Pont-l'Evêque et ses campagnes aux XVIIIe et XIXe siècles

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Le Pays d'Auge a connu au XVIIIe siècle une mutation agricole particulière : le couchage en herbe, au détriment des labours, pour développer l'élevage bovin. Cette pratique réduisant les besoins en main d'oeuvre, les paysans, pour rétablir l'équilibre, limitèrent volontairement les naissances. La propagation des pratiques contraceptives prit une telle ampleur que la génération née à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles ne fut plus en mesure d'assurer son renouvellement...
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296458550
Nombre de pages : 288
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PONT-L’EVÊQUE ET SES CAMPAGNES e e AUX XVIII ET XIX SIÈCLES
Des veaux et des hommes, un exemple d’oliganthropie anticipatrice
Le sous-titre«Des veaux et des hommes, un exemple d’oliganthropie anticipatrice » me fut suggéré par Pierre Chaunu lorsque je lui fit part de mon projet de publication. J. R.
Illustration de couverture : Lithographie pour une marque de fromage Collection particulière
Jacques Renard
PONT-L’EVÊQUE ET SES CAMPAGNES e e AUX XVIII ET XIX SIÈCLES
Des veaux et des hommes, un exemple d’oliganthropie anticipatrice
Préface de Jean-Pierre Bardet ProfesseurémériteàParis-Sorbonne
K KRONOS Ce volume est le cinquante-quatrième de la collection Kronos Il aété éditéavec le concours du Centre Roland-Mousnier (UMR 8596 du CNRS et de l’universitéde Paris IV- Sorbonne) SPM
Copyright : SPM, 2011 ISSN : 1148-7933 ISBN : 978-2-901952-79-4 SPM 34, rue Jacques-Louvel-Tessier 75010 Paris Tél. : 01 44 52 54 80télécopie : 01 44 52 54 82couriel : Lettrage@free.fr
DIFFUSIONDISTRIBUTION : L’Harmattan 5-7, rue de L’Ecole-Polytechnique 75005 Paris Tél : 01 40 46 79 20Fax : 01 43 25 82 03Site : www.harmattan.fr
Préface
Des Normands très parcimonieux
Ce livre est le fruit indirect d’une enquête lancée dès la fin des années 1960 par Pierre Chaunu, initiateur de la première réflexion historique vraiment globale sur les résultats encore trèséclatés de la nouvelle démographie historique dont Louis Henry et Pierre Goubert avaientétéles pionniers. Les découvertesétaientétonnantes. Nos ancêtres se mariaient tard (àplus de 26 ans au XVIIIe siècle), avaient finalement un nombre restreint d’enfants (sans pratiquer la contraception) etàpeine la moitiéd’entre eux atteignaient l’âge adulte. Tout ceci contredisait les idées reçuesàpropos des mariages décrits, àpartir de quelques exemples aristocratiques, comme précoces et au sujet de maisonnées peintes comme débordantes de marmaille. Les populations stagnaient ou progressaient très lentement, avec des régressions plus ou moins marquées au grédes diverses crises. Vers le milieu du XVIIIe siècle, la population commençaàs’accroître sensiblement parce que, pour toutes sortes de raisons, la mortalitétenditàse réduire. De 1750à1900, les Européens allaient détenir tous les records mondiaux de croissance démographique avant de découvrir en ordre dispersé des moyens de plus en plus efficaces pour limiter leurs descendances. Dès la Révolution et dans certains cas avant même 1789, les Français avaient ouvert la voie de la restriction volontaire des naissances, presque un siècle avant les autres Occidentaux. Ce n’est pas un hasard si les techniques permettant de mesurer les comportements démographiques du passéontétémises au point en France. La méthode de reconstitution des familles imaginée par Louis Henry permit de combler les lacunes statistiques du passé: elle consisteàaccumuler des histoires de couples pourétudier leur descendance, leur nuptialitéet leur mortalitéen rapprochant nominativement les actes de mariage, de naissance et de décès contenus dans les registres
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paroissiaux ou dans ceux de l’états civil qui ontétébien conservés en France depuis la fin du XVIIe siècle. Spécialiste de l’Histoire de l’Amérique latine, Pierre Chaunu avaitété surpris par l’originalitédu comportement familial des Européennes qui en se mariant tardivement (contrairementàce qui se passait dans le reste du monde) réduisaient ainsi leur progéniture de façon drastique et vertueuse. Il observa aussi, avant la plupart des autres historiens, la diversitérégionale des réalités démographiques et imagina que s’étaient constituées au fil du temps des molécules territoriales de comportement oùle mode de reproduction des hommesétait commandépar un jeu complexe de variables, certaines incontournables comme la mortalitédont le niveau variait beaucoup en fonction de l’environnement notamment, d’autres moins implacables, parfois ajustables comme l’âge au mariage ou la durée d’allaitement. La contraception quand elle surgit ne fut donc qu’une variable d’ajustement supplémentaire, d’abord timide puis après 1789 de plus en plus affirmée. Pierre Chaunu en bon observateur du changement et de la différence découvrit ainsi des tempéraments territoriaux en Normandie espace naturel d’investigation pour lesétudiants de l’Universitéde Caen, oùilétait devenu professeur à la fin des années 1950. Il lança ses élèves de maîtrise à la conquête des registres paroissiaux des villages et villes de la province. Il fallait des gens motivés car la collecte nominative des actes exige beaucoup de temps et de persévérance. Les premières monographies réalisées en ordre géographique dispersérévélèrent effectivement l’assez grandéclatement des comportements normands. Elles permirent aussi de découvrir l’originalité probable du Pays d’Auge, qui semblait différer des autres petits pays de la province par une certaine anticipation dans le freinage des naissances et de la croissance démographique. Sur le planéconomique, le pays d’Auge constituait un mondeàpart, précocementéloignéde la polyculture d’autosubsistance observée dans beaucoup de campagnes du passé. Renonçant peu ou prou aux céréales nourricières, les paysans augerons avaient transforméleurs champs en prairie, en modifiant leurs habitudes de travail, en réduisant la main-d’œuvre et en bloquantàlong terme les possibilités d’essor de la population en l’absence d’activités de remplacement. Le pays d’Auge, bien situé, allait devenir un des importants fournisseurs de viande bovine de Paris. Pour les historiens caennais, l’intérêt scientifique de cette zone en mutation agricoleétaitévident. Dans l’esprit de l’époque, ils décidèrent sous la houlette de leur professeur une grande enquête qui embrasserait sinon tout le bailliage de Pont-l’Évêque du moins une vaste aire continue. Ces dépouillement fournirent beaucoup de résultats publiés mais n’aboutirent pas à la réalisation du fichier global envisagé. Il est vrai qu’alors, on ne disposait pas de moyens informatiques très souples pour saisir et traiter les données massives.
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Lorsque beaucoup plus tard, nous décidâmes de reprendre cette recherche, il fut difficile de récupérer et d’exploiter les fichiers déjà dépouillés manuellement : beaucoup avaientétédispersés au cours de déménagements hâtifs. Jacques Renard a su retrouver et réparer certains d’entre eux et surtout, en dirigeant une petiteéquipe d’étudiants de la Sorbonne, il a considérablement amélioré, complétéet augmentéla documentation initiale, en constituant une solide base de données informatisée comportant quelques 90 000 individus et 25 000 couples qui se sont succédés dans 24 communautés de la fin du XVIIe siècle jusqu’en 1836, année du premier recensement fiable à l’échelle nationale. Le résultat de cette impressionnante collecte estàla hauteur de l’investissement. Un beau livre, des résultats neufs et une intéressante interrogation sur les facteurs d’explication d’une surprenante mutation des attitudes devant la vie. Les paroissesétudiées toutes contiguës sont astucieusement réparties entre trois zones assez distinctes : le front de mer non pastoral, et les terres marécageuses (mortifères) des vallées et celles (plus saines) des plateaux, majoritairement consacréesàl’élevage. La démonstration est toute en nuance et permet de sérier les explications et d’en cerner les limites. L’hypothèse d’une corrélation entre le choix d’un malthusianisme précoce (mais finalement timide) et les mutations agricoles est avérée : la crainte du trop plein démographique et la réduction des besoins de main-d’œuvre semblent avoir pour effet une parcimonie devant la vie, un refus des naissances. En effet, les villages d’élevages sont particulièrement sensibles au freinage de la féconditéalors qu’au bord de la mer, les femmes de pécheurs découvrent plus tardivement les funeste secrets. Mais cette explicationéconomique de la contraception deséleveurs augerons est-elle la seule ? Jacques Renard refuse une lecture mono-causale et mécaniste du changement, parce qu’il constate que dans d’autres terroirs couchés en herbe (comme le Bessin), les paysans n’ont pas optépour la limitation du nombre des enfants. Le comportement des éleveurs augerons se rapprocherait plutôt de ceux des paysans des campagnes plus proches de Paris, comme le Vexin. Mais alors que près de Paris, les couples des petites villes pratiquaient une contraception plus précoce et plus vigoureuse que les ruraux et semblaient servir de relais aux changements de mentalité,àPont-l’Évêque capitale du Pays d’Auge, les citadins freinaient moins leurs naissances que les paysans des villages voisins. Pouréclairer l’initiative malthusienne deséleveurs normands, Jacques Renard ne néglige aucune piste : influence délétère du jansénisme, autre forme de sensibilitéreligieuse, conditions de mortalité, de mobilité, appartenance sociale. Chacune a manifestement une force d’explication dont il faudrait pouvoir vérifier la signification au niveau individuel. Ainsi, les différences sociales semblent moins prégnantes que celles liées àla territorialitédes comportements, la chute ou la mollesse de la ferveur
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religieuse ajoute certainementàla hardiesse des pionniers du refus de la vie : les paysans augerons semblent allergiquesàl’engagement. Mais comment mesurer la foi ou l’individualisme ? Le résultat est làpourtant, induit par le changementéconomique et plus encore par le basculement des systèmes de valeur. Dans ce riche Pays d’Auge, oùil fait bon vivre dans de confortables petites chaumières entourées de haies bien entretenues, la population vieillit doucement mais sûrement. Voyez les pyramides des âges qui se rétrécissent. Enfermés dans leur placide aisance, les Augerons anticipent sur ce qui va se passer dans la France du XIXe siècle : un déclassement démographique aux lourdes conséquences. Opportunément, Jacques Renard a poursuivi son étude jusqu’en 1836, ce qui permet de comparer précisément la féconditéde ce pays normandàcelle du reste de la France, pourtant déjàbien amoindrie dans sa capacitéde reproduction par rapport aux autres pays d’Europe. La féconditéde noséleveurs est d’un quart inférieureàla moyenne nationale, le pays d’Auge compte nettement plus de vieux et nettement moins de jeunes que l’ensemble national. Ce repli est d’autant plus paradoxal qu’il s’agit par ailleurs d’une région ouverte sur l’extérieur, plus que la plupart des campagnes, vivant de la vente des produits de sonélevage, oùtout aurait dûinciter ces paysans enrichisàdévelopper d’autres activités, pour occuper sans contrainte leurs enfants et s’enrichir encore plus dans le dynamisme démographique. Pourquoi s’en sont-ils tenus ainsiàun paisible repli, celui d’une sorte d’idéal de l’unique héritier, de l’accumulation sans redistribution ? La réponse n’est pas facile. Il faut savoir gréàJacques Renard d’avoir su l’aborder sans tricherie dans ce livre. Il a parfaitement maîtriséune documentation mutilée en la complétant, il a fait preuve d’une dextérité technique assez exceptionnelle, il sait enfin cerner les problèmes et trouver les pistes pour les comprendre. Sa contribution une des meilleuresétudes de terrain en démographie historiquepermet de revisiter le conceptélaborépar Pierre Chaunu de«molécules territoriales de comportement démographique». Tout le problème est une question d’échelle. L’exemple des 24 communesétudiées par Jacques Renard, conduitàopposer un bord de mer fécond (relativement)àun plateau etàdes vallées qui le sont moins. Dans ce cas s’agit-il d’un ensemble comportant des variantes de type écologique ou des franges de deux molécules plusétendues ? Cette incertitude conduitévidemmentàdévelopper encore et ailleurs, l’enquête spatiale en insistant sur les variantes explicatives comme l’a fait l’auteur de cette belle recherche. La prochaineétapeàlaquelle il participera permettra bientôt de fournir des informations sur le Vexin normand. Un autre univers.
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Jean-Pierre Bardet ProfesseurémériteàParis-Sorbonne
Introduction
1 Pierre Chaunu, dans ses réflexions sur la démographie normandeconstatait «l’extrême maturitéde cette province ayant atteint plus tôt qu’ailleurs les seuils critiques du monde plein de par l’anciennetéet la densitéde son peuplement». Dans une Franceàla croissance modérée pour ne pas dire atypique, lorsqu’on 2 la compareàses voisins européens , la Normandie apparaît, en effet, comme l’une des zones les moins dynamiques du pays au début du XIXe siècle. Et, si la croissance de la population de la Haute-Normandie est faible mais continue durant tout le XIXe siècle, celle de la Basse-Normandie fléchit nettement, avec un taux de croissance moyen annuel pratiquement nul pendant la première moitiédu siècle (1,08 pour 1000, quatre fois et demi moinsélevéque celui de l’ensemble du pays) puis négatif dans les dernières décennies du XIXe siècle. La cartographie de cetteévolution montre une certaine hétérogénéitéde l’ensemble bas-normand avec quelques pôles de résistance dans le Cotentin, l’Avranchin ou le Perche dont le solde est positif, etàl’inverse, une vaste zone dépressionaire qui s’étend du Bessin jusqu’au Pays d’Auge, traversant la plaine de Caen, oùla population s’est véritablement effondrée durant la première moitiédu XIXe siècle. Le cas du Pays d’Auge mérite une attention toute particulière car c’est dans cette région que les contrastes observés entre le début du XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe siècle sont les plus saisissants.
1. P. Chaunu, « Réflexions sur la démographie normande », Hommage à Marcel Reinhard, Annales de Démographie historique, 1973, pp 97-118. 2.La croissance démographique de la France est très faible par rapportàcelle de ses voisins. Ainsi entre 1740 et 1850, sa population est multipliée par 1,5 lorsque dans le même temps, celle de la Russie l’est par 8, celle de l’Angleterre par 6 et celle de l’Allemagne par 3. Voir Jean-Pierre Bardet,Histoire des Populations de l’Europe, tome II,La Révolution démographique 1750-1914, Paris, Fayard, 1998, p. 290 et 291.
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Carte 1 : Evolution de la densitédes communautés Bas-Normandes entre 1800 et 1845
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