Louis XIV

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Dans la mémoire collective, Louis XIV est une figure convenue, figée dans la pose majestueuse qu’adopte le célèbre portrait peint par Hyacinthe Rigaud. On oublie que Louis n’est pas resté identique pendant sept décennies, qu’il y a peu de choses en commun entre l’adolescent de la Fronde, le monarque rayonnant de 1661, le souverain impérieux de 1685 et le vieillard affaibli des dernières années.
Les historiens de Louis XIV reprennent souvent à leur compte le discours officiel du Grand Siècle, qui absorbe l’homme dans le roi, qui fait de Louis une pure et simple incarnation de l’État. À y regarder de plus près, théorie et pratique n’ont pas toujours concordé : derrière le monarque guerrier de la propagande se cache un roi-bureaucrate ; le prince qui « gouverne par lui-même » sait aussi composer pour accommoder ses devoirs et ses plaisirs.
Pour comprendre l’homme et son « art de régner », témoignages et souvenirs des contemporains sont précieux, mais rien ne vaut les écrits de l’intéressé et de ses grands serviteurs, où l’on voit, au jour le jour, comment le roi actionne la complexe machinerie de l’État, où l’on lit la joie des succès faciles, l’impatience à obtenir des nouvelles, les hésitations devant les décisions à prendre, les repentirs après l’échec.
À l’aide de nouvelles sources, ce nouveau Louis XIV fait redécouvrir le prince véritable, trop longtemps caché derrière les éloges de ses flatteurs comme derrière les caricatures de ses ennemis.
Publié le : jeudi 22 novembre 2012
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EAN13 : 9791021000018
Nombre de pages : 606
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THIERRY SARMANT

LOUIS XIV

Homme et roi

TALLANDIER

Introduction

Homme et roi

Le règne de Louis XIV est le plus long de l’histoire de France, l’un des plus longs de l’histoire du monde. « Jamais roi n’avait régné si longtemps », s’émerveillait le marquis de Dangeau en 1695, quand le souverain commença à dater « de la cinquante-quatrième année de notre règne ». Sous la Régence, Montesquieu écrivait plus ironiquement : « Le règne du feu roi a été si long que la fin en avait fait oublier le commencement. » Vie et règne ont à ce point duré qu’ils se confondent avec l’époque, qu’ils « font époque » : le « siècle de Louis XIV », disait Voltaire par référence au siècle d’Auguste, le « Grand Siècle », dit-on pompeusement depuis le Second Empire.

De ce fait, dans la plupart des biographies de Louis XIV, la vie du roi, son règne et son temps sont une seule et même chose. Écrire la vie de Louis XIV, c’est souvent écrire l’histoire de la France sous Louis XIV. L’homme disparaît derrière le roi et le roi derrière le règne. Et pourtant, on ne compte plus les livres qui traitent de l’enfance de Louis, de son éducation, de ses amours, de sa politique. Mais ce vaste recueil – où la compilation est plus fréquente que la recherche – n’aide guère à se faire du personnage une idée d’ensemble. La petite histoire, d’un côté, la grande histoire, de l’autre, suivent des chemins et des logiques différentes.

Le roi, homme et institution

Depuis quatre décennies, les recherches autour de Louis XIV et de son époque se sont multipliées. La bibliothèque louis-quatorzienne compte chaque année plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de nouveaux titres publiés à travers le monde.

En dépit de cette floraison, les historiens se risquent rarement à brosser un portrait du Roi-Soleil et regardent l’exercice biographique avec une certaine méfiance. Pour eux, écrire l’histoire au prisme de la vie d’un individu, c’est faire passer au second plan l’économie, la société, la culture, c’est oblitérer la longue durée des phénomènes historiques, qui se développent sur des générations. Une autre critique, d’ordre plus philosophique, n’est pas moins pertinente. Comment prétendre connaître un homme du passé, alors que l’on peine à comprendre ses contemporains, et à se connaître soi-même ? À quoi l’on répondra que la connaissance de l’âme humaine a fait, dans les dernières décennies, de grands progrès, et que l’on peut tenter, avec prudence, de transposer ces acquis à l’étude des individus du passé. Mieux qu’hier nous savons que la personnalité se façonne durant l’enfance, mais aussi que, loin de rester figée, elle ne cesse d’évoluer tout au long de la vie.

Dans le dernier demi-siècle, trois historiens aux opinions et aux positions divergentes ont vaincu ces préventions et tenté une biographie du Roi-Soleil. Il y a eu un Louis XIV « de gauche » (Pierre Goubert, Louis XIV et vingt millions de Français, 1966), un Louis XIV « de droite » (François Bluche, 1986), un Louis XIV « centriste » (Jean-Christian Petitfils, 1992). Écrit d’une plume allègre, l’essai de Pierre Goubert a été tenu pour iconoclaste au moment de sa parution, parce qu’il replaçait le Grand Roi dans son temps et invitait à une réflexion critique. À l’inverse, la somme de François Bluche est conçue comme une fresque et comme une entreprise de réhabilitation, riche en références d’époque. Enfin, Jean-Christian Petitfils a donné une synthèse exemplaire, équilibrée mais non sans brio, de l’historiographie récente. Le trait commun à ces trois ouvrages – comme aux autres biographies de Louis XIV –, c’est la volonté d’embrasser l’homme, l’œuvre, le règne et le siècle d’un même regard. Le principal personnage de la pièce disparaît quelque peu derrière le décor et ne se détache pas toujours des seconds rôles ou de la foule des figurants. Héritage lointain de Voltaire, qui fit une Histoire de Charles XII, mais un Siècle de Louis XIV ? Héritage plus proche du marxisme et de la relative défaveur de la biographie auprès des universitaires français ? On ne sait.

Ici, au contraire, c’est bien du monarque qu’il s’agira, et non pas, ou pas essentiellement, de la « France de Louis XIV ». L’homme Louis XIV passera devant vingt millions de Français. Chercher l’homme derrière le roi, ce n’est pas pour autant oublier qu’il est roi avant tout. « Je ne serais pas roi si j’avais les sentiments des particuliers », disait déjà Louis XIII. La psychologie royale a ses caractères propres et ce serait faire fausse route que de ramener l’étude de la personnalité de Louis XIV à celle d’un homme ordinaire. Appartenir à une famille souveraine, c’est être placé dès l’enfance dans un environnement matériel et psychologique bien particulier ; c’est se savoir d’emblée différent des autres hommes. Il suffit d’observer les quelques Maisons royales qui subsistent dans l’Europe d’aujourd’hui pour s’en convaincre. Véritables fossiles vivants, les dynastes du XXIe siècle ne cessent d’affirmer qu’ils sont des individus ordinaires, mais cette antiphrase n’a pour objet que de rassurer leurs sujets devenus citoyens. Ce qui est vrai, dans nos sociétés démocratiques, des rejetons des familles princières, l’était à un degré bien plus élevé dans les anciennes monarchies.

Scruter l’humanité de Louis XIV derrière la brillante apparence du Roi-Soleil, ce n’est pas nécessairement chercher une espèce de sympathie ou d’affinité entre le personnage, d’un côté, l’auteur et le lecteur, de l’autre. C’est bien plutôt, par le biais d’un cas particulier, rechercher l’idée générale. L’homme Louis XIV nous intéresse comme exemple et modèle de monarque de droit divin et, au-delà, comme type de l’homme de pouvoir. Une biographie royale n’a de sens que comme biographie politique. Le roi est à la fois un homme et une institution : écrire la vie d’un roi, c’est étudier une institution, dont le prince n’est que l’incarnation temporaire.

On parlera donc ici de l’éducation de Louis XIV, de son mariage, de ses enfants, de ses amours, de ses goûts personnels, de ce que l’on peut nommer, avec quelque anachronisme, sa « vie privée », mais on parlera tout autant de ses rapports avec ses ministres, ses généraux et ses courtisans ; on traitera aussi amplement de ses relations avec les autres puissances de l’Europe. Pour le Roi-Soleil, être roi, c’était d’abord et avant tout mener le « grand jeu » de la diplomatie et de la guerre, c’était, jour après jour, recevoir les émissaires étrangers, lire les correspondances de ses ambassadeurs, en débattre dans son Conseil, suivre les opérations de ses armées de terre et de mer, inspecter les frontières en temps de paix et partir en campagne en temps de guerre. Les principaux partenaires ou adversaires de Louis furent ceux que l’historienne norvégienne Ragnhild Hatton désigne comme ses « collègues monarques » : le pape, l’empereur germanique, les rois d’Espagne et d’Angleterre, le sultan de Constantinople, et d’autres princes de moindre ampleur, rois de Suède, de Danemark, de Pologne et de Portugal, électeurs de l’Empire, ducs de Savoie et de Lorraine, grand-duc de Toscane et stathouder de Hollande.

Louis XIV n’a pas été indifférent à l’ordre intérieur de son royaume, mais, pourvu qu’y règne l’ordre politique et religieux qu’il croyait juste, il n’imaginait pas d’intervenir dans le cours ordinaire de la vie de ses sujets. C’est là une différence fondamentale avec les gouvernants de l’Europe pacifiée d’aujourd’hui, dont les grands dossiers sont économiques et sociaux. Le roi avait devant les yeux ce qu’il pensait être à la fois l’élite et le résumé de la France : sa cour. Il consacra à l’harmonie de ce microcosme sans doute autant d’attention qu’à la bonne marche des affaires de l’État.

Le nouveau portrait du roi que nous allons proposer au lecteur sera sans doute moins solaire que certains de ceux qui l’ont précédé, sans être pour autant poussé au noir. L’enjeu n’est pas de juger Louis XIV à l’aune de la morale commune du XXIe siècle, ni de sonder les reins et les cœurs ; il est de restituer un roi parmi les rois, un homme parmi les hommes, dans ses contradictions et sa complexité.

Connaître Louis XIV

Pour aller à la rencontre de Louis XIV, nous disposons d’informations et d’outils dont les précédentes générations d’historiens étaient dépourvues. La documentation s’est élargie : de nouvelles sources manuscrites ont été exploitées ou publiées ; on lit davantage qu’autrefois les sources imprimées anciennes, journaux, pamphlets, brochures de propagande ; on a appris à décrypter les images – estampes, tableaux, médailles, sculptures – et leur message plus ou moins explicite. La musique que pouvaient écouter Louis XIV et ses contemporains est jouée de nouveau, après trois siècles d’éclipse, enregistrée et diffusée.

Pour autant, l’historien dix-septiémiste d’aujourd’hui doit se confronter aux mêmes sources classiques que ses prédécesseurs : monuments littéraires que sont les Mémoires du cardinal de Retz et du duc de Saint-Simon ; correspondances de Mme de Sévigné et de Madame Palatine ; journaux d’Olivier d’Ormesson, du marquis de Dangeau et du marquis de Sourches ; Relation de la Cour de France d’Ezéchiel Spanheim.

Dans cette ample documentation, les Mémoires de Saint-Simon se taillent, par leur ampleur comme par l’éclat du style, la part du lion, ce qui n’est pas sans fausser la perspective. Dangeau et Sourches sont en effet des témoins infiniment plus solides que Saint-Simon. Tandis que ce dernier écrit plusieurs décennies après les événements, les deux diaristes consignent leurs impressions au jour le jour. Purs courtisans, ils ne sont jamais entrés dans les secrets de l’État. Les deux marquis restent discrets sur certaines intrigues politiques de la fin du règne au sujet desquelles le duc, partie prenante, est infiniment plus prolixe. Mais ils apportent quelque chose de plus précieux peut-être : l’ambiance de la Cour, le fond des conversations de Versailles et de Marly, l’air du temps en somme. Dévots du Roi-Soleil, ils sont mieux à même que Saint-Simon, son grand contempteur, d’entrer dans les raisons de Louis XIV et de nous rendre compte de sa tournure d’esprit. Le Journal de Dangeau, qui couvre les années 1684-1719, reste très utilisé par les historiens. En revanche, le Journal de Sourches, tout aussi précis que celui de Dangeau mais plus critique, demeure à peu près inconnu, alors qu’il apporte un œil neuf sur plus de trente années du règne, de 1681 à 1712. Il a été édité en treize volumes, entre 1882 et 1885 : peu accessible, trop volumineux, dépourvu d’index général, ce Journal est vite tombé dans l’oubli, un oubli dont nous souhaitons le tirer dans les pages qui viennent.

Si le marquis de Sourches doit occuper la première place parmi les témoins au jour le jour, c’est à la Relation de Spanheim que revient la palme des témoignages contemporains mais rédigés avec une certaine distance critique. Ézéchiel Spanheim fut durant presque dix ans l’ambassadeur de l’électeur de Brandebourg auprès de Louis XIV. Quand il prit son audience de congé, le 24 janvier 1689, Sourches le décrivit comme un « homme très savant et de bon esprit, et un des meilleurs ministres étrangers qui fût venu depuis longtemps à la cour de France ». Descendant de protestants français et pénétré de culture française, le diplomate avait su parfaitement s’intégrer dans les cercles littéraires et mondains de Paris et de Versailles. « Honorable espion », il fut sans doute le juge le plus pénétrant de la personnalité de Louis XIV et de ses limites comme homme et comme roi.

Dans la génération qui fait le lien entre le temps des témoins et celui des historiens, un rôle clef appartient évidemment à Voltaire, dont Le Siècle de Louis XIV parut en 1751. Le philosophe y compte « quatre siècles dans l’histoire du monde » : celui de Périclès et d’Alexandre, celui de César et d’Auguste, celui de la Renaissance et celui du Roi-Soleil. Grand Siècle et siècle des Lumières sont une seule et même époque, l’âge de la raison et des beaux-arts. Dans cette acception, Voltaire fait commencer le « siècle de Louis XIV » à la fondation de l’Académie française en 1635 ; jusque-là, écrit-il, « le génie des Français a été presque toujours rétréci sous un gouvernement gothique ». Il ne clôt pas davantage ce « siècle » à 1715 ; et de fait, dans l’ordre politique comme dans l’ordre littéraire, le changement d’ambiance décisif intervint autour de 1750.

À ces témoignages plus ou moins différés, plus ou moins fidèles, il est bon de confronter les écrits de l’instant, littérature de propagande, mais aussi et surtout documents de la pratique. Les archives de Colbert, de Louvois et des autres ministres, celles des ambassadeurs et des intendants parlent amplement du Roi-Soleil. Mais pour comprendre Louis XIV, le plus sûr est encore de laisser parler Louis XIV. On s’accorde aujourd’hui sur le fait que les Mémoires destinés au dauphin, qu’il a inspirés sinon écrits, sont un reflet fidèle de sa pensée. On dispose aussi d’une partie de sa correspondance avec ses ministres et ses généraux, moins souvent citée que les Mémoires, mais où le héros se montre sous un jour beaucoup plus naturel.

Dans les pages qui suivent, le souverain et son entourage auront largement la parole. Il nous a semblé en effet que l’opinion des principaux intéressés offre, pour le lecteur, davantage d’intérêt et de valeur que des constructions historiographiques le plus souvent destinées à une rapide péremption.

Le langage d’une époque

Les mentalités du XVIIe siècle ne sont pas les nôtres. Les faits et les propos qui seront rapportés ci-dessous le montreront suffisamment. Grâce à la littérature, sa langue – surtout celle de la seconde partie du siècle – nous reste compréhensible. Encore faut-il se méfier de certains faux amis et faire la part des expressions d’époque et des embellissements dus aux historiens. Il n’est donc pas inutile, avant de donner la parole aux acteurs de la pièce, d’apporter quelques précisions sur leur langue et leur vocabulaire.

Dans l’aristocratie, tout le monde, ou presque, se voussoyait : les maris voussoyaient leur femme, les amants leur maîtresse, les parents leurs enfants. Le tutoiement était une marque d’extrême familiarité ou le signe d’une basse extraction : les maîtres tutoyaient les domestiques, les officiers tutoyaient les soldats ; Colbert tutoyait ses enfants, et trahissait ainsi ses origines bourgeoises ; on se tutoyait parfois dans le feu des ébats amoureux. Les prénoms étaient peu en usage : on appelait les inférieurs par leur nom de famille ou leur surnom, les égaux ou les supérieurs par une formule de civilité : « Monsieur », « Madame » ou « Monseigneur ».

Quand un Français parlait de Louis XIV, il disait « le roi » ou « Sa Majesté », presque jamais « Louis XIV » ; on ne parlait du « roi de France » ou du « roi très chrétien » que par rapport aux monarques étrangers. Le roi d’Espagne était « le roi catholique » et l’empereur germanique l’« empereur » tout court ; les Provinces-Unies étaient les « États-Généraux », par référence au corps dirigeant de cette République. S’adressant à Louis XIV, un sujet du roi l’appelait « sire » et lui parlait à la troisième personne : « Sire, Votre Majesté est trop bonne. » Dans les faits, par oral ou par écrit, on s’embrouillait souvent et on revenait au simple « vous » dans le vif du discours.

La mode était aux titres raccourcis, empruntés à l’Espagne et censés marquer le rang éminent de ceux qui les portaient. Le frère du roi était appelé « Monsieur » tout court, son épouse « Madame », sa fille « Mademoiselle ». Le prince de Condé était « Monsieur le Prince », sa femme « Madame la Princesse » ; le duc de Bourbon, fils du prince de Condé, était « Monsieur le Duc », sa femme « Madame la Duchesse ». Dans cet esprit, Louis XIV fit appeler son fils, le dauphin Louis, « Monseigneur » tout court, mais l’épouse de l’héritier du trône resta « Madame la Dauphine ». Les enfants du roi et leurs conjoints, puis ses petits-enfants et leurs conjoints, avaient droit aux titres d’« enfants de France » et de « petits-enfants de France » et au traitement d’« Altesse royale » ; les autres princes du sang devaient se contenter de l’« Altesse sérénissime » ; les princes « légitimés », bâtards royaux reconnus par leur géniteur, et les princes dits étrangers, car issus de maisons souveraines ou réputées telles, étaient réduits à l’« Altesse » simple. Le grand écuyer de France était désigné comme « Monsieur le Grand » ; le premier écuyer était « Monsieur le Premier ». Quand on parlait de l’« Ordre », on faisait référence à l’ordre du Saint-Esprit, principal ordre du roi, dont les titulaires portaient le « cordon bleu ».

Les expressions « Grand Dauphin », « Grand Condé », « Grande Mademoiselle », « Madame Palatine » sont postérieures aux événements et ont été mises en usage pour distinguer les différents personnages après leur mort : Monseigneur, fils de Louis XIV, fut le « Grand Dauphin » par opposition au duc de Bourgogne, son fils, devenu dauphin à son tour en 1711 ; la « Grande Mademoiselle », Mademoiselle de Montpensier, fille de Gaston d’Orléans, diffère de « Mademoiselle », tout court, fille de Monsieur, le frère de Louis XIV, devenue reine d’Espagne en 1679. « Madame Palatine », seconde épouse de Monsieur, n’a jamais été désignée sous ce titre. Elle n’a été appelée que « Madame » et c’est seulement pour la distinguer d’Henriette d’Angleterre, la première épouse de Monsieur, que le surnom de Palatine lui a été appliqué.

La vie des cours avait son langage, qui était celui de l’étiquette. « Donner la main », c’était laisser passer devant soi dans les portes. « Avoir les entrées », c’était jouir du privilège d’entrer chez le roi à certaines heures. « Aller au Salut », c’était assister au salut du Saint-Sacrement. Les « garçons bleus », c’étaient les « garçons de la Chambre », jeunes serviteurs aux ordres du premier valet de chambre du roi, ainsi nommés en raison de leur livrée bleue. Posséder ce langage, c’était commencer à « savoir la cour ».

Les quatre saisons du roi

Louis XIV n’est pas resté identique durant presque soixante-dix-sept années de vie et cinquante-quatre ans de gouvernement personnel. Il serait donc abusif de le figer dans un portrait majestueux qui vaudrait pour toute son existence, des dernières années de Louis XIII à l’approche de la Régence.

Louis XIV a changé, la France et le monde avec lui. Force est donc, pour comprendre l’homme et son action politique, de respecter la chronologie. Par souci de clarté, on a distingué ici quatre « saisons » dans la course du Roi-Soleil. Le « Printemps » du roi s’étend de sa naissance à la célèbre prise de pouvoir de 1661. L’« Été » correspond aux années 1660 et 1670, pendant lesquelles un prince jeune et plein de force donne libre cours à ses passions amoureuses et à ses ambitions de conquérant. L’« Automne » est l’âge de la maturité, pendant lequel le souverain subit une révolution intérieure, qui est à la fois physique, morale et politique. La quarantaine passée, l’athlète des jeunes années se transforme en barbon goutteux ; de galant, Louis XIV devient dévot ; la volonté de puissance, après être montée à son paroxysme, laisse place à la prudence. L’« Hiver », enfin, nous mène de la vieillesse du roi à sa mort : âge paradoxal, où le souverain, loin de se figer, fut amené à de profondes remises en cause.

La chronologie des sept décennies de la vie de Louis XIV n’a de sens que si elle est à son tour replacée dans un temps plus long. Pour comprendre le Roi-Soleil, il faut remonter loin avant sa naissance, jusqu’au mariage de ses parents, jusqu’à la Renaissance et au-delà jusqu’au Moyen Âge. Les hommes du Grand Siècle ne traçaient pas de nette démarcation entre temps modernes et temps médiévaux. Les institutions de la monarchie venaient du fond des siècles ; le roi de France était le successeur de Saint Louis, modèle du roi parfait. Les grands enjeux de la politique internationale sortaient de rivalités qui s’étaient mises en place au XVe siècle, entre guerre de Cent Ans, lutte contre la Maison de Bourgogne et premiers affrontements avec les Habsbourg.

À l’opposé, on ne peut comprendre Louis XIV si l’on s’arrête au millésime fatidique de 1715. Le roi est mort, mais sa politique lui a survécu. L’ombre du Grand Siècle a plané sur les Lumières et, au-delà, sur toute l’histoire de la France. Suivre la figure du monarque dans les écrits des pamphlétaires, dans les travaux des historiens, dans les récits des romanciers et des cinéastes, c’est prolonger la biographie de Louis XIV jusqu’à nous – et faire ainsi la part de la distance du temps dans le regard que nous pouvons jeter sur le Roi-Soleil.

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