Phan Boi Chau (1867-1940)

De
Publié par

Phan Boi Chau (1867-1940) est une figure respectée par ses compatriotes vietnamiens. Il incarna l'esprit de résistance face à la domination coloniale. Personnalité complexe, d'abord partisan d'un régime monarchique, il milita ensuite pour une république vietnamienne. Son chemin croisa celui du futur Ho Chi Minh, quelques mois avant son arrestation en 1925. S'il pensa parvenir à libérer son pays dans le cadre d'une politique d'association avec la France, il resta toujours hanté par l'idée d'indépendance nationale.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
Lecture(s) : 353
EAN13 : 9782296212787
Nombre de pages : 346
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Yves LE JARIEL

PHANBOICHAU(18671940)
Le Nationalisme vietnamien avant Ho Chi Minh

«Ils’estfaitdans toute l’Indochineautourdunom dePhanBoiChaucommeune
1
cristallisation de l’idée de patriotismeannamite. »

INTRODUCTION

Le30juin 1925àlagare duNord deShanghai,unAsiatique, parmi les
centainesd’autres quiconstituentlafoule des voyageurs, descend du train
venantdeHangzhou.Lagare deShanghai est située enterritoirechinois, maisà
quelquesmètresde la concession internationale.Un individu s’avanceversle
voyageurpourl’entraînerhorsdubâtiment.Peuaprès,uneautomobilevient
s’arrêterà côté desdeuxhommes.Levoyageurestbrusquementpousséà
l’intérieurdu véhicule.C’en estfait.PhanBoiChau, l’homme le plus recherché
parles servicesdeSécurité françaisenExtrême-Orientdepuis vingtans,vient
d’être enlevé.
C’estle débutd’une étrange énigme.Quiadonnéaux servicesfrançaisles
indications qui ontpermiscettearrestation?Une longue polémiquese
développeraparlasuite entrecommunistesetnationalistes vietnamienspour se
rejeterlaresponsabilité de latrahisonquiapermiscesuccèsde lapolice
française.Sansproduire lamoindre preuve, on irajusqu’à accuserNguyenAi
Quoc,c'est-à-direHoChiMinh, d’avoirété l’hommequi livra PhanBoiChau.
LesFrançais, on lecomprendbien, devaient resterfortdiscrets surcette
question.Ilseffacèrentlaplupartdes traces quiauraientpermisl’identification
de leuragent.Ilsne lesfirentcependantpas toutesdisparaître;des recherches
effectuéesauCentre desarchivesd’Outre-merme permettentd’avancer sans
risque d’erreurle nom decetinconnudontoncherchalongtempsàreconnaître
levisage (Cf.chapitre6: L’arrestation dePhanBoiChau).
Cettearrestation étaitla conclusion deseffortspoliciersdéveloppésparles
servicesdeSûreté françaisenExtrême-Orientdepuis1905.Pourquoi de lapart
desautoritésfrançaises tantd’acharnement ?Il n’yaguèreàs’étonner.Comme
lerappelait trèsjustementGeorgesBoudarel dans satraduction desMémoires
dePhanBoiChau,cerebelleaincarné larésistance duVietnamàladomination

1
PierrePasquier,Lettreauministre desColoniesdu 22mai 1931.

7

française durantcette période devingtansaucoursde laquelle ilainspiré ou
dirigé laplupartdesmouvementsnationalistesd’insurrection.La Franceavait,
en principe,conclu sa conquête duVietnam en 1884,aveclaprise deHué,
établissant son protectorat surl’Annam etleTonkin, parachevantainsi l’œuvre
commencéeaveclaprise de la Cochinchine.Maisdesmouvementsderévolte
n’avaientcessé dese manifesteretdese développer.PhanBoiChauincarnaune
période intermédiaire.Successeurdesmouvementsdirigéspardeslettrésdont
le plusillustre futPhanDinhPhung, il précédale grand fluxcommunistequi ne
prit véritablement son essor qu’après1925avecla créationà Canton du
mouvementde la Jeunesse parNguyenAiQuoc.

Lavierévolutionnaire dePhanBoiChaupeut s’articulerentroismoments
fondamentaux.
I-Le premierdecesmoments(de 1901à1914) faitl’objetdeschapitres1à
3decetouvrage.Ony voit un lettrévietnamien progressiste, ouvertaumonde,
quis’efforce parlebiaisd’insurrectionsarméesdereconquérirl’indépendance
desapatrie.
PhanBoiChauestincontestablementl’héritierduCanVuong,ce
mouvementderésistance organisé pardeslettréspatriotes quise développa
pourl’essentiel entre 1885 et1898.Lespluséclairésdeceslettrésavaient
pressenti lanécessaire modernisationàlaquelle devraitprocéderleurpayspour
recouvrer son indépendance.Leurs successeursnationalistesfurentpénétrésde
cette nécessité.Ainsi,PhanBoiChauparticipe de l’élan fiévreux quis’empare
duVietnamaudébutduXXèmesiècle pour transformerle pays.Lespeuples
d’Asieaspirentalorsàdeschangementsprofonds qui leurpermettraient
d’égalercetOccident qui leurimposesadomination.Larévolutionculturelle et
économique de lasociétévietnamienne pouvait-elleseréaliser selon plusieurs
voies ?Phanaurait-il puchoisirla collaborationavecla France,comme le firent
nombre desescompatriotes,commeNguyenVanVinh ouplus tardPham
Quynh ouBuiQuangChieu ?Par tempéramentetparanalyse, il préféraitla
lutte frontale.Maiscetteconfrontationavecle pouvoircolonial, ilauraitpu
2
l’envisageràlafaçon dePhanChauTrinh ,autre lettré patriote, luiaussi
soucieuxde l’indépendance deson pays, mais quirefusalecombat
révolutionnaire.PhanBoiChauoptasanshésitation pourl’actionviolente.
Cherchant unallié danslafamilleroyale, iltrouvadansle princeCuongDe
l’incarnation duprincipe monarchistesurlequel ilvoulait s’appuyerpour
développer soncombat.Intellectuel plus qu’organisateur, ilcommençapar s’en

2
PhanChauTrinh est souventorthographiéPhanChuTrinh.En faitlesdeux
orthographes sontpossibles.Ellescorrespondentàdes usagesliésauxprovinces
vietnamiennes.Dansle nord ontrouve «Chu»alors que «Chau» estd’usage dansle
centre etau sud dupays.Cf.à ce proposThèse de3èmecyclesurPhanChauTrinh de
CongThiNghia(aliasThuTrang).

8

remettreàdeshommes quiavaientplus que lui l’habitude etlesenslalutte
armée.SonallianceavecleDeTham est significative decette « dépendance »à
laquelle ilsetrouva assujetti durantlapériode 1908-1912.Puis, influencé par
SunYatSen, il nese dérobapasàlatâche d’organiserdirectementlalutte
révolutionnaire.Son mouvementleQuangPhuc Hoi futindiscutablement
l’organisateurdesattentats quisecouèrentl’Indochine en 1913.Cette lutte
armée envisagéesousforme d’attentats terroristesavecl’appui militaire des
amisde l’étranger(japonaispuischinois) ne devaitguèreaboutiràdes résultats
probantspourle mouvement révolutionnaire.Leséchecs répétésduQuangPhuc
Hoi firentnaître le douteau sein decertains révolutionnairesdecette époque.
II-Aprèsceséchecs,aveclaguerre mondiale etlesmanifestationsde plus
en plusdirectesde l’impérialisme japonaisenAsie, le deuxième moment(de
1917à1922,chapitres4 et5)correspondàune interrogation fondamentale.
N’était-il paspossible des’entendreaveclesFrançais ?Lagrande habileté
d’AlbertSarrautfutde le laisserpenserà PhanBoiChauetàsesamis.Profitant
dudésarroi dePhanàsasortie desprisonschinoisesoùl’avaitmaintenu trois
3
ansle gouverneurLongJiguang,tirantparti de l’inquiétude etdu ressentiment
créésparleJaponquiavait vouluprofiterde l’effacement relatif desautres
Puissances,sesconcurrentsenAsie, pourdéployer son impérialisme dansla
région, la FrancesemblaitoffrirauxpatriotesduVietnam d’autresperspectives.
Une nouvelle démarche de la République enIndochine, plus soucieuse deses
« protégés»,semblaitlaisserespérer une ère nouvelle.En faitil n’en fut rien.
La République française n’avaitaucune intention d’abandonnercequ’elle
considéraitcomme le plusbeaufleuron deson empirecolonial.L’assassinatdu
compagnon dePhanBoiChau quiavaitle pluspousséà cettesolution d’entente
aveclesFrançais, ne fut que lerévélateurde la contradiction fondamentale entre
lesaspirationsàl’indépendance desexilés vietnamiensenChine etles velléités
réformistescolonialesdeSarrautetdeses successeurs.
III- (Chapitres 6et 7:de 1922à1925).Aprèsavoirprislamesure decequi
luiapparutcomme laduplicité desFrançais,PhanBoiChauchoisitdereprendre
laluttearmée enappuyantlesactions terroristesdéveloppéesparcertainsdeses
partisans.On leverradurantcettecourte périodesaisi par unevolonté de lutte
toujoursintacte, maisconscient(quoiqueconfusément) de lanécessité de
renouvelerlesformesdecombat.Phansavaitlalimite desonaction etilsemble
avoir reconnulesperspectivesnouvellesapportéesparceluiqui deviendrale
hérosde lalutte pourl’indépendance duVietnam,NguyenAiQuoc, lorsquece
dernier viendras’établirà Canton danslesillage desconseillers soviétiquesde
SunYatSen.
Après sa capture parlesFrançaisà Shanghai en 1925,PhanBoiChaufut
ramenéà Hanoi et rejugé par uneCommissioncriminellequi lecondamna aux

3
Ce gouverneur, général de l’arméechinoise,sembles’êtreattribué généreusementla
distiction de maréchal.

9

travauxforcésàperpétuité.Très vite gracié parAlexandreVarenne, le nouveau
gouverneurarrivé en novembre 1925 enIndochine,Phan ne putcependantplus
s’exprimerlibrement.Enapparencesoumis, il n’en inquiétaitpasmoinsles
responsablesde lasécurité politique enIndochine.Sonautorité moralerestait
considérable, mêmesi lajeune génération desannées trentesereportaitplus
volontiersàl’idéologie émergente dumoment, lecommunisme.Réfugiéau
milieude larivière desParfums sur unsampanqui l’isolaitdesmouchards,
PhanBoiChau recevait tousceux que passionnaitl’avenirde leurpays.Ses
discoursétaientcertesmodulésen fonction de lapersonnalité des visiteurs.
Maisaucun deceux-ci n’apumettre en doutesonattachementàsapatrie
vietnamienne.Son entretienavecle journaliste duPetitParisien,Louis
Roubeaud, en 1930,témoigne decettevolonté de luttequi l’habitajusqu’àson
dernier souffle.
En fin decompte, lagrande faute des responsablescoloniauxde l’époque fut
de ne pas tenircompte d’unecontradiction fondamentale.La France, paysdes
droitsde l’homme, prétendait,aunom desesprincipes, « élever» lespeuples
d’Indochinequ’pelle « rotégeait»,touten leur refusantl’applicationconcrète
decesmêmesprincipesde liberté.Donnerauxpeuplesd’Indochineune pleine
capacité politiqueauraitété indirectement reconnaître leurdroità
l’indépendance.Etles responsablespolitiquesfrançaisne pouvaient s’y
résoudre.
Pourcontrerlamenace nationalistequirisquaitderemettre encause la
domination française, lesplusavisésd’entre euxcomprirent qu’il fallaitfaire
évoluerles relationsavecles«sujetsprotégés» et supprimerlesabuslesplus
criants.Parmi lesgouverneursgénéraux quisuccédèrentà PaulDoumer,Paul
BeauetAlbertSarrautincarnèrentle mieuxcettevolontéréformatrice.Mais
leursefforts qui paraissentbientimidesaveclerecul du tempsfurentfreinéspar
lesdursde la colonisation.Etentoutétatdecause poureux, lamission
« protectrice » de la France était,sinon éternelle, dumoinsinscrite dansletrès
longterme.Desoncôté, lagauche métropolitaine, entoutcasjusqu’aux
événementsde 1908,sembles’être le plus souventdésintéressée duproblème
4
indochinois.
Pourtant,certainscontemporainsmontrèrent une grande lucidité, faisantdes
analyses qui intégraientle désird’indépendance desVietnamiens,anticipantpeu
ouproucequi devaitarriver.On peut trouvercurieuxde les rencontrerparfois
dansles rangsmêmesde l’armée française.AudébutduXXèmesiècle,un
anciencommandantenchef des troupesfrançaisesenIndochine, le général
Famin,avecuneclairvoyancequi peutétonner quand onsongeàson milieuetà
son époque, déclaraque la France devrait un jouraccorderauxAnnamitesleur

4
MêmeJaurèsapparaît singulièrementpeucombatifsurcesujetdans sesinterventions
àla Chambre,sebornantàdénoncerlesmonopoles surl’alcool etlesel oulesexactions
lesplusapparentes.

10

5
indépendance et qu’elle devaitles ypréparer. «Lespectre japonais, lespectre
chinois,ce n’estpointlàlaquestion indochinoise;notre périlce n’estpointla
Chine,ce n’estpointleJapon,c’estl’Indochine elle-même;le dangern’estpas
6
extérieur, il estintérieur.Le mal esten nous ;il estcheznous. »
Lespages quisuiventévoquentlescirconvolutionsducombatdePhanBoi
Chauaveclesautoritéscoloniales qui letraquèrent.La complexité des
méandresdesavie militante garderasansdoutesapartde mystère.Le grand
lettré dontl’attachementàsapatrievietnamienne ne peutêtre misen doute eut
letort selon lescommentateurscommunistesde ne pasavoir suet voulu
s’appuyerdans soncombat surleslargesmassespaysannes.Etil fautaussi
admettrequesescapacitésorganisatriceslaissaientàdésirer.NguyenAiQuoc à
sonarrivéeà Canton en 1925, devaitêtre ébahi parlanégligence etl’incurie des
nationalistesexilésenChineà cette époque.
Phan était-ilconscientdesesfaiblesses ?Avec cequi nousapparaîtcomme
une fausse modestie faite de pudeurbienvietnamienne, il écrivaiten préfaceà
sesMémoires:«Mavie n’aétéqu’unesérie d’échecs quis’expliquentcertes
parleserreursévidentes que j’aicommises ;mais toutbienconsidéré je ne peux
me dénier quelquesmodestes qualités:d’abord j’aiune énormeconfiance en
moi, estimant qu’icibasil n’est rien d’impossible.Je ne mesure pasleslimites
de mesforcesphysiquesetmorales. »Etil poursuivait:«Trop directet trop
francvis-à-visd’autrui, j’estimequ’il n’estpersonneàqui l’on ne puisse faire
confiance.Disons que je manque desenscritique etdevigilance. »Celase
trouvavérifié lorsqu’ilaccueillità Hang-Tcheoule jeunerévolutionnairequi
devaitletrahir
«Toute mavie n’aeu qu’unseul objectif:enleverlavictoire,quitteà
changerde méthodesanslamoindre hésitation.»Larigueurde ladomination
coloniale lui imposaitpeut-êtrece double jeu.Ilauraitpu reprendreàson
compte le proverbevietnamien «Aéviterleséléphants, il n’yapointde
7
honte».Il n’empêche.Cesambiguïtésavaientleurcoûtentermesdecrédibilité
politique.NgoDuc Ke devaitdu reste le luireprocher.EtNguyenAiQuocse
refusera à ce jeud’apparences.

5
L’AvenirduTonkin du12janvier1910.
6
L’AvenirduTonkin du 20février1910.Dansle numérosuivant, le généralFamin
écrivait:«On nesauraitespérerconserver toujours unecolonie entutelle.Lorsqu’une
nation européennes’empare d’unvaste pays,ce doitêtre pourle fairebénéficierdes
bienfaitsde la civilisation:lorsquecebutestatteint, l’heure de l’émancipation doit
logiquement sonner. »LesproposdugénéralFamin étaientainsireprispar un journal,
l’AvenirduTonkin,qui montra alors qu’il étaitcapable de publierdesarticles qui ne
correspondaientpasàsaligne politique généraleconservatrice.Maisl’audience du
général étaitfaible etcecassandre ne futpasentendu.
7
PierrePasquier,L’Annam d’autrefois,Paris,Soc.d’ed. geo,MaritimesetColoniales,
1930, p.328.

11

Non loin de lademeure dePhan,à Hué,avaitétéconstruit un pagodon,
petite pagodeservantde mémorial, en l’honneurdeLeThiDan[LeThiDao],
originaire deThua Tien,qui, impliquée dans uncomplotcontre ladomination
française,avaitététransférée devantlajustice mandarinale.Soumiseaux
Françaispourinterrogatoire,afin d’éviterde parlerdevant sesjuges, lajeune
femmes’étaitpendueavecsonchâle dans saprison.Elles’étaitaussicoupé les
veines.Phan luiavaitdédiéces vers:
«Tous tesnobles sentiments sontdanscette étoffeblanche.
Toutetafermeté et tonabnégationserésumentdanscette goutte de
8
sang.»

8
CAOM SPCE351,JournalTrungBaoTranVan du17février1935, «Lavieillesse
d’un grand homme. »

12

CHAPITRE1

UN FILS DUCANVUONG

LA RESISTANCE A LA CONQUETE COLONIALE

Lavie dePhanBoiChau s’inscritdansl’histoire descombatsmenésparles
Vietnamienspourleurindépendance.LeVietnamqui possédait une forte
identitéculturellebienqu’ilait subi l’empreinte de la culturechinoise, n’avait
pas suopérer,comme l’avaitfaitleJapon, lamodernisationqui luiauraitpermis
d’éviterladomination de la France.Lesempereursd’Annam furent
1
responsablesdecettesclérose de leurpays.Certainsmandarins,PhanThanh
Gian en estl’exemple le plusillustre, n’avaientcessé deconseilleraux
2
monarques qu’ils servaientd’opérerles transformationsnécessaires.Ils
préconisaientainsi l’envoi de jeunesàl’étrangerpouracquérirde nouveaux

1
CharlesGosselin,L’Empire d’Annam. «Lesempereursd’Annamsont responsablesde
ladécadence etde laruine de leurpays ;ilsensupportent seulslahonte devant
l’histoire.Leursmandarins, leursofficiers, leurpeuple ne méritaientpasdetels
souverains.»
2
PierreChanfreauetPhanThiMinhLe,PhanThanhGian, patriote etprécurseurd’un
Vietnam moderne.Cf.aussiW.Duiker,Therise of nationalism inVietnamp.79.

13

savoirs, des réformesdansl’enseignementetlesmodesderecrutement
3
administratifs.Ilsne furentpasentendus.
La France,aprèsavoirconquisla Cochinchine danslesannées1860,avait
établi en 1884un protectorat surlecentre etle nord dupays, l’Annam etle
Tonkin.Maiscelanesignifiaitnullement uneacceptationunanime de la
domination française.Unanaprèsletraité deHué de 1884, lesdeux régents,
représentantl’autorité impérialeaprèslamortde l’empereurTuDuc,
organisaientle « guet-apens» danslequel faillit tomberle général deCourcy, le
commandantenchef des troupesfrançaisesenIndochine.
Aprèsl’écrasementde l’insurrection,siun des régents semblaserallier, le
second,TonThatThuyet,s’enfuitavecle jeune empereurHamNghiquiavait
été pourtantchoisiavecl’accord desFrançaispour succéderà TuDuc.Thuyet
s’efforçade développeretd’organiser un mouvementderésistance en lançant
4
unappelàsoutenirleroi, l’ÉditCanVuong.AuTonkin, le mouvementCan
Vuong ne fut véritablement réduit qu’àpartirde 1891-1893.EnAnnam, ilse
prolongeajusqu’en 1896.Parmiceux quirépondirentà cetappel,un mandarin
de haut rang,PhanDinhPhung,créadanslesprovincesduNgheAn,Ha Thinh
etThanhHoa,une forcearmée de guérillaqui menalavie dureauxFrançais,
mêmeaprès que le jeuneroiHamNghiaitétécapturé pareuxen 1888.La
jeunesse dePhansera bercée parcette figure légendaire.Pourleréduire, les
Français utilisèrentles servicesd’Annamites ralliéscommeHoangCaoKhai
qui,avecunebande de partisans volontaires, menadesopérations que l’on
qualifieraitmaintenantdecontre-guérilla.Les ralliementset retournements
caractérisentcette période oùla Frances’énervaitàpacifier un paysen proieà
5
desconvulsions récurrentes.Une nouvelle politique plus respectueuse desélites
traditionnelles vietnamiennes, mise en œuvre parle gouverneurJean-Louisde
Lanessan, nommé enIndochine en 1891, institualesconditions qui permirentla
6
pacification dupays.

3
Cf.Lerôle deNguyenTruongTosignalé dansla Thèse de3èmecyclesurPhanChau
Trinh deCongThiNghia(aliasThuTrang).
4
CharlesFourniauconstitue laréférence incontournable pourcette période.Cf.
notammentLecontactcolonial franco-vietnamien.Le premierdemi-siècle (1858-1911),
Paris,LesIndesSavantes,2002.
5
CharlesFourniau,Annam-Tonkin 1885-1896:«En mars1889 parexemple,unchef de
bandes,DoVan,suiteàdesdémarchesdeHoangCaoKhai,sesoumet.Mais un mois
aprèsilreprend lalutte et rejointleYenThe,Bastion duDeThamà cette époque.Il est
capturé en novembre 1889.LouiseMichel en invoquant sonsort, écriten 1890:“leDo
Van,condamnéàmortparletribunal mixte deBac Ninhafaitdans unecage,comme
au tempsdeLouisXI,son entréeà Hanoi, la cangueaucou, lesbrasentravés.”»
6
CharlesFourniau, op.cit. «Il[deLanessan]éprouve de l’horreurpourla brutalité et
laviolence déployée dansl’occupationcoloniale, d’où sadouble dénonciation des
colonsetdesmilitaires. »

14

Thuyet seréfugiaenChine,tentant vainementd’inciterlesChinoisà
7
poursuivre leshostilitéscontre la France.Dans son exilcependant, ilcontinua
debénéficierdesoutiensdesmandarinsou responsableslocaux,quise
démentirentou s’affirmèrentaugré desfluctuationsde pouvoirdansles
provincesméridionalesdeChine.
Larébellion fondéesurlafidélitéàlamonarchieannamite nes’éteignit qu’à
lamortdePhung en 1896, deuxansaprès que leGouvernementgénéral eût
passéunaccordavecle plusactif desderniers résistants,HoangHoa Tham, dit
leDeTham.Né dansleYenTheauTonkin en 1860,cetancien gardien de
buffles,quiavaitcombattulesFrançaisaveclesPavillonsnoirschinois,suscita
cetteappréciation dugénéralPennequin:«Un héros, méritant toute notre
8
admiration,comme ila celle detouslesAnnamites».En 1897,PaulDoumer
9
renouvelale «traité »signé en 1894aveclui.Unetrêve de huitans s’ensuivit.
LeDeTham,au tournantdu siècle, étaitainsi devenu un individufréquentable
pourlesautoritéscoloniales.

L’Indochine dudébutduXXèmesièclesemblaitdoncpacifiée.C’était
l’époque ducolonialismetriomphantet sûrde lui-même dontPaulDoumer
représentaitlafigure emblématique.Ce gouvernementdémultipliaitles
ambitionscolonialesde la France,rêvantd’intégreràl’Indochineune partie de
la Chine méridionale.Jamaisla colonisation française enExtrême-Orientne
semblaplusassise etplusassurée.
WilliamDuikeranalysantlescausesde l’échecdumouvementCanVuong,
estimequ’elles relèventàlafoisde l’incoordination desdivers soulèvements
qui ne furentjamais unifiésetde l’ambiguïté des valeurs surlesquelles se
fondaitl’appelàlarésistance.LesFrançaisavaientdéposéHamNghi pourle
remplacerpar un prince plusconciliant.Lerespectdes valeursconfucéennes
pouvait semblerexiger que les sujets seconformassentàl’attitude de
collaborationavecl’occupant que le nouveau souverain en placeacceptait.Si

7
GGI65514,L’AgitationAntifrançaise danslesPaysAnnamites, p. 8.Thuyetmourut
enChine le28 juin 1913.
8
PiereBrocheux,DanielHémery,Vietnam,La colonisationambiguë, p.61.Cf.CAOM
Fm/nf/591-597.Cf.aussi plus spécifiquement surl’épisode de 1894: AMAE PA/
Klobukowski 40,RapportduRésidentJulesMorel,du 27août1909:«Le23août
1894, leDeTham obtintàlafaveurde l’enlèvementde deuxeuropéens surlavoie
ferrée deLangSon,MM.ChesnayetLogiou, de faireunesoumissionavantageuse pour
lui.Ilrecevait15000piastrescommerançon de noscompatriotesetétaiten outre
reconnuofficiellementmaître des quatrecantonsdeHuuThuong,YenThe,HuongViet,
etHac Son dontl’impôtfoncier s’élevaità3500piastres qui lui étaientabandonnées
pour troisans. »
9
JosephAthanasePaulDoumer,Gouverneurgénéral de l’Indochine de février1897à
octobre 1902 ;185né en 7–Présidentde la République en 1931, il futassassiné en
1932.

15

Phungavait réussi dans sarévolte, peutêtreaurait-il fini par revendiquerpour
lui-même lerôle desouverain etaurait-ilcherchéàinstaureràson profit une
10
nouvelle dynastie.
CertainscompagnonsdePhungsurvécurentet,bienqu’apparemment
inactifs, enIndochine ouexilésenChine, ilsne pensaient qu’àpoursuivre la
lutte.Parmi eux, oncomptaitDo-Tuyen, ditSon-Tau,quiavaitdirigé laguérilla
dansleQuangNamavec NguyenHue.Ouencore dansleQuangNgai,Tang
BatHo,unancien mandarin militairesousTuDuc.PhanBoiChau saurarallier
cesélémentsdontla combativité n’avaitpasété émoussée.
Le mouvementCanVuong, malgréseséchecs,avaitainsi laissé des traces
profondesdanslasociétéannamite.Lanouvelle génération derésistants
vietnamiens,alorsmêmequ’elleallaitprendresesdistancesavecles valeursde
fidélitéàlamonarchie, ne pouvaitoublierle patriotismequi l’avaitinspirée.

FILS DE LETTRE

Il estdifficilequand on évoque lajeunesse dePhanBoiChaud’échapperau
genre hagiographique.Lesdétails que l’on peut recueillir sur sajeunessesont
rares, puiséspourl’essentiel dans sesMémoires.
PhanBoiChauestné en 1867, dans unvillage duphudeAnhSon,auNghe
an,cette province dunord de l’Annam pépinière derévolutionnaires
11
vietnamiens,à commencerparle pluscélèbre d’entre eux,HoChiMinh.
12
L’autobiographie dePhanconfirme les renseignementspoliciers.AnhSon
étaitproche dulieuoù vécutlechancelierTranTanqui dirigeaune insurrection
locale en 1874,avantletraité de protectorat.Celamarquerale jeune homme
puisqueson premieressai politique,rédigéà18ans, «Écritsdesdeuxannéesdu
chien »,relatecesoulèvementetfaitl’éloge deTranTan etdeDangNhuMau,
« exécutés tousdeuxpour rébellion ».Phancependant, nousleverrons, prendra
sesdistancespar rapportà Tran.
Lafamille dePhanBoiChauappartenaitàla classe deslettrésdésargentés.
Son père,PhanVanPho, gagnaitlavie desafamille en enseignantles
caractères, levietnamiens’écrivantalorsaveclesidéogrammeschinoisoudes
caractères vietnamisés, lechu-nom.L’œuvre littéraire etpolitique dePhansera

10
C’estcequetenterade faireYuanShikai enChine en 1915.Aventurebienvaine et
vouée dèsl’origineàl’échec carnebénéficiantni d’unappui populaire, ni même d’un
soutienconséquentd’une puissance extérieure.
11
CAOM SPCE354,RapportduPrésidentde la Commissioncriminelle (1925).
12
PhanBoiChau,Mémoires,traduitparGeorgesBoudarel p. 18.:«Aladouzième lune
de l’année duchat, lavingtième du règne deTuDuc(le26décembre 1867), je naquis
au village de mamèreà Sa-Nam,commune deDong-Liet, danslarégion dumont
Hung. »

16

rédigée presque entièrementencaractèreschinois.Atrenteans, ilavaitépousé
13
cellequiallaitdevenirlamère dePhanBoiChau,PhanThiXuan.Jusqu’à
l’âge desixans,Phan futélevé par samère,son père, obligé derésiderchezles
famillesoùiltravaillaitcomme précepteur, étantle plus souventabsent.
Laqualité de professeurdupère dePhan luiconféraitl’autorité intellectuelle
etmoraleque le peuplevietnamienreconnaissaitàseslettrés.PierrePasquier
dontnousavonsévoqué lafigure, et qui futplus tardGouverneurgénéral de
l’Indochine, l’admettait volontiers. «DanslesAnnamites, nous trouvonsavant
tout un peuple de lettrésmettantl’enseignementaudessusdetout. »
L’organisationsocialetraditionnelle étaithiérarchisée enquatreclasses:par
ordre deconsidération etprestige, ontrouvaitau sommetleslettrés, puis
venaientlesagriculteursetlesartisans ;lescommerçantsfiguraientenbasde
l’échellesociale.
Comme lesChinois, lesVietnamiens révéraientla culture desClassiques.Le
peuple lui-mêmeavait un niveaud’éducationqui étonnaitlesobservateurs
attentifsde l’époque.A ce propos,Pasquier remarquait:«L’enseignement
laïque etlibre présenteune organisation et une popularitéque pourraientenvier
lesdémocratieslespluséclairéesd’Europe. (…)Ilyatrèspeud’illettrés.Même
parmi lespaysanslesplusdéshérités, on entrouvetoujours sachant quelques
14
centainesdecaractères. »
L’Annam danslequelPhanBoiChaupassason enfance était un pays
indépendant, puisquece n’est qu’en 1884-1885que letraité de protectorat,
passéaprèslamortde l’empereurTuDuc, entérinaladomination de la France.
A ce moment, il n’avait que dix-septans.Que peut-on dire desespremières
années ?PhanBoiChau sembleavoirétéun enfant très vif, enavancesur son
âge.Ilracontequ’àl’âge dequatre oucinqans,avantmême deconnaître les
caractères, il étaitcapable deréciterdeschapitresentiersdespoésies que lui
avaitapprises samère.Ahuitansilauraitcomposé debrefspoèmes.En 1874,à
lanouvelle du soulèvementdeslettrésduNgheAn, ilauraitmêmerassemblé
sescamaradesd’école pourjoueràlaguerrecontre lesFrançais. «Celame
valut quelquesbonnescorrectionsde lapartde mon père,sans que jecesse pour
autant,carj’étaisd’uncaractère espiègle.Etbagarreurdetempérament. »On le
croit volontiers,PhanBoiChaudevaitêtreviscéralement unrebelle.

13
CAOM SPCE351,Autobiographie dePhanBoiChau(version de 1934,traduite par
les servicesde la Sûreté indochinoise).
14
PierrePasquier, op.cit., p. 168.S’opposantà ceux quisouhaitaient remplacerles
caractèresparlequocngucettetranscription en lettreslatinesde lalangue
vietnamienne,PierrePasquierplaidaitpourle maintien de l’étude descaractères. «La
supprimer seraitdétruire la base morale de l’existence desindigènes.Lesprincipes
qu’ilsontet qui fontchezeuxlafamille forte, lesparents respectés, l’autorité publique
obéie,sontpuisésdansleslivresde l’enseignementindigène. »

17

SUR LA VIE PRIVEE DEPHANBOICHAU

PhanBoiChauayantconsacrésavieaucombatpolitique, il n’estguère
surprenant qu’ilait subordonnésesliensfamiliauxàsesidéaux.Dans ses
Mémoires,quisontessentiellement untestamentpolitique, il est resté d’une
grande pudeurencequiconcernesavie privée.On ne peutguère non plus
compterbeaucoupsurlesarchivescolonialespourensavoirdavantage, la
Sûreté générale n’ayantpourbut que de localiserles suspectsetdevérifierleur
attitude politiqueàl’égard de l’administration française.Puisque nous
consacreronsl’essentiel de notrerechercheàscruterl’homme politique,autant
résumericirapidementle peu que l’on peutconnaître desavie privée en
s’appuyant surlesarchivescoloniales.
Al’âge de22ans,Phan futmariéàune jeune femmequiavait unan de plus
15
que lui,NguyenThiHuy.Ce mariage,conclu selon latraditionannamite,
faisait suiteàunaccord passéalors qu’ilsn’étaientencorequ’enfants, entre les
parentsdesdeuxjeunesgens.Très vitesi l’on encroitPhan, lesdeuxépoux
vivent séparés, lajeune femmes’occupantdu vieuxpère deson mari.Beaucoup
plus tard, en 1936,s’adressantàsesenfantsàlamortdesafemme,PhanBoi
Chaujetteraleregardsuivant surcette période desavie:«Pourgagnermavie
je donnaisdesleçonsetce métierd’enseignantm’appelaitàvivre loin de la
famille, laissantàvotre mère lesoin deremplirlesdevoirsfamiliauxenvers
votreaïeul.Celui-ci était très sévèrevis-à-visdesesdescendantsmaisil nes’est
16
jamaismisencolèrecontresa bru. »Il ne fautpasen déduire nécessairement
quePhan,soucieuxd’éviterlapressiontyrannique desonvieuxpère,apréféré
prendre le large,cecibienavant son engagement révolutionnaire.
Selon noscritèresactuelsoccidentaux,son épousesemble entoutcasavoir
étéunevéritablesainte.Aprèsluiavoirdonnéun fils,PhanNghiHuynh, ellese
chargeaelle-même de luitrouver une deuxième épouse, dunom deNguyenThi
Minh.Etellesembleavoirélevé le fils,PhanNghiDe,quePhan eutavec cette
17
dernière.LorsquePhanBoiChaupartitàl’étranger, il emmenason premier
fils,âgéalorsdequatre oucinqans,qu’ilconfia augré deseserrancesà

15
CAOM,SPCE352,Note de la SûretéAnnam31 juillet1924,signéeSogny.
«PhanBoiChauestfils unique.Iladeuxfemmes: ThaiThiHuy, légitime dontilaun
fils,PhanNghiHuynh, ditPhanCu. »Cf. également,Noteconfidentiellechef de la
Sûreté etRésident supérieurenAnnamà Gouverneurgénéral etSCRdu 23mars1921.
«Ce jeune hommeâgé de 18ansafait sasoumission.Il estautoriséàvivreavecsa
mère et son frère dans sonvillage d’origineauNgheAn .»
16
CAOM SPCE353.
17
CAOM SPCE354,Lettre du 29 juillet1920duchef duSR. «PhanNghiDe m’afait
une excellente impression.»Mais quelquesannéesplus tard, le jeune homme deviendra
unadhérentduThanhNien.Cf.3Slotfom, 130.

18

18
plusieursdesespartisans.En devenant unadolescent,PhanNghiHuynh
sembleavoirpris sesdistances vis-à-visdeson père.Nousavonsla
confirmation decetéloignementdupère etdufilsaîné dansle fait quePhanBoi
Chau sembleavoirlaissé par testamentl’essentiel deson patrimoine (fort réduit
en l’occurrence)àson filscadet.
Quantà ce deuxième fils,PhanNghiDe, l’administrationcoloniale notaiten
1921qu’« ils’étaitprésentéauxautoritéspourfairesasoumission ».Confié
tantôtàun partisantantôtàunautre, il enavaiteuassezdecettevie misérable.
Il étaitalorsautoriséàvivreavecsamère et son frèreaîné dans sonvillage du
19
NgheAn.Décevantla confianceque lesautoritéscolonialesavaientpumettre
en lui,NghiDes’engageaultérieurementdansl’actionrévolutionnaire.Sans
doute est-ce pourcelaqu’il futincontestablementle filspréféré deson père.
ArrêtéauSiam, il futextradéversla France etcondamnéàune lourde peine de
travauxforcésà PouloCondore.Aprèsavoirété gracié, ilrevint vivreauprèsde
20
son père,à Hué.
LesarchivesfrançaisesconservéesauCAOMgardentpeudetracesdes
enfantsdePhanBoiChau.Onalapreuvequ’un desesfilsétaitle protégé d’un
missionnaire français, le pèreGuignard, prêtre desMissionsÉtrangèresde
Paris,arrivé enIndochine en 1887.Peut-on en déduirequ’ils’agissaitdePhan
NghiHuynh, le filsdontilsesentaitle moinsproche?Ce n’estpas sûr, maisle
rédacteurde lanote de la Sûreté précisait que le missionnaireavaitpris unréel
intérêtpourle devenirdujeu«ne homme. Leurs relations sont très suivieset
21
intimes. »Le pèreGuignard fitpartie desmissionnairesfrançais, peu
nombreux,qui manifestèrent uneréellesympathie enversle mouvement
nationalistevietnamien.Peut-être faut-ilvoirdanscettesollicitude pourle fils
d’unrebelleune forme de distancevis-à-visde l’administrationcoloniale,au
momentoùles relationsentre l’Église etl’Étatétaientparticulièrement
22
tendues.
QuantàlafillequePhan eutavecsaseconde épouse,PhanThiEm, elle
épousauncertainVuongThuc Oanh, ditVuongThuc Tu,qui devint un
révolutionnairetrèsdéterminé.C’estluiquiconduisitenChinePhamHong
Thai, le jeune hommequi, en 1924,tentadetuerle gouverneurMartialMartinà

18
CAOM SPCE354.
19
CAOM SPCE354:23mars1921,Noteconfidentielle duRésident supérieurp. i. et
Chef de la SûretéAnnamà Gouverneurgénéral etSCR.
20
CAOM SPCE351,JournalTrungBac TanVan du 29 mars1935. «Le peud’argent
que levénérable possèdeaété donnéàson filscadet.»
21
CAOM SPCE352,Noteconfidentielle du1eraoût1925,RésidentdeVinh etSCR.
22
Laloi deséparation de 1905avaitlaissé des tracesenIndochine.Boudarelsignalait
notammentlerôlequelque peuambigude l’évêque deHué,MgrAllys, dontl’attitude
bienveillante enversCuongDe devaitêtre peuappréciée duRésident supérieuren
Annam,Levecque,un nom duràporterpour un franc-maçon, fortcombattif dans sa
dénonciation du rôle desMissions.

19

Canton.Il devaitapporterplus tardsa contributionauxpremiers
développementsduparticommuniste indochinois.Oanh futcondamnéaux
23
travauxforcésàperpétuité parletribunal deNgheAn le 11 octobre 1929.
Aprèsl’arrestation dePhanBoiChauen 1925 et sonretouraupays,sa
femme eutl’occasion derevoirle mariqu’elle n’avaitpas vudepuis vingtans.
Aucoursd’un entretien d’une demi-heurequ’elle eutaveclui, elle lui dit
seulement:«Comme jesuisheureuse devous revoiraprès vingtansde
séparation.Désormaisje n’auraisplusd’autresespoirs que devous voir
conserver vos sentimentsde jadis.Faites toutcequevous voudrezetnevous
préoccupezpasdevosfemmesetdevosenfants. »Maislesdeuxépouxne
reprirentpas uneviecommune.MmePhanBoiChaucontinuadevivre dansle
24
village deDan-Nhien, oùelle gagnait savie en exploitant un petitcommerce.
Ellesemble de faitavoirmenéune existance plutôtmisérable, nesurvivant
qu’avecl’aide deson fils qui gagnait savie en donnantdesleçonsdecaractères.
Vers1935 elletombamalade;àlasuite d’unechute, elleseraitmême devenue
paralytique.Elle devaitmourirl’annéesuivante, en 1936.

LES CONCOURS MANDARINAUX:ENTRE FASCINATION ET REPULSION

Pourenreveniràlajeunesse dePhan,constatons que le jeune homme
brillant,curieusement, neréussitpas rapidementauxexamensmandarinaux.
Évoquantlesaléasdesavie étudiante, il écritlui même:«Je dusme présenter
à6 reprisesauxexamensimpériauxavant que mon nomsoitinscritentête des
lauréatsde marégion. »Boudarelrapporte en note plusieursexplications
données surceséchecs.SelonTronDuc(VHNS687) ilsauraientété
dusaunonconformisme deses rédactions.SelonTonQuangPhiet,Phanauraitprêtéses
copiesàd’autrescamarades quiyfirent volontairementdes signes
25
d’identification entraînant sadisqualification.On pourraitprivilégiercette
deuxième hypothèse,carellecorrespond pourl’essentielà cequePhan écrivit
lui-même dans sesMémoires.
Danslecadre desenquêtesde la Commissioncriminellequi jugea Phan,
Sogny, lechef de la Sûreté enAnnam,quiavaitconnaissance decesbruits, fit
26
faire des recherchesdanslesarchivesdesmandarinsprovinciauxduNgheAn.

23
CAOM Fm/Indo/Nf634,Indication donnée enannexe de l’interrogatoire deNgo
Duc Tri.
24
CAOM SPCE351,Note duchef de la Sûreté enAnnam,ChristianLeBaty.Sur
VuongThuc Oanh,Cf.CAOM GGI65533.
25
PhanBoiChau,Mémoires,traduitparGeorgesBoudarel.TonQuangPhietafait
partie duTan-Viet.Cf.GGI,Le «Tan-VietCach-MenhDap. 15.ng »,
26
CAOM/II3666, dossierSogny,LéonLouis, né le20juillet1880à Douai.Ils’engage
commevolontaire dansl’armée en 1898à Châlons-sur-Marne.Il débutesa carrière

20

On ne put trouveraucun document relatifàdesfraudes qu’auraitpucommettre
PhanBoiChau.Maisd’aprèsdes renseignements recueillisauprèsd’anciens
candidats, ilauraitété exclulorsde ladeuxième épreuve pouravoiremporté des
27
livresafin de lescopier.Durant son procès,Phans’estexpliquésurlesfraudes
qu’ilauraitcommisesen précisant:«J’ai étésurpriscorrespondantavecun
autrecandidatetlui faisant son devoir.Laquestionaété portée devantla Cour
quiadéclaréqu’il n’yavaitpasfaute motivant unesanction;etj’ai étéautorisé
àme présenterauxexamens suivants. »Un peuplusloin, il déclarait qu’ilavait
composé desdissertationspourdescandidatsà NamDinh. «Je gagnais 20à30
piastrespardevoir, maislesélèvesnecomprenaientpasles thèmes que je leur
passaisetilséchouaient. »Que peut-on enconclure?CommePhan lui-même le
constatait, lesconcoursmandarinauxn’étaientpluscequ’ilsavaientpuêtre
avantl’établissementduprotectorat«[Désormais]les usages quiavaientcours
durantlesexamensétaientdéplorables.Lesexaminateurseuxmêmes touchaient
de l’argent. »Par suite,Phantenaitlesexamensimpériauxcommeunesorte de
parcoursobligé,auquneel il reconnaissaitaucuneréelle légitimité.Conscient
desavaleur, ilavaitécrit«Je me demandecommentlaisser unsouvenirdans
l’histoire.Rien de plus vilque dese faireun nom parlesconcours. »Il nes’y
était sansdouterésignéque pourfaire plaisiràson pèrequi luiauraitditpeu
avant samort:«Uneseulechose me manque pourmourirentièrementcontent:
c’estlaréussite de mon filsauxconcourslittéraires. »

Surlesconcoursde lettrésdansleVietnamtraditionnel

Cescompétitionsintellectuelles qui exerçaient surPhanunesorte de
dégoûtfascinationconstituaientnéanmoinslecadre deréférence fondamental de l’élite
traditionnellevietnamienne.Lahiérarchie mandarinales’étageaiten différents
échelons, groupésparordre etpar titresdéterminésparlesuccèsauxdivers
concours.Pourparvenirauxgradeslesplusélevés, il fallait réussir trois séries
d’épreuves.

coloniale danslagarde indigène;obtient son diplôme d’annamite dupremierdegré dès
ère
1904.Garde principal de 1classe en 1911.SonsupérieurleRésidentdeFaifoo,
Charles, le jugeaitainsi:«Intelligent, discipliné,toujoursprêtàmarcherM.Sognyest
unagentd’élite.Il est toujoursexactement renseignésurcequise passe danslarégion
relevantdeson poste.Trèsaimé desindigènesil obtientbeaucoup d’eux sans
contrainte. »Ilseranomméchef des servicesdePolice enAnnam.Ilterminesa carrière
ère
commecontrôleurde 1classe de l’Indochine.Il prendsaretraite en juillet1939.
27
CAOM SPCE355,Note deSognydu1eroctobre 1925.Cetémoignage,qui
intervenaitde nombreusesannéesaprèslesfaits, ne mériterait qu’une granderéservesi
Phan lui-même nesemblaitindirectementleconfirmer(enseréférantàune période
ultérieure dequelquesannées) lorsqu’il écrit«Quand j’eus trente et unan en l’année
ducoq, le huitième du règne deThanhThai je fusexclusàvie de laparticipationaux
concourspouravoirintroduitdesécritsdanslecamp deslettrés. »

21

Leconcoursdupremierdegré,que lescandidatspassaientdansleur
province, étaitessentiellement une épreuve desélectionquiavaitpourbut
d'effectuer un premierclassement.Il neconféraitaucuntitre;il exemptait
simplementlescandidatsde l’impôtpersonnel etdescorvéespendant unan.En
général, lescandidats reçusnes’arrêtaientpasensibonchemin.Ils se
retrouvaientlorsdesconcours triennaux quiavaientlieudans quelquescentres
universitaires.Oncomptaitcinqcentresd’épreuvesauVietnam: Hué,Binh
28
Dinh,Vinh,ThanhHoaetNamDinh.Cesconcoursétaientprésidéspar une
commission de mandarins, nommée pardécisionroyale etcomposée d'un
président, de deux vice-présidentsetde deuxcorrecteurs.Pi er reP asqui er
enad o n n éud en e scri pti o nco l orée dans soo n u vrag eL’An nam
d’Aut ref o is.
«Lesétudiants sontenfermésdans unvaste enclos qui prend le nom de
C amp deslettrésetne peuventensortir qu'àlafin desépreuves.Ils se
répartissentpargroupes,suivantlesprovinces, etforment quatresections quise
présententaux quatre portesducamp.Là, ils sontfouilléspardes soldats,
ensuite ilsprennentlaplacequ'on leurdésigne.Ilspeuvent se faire
accompagnerd'un domestiquequi dresseraune petitetente pourlesabriter
pendantladurée duditconcours.Ils sontmunisd’uncahierde papierblanc
portant une fiche indiquantleurnom,âge, etdomicile et uncaractère distinctif.
29
Le présidentde la commission déchire lafiche et vise lecahier. »
Cesystèmetraditionnel, indépendammentdecertainesdérives,qu’illustrent
lesdémêlésdePhanaveclesorganisateurs, ne préparaitguère leshauts
fonctionnaires vietnamiensàproposerdeschangements sociauxou
économiques.Il futl’objetdecritiques très vivesde lapartdesplus
progressistesdeslettrés,à commencer, on l’avu, parPhanBoiChau.Mais
l’attaque laplus systématique etlapluspertinente devaitêtre menée parle lettré
PhanChauTrinh dans salettre ouverteaugouverneurBeau, publiée dansle
bulletin de l’ÉcoleFrançaise d’Extrême-Orienten 1907.Comme l’écritTrinh

28
PhanBoiChau,Mémoires,traduitparGeorgesBoudarel p.25.
29
Lesconcoursduraientenviron de huitàquinze jours.Chaquecomposition était
donnée le matin etdevaitêtreterminéeàminuit.Lespremiersétaient reçus«tu~tai »,
licenciés, les suivants,bacheliersou«cu~nhon».Sur12.000candidats, ilyavait12à15
licenciéset 200à250bacheliers, lereste étant refusé.Enfin,au-dessusdececoncours
se plaçaitceluiquiavaitlieuà Hué, envue de l'obtention du titre de «tien~si », docteur,
etauquel ne pouvaientprendre part que leslicenciésetlesbacheliers.Ilsetenaitdansla
pagode deConfucius.Lesmêmesprécautionsétaienten principe prisespouréviterla
fraude.Afin même de ménagerlaparfaite indépendance desexaminateurs, les
compositionsétaient recopiéespardescopistes.Letitre de docteur,tien-si,comportait
deuxdegrés suivantlaforce ducandidat,cesdegrés se divisanteux-mêmesencinq
mentionsparticulières.Dansl’ordre declassement,aprèsles tien~sivenaientles
pho~bang.

22

VanThao, «[PourPhanChauTrinh]lerenouveaude l’enseignementconstitue
la conditionsinequanon detoutetransformationsociale dontleVietnama
grandbesoin pour se hisserauniveaudesnationsmodernes».
Pourclorecetterelation duparcoursd’étudiantdePhanBoiChau,
constatons qu’il ne futjamais reçuaudoctorat.Il échouaen 1903dansle
concoursdesélectionqui permettaitd’yprendre part.Maisparmi leslettrés
patriotes, ontrouvaitde nombreux tien~si etpho-bang.PhanChauTrinh oule
père dufuturHoChiMinh parexemple, étaientpho~bang et, parmiceux qui
furent sesamis,Ha HuyCap,NguyenThuongHien etNgoDuc Ke,tien~si.Il
estintéressantde noter que lafascination des titres qu’éprouvaientleslettréset
candidatslettrésn’empêchapasPhanBoiChaud’exercer unesorte de
domination intellectuellesur sescompagnonsparfoismieuxdiplômés que lui.

PREMIERES REVOLTES

SiPhanBoiChaun’aterminéquetardivementetincomplètement soncursus
d’étudesmandarinales, il ne futpasnon plus un jeune homme engagé
précocementdanslecombatpolitique.Il précise dans sesMémoiresqu’étantfils
unique, d’un père lui-même fils unique, ilavaitle devoirfilial de ne pas se
lancerdansdesaventures troprisquées.Il est vraiqueson père n’avait que lui
commesoutien de famille.Remarquonscependanten passant quece fut surtout
safemmequi pritenchargesonbeau-père, grâceaux revenusdeson petit
commerce.
Jusqu’àl’âge de33ans,PhanBoiChaun’apaseud’activitésd’opposant
politique.Alors que les révolutionnairesde lagénérationsuivante, influencés
parle marxisme,serontpresquetousdetrèsjeunesgens, lui n’a commencésa
30
carrière de leadernationalistequ’àunâge déjàproche de lamaturité.On
trouveun exemple decette prudence dePhan danslespremièresannéesdece
qu’on pourraitappeler savie publique.Ainsi, lorsqu’il fut reçulicencié, il ne fut
pasdeceux quiaffichèrentleurfrondevis-à-visdesautorités.Etpourtantla
proclamation des résultatsdesconcoursoffrait, on l’avu, debellesopportunités
de défi puisque, lorsdescérémoniesofficielles, leslauréatsétaient reçusparla
haute hiérarchie mandarinale etparleRésident supérieurd’Annam oudu
Tonkin etparfoismême parleGouverneurgénéral de l’Indochine.Dansla
promotion dePhanBoiChau,unseul lauréat refusadese plierà cette
cérémonie deremise desprix.Ce ne futpaslui, maisle licenciéDangVanBa,
qui deviendradu restetrès viteun membreactif ducourant rénovateur
moderniste,DuyTan.

30
PhanBoiChau,Mémoires,traduitparGeorgesBoudarel, p.3.

23

Premiersengagements

Danslesannées1890-1900,Phan faitla connaissance d’hommes qui ont
exercé desfonctionsd’autorité dansle mouvementCanVuong,commeDang
ThaiThan,NguyenHam ouNguyenThanh (aliasTieu-la).Ce dernieren
particulierl’aideragrandementdans sespremierseffortspour rallierdes
partisans.Maisil nes’agitdurantcesannées que decomplicitésintellectuelles.
Tout va changeràl’orée dunouveau siècle.En 1900, l’année du rat, ladixième
31
deThanhThai , oùil est reçucu~nhon etoùil perdson père,sesentant
désormaislibre de prendre les risquesd’unrévolté, ilse fixe deuxbuts
politiques:rallierdes survivantsdumouvementCanVuong et trouver un
32
membre de lafamilleroyalequi puisse incarnerlarésistanceauxFrançais.Il
abandonnesesactivitésde précepteuret seconsacre désormaisàpleintempsà
ses tâches révolutionnaires.Avecl’aide deTieuLa, il prendcontactavec
d’autresleadersduCanVuongcommeCamBa ThuocetHa VanMao.
Si on encroit sesMémoires, dèsl’été 1901 (l’année dubuffle),àlasuite de
discussionsavecquelquesdizainesd’amisdontPhanBa Ngoc, filsdePhan
DinhPhong, il projetad’attaquerla citadelle duNgheAn, le 14 juillet, pour
prendre desarmes.Le projetauraitéchoué « dufaitd’unagentde la Sûreté
française infiltré,NguyenDienquiauraitaverti leRésident».CeNguyenDien
avaitétéreçucu-nhon lamêmeannéequePhan.On ne peutaffirmeravec
certitudequ’iltrahit sescompagnonsà cette occasion;etPhan luiaccordasa
confiance jusque danslesannées1911-1912.Maisil est vraiqu’il devint
ultérieurement un « émissaire » desFrançaisetfutéliminé par sescompagnons
à Canton, en décembre 1912.
Ce projetd’attaque de la citadelle n’avaitpasl’ombre d’unechance de
réussite.Iltémoigne de l’immaturité deces résistantsbien naïfs.On pourrait
presques’interroger surlaréalité decesfaits,si lerécitdePhanBoiChau
n’étaitconfirmé danslerapportde la Commissioncriminelle d’Hanoi,réunieà
33
l’occasion deson procèsen 1925. «D’aprèsles renseignements que nous
possédons,vosmenéesétant venuesàla connaissance duRésidentduNgheAn,
leTonDoc(préfet) decette province futchargé de faireune enquête[àvotre
sujet].CeTonDocs’appelaitTranDinhPhat.Ils’estporté garantdevotre
innocence parcequ’il faisaitpartie lui-même des rebelles. »Ce personnage ne

31
LesVietnamienscomme lesChinoiscomptaientlesannéesen fonction des règnesdes
empereurs.Lesnationalisteschinoischoisirontcomme l’an «ude len » urcalendrier,
l’année de larévolutionchinoise:1911.Cecalendrierest toujoursenvigueurà Taïwan.
Lescommunisteschinoispourleurpart,comme du resteceuxde l’Unionsoviétique,se
sontalignés surlecalendriergrégorien.
32
PhanBoiChau,Mémoires,traduitparGeorgesBoudarel, p.28.
33
Le plus souvent,PhanBoiChau seréfugiadanslanégation de l’évidence.NgoDuc
Ke luireprochera cesystème de défense.

24

devaitpourtantpasêtreunrévolutionnairetrèsdéterminécarilconseilla à Phan
BoiChaudese faire oublier.Comme d’autresnotables vietnamiens tentésparla
résistance, il n’étaitpasassezcourageuxpourmettresesactesenconformité
avecsesidées.Ces timorésn’encomposaientpasmoins unesorte d’armée de
réservequi pourrait rejoindre larésistancesi lesévénements se présentaientde
façon plusfavorable.
Aulieudesuivre larecommandation deTranDinhPhat,Phanchercha à
prendrecontactavec celuiquiavaitété l’un desadversaireslesplus redoutables
desFrançais,HoangHoa Tham.Si l’on encroit toujourslesaffirmationsdeses
Mémoires,PhanBoiChaumandatasonamiNguyenQuynh pour rencontrer,au
YenThe, leDeTham;maisce dernier,tranquille depuis sasoumission de
1897,semblait se méfierdecesjeuneslettréset refusal’entrevue.Alafin de
l’année 1901 (ouaudébutde 1902),Pham décidadeserendre en personneau
34
YenThe, dansleterritoirequeDoumeravaitconcédéàl’éternelrésistant.
Maislaméfiance de l’ancpiien « rate » nes’étaitpasdissipée, puisqu’il ne le
reçutpas, prétextant,semble-t-il,une maladie.Entoutétatdecause, leDe
Tham n’étaitpasprêtàrompre latrêvequ’ilavaitconclueaveclesFrançais qui
le laissaientjouiren paixdeson fief duYenThe.Il faudra attendre les victoires
desJaponais surlesRussespour qu’ilsorte desonapparentetorpeur.
PhanBoiChauchercha alorsdesappuisauprèsde membresde la Courde
Hué;pourfaireconnaîtresespositions, il écrivit un
poème,Luu-cau-huyet-luy35
tho, «Lettre ouverteàproposdeFormose» , danslequel il décrivaitlesort
36
malheureuxdesFormosanspassés sousle joug duJapon.Parabole
transparente pour tousleslettrés(lasituation duVietnam occupé parla France
étaitévidemmentévoquéeainsi), mais qui le mettaitàl’abri d’éventuelles
représaillesde l’administrationcoloniale.Lorsdeson procès,Phan devait

34
LesdatesdecevoyageauTonkinsontincertaines:danslerapportde la Sûreté de
1918, onal’impressionquecevoyage futeffectuéaprèslaprésentationàla Courde
son ouvrage «LamentationsurlesRiouKiou».Dans sonautobiographie,Phan lesitue
clairementavant.Selon lesMémoires,PhanBoiChauprofitade l’inauguration dupont
Doumer(le2février1902) pourdemander un laissez-passerpourleTonkin.
35
Boudareltraduitpar«Nouvelle lettre deslarmesdesang desRiou-Kiou».PhanBoi
Chau,Mémoiresp.32.
36
PhanBoiChaudéveloppealorsladéfensesuivante:«Erreurcomplètesurmon
compte.Je n’ai jamaisconnuTranDinhPhatcommeTongDocduNhgeAn, parceque
je n’étaisplusdanslaprovince.Je n’ai jamais vuce mandarin;parconséquentil n’a
jamaispumeconvoquer.Il estégalementfaux quece mandarin m’aitconseillé de
quitterle pays.Leseul fait qui estexactconcerne la brochure «Lamentationsur
Formose »que j’aicommuniquéeauxministresde la Courcomptantbienqu’ilsla
communiqueraientauRésident supérieur.Cettebrochure n’étaitpas révolutionnaire.»
Curieusement, l’autobiographie même dePhanBoiChauconfirmequ’ilrencontra bel
etbience mandarin,alors que les vérificationsfaitesparSogny semblentmontrerle
contraire.

25

préciser qu’ilavaitcomposécetouvrage en 1903, peuavant son échec au
concoursdudoctorat.Cherchant unappui politiqueauplushautniveau, il
présentason œuvreàdiversmandarinsde la Cour.Plusieurshauts
fonctionnairesluitémoignèrent uncertain intérêt, maislui firentaussi
comprendrequ’il ne pouvaitcompter sureuxpour un engagementpolitique
37
dirigécontre lesFrançais.Cependant, le ministre de laguerre,HoLe,aurait
fait recopier son essai, pourle diffuserauprèsdetouslesmandarinsplacés sous
sesordres.NéanmoinsPhan netardapasàperdresesillusions surcesgrands
personnages. «Aufond d’eux-mêmes, ilsnesongeaient qu’àleursprivilèges
personnelsetà ceuxde leursfamilles.Ils secontentaientd’observerles
événementspourenvoirl’issue etprendre levent.J’eushonte de mon manque
de perspicacité;je n’avaispasassezdetalentpouramener unestatue de pierre
àhocherlatête. »
Parcetouvrage,PhanBoiChau se fitconnaître de nombreuxmandarinsdu
QuangNam etQuangNgai,commePhanChauTrinh ouHuynhThuc Khang.
Sonactionrestaitdissimuléeaux yeuxde l’administration française, maisilse
faisait un nom parmitousceux qui nesesatisfaisaientpasde ladomination
coloniale.Lerapportde la Commissioncriminelle donneune descriptionassez
38
précise despremièresdémarchesdePhan pour rassemblerdespartisans.Il
39
confirme pourl’essentiel lerécit qu’en fitl’intéressé dans sesMémoires. «En
1903,PhanBoiChauaccompagné de l’ancienrebelleAmVovintauQuang
Nam envue de nouerdes relationsavecdes rebellesinfluentsetd’organiser un
mouvementnationaliste.Il fit visiteà M.TranVanThongquiavaitétéson
examinateurauxconcours triennaux.Il ne fit que passer.TranVanThong ne lui
fitaucuneavance. »
Selon la Sûreté générale,ce futaucoursdecevoyageauQuangNamque
PhanBoiChauentraenrelationavec PhanChauTrinh.C’estchezAm-Ham,
ancien petitchefrebelle du village deThanMin, phudeThangBinh,qu’eutlieu
40
larencontre.SetrouvaitlàégalementNguyen (Huynh)Thuc Khang.Ce

37
CAOM SPCE352. «Vousavez rendu visiteauxministresde la CourdeHué pour
stimulerleurpatriotisme etlesémouvoir.Vousavezétéaccueilliavecréserve maisavec
unesecrètebienveillance.»Cf. égalementPhanBoiChau,Mémoiresp.32.Le ministre
de la Guerre (oudesRites,carPhan le présentesouscetitre dans uneautre deses
œuvres),HoLe,aurait transmis son écritauxdeuxministresNguyenThuat(Intérieur)
etNguyenThang (grandchancelier).DansleNTT,Phan fait unconstatencore plus
désabusésurleshautsmandarinsde la CourdeHué.
38
CAOM SPCE352,Rapportde la Commissioncriminellep.265.
39
PhanBoiChau,Mémoiresp.30. «Prétextantdesétudesàfaire dansla capitaleau
Collège impérial, je parcourusleQuangBinh, leQuangTri, leQuangNam, etleNam
Kypour y recruterde nouveauxcompagnons.»
40
Selon lesMémoiresdePhan,c’esten 1904qu’il faitla connaissance deHuynhThuc
Khangquivenaitd’êtrereçudocteuravec TranQuyCap.Cesdeuxlettrésfurentavec

26

dernier serapprocherapeuaprèsdePhanChauTrinh etjoueradanslesannées
vingtla carte de l’opposition pacifique.Il neserapaspourautant un
représentantfantoche etdémissionneraen 1928 deson poste de présidentde la
Chambre des représentantsdupeuple enAnnamaprès unréquisitoirecontre le
formalisme decette institution.

De 1904à1911,PhanBoiChaule monarchiste

SiPhanBoiChaucommençaitàse faireun nom, ilavaitbienconscience de
lafaiblesse de l’audienceque pouvaientavoir sesécrits.Pourélargir son
influence, il estimaqu’ilseraitbon des’appuyer sur une figure emblématique
de lamonarchievietnamienne.Lerespect quasireligieuxdontbénéficiaitla
personne du souverain était une donnée dontil fallait tenircompte.LesFrançais
l’avaientbiencomprisen mettant surletrône des rois qu’ilspensaientprêtsà
collaboreraveceux.MaisleshommeschoisisparlesRésidents supérieurs
d’Annam etlesgouverneursgénérauxne gardaient-ilspasaufond d’eux-mêmes
un désird’indépendance pourlapatrie?PhanBoiChauestima-t-ilun moment
41
qu’il luiseraitpossible derallierThanhThai, lesouverainalorsen place?Il
avait quelques raisonsde lecroire.ThanhThai inquiétaitles responsables
coloniaux quiauraientpului pardonner sesexcentricités(on parlaitmême de
cruauté paranoïaque),si ellesnes’étaientconjuguéesavecde dangereuses
manifestationsde frondeteintéesde nationalisme.Quelquetempsplus tard (en
1907), lesautoritésfrançaises serontdu resteamenéesàdestituerleroi pourle
remplacerpar son jeune fils,DuyTan.SurlesdispositionsdeThanhThai,Phan
BoiChau sondasansdoute leshautsmandarinsde la Cour qui l’avait reçuavec
unecertainebienveillance.Maisleroi,s’ils’accordaitparfoisle plaisirde
mettre enrage leRésident supérieurd’Annam en faisantparexemple l’éloge du
Japon, n’étaitpasdisposéàs’engagerdanslavoie d’uneruptureradicaleavec
lescolonisateurs.PhanBoiChaune pouvaitcompter sur un personnageaussi
fantasque, présentantindiscutablementdes signesde déséquilibrequi nuisaient
grandementauprestigequ’il pouvaitavoiràla Courd’Annam etdansle peuple.
SiThanhThai ne pouvaitêtrereconnuparla cause nationaliste,qui
pouvaitonchoisir ?PhanBoiChauconsacral’année 1903(l’année duchatdu
calendrier vietnamien)àlasélection d’un prétendant.Ilconsulta biensûr ses
amiseten premierlieu,TieuLa.Ce dernierluirecommandauncertainTon
ThatToai, prince lafamille impériale,quis’était réfugié dansla clandestinité
après unetentative derévolte en 1897-1898.MaisPhan ne futguèreconvaincu

PhanChauTrinh lespromoteursd’un mouvementderénovationremettantencause la
structure même dumandarinatauVietnam.
41
ThanhThaiavait succédéàson pèreDongKanh en 1889.Ilrégna18ansavantd’être
déposé parlesFrançaisen 1907.

27

parce personnagequ’il jugeait trop peubrillant.On ne pouvaitconfierla
dignité impérialeàun hommesi médiocre.D’autres«candidats» furentde
même éliminés.PhanBoi parcourut successivementl’Annam etla Cochinchine
dansl’espoirdetrouverceluiquiréuniraitlesnécessaires qualitésd’autorité,
maisaussi d’ouverture d’espritetdesouplesse.Car s’ilvoulait unsouverain
digne decil ne nom, ’entendaitpaspourautantabdiquer sonrôle d’influence
dansle nouveaumouvementnationaliste.
Ce futfinalementenCochinchinequePhanBoiChaudénichal’oiseau rare.
Parl’intermédiaire d’unbonze,TranNhatThi, il fitla connaissance deCuong
De, jeune homme de lafamilleroyale, né en 1882, descendanten ligne directe
42
dufondateurde ladynastie desNguyen.Son père, le princeAnhNhu, n’avait
jamais réussiàfairereconnaîtresesprétentionsau trône d’Annam, malgré le
soutien dontil pouvaitbénéficierauprèsdecertainsdesmandarinsdeHué,
43
notammentdanslesmilieuxcatholiques.CuongDeavaitde meilleures
chancesd’yparvenir,carilbénéficiaitde préjugésfavorablesde lapartde
l’administrationcoloniale.Ilavaitmême été envisagé de le prendrecomme
44
souverain en 1888àlamortdeDongKanh.En 1905, dans une lettreau
ministre desColonies, leGouverneurgénéral,PaulBeau,avaitmême évoqué
son nomquand ilavaitenvisagé lapossibilité de destituerl’instableThanhThai.
Il le faisait sansdoute en fonction desavis que lui donnaientcertainshauts
fonctionnairesannamitesde la Cour,sans se douter quec’étaientparfoisces
mêmesmandarins quiavaient reçuPhanBoiChau(dontil ignoraitalors
l’existence).
Nousneconnaissonspasparle détail lesdiscussions qui eurentlieuentre
Phan etCuongDe.Leralliementdece dernieràla cause nationaliste ne
présentaitpas qu’unavantage politique.EnCochinchine, le princeavaitde
nombreuxcontactsparmi lesnotablesinfluents.Il disposaitd’unesorte de
clientèle prêteàluiapporter unsoutient trèsconcret.Ilseraitcertes réducteurde
nevoirdansleseffortsdePhan pour rallierle princequ’unevolonté de faciliter
lescontributionsfinancièresàson mouvement.Lesinstancespolicières
indochinoises tombèrentassezfacilementdansce genre d’analyse.Maisil est
certainque lesmoyensfinanciers qui furent réunis sousle nom deCuongDe
furentbien plusimportants queceux qu’auraitpumobiliserPhanBoiChau seul.
Un peuplus tard,ce furentlescollecteseffectuéesparlespartisansdirectsdu

42
CuongDe estné le6mai 1882.Seloncertaines sources,PhanBoiChauauraitfaitla
connaissance deCuongDe parl’intermédiaire deTranXuanHan, le filsd’un
révolutionnaire émigré enChinequ’ilconnaissait.Cf.TranMy-Van,A Vietnamese
RoyalExile inJapan,PrinceCuongDe (1882-1951),RoutledgeStudiesintheModern
HistoryofAsia.
43
AgatheLarcher,PrinceCuongDeandFranco-VietnameseCompetition for the
heritage ofGia-Long,p. 188, inVietnamExposé, édité parGisèleL.BousquetetPierre
Brocheux.
44
GGI65514,L’AgitationAntifrançaise danslesPaysAnnamites,p.20.

28

princequi permirentde financerl’essentiel duprojetDongDu,c'est-à-dire
l’envoiauJapon de jeunesgensdestinésàformerlesnouveauxcadresd’un
Vietnam moderne etindépendant.
Leschoix stratégiquesdevaientmaintenantêtre précisés.Il fallaitpasserà
une phase plusactive de l’organisation d’un mouvement qui jusqu’alorsn’avait
étéstructuré enrien.Uneréunion futorganisée oùfurentexposésdesprincipes
d’action.CuongDe,comme le noteBoudarel, fit unerelation fantaisiste decette
45
premièreréunionque l’on pourrait qualifierde fondatrice.Il prétendait que
plusieurs trèshautspersonnagesde la Cour yétaientprésents.SelonCuongDe,
NguyenHuuBai (alors secrétaire d’Etatàla Justice)auraitassistéà ce
conclave,ainsique le ministre de l’Intérieur,NguyenThat, etleGrand
chancelier,NguyenThang.On peutcependanten douter,carc’étaientces
mêmesdignitaires quiavaient repoussé lesavances que leuravaitfaitesPhan.
Et sicela avaitété lecas,Phan l’auraitprobablement signalé.NguyenHuuBai,
mandarincatholiqueavaitprobablement une grandesympathie pourle prince,
maisil estpeuprobablequ’ilaitprislerisque des’aventurerdans uneréunion
de nationalistesdontl’avenirapparaissait rien moins qu’assuré.
La Commissioncriminelle de 1925,quantàelle, précisant quelsavaientété
lesparticipantsde laréunion, ne faisaitpasétatde laprésence deCuongDe,
qu’on ne peutpourtantmettre en doute. «En 1904une granderéunionalieuà
ème
Hué (au quatrième moisde la16année deThanhThai)àlaquelleassistent,
46
selonsadéclaration,touslesprincipauxcompagnonsdePhan: Nam-Tinh ,
47
Son-Tau,Am-Ham,Dang-Tu-Kinh,Dang-Van-Ba,DangThaiThan[frère de
48
DangTuKinh],Am-Vo ,TuDich et troisprêtrescatholiquescondamnés

45
PhanBoiChau,Mémoires,p36.Note 42deBoudarel. «Contrairementà cequ’écrit
CuongDe,ce ne futpaslàl’assemblée de fondation duVietNamQuangPhuc Hoi,
maiscelle de la LigueDuyTan (de modernisation duVietnam) dontle programme ne
fut rédigéque plus tard, en 1906à Canton.Cetteconfusionseretrouvesous une forme
ou sous uneautre danslaplupartdesarticlesécritsauSudVietnam,ycomprisles
ouvrages scolairescommecelui deKiemDat(Luan devePhanBoiChau)qui ne
mentionne même paslafondation duPhuc Hoi en 1912,cequirevientàprésenter tout
le mouvementdePhanBoiChaucomme légitimiste. »
46
GGI65514, p. 5.NamTinh, desonvrai nomNguyenHam, estTieuLa;il était
réputé pour son habilité dansle domaine militaire,s’étantfait remarquerauprèsduchef
rebelleNguyenHieuen 1885.
47
GGI65514, p. 5.SonTauest uncertainDoTuyen, ditCongTrach.
48
SurAm-Vo,cf.PatriceMorlat,LesAffairespolitiquesde l’Indochine(1895-1925) p.
135: Am-Vosera arrêté le 16janvier1912.Sonrôleavaitété misen évidence lorsde
l’enquête deJulesBoscsurl’affaire deLyDinh en 1910.Lorsdesadétention,AmVo
révèle les structuresde l’organisation extérieure duPartiDuyTan.Ilaccepte même
d’envoyer une lettreauprinceCuongDe pourl’inciteràserallierauxFrançais.Un
télescopage, dûàlanoncoordination des servicesderenseignementsfrançais
empêchèrentl’agentannamiteauquelavaitétéconfiéecette missive derencontrer
CuongDe.

29

49
autrefoisàl’exil.Tang-Bat-Ho nes’y trouve pas.De grandesdécisionsfurent
prises.Il futnotammentdécidéquePhanBoiChau quitteraitl’Indochine.Mais
Âm-Vo etSon-Tauposentimmédiatementlaquestion: aunom dequise ferala
50
révolution?»
Il estprobableque le problèmeavaitété déjàdébattu ;laréponseàla
question posée futclaire.Phan et sesamischoisirentalorsdes’enteniràla
fidélitéàlamonarchieannamite, mêmesi dansleuresprit, elle était supposée
prendreune formeconstitutionnelle.Très vite également, onverraseconstituer
desclansinformelsd’allégeance personnelleà PhanBoiChauouà CuongDe.
EnCochinchinecomme on l’avu,ce dernier seconstituaunesorte de
«clientèle » de fidèles,souvent relativementfortunés,qui parlesfonds qu’ils
luitransmettaient, lui donnèrent une importanceque ne luiauraitpasacquis son
seulsoncharisme politique.
Désormaisle destin dePhanBoiChau serascelléavec celui duprince,
jusqu’en 1913 toutdumoins.Plus tard, lesdeuxhommesdivergeront souvent
surles routespolitiquesàemprunter.Ilsn’afficherontpourtantjamaisleurs
désaccords.

Cf. égalementCAOM SPCE364,Note du 2mars1911. «Renseignement sérieux»oùil
estmention de lasœurdeNguyenAiQuoc,connuesousle nom
deBachLienCô.Amvo etDoi-Quyen la connaissaient ;le premierl’avaitcélébrée dans un poème oùil
l’appelait« le lotusblanc».
49
Touscespersonnagesjoueront unrôle importantdansl’histoire dunationalisme
vietnamien.
50
CAOM SPCE354,Commissioncriminelle.Synthèse desdébats, p.2.Concernantles
troisprêtres, peut-être lerapporteurde la Commissioncriminelle fait-ilune légère
confusion, en identifiantces troisprélatsaveclescurésannamitesprotégéspar
MonseigneurPineauet qui furenteffectivementcondamné pouravoirpactiséavecles
rebelles, maisen 1909seulement.

30

CHAPITRE2

LEDUYTLEAN ET DONGDU

LES VOIES DE LA MODERNISATION

La contestation desconcoursmandarinauxparPhanBoiChau(etplus
encore parPhanChauTrinh)s’inscrivaitdans uncontexte deremise enquestion
des structures traditionnellesde lasociétéannamite.Touslesdomainesde la
culture etde l’organisationsociale etéconomique étaientconcernés.Les
coloniauxlespluséclairéscomprenaient qu’une mutation étaitinéluctable.Le
courantpolitique favorableàunecollaborationaveclesélitesindigènes
admettait que ladomination française ne pouvaitêtre durablequesi elle
dépassaitleseulrapportde force entrecolonisateurset«sujetsprotégés».Aux
premiers rangsdeceslibéraux, oncomptaitleGouverneurgénéralPaulBeau
1
qui entendaiten premierlieumoderniserlesystème éducatif.Sousl’impulsion
d’HenriGourdon,sonDirecteurde l’Enseignement, des réformesfurent
introduitesdanslesystèmeconfucéen detransmission desconnaissances.Ce

1
Dépêchecoloniale du15 mai 1908:«LeConseil de perfectionnementde
l’enseignementindigènecomposé de notabilitésfrançaises,annamites,cambodgiennes
dontlapremièresessions’ouvrità Hanoi le 5avril 1906en présence duGouverneur
général de l’Indochine etde l’Empereurd’Annam. »

31

projetnereçutcependant qu’uneapplication limitée.Lespartisansde la
tradition,tantparmicertainsnotablesannamites que parmi l’administration
coloniale, nevoyaientpas sansinquiétudese profilerceschangements.Comme
lerappelleTrinhVanThao, «Dans unecertaine mesure, leconservatisme
culturelvietnamienarencontré,sinon lasympathie, dumoins unecertaine
2
compréhension de lapartdesautoritéscoloniales».Klobukowski, le
3
successeurdePaulBeau, freinadetout son poidscette évolution moderniste.Il
étaitencouragé encelapardeshommescommePierrePasquierouElieGroleau
qui,touten professant uneadmirationréelle pourla culturevietnamienne,
s’effrayaientdesévolutions quiauraientpuaffaiblirleressortdesoumissionà
l’autoritéquecomportait sa composanteconfucéenne.Presquetouslesgrands
chantiers rénovateursinitiésparBeau, et visantàdégager une élite
vietnamienne, furentplusoumoins remisencause,quecesoitla création d’une
Ecole de médecineà Hanoi, laformation d’instituteursoude professeurs,
l’envoi de jeunesétudiantsenFrance.
Indépendammentde la France,souventcontre elle, le milieudeslettrés,tout
dumoinscelui desplusattentifsauxchangementsdumonde,s’éveillait.On
appelleDuyTan,que l’on peut traduire par rénovation ou renouvellement,ce
mouvementde lasociétévietnamienneverslamodernité.PhanBoiChau,
solidaire decetélan, futamenéàdéfinir seschoixpolitiquesavantmêmeque la
problématiquecoloniale de modernisationaitété initiée parPaulBeau.Aurait-il
puchoisird’éviterl’affrontementdirectavecla France?Celleciauraitelle pu
contribueràl’affirmation d’une identitévietnamiennerenouvelée?N’yavait-il
paseudéjàune premièrecontribution de l’Occidentparl’introduction du quoc
ngu ?La France ne jouissaitelle pasd’un grand prestige dansle domaine de la
culture etde lascience?Laquestion étaitévidemmentdesavoir si les
responsablescoloniauxavaientlavolonté de partagerlesavancéesde leurspays
4
avecleurs sujetsprotégés.Phan en doutait, estimantpour sapart que la
nécessaire modernisation deson paysne pouvaitêtreréaliséequecontre la
France.Il pensait quec’étaitl’indépendance mêmequi permettraitl’élan

2
TrinhVanThao,L’Ecole française enIndochine,EditionsKarthala,Paris. p.31.
3
Ibid. p. 50«Par touches successives, l’anciencollaborateuretgendre dePaulBert
procèdeàlaliquidation méthodique deseffetsde lapolitique derénovation de l’école
confucéenne deson prédécesseur.»Klobukowski,toutaulong desa carrière,se
montreraéminemmentconservateur:en posteà Vienneaprèsla Première guerre
mondiale, il plaiderapourl’intervention françaisecontre lesBolcheviques.Dans sa
lettre du 6août1920, il écrivaitnotamment:«Les succèsdesBolcheviquesnous
fournissentl’occasion, nousimposentle devoird’intervenir.Il estavéréque lesarmées
rouges sontcommandéespardesAllemands,qu’ilyaententeabsolue entre lesLénine,
lesTrotskyetlesBoches.Voilàplusderaisons qu’il n’en fautpourmarcherde l’avant
etfaire lesuprême etderniereffort.»
4
Cf.AlainRuscio,LeCredo de l’HommeBlanc.

32

modernisateur.Phansubissaitdansce domaine l'influence du révolutionnaire
italien proche deGaribaldi,Mazzini,qui lutta contre ladominationautrichienne
pourl'indépendance de l'Italie.PhanBoiChau seretrouvaitenMazzini pour
lequel il ne partageaitpasles réservesdeKarlMarx.Ce dernieravaitexprimé
ses réticencesdans un entretienqu'il euten 1871avec R.Landor, dujournal
américainNewYorkWorld.Aujournalistequi lui demandait siMazzini faisait
partie de l'Internationale,Marx quiréprouvait spon « utschisme »répondait
sèchement:"Nousn'aurionsguère progressési nousn'avionspasdépasséses
théories."PhanBoiChauignoraitévidemmentcescommentaires.De l'œuvre de
Mazzini,qu'ilconnutàtraversdes traductionschinoises, ilretenait
principalement ses théories surles relationsnécessairesentre larévolution et
l'éducation.Aunamichinois,ChenQimei,qui luirecommandaitdetravailler
audéveloppementde l'instruction parmi le peuple,condition dudéveloppement
de lalutte de libération nationale,Phanrépondait quece n'était que parla
libération nationaleque l'on pourraitdiffuser unsavoirmoderne parmi le
peuple.
Cetteconclusion ne futpascelleàlaquelleaboutirent touslesVietnamiens
deson époque.Certains, inversantles termesde laproblématique, estimèrent
que lamodernisation étaitle préalableàl’émancipation politique.Ce futlesens
ducombatdePhanChauTrinh.Lerejet radical du système politique
traditionnel, englobantdans un mêmerefusla CourdeHué etlesystème
mandarinal, étaitposéavantmême lamise enquestion de l’autoritécoloniale.

D’autres,commeNguyenVanVinh,virentdanscettetransformationau
contactde l’Occident, eten l’occurrence de la France, lesens ultime de leurs
efforts,sanslalieràune lutte frontale pourl’indépendance.Lapatrieannamite
serégénéreraitparosmoseculturelleavec ceque la France pouvaitoffrirde
meilleur.Précisons que lespositionspolitiquesne furentpasfigéeset que les
hommesévoluèrent.NguyenVanVinh en 1907-1908sesitue politiquementet
culturellement si prèsdePhanChauTrinh,qu’il estdifficile de lesdistinguer.
Maisdanslesannées vingt, leursparcoursdevinrentfortdifférents.PhanChau
Trinh, en dépitdes soutiensactifsdontilbénéficiade lapartdequelques
« indigénophiles»,restasuspect,alors queVinh futconsidéré parlesFrançais
commeunallié.Autresexemples: BuiQuangChieuouNguyenPhanLong,
considérésdanslesannées vingtcomme des rebellesdangereuxen dépitde
leursprotestationsfrancophiles, et qui finirentparêtreacceptésdanslesannées
trentecomme desinterlocuteurs responsablesparlesautoritéscoloniales.

33

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.