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Biafra, la déchirure

De
216 pages
La guerre du Biafra, une "guerre oubliée" ? C'est pourtant le terrain où est né "Médecins sans frontières". Cette guerre civile a ravagé le sud-est du pays trois ans durant et a inspiré poètes, dramaturges et romanciers (Achebe, Soyinka, Okigbo, Saro-Wiwa...) et suscité le renouveau religieux qu'il connaît actuellement. Elle a mobilisé politiciens et organismes humanitaires et marqué ce grand pays africain d'une façon durable, contribuant à le faire connaître.
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Abréviations Assistant District Officer Agence France-Presse Anambra Vigilance Service British Broadcasting Corporation Bande dessinée Biafran Organisation of Freedom Fighters Christian Association of Nigeria Computer-Assisted Research and Reporting Comité international de la Croix-Rouge Church Missionary Society Cable News Network District Commissioner District Officer International Federation of Library Associations INA Institut national de l’audiovisuel JT Journal télévisé MASSOB Movement for the Actualisation of the Sovereign State of Biafra MET Middle East Times NARTO National Association of Road Transport Owners NTA Nigerian Television Authority ONG Organisation non gouvernementale OUA Organisation de l’unité africaine RLT Radio télé Luxembourg SABENA Société anonyme belge d’exploitation de la navigation aérienne SCNC Southern Cameroon National Council UDR Union pour la défense de la République UNN University of Nigeria Nsukka URSS Union des républiques socialistes soviétiques USAID United States Agency for International Development ADO AFP AVS BBC BD BOFF CAN CARR CICR CMS CNN DC DO IFLA

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On a qualifié la guerre du Biafra de ‘guerre oubliée’. C’est pourtant le terrain où est née l’ONG de Médecins sans frontières et où les journalistes français ont d’abord acquis les compétences interculturelles qu’ils allaient ensuite mettre au service d’autres conflits africains. Le conflit biafrais est aussi le terreau qui a nourri les relations privilégiées entre la France et ce coin d’Afrique où, la guerre à peine terminée, une vague de francophilie envahissait le secteur de l’éducation, amenant les établissements secondaires à accorder au français une place de choix dans leurs programmes de langues. C’est également une expérience collective qui a inspiré poètes, dramaturges et romanciers nigérians et suscité le renouveau religieux si évident aujourd’hui en pays igbo. C’est enfin un moment décisif dans l’histoire de ce grand pays africain. On découvrira dans cet ouvrage, à travers le témoignage de l’oralité, des médias, de la toile et d’une littérature en continuelle expansion, l’histoire humaine de ce conflit, le rôle qu’y ont joué les médias, les radios en particulier, et la profondeur du traumatisme qu’il a laissé dans les consciences et dans la chair de ceux qui l’ont vécu.

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1945 : pogroms contre les Igbo, l’une des trois ethnies principales du pays, à Jos ; plusieurs centaines de morts. 1953 : pogroms contre les Igbo à Kano ; plusieurs centaines de morts. 1er octobre 1960 : indépendance du Nigeria. 1er octobre 1963 : le pays devient une république fédérale avec trois régions : celles du nord, de l’est et de l’ouest. Nnamdi Azikiwe, un Igbo, devient président. Décembre 1964 : élections, entachées de fraude. Tafawa Balewa, un Hausa, est réélu premier ministre. 14-15 janvier 1966 : coup d’État militaire mené par le major Nzeogwu (Igbo). Le gouvernement passe aux mains des militaires. Aguiyi Ironsi, un militaire igbo, est nommé chef d’État. Mai-juin 1966 : massacres d’Igbo au nord du pays : plus de 30 000 morts. Exode des Igbo du nord vers la région orientale. 29 juillet 1966 : nouveau coup d’État : Ironsi est assassiné. Yakubu Gowon, un militaire chrétien d’une minorité ethnique du nord, devient chef d’État. 18-24 septembre 1966 : nouveaux massacres d’Igbo dans tout le pays. Plus de 20 000 morts. Nouvel exode igbo. 4-5 janvier 1967 : le haut commandement militaire se réunit à Aburi, au Ghana, et y signe un accord destiné à mettre fin

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aux troubles politiques du pays. Mais Gowon rejette ensuite cet accord sur les conseils des Britanniques. La région de l’est proteste. 26 mai 1967 : Le Nigeria est partagé en douze États. La région orientale (pays igbo) vote la sécession. Gowon proclame l’état d’urgence. 30 mai 1967 : la région orientale déclare son indépendance sous le nom de Biafra, avec Enugu1 pour capitale. Son gouverneur militaire, le colonel Odumegwu Ojukwu, devient chef d’État du Biafra. Juin 1967 : la défense civile s’organise au Biafra. 6 juillet 1967 : les compagnies pétrolières basées sur la côte décident de faire affaires avec le Biafra, sur le territoire duquel elles se trouvent désormais. Les troupes nigérianes lancent alors l’offensive contre le Biafra. 14 juillet 1967 : chute de Nsukka. L’université du Biafra est saccagée. 26 juillet 1967 : chute de Port-Harcourt, principal port biafrais sur l’océan Atlantique, et de l’île de Bonny. 29 juillet 1967 : le major Nzeogwu, l’un des officiers biafrais, est tué sur le front de Nsukka. 9 – 21 août 1967 : offensive biafraise sur le ‘Midwest’ et l’ouest, régions situées à l’ouest du pays igbo. L’armée biafraise est stoppée à Ore, dans l’État d’Ondo, entre Benin et Lagos.
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Ancienne ville coloniale créée en 1912 pour faciliter l’exploitation de ses mines de charbon, Enugu, au nord du pays igbo, était en 1967 la capitale de la région de l’est.

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22 septembre 1967 : l’armée nigériane a reconquis tout le territoire perdu en août. 26 septembre 1967 : début du bombardement d’Enugu, capitale du Biafra. 4 octobre 1967 : prise d’Enugu. 19 octobre 1967 : chute de Calabar, port côtier. 31 mars 1968 : chute d’Onitsha, marché international et principal port fluvial igbo sur le Niger. Bataille d’Abagana, seule grande victoire biafraise sur son propre territoire : 6 000 morts nigérians, 1000 morts biafrais. Avril 1968 : massacre de quelques 300 civils biafrais dans la cathédrale d’Onitsha. 12 avril 1968 : la Tanzanie reconnaît le Biafra. 8 mai 1968 : le Gabon reconnaît le Biafra 14 mai 1968 : la Côte d’ivoire reconnaît le Biafra. 19 mai 1968 : chute de Port-Harcourt. 20 mai 1968 : la Zambie reconnaît le Biafra. Juin 1968 : avance des troupes fédérales vers les trois dernières grandes villes du Biafra : Owerri, Umuahia et Aba. 31 juillet 1968 : le général de Gaulle lance un appel en faveur de l’autodétermination du Biafra. 17 septembre 1968 : Aba et Owerri aux mains des Nigérians.

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23 septembre 1968 : début des livraisons d’armes françaises au Biafra. 1er octobre 1968 : chute d’Okigwi. Décembre 1968 : le CICR2 estime à 14 000 le nombre de morts quotidiennes au Biafra. 22 mars 1969 : Haïti reconnaît le Biafra. 22 avril 1969 : prise d’Umuahia, capitale provisoire. 25 avril 1969 : l’armée biafraise reprend Owerri. Décembre 1969 : quatre offensives nigérianes majeures. 9 janvier 1970 : reprise d’Owerri, dernier siège du gouvernement, par les Nigérians. 11 janvier 1970 : le chef de l’État biafrais se réfugie en Côte d’Ivoire. Chute de l’aérodrome d’Uli-Ihiala, le dernier encore en état. Cessez-le-feu. 12 janvier 1970 : reddition du Biafra. 1er octobre 1982 : Ojukwu reçoit le pardon du président Shehu Shagari et revient d’exil. 8 septembre 2005 : émeutes ‘biafraises’ à Onitsha, touchant le syndicat national des transporteurs (National Association of Road Transport Owners - NARTO), le Mouvement pour la mise en place de l’État souverain du Biafra (Movement for the Actualisation of the Sovereign State of Biafra MASSOB) et le Bureau de la milice de l’État d’Anambra (Anambra Vigilance Services (AVS). Ces événements se
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Le Comité international de la Croix-Rouge

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déroulent dans le contexte de nouvelles tueries au moment du recensement et de la préparation des élections de 2007. Les émeutes s’étendent aux États d’Anambra, Ebonyi, Edo, Delta et Imo, et jusqu’ à Abuja, capitale fédérale, et se poursuivent pendant plusieurs mois. 15 janvier 2008 : les 63 survivants des anciens militaires igbo nigérians passés au Biafra en 1967 reçoivent enfin leur pension et le pardon du chef d’État à Abuja.

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L’ouvrage bilingue rédigé par les soins de l’Ambassade de France à Lagos (Estève 1988 : 50) rappelle qu’ entre 1960 et 1967, la vie politique nigériane est dominée par les conflits régionaux qui s’exacerbent à partir des élections fédérales de 1964. À la dégradation du climat politique, à la montée des menaces de sécession, répond l’augmentation de la violence et de l’insécurité. Au début de janvier 1966, le premier ministre Tafawa Balewa se déclare impuissant à résoudre la situation. Dans ce contexte, le 14 janvier 1966, un violent coup d’État met fin à la première république et entraîne l’assassinat de nombreuses personnalités […]. Un nouveau coup d’État porte ensuite au pouvoir le général Ironsi, assassiné à son tour le 29 juillet de la même année. Plusieurs mois d’instabilité s’ensuivent et la situation du pays s’aggrave rapidement. Pendant l’été et l’automne de 1966, plusieurs villes du nord sont témoins de pogroms - près de deux millions d’igbo sont exterminés3 ; de toute la fédération, les Igbo, leur sécurité menacée, refluent alors vers le sud-est, leur terre ancestrale. Le 30 mai 1967, le lieutenant-colonel Odumegwu Ojukwu, gouverneur militaire du Nigeria oriental, après une vaine tentative de conciliation, cède à la demande igbo et proclame la République du Biafra, qui regroupe trois des douze États récemment créés : ceux des Rivières, du Centre-est
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Le pays igbo a toujours été surpeuplé et cette haute densité de population a amené de nombreux Igbo à se déplacer : beaucoup se sont établis au nord du pays, et s’y sont lancés dans le commerce.

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et du Sud-est.4 Le 6 juillet, c’est la guerre : le blocus économique total de la région sécessionniste et le soutien logistique des puissances étrangères vont transformer le conflit en une lente strangulation. La capitale du Biafra, Enugu, située au nord du pays igbo, tombe rapidement. Mais un an après, le conflit dure toujours. En février 1968, les vols de secours ont commencé. Le 13 avril, la Tanzanie a reconnu le Biafra, portant à quatre le nombre de pays soutenant sa cause : Côte d’Ivoire, Gabon, Tanzanie et Zambie. Le 9 mai, au cours d’une conférence de presse, le président de Côte d’Ivoire, HouphouëtBoigny, déclare : « Même si, en raison de sa supériorité militaire en hommes et en matériel, le gouvernement fédéral du Nigeria venait à occuper la totalité du Biafra, le problème de la sécession ne serait pas résolu pour autant » (Von Rosen 1969 : 147). S’il parle ainsi, c’est que la situation sur le terrain est incertaine. Cherchant à isoler la région sécessionniste, l’armée fédérale, partie de la côte atlantique et attaquant sur tous les fronts, a déjà reconquis Ikot-Ekpene, à une centaine de kilomètres de Port-Harcourt.5 On se bat toujours pour Aba, l’une des grandes agglomérations du sud. Alors qu’une autre offensive, déclenchée dans le secteur d’Oguta, menace l’aérodrome d’Uli6, le colonel Okweichime, chef d’état-major de l’armée biafraise, déclare le 27 août 1968 au journaliste français François Debré (1968 : 86) : « comme le monde n’est pas informé de notre réelle situation militaire, les communiqués de victoire de l’armée nigériane sont répercutés par toutes les agences de presse. »
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La fédération nigériane comptait trois grandes régions à son indépendance en 1960. Le nombre d’États passe à 12 en 1967 ; ils sont 19 en 1976, 21 en 1987, 30 en 1991et 36 en 1996, plus le territoire de la capitale fédérale. 5 Voir la carte en annexe. 6 Après la chute de Port-Harcourt puis d’Enugu, le Biafra fut réduit à utiliser des pistes d’atterrissage de fortune durant le restant du conflit. Celle d’UliIhiala, au sud de l’État actuel d’Anambra, est restée la plus connue, car elle avait été démilitarisée et servait régulièrement aux vols de secours affrétés par la Croix-Rouge et les autres organisations caritatives.

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Cependant que la France, déchirée entre sa longue tradition de coopération avec les gouvernements africains, ses intérêts économiques et politiques au Nigeria et sa tradition de défense des droits de l’homme, observe la progression du conflit, les médias français, qui avaient signalé la sécession biafraise dans les 24 heures, suivent de près le développement des combats et vont rapidement dépêcher des reporters sur place. En août 1968, un journaliste français, Christian Brincourt, de RTL (RadioTélé Luxembourg), est l’un des premiers à être envoyé au Biafra. Il va passer douze jours à se documenter sur le pays avant de s’y rendre. En cinq jours de mission, il engrangera assez de données pour produire huit émissions radiodiffusées sur Radio Luxembourg. En 1968-69, le Biafra reçoit également des journalistes de nombreux autres pays, dont la GrandeBretagne. Cette implication des médias, dont les bulletins quotidiens, à une époque où il n’y avait ni télévision en continu ni Internet, sont les seuls à informer sur le progrès des troupes et la situation humanitaire, a un énorme impact sur le public français qui découvre soudain ce pays anglophone jusque-là quasi inconnu.7 La presse et la radio surtout, mais aussi la télévision, pourtant occupés à couvrir les répercussions des événements de mai 1968, font désormais le point au quotidien sur l’avance des troupes nigérianes et le sort des réfugiés. « En septembre 1968, la pression monte en France. Au cours d’une conférence de presse, le Général de Gaulle prend clairement parti pour le Biafra » (Renard 1969 : 207).8

Dans les manuels de géographie du secondaire de la fin des années 1950, le Nigeria, possession britannique, n’était qu’une tache blanche sur les cartes d’Afrique ; des années plus tard, en 1994, De Montclos, dans son ouvrage sur Le Nigeria (1994 : 7), remarquait que « d’une manière générale, le Nigeria est un grand inconnu que les français confondent souvent avec le Niger. » 8 Un certain nombre d’hommes d’affaires et hommes politiques français se rendirent au Biafra pendant la guerre, notamment Bernard Kouchner, cofondateur de Médecins sans frontières et de Médecins du monde et ministre des Affaires étrangères et européennes depuis le 18 mai 2007, qui y servit comme médecin avec la Croix-Rouge de 1968 à 1970.

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