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Avertissement

« Moi, Barberousse » a été publié aux éditions Casterman en 1989, dans la collection « Moi, mémoires ». La plupart des illustrations de Nicolas Wintz se retrouvent dans cette version électronique, avec l’avantage de pouvoir les agrandir à volonté au format pleine page (par un double « tap » du doigt).

En touchant les mots colorés ou soulignés, vous accéderez à leur définition dans le glossaire ou à une carte situant l’action. Et vous pouvez revenir à la page initiale par la flèche de retour du bas de l’écran.


Prologue

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La première fois que la jeune doña Maria Gaëtan vit le démon qu’on appelait Barberousse, ce fut du haut des remparts deReggio de Calabre.

En ce beau matin d’avril 1543, l’air était si clair qu’on aurait pu discerner le moindre détail du rivage de Sicile, de l’autre côté du détroit. Mais Maria, comme toutes les autres femmes autour d’elle, n’avait d’yeux que pour la flotte ottomane qui couvrait la mer au pied de la falaise. Tous les doigts se tendaient vers la formidable galère capitane, l’Algérienne, mais la fille du gouverneur espagnol de Reggio distinguait mal le fameux Kheir-ed-din Barberousse qui, fourmi parmi les fourmis, décidait à cet instant du sort de la ville.      

Elle avait souvent frémi devant le portrait du terrifiant roi d’Alger, et elle gardait même dans son missel une image du « pire ennemi de la Chrétienté » combattu par un ange qui tranchait une à une ses multiples têtes hideuses.

Quand don Diego, son père, vint demander aux dames de se retirer dans les souterrains de la forteresse, la mère de Maria la serra dans ses bras en poussant un tel hurlement de désespoir que le terrible amiral turc tourna la tête vers les remparts. Des témoins aux yeux particulièrement perçants assurent que sa bouche se tordit alors en un sourire d’une cruauté indicible.

Doña Maria n’eut que le temps de faire un timide signe de la main à son fiancé avant de fondre elle-même en larmes. Alvarez de Guzman ne la vit même pas : il était trop occupé à penser à sa mort prochaine, aux côtés des soixante soldats espagnols qui avaient ordre de défendre Reggio contre trente mille Turcs.

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La deuxième fois que doña Maria Gaëtan vit Kheir-ed-din Barberousse, Roi du Mal et de la Désolation, ce fut peu après la capitulation. Encore couverte des restes de gravats qui s’étaient répandus sur elle durant la canonnade, elle reniflait sagement dans le pitoyable troupeau des captives. On lui avait recommandé de garder les yeux baissés, mais elle était jeune et curieuse ; malgré sa frayeur, elle eut l’audace de regarder Barberousse. Elle fut étonnée de ne pas reconnaître dans ce fort vieillard le monstre de ses images pieuses. Chemise ouverte, les deux pieds dans un bassin d’or rempli d’eau de rose, l’amiral Barberousse gémissait d’aise en se régalant d’une coupe de vin. Son front ne s’ornait pas de cornes diaboliques et les essences orientales dont on l’aspergeait généreusement étaient loin de sentir le soufre.

La surprise de doña Maria fut sans doute la cause de son étrange destin, car elle arrêta un instant sa marche dans le cortège des dames éplorées qui se rendaient à leur prison. Écartant brusquement l’esclave qui remplissait sa coupe, Barberousse fixa la fille du gouverneur d’un regard qui l’aurait rendue plus blanche qu’une morte si les plâtres des plafonds ne s’en étaient pas déjà chargés pendant la bataille. Il s’avisa alors que sa manche était éclaboussée du vin renversé par l’esclave, et entra dans une colère dont doña Maria profita pour rejoindre sa mère et ses compagnes d’infortune.

La troisième fois que doña Maria Gaëtan, tremblante, vit le glorieux amiral Kheir-ed-din Barberousse, ce fut à la veille de ses quatorze ans, le jour de ses noces.

Elle avait cru mourir quand don Diego lui avait appris la volonté de son cruel vainqueur. Ni Dieu, ni son père ne l’aimaient donc pour l’abandonner ainsi à un vieux criminel musulman ? Par quel funeste miracle un homme peut-il s’éprendre d’une femme qu’il n’a vue qu’une fois ?

Plus tard, ses servantes lui apprirent qu’après l’avoir distinguée lors de son bain de pieds à l’eau de rose, le vieux corsaire avait fait percer un trou dans le mur de la pièce où les prisonnières espagnoles faisaient leur toilette. Les effets de la vision de Maria sur sa virilité déclinante — virilité qu’il n’espérait même plus voir se réveiller un jour   ! — le mirent à l’instant dans ces heureuses dispositions matrimoniales qui étonnèrent et réjouirent tout son entourage.

Même Charles Quint, qui enrageait de ses revers contre la flotte turque, s’amusa de ce curieux mariage, espérant sans doute que la jeune épouse épuiserait rapidement ce vieillard que ni la force ni la ruse ne pouvaient vaincre.


Chapitre 1

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Le capitan pacha Kheir-ed-din Barberousse ne dort pas. Son sommeil est si léger que la chute d’un pétale de rose le réveille. Tant de nuits à guetter la renverse du vent qui va jeter son navire à la côte, ou le pas furtif de l’assassin qui se glisse dans la nuit en levant sa lame meurtrière... Barberousse ne dort plus.

À ses côtés, Maria s’est réveillée en pleurant. Les cauchemars ne lui laissent pas de répit. L’arrivée triomphale à Marseille, ce matin, les compliments des envoyés du roi de France et les ronds de jambes de la belle société venue de Paris n’ont pas suffi à effacer de sa mémoire les images du sac de Reggio.

Le jour, Barberousse arpente le pont de sa capitane en se maudissant. Le miracle de sa vigueur retrouvée n’a duré qu’une nuit. Maintenant, il se trouble devant les yeux mouillés de Maria. Dès qu’il s’approche d’elle, la triste soumission de son regard le désarme. « Cette nuit, se dit-il. Cette nuit... »

Se retournant vers Paulin, l’ambassadeur français attaché à ses pas, il fulmine contre ce Bey de France, ce François Ier qui lui fait perdre son temps.

La nuit, dans le lent balancement du navire, au son des amarres qui se tendent, Barberousse, pour distraire Maria de ses cauchemars, s’est mis à lui raconter des histoires, des légendes comme on en entend dans les ports. Sa voix chaude caresse les phrases espagnoles ou italiennes avec un accent indéfinissable, mélange de rudesse et de douceur de toutes les langues de Méditerranée. Malgré elle, Maria se laisse bercer par la musique du conte oriental...

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— Cela se passait il y a longtemps, si longtemps... En ce temps-là, les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem croisaient impunément dans les eaux turques de l’île de Mytilène, que l’on connaît aussi sous le nom de Lesbos. Dans cette île vivait un ancien janissaire du nom de Yacoub. Sa femme Caterina, une Andalouse qui avait eu deux filles d’un premier mariage chrétien, lui donna quatre garçons, Aroudj, Elias, Isaak et Khizr, qu’il éduqua dans la Vraie Foi. Son dur métier de potier suffisait à peine à nourrir sa famille et dès qu’Aroudj, l’aîné, fut en mesure de se rendre utile, Yacoub le fit travailler à ses côtés.

Aroudj grandissait en force et en courage. Aucun gamin de l’île n’osait toucher à un seul cheveu des fils cadets de Caterina, de peur de la vengeance du colosse qu’était devenu l’aîné. Yacoub espérait qu’Aroudj se chargerait du commerce de sa poterie, mais son fougueux héritier se lassa vite de transporter des cruches et des assiettes. Les rapides galiotesdes pirates et les navires de course aux couleurs de l’Empire ottoman faisaient souvent escale dans les îles en quête d’équipages. Quand Aroudj fit part à son père de sa volonté de s’embarquer, Yacoub ne lui cacha pas les périls de son futur métier, mais il ne le désapprouva pas d’aller reprendre aux Chrétiens les biens arrachés à la terre musulmane. Quant à Caterina, ses larmes se tarirent lorsque Aroudj revint avec des parts de butin si généreuses qu’elles permirent à toute la famille de connaître une aisance nouvelle.

Aroudj réussissait si bien dans son nouveau métier qu’il décida, avec l’aide de Dieu, de s’installer à son compte. Il arma une vieille barque encore robuste et manœuvrante, et se mit à guetter les navires isolés. Ses succès furent bientôt connus ; tout le village venait l’acclamer lorsqu’il faisait s’échouer sur la plage un lourd vaisseau de commerce. Le père et les quatre frères vidaient les cales, et les villageois se servaient sur l’épave dont il ne restait bientôt plus rien.

Au début, Aroudj prenait soin de jeter quelques seaux d’eau de mer sur le pont avant d’amener ses prises, mais par la suite, Caterina cessa de s’inquiéter pour les péchés de son fils. Le sang chrétien répandu pour sortir ses enfants de la misère ne l’empêcha plus de dormir.

Grâce à la vaillance d’Aroudj, la famille devint une des plus enviées du village. Elias quitta ses études coraniques pour s’embarquer aux côtés de son frère, Isaak ouvrit un commerce, les filles de Caterina réparèrent les voiles déchirées lors des abordages, et tout le monde participa à l’équipement et à l’approvisionnement du navire qui prenait fière allure et s’aventurait de plus en plus loin des côtes de Mytilène.

À cette époque, notre bonheur était si complet qu’on changea mon nom de Khizr en celui de Kheir-ed-din qui signifie « bienfait de la religion ».

Oui, l’histoire que je te raconte, cette nuit, est bien l’histoire de mon frère Aroudj, Baba Aroudj qu’on appela Barberousse, à cause de son nom et de la couleur de son poil. Un surnom qui est resté à toute la famille, comme tu le sais.

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Un jour, hélas, ce que nous avions fini par ne plus craindre arriva. Au détour de l’île de Candie, Aroudj tomba nez à nez avec les galères maudites des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Elias y perdit la vie d’un coup de hache et notre frère aîné fut emprisonné dans l’île de Rhodes.

Au bout de deux éprouvantes années de réclusion, on l’attacha au banc d’une galère. C’est alors qu’Allah daigna enfin entendre ses prières. Une nuit où le navire était mouillé dans l’anse d’une île, il excita un vent rageur qui fit bientôt danser le lourd vaisseau sur une mauvaise houle croisée. Les hurlements des rameurs jetés d’un bord sur l’autre se perdaient dans les sifflements du vent furieux. Parmi les hommes qui se lamentaient en mêlant leurs vomissures, un seul gardait l’esprit clair et tendu vers son but : Aroudj. Rageusement, il tentait de se défaire des anneaux qui lui entravaient les chevilles. C’est en vain qu’il meurtrissait ainsi sa chair, ses fers tenaient bon. Il sortit alors une lame rouillée qu’il avait dissimulée dans une fente de son banc en prévision de son évasion. Il entreprit de s’entamer les talons pour faire glisser les anneaux. Le mauvais tranchant de son couteau de fortune rendait le travail lent et douloureux, mais ses gémissements se perdaient au milieu des plaintes des rameurs malades. Plusieurs fois, quand le fer attaquait l’os, la souffrance lui fit perdre connaissance, mais dans la confusion où se trouvait l’équipage, même ses voisins de rame ne s’en soucièrent pas. Quand ses jambes furent enfin libres, il profita d’un fort coup de roulis pour se glisser jusqu’au bordage et disparaître dans la nuit. La mer glacée le saisit et la douleur fulgurante du sel sur ses plaies lui arracha un hurlement. Dans son état d’épuisement, jamais il n’aurait pu regagner le rivage en nageant contre le vent et la mer, mais, en prévision de la tempête, le capitaine de la galère avait fait porter de très longues amarres à terre et c’est en se halant sur un de ces cordages qu’Aroudj échappa à la mort. À maintes reprises, il fut englouti par les vagues ; parfois, l’amarre se tendait avec une telle violence que la peau de ses mains s’arrachait et qu’il lâchait prise. Aroudj poussait alors un tel cri de désespoir que Dieu l’entendait et lui permettait de rattraper le fil qui le reliait à la vie.

Le lendemain, dans Sa miséricorde, Allah détourna les gardes-chiourmes de la pauvre cachette où le fugitif se terrait, tremblant de fièvre. On le considéra comme mort et l’équipage fut privé du spectacle de son châtiment.

Affamé et loqueteux, Aroudj erra de longs mois en se faisant passer pour un pèlerin. Puis il se fit enrôler dans l’équipage d’un navire qui partait pour Alexandrie. Il se rendit vite compte que les deux propriétaires étaient des hommes de peu de mérite qui ne s’y entendaient pas à commander des marins. Aussi, lorsque le moins inexpérimenté des deux mourut du mal français, il y vit un signe. Une nuit, il se saisit d’une hache et le second capitaine perdit la vie sans s’en apercevoir. Aroudj n’eut aucun mal à imposer son autorité à l’équipage et à le convaincre d’abandonner la navigation de commerce pour une activité plus risquée, mais plus lucrative.

Quand il nous revint au bout de longs mois, ma mère et mes sœurs remercièrent la Vierge Marie dans un torrent de larmes de bonheur... et le reste de la famille loua Allah le Tout-Puissant. Après ce premier mouvement de joie, le pitoyable aspect d’Aroudj nous impressionna. Nous le suivîmes silencieusement quand il entra dans la maison en pleurant notre père, dont nous venions de lui apprendre la mort. Sa récente bonne fortune n’avait pas effacé les séquelles de ses malheurs. Les joues creuses, les membres desséchés, il se déplaçait bizarrement sur ses talons mutilés.

Un malaise s’installa. Nul n’osait évoquer la disgrâce de notre aîné. Jusqu’au jour où Isaak, glougloutant et caquetant, se mit à imiter son...