, Foulques d’Anjou, le nouveau maître, Robert de Craon, dit Robert le Bourguignon – qui se serait croisé, puis fait moine pour effacer une déception d’amour – prend la tête d’une expédition destinée à chasser les Sarrasins pillards du bourg de Tecua. Ceux-ci battent en retraite, mais la cupidité perd les Templiers. La plupart entassent le butin ; les autres poursuivent en trop petit nombre les fuyards qui se regroupent, contre-attaquent et font une véritable boucherie des imprudents.

Plus heureux sera Robert de Craon comme administrateur. C’est lui qui a l’habileté de renoncer au legs d’Alphonse d’Aragon, ce qui vaut en compensation à l’Ordre plusieurs forteresses que lui offre Béranger de Barcelone, plébiscité par la population aragonaise. C’est l’époque aussi où, en France, l’Ordre reçoit de nombreux dons et dotations : ses commanderies et « maisons » s’y chiffreront finalement par centaines. Il inspire une telle confiance que l’on voit déjà se dessiner sa vocation de banquier. De nombreux « confrères » lui confient leurs biens en échange d’une rente viagère. D’autres se placent prudemment sous la protection du Temple : ces « donats » prononcent une formule lui remettant leur âme, leur corps… et leurs biens ; moyennant quoi, ainsi que les confrères, ils se trouvent garantis par la trêve de Dieu, et leurs spoliateurs éventuels sont frappés d’excommunication.

Robert de Craon s’emploie surtout à consolider et accroître les privilèges consentis à Troyes. La même année 1139 est pour le Temple, en ce domaine, une date capitale : le pape Innocent II consacre son autonomie par la bulle Omne Datum Optimum, en émancipant l’Ordre de toute tutelle ecclésiastique hors celle du Pontife suprême, et il lui consent en même temps des avantages et prérogatives qui choqueront les dignitaires de l’Eglise et qui, à long terme, précipiteront l’Ordre thésaurisateur à sa perte.

Confirmant ou rectifiant la règle prescrite à Troyes, Innocent II, ayant soustrait le Temple à l’autorité du patriarche de Jérusalem, siège de la « maison chévetaine » et des évêques, déclare à son « cher fils Robert » (le Bourguignon) :

« Nous vous exhortons, vous et vos sergents, à combattre sans défaillance les ennemis de la Croix et, en récompense, vous autorisons à garder pour vous le butin pris aux Sarrasins sans que nul ne puisse en revendiquer une part. »

Ayant précisé la procédure d’élection du maître (« par tous les frères ensemble, ou les plus sages d’entre eux ») la bulle continue :

« Nous défendons à tous d’exiger de vous serments ou hommages, et prétendre vous réclamer des dîmes. »

Innocent II permet encore à l’Ordre d’avoir ses propres chapelains et d’édifier des chapelles et oratoires privés, « car il est indécent et dangereux pour leurs âmes que les frères profès doivent à l’église se mêler aux pécheurs et fornicateurs ». Ces chapelles, pourtant, quelques années plus tard, devaient provoquer, comme la question des dîmes, d’âpres conflits entre les Templiers et les évêques. Loin de demeurer réservées aux membres de l’Ordre, elles avaient fini par accueillir en effet de façon régulière un grand nombre de fidèles de l’un et l’autre sexe, ainsi soustraits à leur paroisse, avec leurs aumônes.

La traduction en français de la règle latine de l’Ordre suivra la publication de la bulle Omne Datum et tiendra compte des modifications édictées et des nouveaux privilèges octroyés. Il est remarquable que sur un point elle contredise formellement le texte primitif, en recommandant aux membres d’aller « là où vous saurez assemblés des chevaliers excommuniés », alors qu’il leur était auparavant interdit de les fréquenter. Mieux : ces parias, sous réserve de leur repentir et de l’absolution épiscopale, pourront être « reçus miséricordieusement » au Temple. Les chevaliers-moines ne se feront pas défaut d’essayer de les attirer à eux.



Dans la ville sainte, le Temple, installé dans et autour du « palais qu’on dit bâti par Salomon », est une seconde cité, ayant sa « magnifique église », dédiée à la Vierge, commencement de l’Ordre et sa fin, comme elle est la fin des vies de ses membres, Sainte-Marie-Lateran (des Latins). L’écurie est « d’une capacité si merveilleuse et si grande qu’elle peut loger plus de deux mille chevaux ou mille cinq cents chameaux ». Le réfectoire, que les Templiers appellent le palais, est une vaste salle voûtée, décorée de trophées. Le Temple renferme aussi, outre les dortoirs et les cuisines, une aumônerie (infirmerie), des services administratifs, ainsi que d’immenses souterrains qui servent de greniers et de silos. La « maison chévetaine » groupe autour du maître et du sénéchal la cohorte de quelque trois cents chevaliers-moines, leurs écuyers et sergents, et une multitude d’ouvriers de tous les corps de métiers. Sur elle flotte la bannière d’argent au chef de sable portant la croix vermeille et une humble et pieuse oraison : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam (« Donne la gloire, Seigneur, non point à nous, mais à ton nom »).

Déjà, lorsqu’un pèlerin allemand, Jean de Wirtzburg, peu après la deuxième croisade, visite la Maison, de fâcheux bruits courent sur les Templiers. « Ils sont soupçonnés de trahison, laquelle était bien prouvée par leur conduite à Damas envers le roi Conrad. » En fait, on le verra, les Templiers, comme Baudouin, avaient tout fait pour empêcher la faute politique que fut le siège d’une ville alliée ; et l’on ne saurait parler de trahison à propos de cette alliance entre chrétiens et « infidèles », mais plutôt de traité d’assistance mutuelle contre un ennemi commun, l’atabeg de Mossoul et Alep.



En 1143, le roi Foulques de Jérusalem meurt, victime d’un accident de chasse. Une période de flottement suit son décès, avec la régence de la reine mère Mélisande, une Arménienne (le nouveau roi, Baudouin III, a treize ans). Les musulmans, précisément emmenés par cet atabeg, Zengi le Sanguinaire, la mettent à profit pour reprendre Edesse et menacer la principauté d’Antioche. Le péril est grand. Toujours en rapports directs avec le Temple de Jérusalem, où son oncle André – frère de sa mère, mais sans doute à peu près du même âge que lui – est chevalier, saint Bernard, informé des événements dramatiques, et poussé aussi peut-être par la reine Aliénor d’Aquitaine, femme de Louis VII1 et nièce du prince d’Antioche, prend le relais de Pierre l’Ermite. Il parcourt la France, prêchant une nouvelle expédition. A Vézelay, le 31 mars 1146, Louis VII prend la croix avec toute sa noblesse. A Spire, peu après, l’empereur d’Allemagne, Conrad III, l’imite. L’année suivante, le pape Eugène III vient à Paris pour bénir une expédition qu’il n’approuve en réalité que du bout des lèvres. Il y assiste à un chapitre général du Temple, avec le roi de France. Cent trente chevaliers y participent, « tous vêtus de leurs longs manteaux blancs ».

C’est peut-être en cette occasion que le Pontife accorde aux chevaliers d’arborer sur le manteau, à gauche, près du cœur, une croix rouge, « afin que ce signe triomphant leur serve de bouclier et qu’ils ne tournent jamais bride devant un infidèle ».

Les Templiers de France seront fort nombreux à participer, avec le maître de Paris, Everard de Barres, à une croisade dans laquelle ils joueront un rôle important. Les Allemands partent les premiers et, en terre byzantine, se livrent à des exactions et des actes de pillage qui leur aliènent la population… et l’empereur Manuel Comnène. Celui-ci, mécontent et sans souci des conséquences possibles de cette trahison à l’égard de chrétiens comme lui, se met en rapport avec les Turcs, les renseigne. Les guides grecs qu’il donne à Conrad, engagé au-delà du Bosphore, désertent, sans doute à son instigation, laissant les croisés sans ravitaillement près de Dorylée, dans un lieu semé de défilés, où l’ennemi les harcèle et les taille en pièces.

« De soixante et dix mille chevaliers et de si grande compagnie de gens de pied, il n’en échappa guère plus que la dixième partie. »

Arrivé à son tour sous les murs de Constantinople, Louis VII y palabre : Manuel le retient sous mille prétextes, s’efforçant d’obtenir des chefs français le même serment de vassalité jadis réclamé par son prédécesseur Alexis à Godefroy de Bouillon et à ses barons. Enfin, le roi de France franchit le « Bras de Saint-Georges ». L’armée est mise en confiance par quelques succès locaux, notamment près de Laodicée. Conrad et ses survivants la rallient mais, parvenu à Ephèse, l’empereur allemand prend congé et regagne Constantinople. Les Français s’engagent ensuite dans la « montagne exécrable », le mont Cadmus, dont la route encaissée entre des à-pics et le précipice ne permet aucune manœuvre stratégique et est propice aux embuscades. Le roi envoie en avant-garde Geoffroi de Rancogne qui outrepasse les ordres reçus : au lieu de se borner à reconnaître le passage et à rendre compte, il poursuit sa route. « Vers l’heure de none, il dressa ses tentes sur l’autre versant. » Ainsi, l’armée est-elle scindée. Tandis que Rancogne bivouaque et que le gros des troupes escalade péniblement la montagne, « se hissant plus qu’ils ne grimpaient », l’ennemi – Turcs et Grecs – attend « à l’abri des crêtes » le crépuscule.

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