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Bourguiba et Nouira

De
642 pages
Après avoir abordé l'histoire de la Tunisie jusqu'en 1881 dans le volume 1, l'auteur nous fait part dans ce second volume de détails insolites et inédits sur la période de 1970 à 1980 qui a réuni Bourguiba et Nouira et durant laquelle le pays a connu une certaine stabilité. L'ouvrage comporte en outre les secrets de l'accaparement du pouvoir le 7 novembre 1987, date à laquelle on a relégué Bourguiba dans l'oubli, effaçant son souvenir et ses engagements.
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Mohamed Hachemi AbbesBOURGUIBA ET NOUIRA
Souvenirs et mémoires
BOURGUIBA ET NOUIRA
Préfacé par Chédli Klibi pour l’édition arabe et par Jean Lacouture pour
l’édition française, cet ouvrage traite des parcours en solitaire et en commun Souvenirs et mémoires
du président Habib Bourguiba et du leader Hédi Nouira. En sa double qualité
de chercheur et de témoin vivant, l’auteur a tenu à rester objectif et à faire
connaître des pans vivants de l’histoire contemporaine de la Tunisie.
Dans ce second volume, l’auteur nous fait part, à travers son témoignage Volume 2
saisissant, de détails insolites et inédits sur la période de 1970 à 1980,
qui avait réuni Habib Bourguiba et Hédi Nouira et durant laquelle la Tunisie
avait connu une évolution et une stabilité relatives, en comparaison avec les
crises et les aspects négatifs ayant suivi immédiatement ou ultérieurement
l’ère du Premier ministre Hédi Nouira. L’ouvrage comporte, en outre, les
secrets de l’accaparement du pouvoir le 7 novembre 1987, date du reniement
et de la nuisance envers Bourguiba, qu’on avait alors relégué dans l’oubli et
dont on a effacé le souvenir et éteint les traces, allant jusqu’à engager des
poursuites contre toute personne qui tenterait de raviver sa mémoire et de
rappeler ses engagements et son héroïsme.
Mohamed Hachemi Abbès est né dans la ville tunisienne
de Monastir. Il a poursuivi ses études supérieures à Tunis
à l’Université de la Zitouna, où il a obtenu un diplôme en
théologie islamique. Après avoir milité dans les rangs de
diverses organisations estudiantines, il s’est employé à
mobiliser ces organisations et à leur éviter de glisser dans
l’extrémisme et la discorde. Il a milité dans le mouvement
scout et œuvré en vue d’étendre son champ d’activité au domaine culturel et
à celui des recherches historiques. Feu le président Bourguiba l’a honoré en
le nommant en 1958, malgré son jeune âge, délégué (sous-préfet). Il a assumé
cette fonction dans de nombreuses villes et garde, de son action militante dans
tous ces lieux de travail, les souvenirs les plus vifs. Il est parvenu à réaliser
son vœu de publier les souvenirs et les mémoires qu’il partageait avec son
frère, Mohamed Habib, notamment concernant les leaders Habib Bourguiba Traduction de Mohamed Lamine Chaabani
et Hédi Nouira, sources principales et directes de ce témoignage historique.
VOL. 2
Photographie de couverture : les deux leaders
Bourguiba et Nouira à Remada, dans le Sud tunisien,
en 1952, collection personnelle.
ISBN : 978-2-336-30131-0
55 e
BOURGUIBA ET NOUIRA
Mohamed Hachemi Abbes
Souvenirs et mémoires






BOURGUIBA ET NOUIRA





















Mohamed Hachemi Abbes











BOURGUIBA ET NOUIRA


Souvenirs et mémoires


Volume 2




Traduction de Mohamed Lamine Chaabani

























































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30131-0
EAN : 9782336301310




LA TRADUCTION ET L’ETABLISSEMENT DE LA VERSION
FRANÇAISE DE CET OUVRAGE ONT ETE MENES SOUS
LA DIRECTION DE :
MOHAMED LAMINE CHAABANI
AVEC LA COLLABORATION DE :
OLFA ANNAGUI
ET L’ASSISTANCE DE :
SANA BEN CHAABANE.
CETTE TRADUCTION A AUSSI FAIT L’OBJET D’UNE
RELECTURE ATTENTIVE DE LA PART DE
Dr NABIL KHALDOUN GRISSA,
Dr MOHAMED CHAABANE
Et Pr ZEINEB MHALLA
JE VOUDRAIS QU’ILS TROUVENT TOUS ICI, AINSI QU'A
L'EDITEUR "L'HARMATTAN", L’EXPRESSION DE MA
PLEINE RECONNAISSANCE ET DE MA PROFONDE
GRATITUDE POUR LEURS LOUABLES EFFORTS.
L’AUTEUR







TROISIÈME PARTIE

LA TUNISIE, LA CONSTRUCTION
DU NOUVEL ÉTAT ET L’INSTAURATION
DU RÉGIME RÉPUBLICAIN.
L’ÈRE DE BOURGUIBA, L’ÉDIFICATEUR
DE L’ÉTAT MODERNE ET LE LIBÉRATEUR
DE LA FEMME.











Pour pérenniser et résumer son histoire légendaire, Bourguiba a tenu à faire graver
sur la porte d’entrée de son mausolée à Monastir, les inscriptions suivantes : « Le
Combattant Suprême, édificateur de la Tunisie nouvelle et libérateur de la femme ».
11
Chapitre XI

L’INDÉPENDANCE



À son départ de Tunis, le 2 février, en direction de la France, le
Combattant Suprême fit la déclaration suivante : «Avant de quitter la Tunisie
pour poursuivre mon action en France et prendre directement contact avec le
Gouvernement français, je voudrais adresser quelques mots au peuple
tunisien : La mission que la Nation m’a confiée et dont j’ai poursuivi la
réalisation durant de longues années dans le cadre de notre lutte nationale et
dans la ligne politique de notre parti, ne saurait être considérée comme
terminée.
Certes, cette lutte a été couronnée de succès puisque nous en récoltons
aujourd’hui les multiples fruits : la restauration de notre souveraineté
nationale dégagée de tout partage, et la confirmation de notre nationalité
autant que la réalisation de nos aspirations démocratiques par l’élection
d’une Assemblée constituante appelée à consacrer la souveraineté pleine et
entière du peuple tunisien.
Ainsi, notre mouvement de libération aura franchi une étape décisive
dans la voie du progrès politique ainsi que dans l’évolution de nos rapports
avec la France, en passant d’un régime de protectorat et d’administration
directe au statut d’un État pleinement souverain. Cette étape a pu être
réalisée grâce aux conventions conclues entre la Tunisie et la France, et dans
un esprit de libre coopération entre les deux États.
Effectivement, l’opinion publique s’est rendu compte de l’efficacité de
notre ligne politique, puisque le président du nouveau Gouvernement
français vient de déclarer que ces conventions ne font pas obstacle à
l’indépendance de la Tunisie. C’est pourquoi j’ai décidé de me rendre en
France pour prendre contact avec les responsables et pour leur faire
connaître nos aspirations concernant aussi bien la nécessité d’abréger les
étapes de notre indépendance que celles d’une solution du problème algérien
13
mettant fin à la guerre qui sévit dans un pays frère. J’ai confiance que l’étape
historique qui débute aujourd’hui, nous mènera inéluctablement au succès
car le peuple tunisien a donné les preuves de sa maturité et de sa bonne
volonté dans le choix qu’il a fait de la libre négociation comme moyen de
régler les problèmes qui intéressent à la fois la Tunisie et la France. J’ai
également confiance que l’expérience tunisienne servira d’exemple pour la
promotion de solutions pacifiques dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, sur
la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et d’une libre
coopération avec la France. Je crois que c’est la meilleure garantie pour
consolider les liens de solidarité historique entre les peuples d’Afrique du
Nord et pour assurer la réalisation de leurs communes aspirations à la dignité
et au bien-être ».
A son arrivée à Paris, le soir même, Bourguiba reprenait le même thème
en apportant de nouvelles précisions sur l’objet de sa mission. « Je suis
content, dit-il, de retrouver Paris et les amis que j’y ai laissés, les amis des
mauvais jours. Je suis heureux de revoir votre ville après cinq mois d’une
expérience passionnante, d’une expérience pilote. Durant ces cinq mois,
nous avons connu bien des difficultés et rencontré de nombreux obstacles.
Nous avons commencé l’apprentissage de notre Gouvernement et nous ne
nous en sommes pas trop mal tirés. Nous avons eu affaire à une véritable
entreprise de subversion et de guerre civile que le Gouvernement tunisien a
su maîtriser. Depuis dix-huit mois, la France pratique à notre égard une
politique d’amitié et le Gouvernement tunisien a trouvé sa voie en pleine
entente avec la France. Le peuple tunisien a été sourd à la démagogie et c’est
pour cela que l’entreprise de subversion, contre laquelle nous avons lutté est
tombée à plat. Mais la jeune Tunisie autonome a besoin, pour surmonter les
obstacles qui se dressent devant elle, de la France, à la fois sur les plans
psychologique, politique et économique. Je me propose, en venant à Paris,
de rencontrer les nombreux amis que je compte au sein du nouveau
Gouvernement français et, ensemble, dans une atmosphère de confiance,
d’essayer, par l’expérience, de faire le point de la situation, de façon à
combler les lacunes qui ont pu apparaître à l’usage dans les conventions
franco-tunisiennes. Je suis persuadé que le Gouvernement et le peuple
français ne nous marchanderont pas leur appui, car du succès de l’expérience
tunisienne dépend la paix dans toute l’Afrique du Nord, c’est-à-dire l’avenir
de la coopération franco-nord-africaine. Sur un autre plan la France se doit
de hâter la solution du problème algérien, de façon à décourager toutes les
entreprises de guerre civile et asseoir son influence sur tout le nord-Afrique,
dont les trois peuples doivent prendre conscience de la solidité de l’amitié
française ».
14
Certes ! Le conflit connu en Tunisie sous le nom de sédition yousséfiste
poussa le Néo-Destour à durcir sa position en vue d’accélérer le processus de
l’indépendance mais d’autres facteurs étaient également intervenus dans
cette question. Le plus important de ces facteurs était l’obtention par le
Maroc de son indépendance d’une manière plus rapide. En effet,
l’indépendance du Maroc dans le cadre de l’interdépendance avec la France
fut proclamée suite au communiqué publié à La Celle-Saint-Cloud le 7
novembre 1955 après l’entretien effectué par le Roi du Maroc Mohamed V
avec Antoine Pinay, le ministre des Affaires étrangères dans le
Gouvernement d’Edgar Faure ; le Souverain marocain étant juste de retour
de son exil dans l’île de Madagascar. Cet événement constitua un facteur
important dans la satisfaction de la demande tunisienne de faire évoluer les
conventions du 3 juin 1955 vers l’indépendance de la Tunisie.
Entre-temps, les crises politiques s’étaient succédé sous la quatrième
République avec les successives chutes de Gouvernements. En 1956, un
nouveau Gouvernement était constitué sous la présidence de Guy Mollet,
Secrétaire Général de la S.F.I.O qui déclara dans le discours d’investiture
qu’il prononça le 31 janvier devant l’Assemblée nationale : «Les
conventions de 1955 ne s’opposent pas au fait que la Tunisie, à l’instar du
Maroc, bénéficie de l’indépendance dans le cadre d’une interdépendance
organisée ».
Le 5 février 1956, Bahi Ladgham, le Secrétaire Général du Néo-Destour,
rejoignit le Combattant Suprême à Paris où se poursuivaient les
négociations. Le 7 février, le Secrétariat d’État aux Affaires Marocaines et
Tunisiennes relevant du ministère français des Affaires étrangères publia un
communiqué dans lequel il était annoncé que : «Les représentants du
Gouvernement français ont pris connaissance avec intérêt du point de vue
exprimé par le Président du Néo-Destour. Ils ont déclaré que si S.A. le Bey
en exprimait le désir, ils étaient d’accord pour discuter avec les représentants
du Gouvernement tunisien qu’elle désignerait, les problèmes (des Affaires
étrangères et de la Défense) soulevés par M. Bourguiba… ».
Le 17 février, on annonça à Tunis que ces négociations commenceraient
le 27 du mois courant et qu’elles auraient lieu sur la base de l’octroi de
l’indépendance à la Tunisie et de la remise de la responsabilité de la
diplomatie, de l’armée et de la sécurité à l’État tunisien.
À son retour en Tunisie, Bahi Ladgham fut nommé le 24 février, ministre
d’État, Vice-Président du Conseil des ministres avant de repartir à Paris en
compagnie de Mongi Slim, ministre de l’Intérieur et de Mohamed
15
Masmoudi, ministre de l’Économie nationale. Les négociations furent
ouvertes au ministère français des Affaires étrangères, le 29 février 1956.
Ce qui était étonnant, c’était que la partie française était retournée aux
positions qu’elle avait prises en 1954 et 1955 en alléguant que
l’indépendance ne couvrait pas les Affaires étrangères et la Défense,
demandant qu’elles ne fussent pas mentionnées dans le texte de l’accord à
conclure. Puis, lorsque la partie tunisienne refusa de répondre aux exigences
françaises et resta sur ses positions, le débat s’instaura sur la question de
l’interdépendance et ce qu’elle impliquait comme garanties.
Les négociations achoppèrent sur cette question et faillirent s’arrêter,
n’eût-été l’intervention habituelle de Bourguiba qui rencontra le Président du
Conseil français, ce qui sauva la situation. Le protocole d’indépendance fut
signé le 20 mars1956. Il y était proclamé que la France reconnaissait
solennellement l’indépendance de la Tunisie et que le traité conclu entre la
France et la Tunisie, le 12 mai 1881, ne pouvait plus régir les rapports
franco-tunisiens. Il était également souligné que celles des dispositions des
conventions du 3 juin 1955, qui seraient en contradiction avec le nouveau
statut de la Tunisie, État indépendant et souverain, seront modifiées ou
abrogées.
Le climat régnant à cette époque n’était pas propice aux communiqués ni
aux commentaires puisque la colonie française en Tunisie était en train
d’épuiser ses dernières forces, que les milieux de la droite française au
parlement agissaient pour contrer la tendance libérale du Gouvernement et
que les bandes de la sédition yousséfiste continuaient à perpétrer leurs
crimes en faisant couler le sang. En effet, ces bandes commettaient surtout
des assassinats de Français, ce qui compliquait la tâche des négociateurs
tunisiens et les montrait en tant que responsables inaptes à assurer la sérénité
et à tenir bien en main les rênes du pouvoir. Ces actes poussaient également
un certain nombre de libéraux français à douter de Bourguiba, de son parti et
de sa capacité à garantir l’avenir, au moment même où les propagandes du
Caire et de Damas déclenchaient de violentes campagnes radio et de presse
reprenant les allégations des rebelles de la sédition yousséfiste.
Bourguiba revint en Tunisie le 22 mars apportant avec lui les heureux
présages de l’accession à l’indépendance, alors qu’il ne s’était passé que
quelques mois après l’obtention de l’autonomie interne et la conclusion des
conventions du 3 juin 1955, ce que d’aucuns avaient considéré comme étant
un pas en arrière. Voilà que seulement quelques mois après, la situation était
mûre pour l’accession à l’indépendance. Le peuple fidèle accueillit
Bourguiba en héros et à son arrivée, le Combattant Suprême déclara : «C’est
16
le jour que nous attendions depuis 75 ans. Nous sommes heureux et nous
espérons pouvoir continuer sur le chemin que nous nous sommes tracé… ».
Le 25 mars 1956, il fut procédé à l’élection des membres de l’Assemblée
Constituante ; des élections qui eurent lieu pour la première fois dans
l’histoire de la Tunisie au suffrage universel mais sans la participation des
femmes et qui se tinrent dans un climat où régnaient des sentiments de fierté
et de gloire. Les listes du Front National conduites par le Néo-Destour
avaient remporté ces élections auxquelles avaient participé l’Union Générale
Tunisienne du Travail (U.G.T.T.), l’Union Tunisienne de l’Artisanat et du
Commerce (U.T.A.C.) et l’Union Nationale des Agriculteurs Tunisiens
(U.N.A.T.). Ces listes groupaient 98 candidats dans dix-huit circonscriptions
et avaient emporté l’adhésion de plus de 98% des électeurs, ce qui traduisait
la confiance du peuple en son Parti et en son Chef. Le Parti Communiste
avait aussi pris part à ces élections en présentant 69 candidats dans douze
circonscriptions tandis que les Indépendants s’étaient présentés dans deux
circonscriptions.
L’Assemblée Constituante tint sa première séance le 8 avril 1956, la
veille de la commémoration du dix-huitième anniversaire des événements du
9 avril 1938. À l’unanimité, ses membres se levèrent tous pour procéder, par
acclamations, à l’élection d’Habib Bourguiba comme Président de
l’Assemblée Constituante. Le Combattant Suprême prononça alors un
discours historique dans lequel il souligna notamment : «Vous êtes réunis au
sein de cette Assemblée Constituante par la volonté du Peuple. Ayez
constamment à l’esprit que la volonté du Peuple trouve en votre Assemblée
son expression clairement exprimée. La souveraineté en Tunisie est celle du
Peuple qui en est la source légale et authentique ».
Le 13 avril 1956, l’Assemblée procéda à l’adoption de l’article premier
de la constitution proclamant que : «La Tunisie est un État libre,
indépendant, souverain, de religion islamique et de langue arabe ». Ainsi,
furent dissipées les craintes obsessionnelles de certains esprits sceptiques qui
redoutaient que Bourguiba n’eût des tendances résolument laïques. Leurs
allégations étaient démenties et il était affirmé que la Tunisie avait une
identité islamique et arabe.
Le Combattant Suprême Habib Bourguiba aurait pu mener une vie
tranquille, se reposer et renoncer à assumer les lourdes responsabilités de la
concrétisation de l’indépendance et de l’édification de l’État, tâches dont
l’envergure et les risques n’étaient pas moindres que celles assumées durant
la lutte contre le colonialisme. Mais il avait opté pour continuer à assumer
ses responsabilités nationales.
17
L’édification de l’État
C’est dans de pareilles œuvres que se révèle l’empreinte des géants de
l’Histoire. En effet, ces hommes n’ont pas été créés pour l’inaction, le repos
et les plaisirs. Dès qu’ils avaient achevé une bataille, ils en entamaient sans
répit une autre, comme s’ils étaient en compétition avec le temps. C’était le
cas du leader Bourguiba qui avait réalisé ce dont furent incapables d’autres
dirigeants nationalistes malgré tous les sacrifices qu’ils firent en vain. A
peine avait-il libéré la nation tunisienne des griffes du colonialisme que ses
camarades craignirent que la nouvelle entreprise n’entachât la gloire et la
grandeur qu’il avait acquises en tant que héros national. Ils estimaient qu’il
ne devrait pas s’engager derechef dans de nouvelles épreuves, ni encourir les
risques de la prise du pouvoir en luttant de nouveau pour la souveraineté du
pays, l’édification de l’État et la création d’une nation, car disaient-ils, le
pouvoir use les titans et vient à bout des acquis des héros. C’était la question
qu’avait soulevée Bahi Ladgham dans un débat avec les membres du Bureau
politique restreint, en présence d'Ali Bellahouane, Ahmed Tlili, Taïeb
Méhiri, Ferjani Belhaj Ammar et Ahmed Ben Salah. Dès que l’indépendance
fut proclamée, Bahi Ladgham leur demanda de réfléchir à la composition du
Gouvernement et à la personne la plus apte et la plus digne d’en devenir le
chef. Il voyait en Bourguiba la personnalité la plus compétente et la plus apte
à assumer les charges de cette lourde responsabilité dans ces circonstances
délicates et graves, vu que Bourguiba était ce leader dont le prestige,
l’expérience et la renommée étaient mondialement reconnus, notamment en
Occident. D’autres, en revanche, considéraient qu’il ne devrait pas risquer
dans l’arène du pouvoir son capital de sympathie et son histoire légendaire,
surtout lorsque l’action à entreprendre visait à libérer le pays des lourdes et
durables séquelles du colonialisme vieilles de soixante-quinze ans, et de tout
ce qu’il avait hérité comme pauvreté, sous-développement et défaillances.
Aussi, l’accession de Bourguiba à la présidence de l’Assemblée Constituante
ne pouvait être que la meilleure et la plus sûre des solutions pour la Tunisie
et pour le prestige de Bourguiba à l’échelle nationale. Cependant, les
ambitions de Bourguiba pour son peuple étaient loin de se limiter à la
présidence d’un parlement, elles dépassaient cette simple fonction pour
s’élever au niveau de l’édification d’une civilisation et d’une nation et à
celui de l’instauration d’un régime qui serait un modèle pour les nations
nouvellement indépendantes dotées d’une histoire bien enracinée. Il n’était
pas dans les habitudes de Bourguiba de fuir ses responsabilités historiques, il
devait les assumer pour traduire dans les faits l’indépendance nationale et
conférer à cette indépendance le contenu économique, social et culturel
contemporain dont bénéficiaient les nations évoluées.
18
Le destin de Bourguiba, le sauveur qui s’était engagé dans une longue
lutte dont il était sorti victorieux, était de terminer une page et d’en
commencer une nouvelle dans l’épopée bourguibienne afin d’œuvrer à
l’édification de la Tunisie moderne dans son image la plus belle et son
modèle le plus éclatant par lesquels se parachèveraient les splendeurs du
génie bourguibien.
Bourguiba forma, le 14 avril 1956, le premier Gouvernement de l’ère de
l’indépendance sans se soumettre au protocole suivi en matière de
désignation des Gouvernements. En effet, pour la première fois dans
l’histoire moderne de la Tunisie, Bourguiba n’avait pas attendu du Bey sa
désignation comme Chef du Gouvernement puisque c’était le bureau de
l’Assemblée Nationale Constituante qui l’avait désigné et qui en avait
informé le Bey, le 11 avril 1956, comme si cette désignation était faite sur
proposition du peuple.
Bourguiba s’était employé à étendre les compétences de cette Assemblée
afin qu’elle devînt une instance législative votant le budget et contrôlant
l’action du Gouvernement sans être cantonnée à l’élaboration de la
constitution. Cette Assemblée devint l’unique instance qui orientait la
politique générale dont Bourguiba puisait son pouvoir.
Il est à signaler à cet égard, pour l’histoire, que suite à la démission du
Gouvernement de Tahar Ben Ammar, le Bey convia les membres du bureau
de l’Assemblée Constituante pour les consulter sur la personnalité qui
pourrait être chargée de former le nouveau Gouvernement. Bourguiba était
présent à l’entrevue en sa qualité de Président de l’Assemblée et laissa à
Ahmed ben Salah le soin de donner la réponse suivante au Bey : «Il n’y a
personne d’autre que Bourguiba ». Le Bey fit alors un signe de la main et les
décorations de l’investiture furent apportées.
Bourguiba assuma les charges de Président du Conseil des ministres
durant une année au cours de laquelle il avait découvert de multiples affaires
de spoliation de biens "habous" (biens de mainmorte) dans lesquelles était
impliqué le Bey. Bourguiba avait fait promulguer des décrets portant
restitution de ces biens à leurs dévolutaires.
1Bourguiba dit à ce sujet : «Je lui en fis voir (au Bey) de toutes les
couleurs. Une fois, la veille du 27 du mois de Ramadan, selon la tradition, je
l’accompagnai à la Mosquée de la Zitouna. Il s’appuyait sur une canne en

1 Habib Bourguiba : «Ma vie, mes idées, mon combat », p. 331-333.
19
ivoire finement ouvragée. À la fin de la cérémonie, le cortège prit le chemin
du retour vers le Palais beylical de Carthage. Arrivés à destination, nous
franchîmes les deux premières portes. Au moment où il allait passer la
troisième, le Bey me tendit sa canne, comme si je devais l’en débarrasser.
- Qu’est-ce à dire ? M’écriai-je.
- C’est que vous offre Son Altesse, s’empressa de répondre son fils
Mhammed qui ne manquait ni de finesse ni d’intelligence.
Cela changeait tout et j’acceptai le présent. Je n’arrive d’ailleurs plus à
mettre la main dessus ».
Bourguiba racontait aussi : «Une autre fois, sa femme, la Beya, sollicita
une faveur.
- Je ne vous ai jamais rien demandé, me dit-elle. Je serais heureuse si
vous acceptiez de nommer untel en remplacement de Matteï. Ce dernier était
directeur de la Liste Civile.
- Je n’aime pas les interventions de l’espèce, l’interrompis-je. Je
consulterai le ministre des Finances sur le choix d’un candidat convenable ».
Bourguiba se rappelait également : « On m’invita à dîner, un jour. Je fus
surpris de voir la Beya goûter au potage avant tout le monde. Elle
m’expliqua qu’elle voulait montrer, selon l’usage, que les mets n’étaient pas
empoisonnés. Je lui répondis qu’à l’avenir, il ne faudrait plus prendre cette
peine ».
S’agissant de ses relations avec le Palais, Bourguiba rapportait : «Un
autre jour, je pénétrai dans la grande salle du Palais. La femme du Bey était
assise. Je m’arrêtai à mi-chemin et dis :
- Il importe que l’on vienne ici même accueillir et saluer le Chef du
Gouvernement quand il fait son entrée au Palais.
Elle accourut et se confondit en excuses, invoquant son ignorance des
usages.
- N’oubliez pas, lui recommandais-je, je ne suis ni un Mustapha Kaâk, ni
un Slaheddine Baccouche, ni aucun autre membre de votre entourage ».
Bourguiba garda pour lui, dans la formation Gouvernementale, les
portefeuilles de la Défense et des Affaires Étrangères en plus de la
Présidence du Conseil. Il nomma Bahi Ladgham comme Vice-Président du
20
Conseil. Le Gouvernement se composait en outre de Mongi Slim et
Mohamed Masmoudi en tant que ministres d’État chargés des négociations,
Taïeb Méhiri ministre de l’Intérieur, Ahmed Mestiri ministre de la Justice,
Hédi Nouira ministre des Finances, Ferjani Belhaj Ammar ministre du
Commerce et de l’Industrie, Mustapha Filali ministre de l’Agriculture,
Ezzeddine Abassi ministre des Travaux publics, Mahmoud Khiari ministre
des P.T.T., Lamine Chabbi ministre de l’Éducation, Mahmoud Materi
ministre de la Santé publique, André Barouch ministre de l’Urbanisme et de
la Reconstruction, Mohamed Chakroun ministre des Affaires sociales,
Béchir Ben Yahmed Secrétaire d’État à l’Information et Azouz Rebaï
Secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports.

Le Président du Conseil Habib Bourguiba présentant les membres du premier
Gouvernement de l’ère de l’indépendance à S.A. le Bey Mohamed Lamine Pacha
Bey le 14 avril 1956.

Le 17 avril 1956, la formation Gouvernementale était présentée devant
l’Assemblée Nationale Constituante. Bourguiba, en sa qualité de Président
du Conseil, avait prononcé un important discours dans lequel il avait défini
les méthodes d’action du Gouvernement et les charges colossales qui
l’attendaient. Il avait dit notamment : «Aujourd’hui, la parole est redonnée
au peuple à qui retournent l’un après l’autre les attributs de la
21
souveraineté…Aujourd’hui se présente à vous la première formation
ministérielle de la Tunisie indépendante. C’est en vous que le Gouvernement
trouve sa force, car chacun de ses membres est un constituant élu dans les
mêmes conditions que vous et auquel le pays a accordé comme à vous sa
confiance. Chacun des membres de ce Gouvernement a autant que vous le
désir de tenir les promesses qu’il a faites au peuple. En votant l’autre jour à
l’unanimité et dans l’enthousiasme le premier article de la constitution et en
proclamant que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, ayant
l’Islam pour religion et l’Arabe pour langue », et en disposant que « le
peuple était le détenteur de la souveraineté », vous avez, Messieurs les
Constituants, défini du même coup le programme du Gouvernement qui vous
est présenté aujourd’hui…».
Bourguiba avait dit également : «La mentalité de tout être libre est pétrie
de révolte continuelle contre toute situation où la dignité de l’homme est
bafouée, autant que d’impatience sans cesse renouvelée de conquérir à la
souveraineté sa pleine expression. Le Gouvernement se rend compte que sa
tâche aujourd’hui consiste à réaliser l’harmonie entre la volonté de libération
de l’Assemblée Constituante et la réalité nationale, à travers les divers
aspects qui la caractérisent dans les domaines politique, économique et
social…
L’organisation de notre défense nationale est le meilleur garant de notre
indépendance et la sauvegarde la plus sûre pour notre régime constitutionnel.
Sur le plan interne, il a pris en main l’ordre public. Toutes les responsabilités
en cette matière seront transférées demain même.
À la consolidation des attributs de la souveraineté sur le plan interne,
correspond sur le plan des relations extérieures, la mise en place des
premiers éléments du dispositif diplomatique. La première étape implique
une représentation de la Tunisie dans les pays frères et les autres nations
amies. Elle implique également et en particulier que notre pays soit
représenté à l’O.N.U. dès la prochaine session ».
Bourguiba ne fit aucun cas des négociations pour l’interdépendance telles
que prévues par le protocole du 20 mars et ne leur accorda pas l’intérêt
escompté par la France. Il s’empressa d’assumer les responsabilités
qu’imposait la situation de l’indépendance dans les domaines de la sécurité,
des affaires étrangères et de la défense ainsi que dans ceux de la mise en
place des structures essentielles de l’État, de la tunisification de l’appareil
administratif et des vacances à combler suite au départ précipité et intensif
des agents français.
22
Le Président Bourguiba commença le 18 avril 1956 par prendre en main
les services de sécurité, jusque-là dirigés par les Français, après que
l’anarchie eût envahi le pays notamment dans le Sud, suite à la sédition
yousséfiste et au peu d’empressement que des cadres français de la sûreté
montraient à servir l’État tunisien. Ces derniers étaient allés jusqu’à
commettre des actions terroristes contre des sièges de cellules destouriennes
et des commerces de Tunisiens, actions qui avaient engendré des morts et
des blessés et dont l’objectif était de montrer l’incapacité du Gouvernement
à assurer la sécurité et à assumer ses prérogatives dans ce domaine. À cette
époque, les forces de sédition à l’intérieur et les forces colonialistes
fanatisées se mirent d’accord pour atteindre cet objectif de propager
l’anarchie dans le pays.
Dans le domaine des relations extérieures, Bourguiba reçut le 24 avril
1956, les membres du corps consulaire accrédités à Tunis et relevant des
ambassades de leurs pays. Puis, dès le mois de mai 1956, les États
commencèrent à proclamer leur reconnaissance de l’indépendance de la
Tunisie à savoir, les États européens, arabes, asiatiques et américains.
D’autre part, la Tunisie était reconnue, le 19 mai 1956, comme État membre
de l’Organisation Mondiale de la Santé. Le Président Bourguiba nomma des
ambassadeurs de la Tunisie au Maroc, en Égypte et en Arabie Saoudite. Puis,
dans le but de concrétiser davantage les attributs de l’indépendance, il
s’employa à récupérer les pouvoirs judiciaires qui étaient français tant au
niveau des structures qu’à celui des législations et ce, malgré l’existence de
deux systèmes judiciaires, l’un français, l’autre tunisien. Bourguiba procéda
à leur unification et à leur totale tunisification. Le 9 mai 1956, on annonça la
nomination de Tunisiens aux fonctions de Procureur Général de la
République et de Procureur auprès de la Chambre des Requêtes ou près des
tribunaux de la Driba (Anciens tribunaux de première instance réservés aux
Tunisiens) et des différents tribunaux régionaux. Le Gouvernement
promulgua en outre un décret stipulant l’application des lois tunisiennes « à
toutes les infractions commises en Tunisie », mettant ainsi fin à l’application
des législations françaises. Une levée de bouclier eut lieu alors contre cette
mesure dans la colonie française de Tunisie dont les membres
revendiquèrent l’institution du système pratiqué dans les pays indépendants
d’Orient consistant à rendre les étrangers justiciables des tribunaux qui leur
étaient consacrés.
Le 6 juillet 1956, une cérémonie s’était tenue au palais de justice de
Tunis sous la présidence d’Habib Bourguiba. Cette cérémonie marquait
l’unification du système judiciaire qui avait permis aux tribunaux judiciaires
d’étendre leurs aires de compétence à l’ensemble des affaires de justice sans
23
exception. Ces tribunaux avaient ainsi annulé toutes les compétences que
possédaient auparavant les tribunaux français et les tribunaux traditionnels
musulmans tunisiens dont la suppression eut lieu en septembre 1956. Les
privilèges fiscaux et l’immunité judiciaire dont bénéficiaient les membres de
la famille beylicale furent également abolis le 30 mai 1956. En vertu de cette
mesure, les membres de la famille beylicale eurent les mêmes droits et
obligations que l’ensemble des citoyens.
Ensuite, dans le cadre du parachèvement de la tunisification de
l’administration, l’État entreprit, le 21 juin 1956, de modifier le système
administratif en créant la fonction de Gouverneur pour remplacer celle de
Caïd et celle de Délégué pour remplacer celles de Kahia et de Khalifa. Un
grand nombre de responsables administratifs déloyaux envers la Tunisie et
connus pour leur pro-colonialisme furent sommés de partir à la retraite, de
même qu’on avait procédé au remplacement de près de 1200 fonctionnaires
français et juifs qui avaient quitté la Tunisie.
Par ailleurs, le Gouvernement ne tarda pas à baptiser des villes, des
villages, des avenues et des rues de nouveaux noms, ceux des personnalités
historiques ou politiques militantes tels que Menzel Bourguiba au lieu de
Ferryville, Haffouz au lieu de Pichon, Ezzahra au lieu de Saint-Germain…
Puis le 13 août, c’était la radio qui était tunisifiée en vertu d’un accord
conclu le 31 juillet après la promulgation par le Gouvernement tunisien du
« décret du 9 février 1956 (26 Djoumada II, 1375 H.), sur l’imprimerie, la
librairie et la presse ».
En outre, il s’était produit le 13 août 1956 un événement soudain qui
avait surpris l’ensemble du peuple tunisien et suite auquel Bourguiba s’était
dressé en tant que réformateur social et rénovateur des valeurs authentiques
de l’Islam qu’avaient effacées des siècles de régression et d’obscurantisme.
On avait pris la religion comme prétexte et au lieu d’éclairer les voies et
venir à bout des ténèbres de l’ignorance, on avait laissé les populations dans
l’obscurantisme et détruit ces valeurs suprêmes.
Bourguiba s’était souvenu de sa mère et de sa grand-mère et s’était
rappelé l’injustice, la soumission et l’oppression dont elles avaient si
souffert. Il s’était souvenu de la tyrannie du mari ou plutôt de la tyrannie que
l’homme en général exerçait sur la femme. Des souvenirs que Bourguiba
avait intériorisés et qui s’étaient ancrés dans sa mémoire et dans son
imaginaire. Il n’était venu à l’esprit de personne qu’il était dans l’intention
du Président Bourguiba ou d’un quelconque autre leader, alors que le
Gouvernement n’était constitué que depuis pas plus de quatre mois, de
24
déclarer tout haut dans ces circonstances particulières, en affrontant et en
choquant le peuple, qu’il accordait les droits de la femme et annonçait la
promulgation du Code du Statut Personnel. Il s’agissait d’un code qui mettait
fin à la polygamie, à la répudiation et aux problèmes qui en découlaient ; un
code qui conférait à la femme une place faisant d’elle une partenaire de
l’homme et lui octroyant le droit de voter, de se présenter aux élections et
d’assumer des responsabilités publiques. Depuis, Bourguiba fut à l’origine
de la fondation de l’Union Nationale des Femmes Tunisiennes qui fut
chargée de concrétiser ces objectifs et de faire assumer ces responsabilités.
Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, la femme prenait
part aux élections municipales auxquelles avait appelé le Gouvernement le 5
mai 1957.
Le Code du Statut Personnel avait créé de grands remous notamment
dans les milieux religieux qui traitèrent le leader Bourguiba d’athée et
d’impie bien que ce code ne fût pas en contradiction avec le Coran et la
tradition du Prophète, puisqu’il fut élaboré avec la participation de sommités
parmi les cheikhs de la Zitouna et les spécialistes du droit musulman tels que
Mohamed Aziz Djaït et Mohamed Fadhel Ben Achour. Le leader Hédi
Nouira avait dit à ce sujet dans l’une de ses déclarations : «Ces ulémas
envisageaient d’en faire la proclamation (du code), mais Bourguiba avait
tenu à être le premier à en annoncer le contenu ».
La France soulevait toujours la question de l’interdépendance et de la
solidarité entre les deux pays, question que Bourguiba refusa d’aborder à
toutes les étapes du processus de l’indépendance. Chaque fois que la France
insistait sur cette question, elle trouvait Bourguiba plus fort dans sa défiance.
Alors elle finissait par répondre favorablement à ses requêtes. C’était la
situation vécue dans le domaine de la défense et de l’évacuation, lorsque la
France avait mis comme condition l’instauration d’une alliance entre elle et
la Tunisie. En refusant cette condition, Bourguiba visait l’objectif de
parachever la souveraineté de l’État indépendant tunisien et de traiter d’égal
à égal avant toute chose avec l’État allié français.
Puis, suite aux engagements qu’il avait pris devant les représentants de la
nation, Bourguiba avait appelé le 18 juin à l’évacuation du territoire tunisien
par l’armée française et ce, au cours d’un meeting tenu à Tataouine, l’un des
bastions de l’armée française en Tunisie. Il avait notamment déclaré : «
L’indépendance implique l’évacuation des forces étrangères tout comme
l’autonomie interne avait impliqué l’indépendance ».
Bourguiba considérait également que parmi les impératifs du
Gouvernement tunisien figurait l’obtention de son droit à s’auto-défendre
25
conformément au protocole d’indépendance du 20 mars 1956. Le
Gouvernement français considérait, quant à lui, qu’il était nécessaire que ses
forces fussent présentes en Tunisie sous prétexte de couvrir les arrières de
ses armées combattantes en Algérie, de protéger ses colons en Tunisie et
d’assumer ses responsabilités en Méditerranée dans le cadre de la défense du
monde libre, et que c’était-là aussi des responsabilités partagées entre la
France et la Tunisie. Cependant, Bourguiba avait refusé que la Tunisie fût
une base militaire contre la résistance des frères algériens et il avait déclaré
au journal « le Monde » en date du 27 juin 1956 ce qui suit : «La Tunisie
n’accepte en aucune façon que les forces françaises demeurent en
permanence sur son territoire et notamment à Bizerte ». Dans un discours
adressé au peuple tunisien, Bourguiba avait dit également : «La Tunisie est
prête à reprendre la lutte pour la consolidation de l’indépendance ».
Les forces françaises stationnées aux frontières algériennes n’arrêtèrent
point leurs attaques contre le territoire tunisien. La première de ces attaques
eut lieu à Ain Draham le 3 septembre 1956 au cours de laquelle quatre
citoyens tunisiens furent enlevés et l’un d’eux tué. La deuxième eut lieu dans
la zone de Fériana le 12 du même mois. Un avion français avait bombardé
l’un des villages de cette zone, ce qui avait causé la mort d’un enfant et
quatre blessés parmi les habitants. L’agitation avait alors gagné la population
qui avait déclenché une grève générale le 15 septembre. Le Gouvernement
tunisien s’était engagé à ce que de pareils incidents n’eussent plus lieu sur la
base de la promesse du Président français et que des mesures seraient prises
dans ce sens.
erLe 1 octobre 1956 marqua le début de l’application de l’accord relatif au
transfert de l’autorité de la gendarmerie française au Gouvernement tunisien.
Puis, le 5 octobre, ce fut la conclusion de l’accord relatif au transfert de
l’autorité sur le contrôle des frontières.
Le 12 novembre 1956, ce fut une date historique puisque c’était le jour où
l’Assemblée Générale de l’O.N.U. avait approuvé l’adhésion de la Tunisie
comme membre de l’instance onusienne, ce qui avait renforcé la position de
ce pays et l’avait protégé contre les forces hégémoniques. À cette occasion,
le Président Bourguiba donna le 22 novembre1956 à la tribune de l’O.N.U.
un discours dans lequel il avait traité de nombreuses questions
internationales et proposé la création d’un fonds des Nations Unies pour
aider au développement économique des pays du tiers-monde, tout en
conviant les États avancés à consentir davantage d’efforts dans leur
assistance aux pays en voie de développement. Dans ce discours, Bourguiba
avait également traité longuement du problème algérien revendiquant pour le
peuple frère le droit à l’indépendance et à la dignité, tout en exhortant les
26
Nations Unies à intervenir pour amener la France à faire preuve de plus de
sagesse face à cette question. Bourguiba avait en outre discuté avec le
Président des États-Unis Dwight D. Eisenhower. La plus grande partie de
cette entrevue fut consacrée au problème algérien.
Le 9 septembre 1956, Bourguiba retourna en Tunisie où il fut accueilli,
de nouveau, en héros par le peuple qui tenait à lui exprimer ainsi toute sa
fierté et toute son émotion pour l’adhésion de la Tunisie à l’O.N.U.,
organisation qui ne l’avait pas déçu au moment de l’épreuve puisqu’elle
avait été digne de la confiance placée en elle en ayant exercé des pressions
sur la France afin qu’elle reconnût le droit de la Tunisie à l’existence en tant
qu’État indépendant.
Cependant, jusqu’au commencement de l’année 1957, la France n’avait
pas donné suite au désir de la Tunisie de voir son territoire évacué par
l’armée française. Le Président Bourguiba avait réitéré sa demande dans ce
sens au cours de son séjour à Paris où il devait négocier les questions de
coopération dans les domaines administratif, culturel, financier et judiciaire.
Il était résulté de cette demande, le départ en date du 21 mars 1957, des
unités militaires françaises stationnées à la Kasbah à Tunis.
Le 31 mai, les forces françaises en Algérie reprirent leurs agressions en
lançant une attaque contre Aïn Draham où elles tuèrent quatre soldats et trois
gardes nationaux tunisiens ; 14 personnes furent aussi blessées dont Khémaïs
Hajri, le Secrétaire Général du ministère tunisien des Affaires étrangères.
Le Président Bourguiba donna alors ses instructions pour imposer à
l’armée française de ne quitter ses casernes que sur autorisation préalable du
Gouvernement tunisien. Ainsi, les forces françaises quittèrent le 8 juillet le
Gouvernorat de Tozeur, puis le 11 juillet, celui de Kairouan et le 22 juillet
celui de Souk El-Arba (Jendouba actuellement). Ensuite, face à la
multiplication des attaques contre les positions tunisiennes aux frontières
avec l’Algérie pour empêcher la Tunisie de soutenir la révolution algérienne,
de nombreuses manifestations furent organisées dès le 18 septembre 1957
pour demander l’évacuation des forces françaises du territoire tunisien.
Puis, le 8 février 1958, il y eut le plus grave raid aérien français qui
bombarda le village tunisien de Sakiet Sidi Youssef, le jour de son marché
hebdomadaire. Ce fut une agression abominable effectuée par 23 appareils
militaires français qui bombardèrent violemment le village le détruisant aux
trois quarts et où tombèrent en martyrs 63 civils dont des hommes, des
femmes et des enfants ; 78 personnes y furent également blessées. En plus
27
des bombes destructrices, ces avions larguèrent des bombes incendiaires et
tirèrent à la mitraillette sur les civils.
L’État tunisien retira son ambassadeur de Paris et donna l’ordre
d’empêcher les soldats français de quitter leurs casernes sans autorisation.
L’armée tunisienne, la garde nationale, la police et la jeunesse destourienne
entourèrent de barricades les installations militaires françaises dans
l’ensemble du pays afin d’empêcher les soldats français de quitter leurs
campements. Le 14 février, le représentant de la Tunisie à l’O.N.U. porta
plainte au Conseil de Sécurité. Les États-Unis et la Grande-Bretagne
proposèrent leur médiation pour rapprocher les points de vue entre la Tunisie
et la France. Malgré ces efforts, la partie française n’obtempéra point et
n’évacua point ses forces. Ce fut à ce moment-là qu’on enregistra la chute du
Gouvernement français présidé par Félix Gaillard.
Puis, le 13 mai 1958, eut lieu le putsch de l’armée française en Algérie et
face aux opérations de harcèlement menées par cette armée contre la
Tunisie, le Président Bourguiba demanda, le 22 du même mois, l’évacuation
immédiate du territoire tunisien.
Le 24 septembre, des unités de l’armée française sortirent de leurs
casernes à Borj-Leboeuf, forçant ainsi les barrages installés. Elles
affrontèrent les forces tunisiennes stationnées sur la ligne Kambout au
sudest de Rémada. Des combats se déclenchèrent entre les deux parties.
L’armée d’occupation appela à sa rescousse l’aviation militaire française
stationnée en Algérie qui bombarda pendant quatre heures d’affilée la ligne
reliant Rémada à Aïn Dekouk. L’école primaire de Rémada fut détruite et le
directeur de l’école ainsi que sa famille périrent durant ce raid. Mais les
forces tunisiennes parvinrent à repousser les attaques de l’armée française.
Encore une fois, le Gouvernement tunisien soumit la question au Conseil
de sécurité. Avant même sa discussion fixée pour le 18 juin, le Général de
erGaulle qui avait pris la présidence du Gouvernement français le 1 juin,
s’était engagé, le 17 juin 1958, à retirer les troupes françaises de l’ensemble
du territoire tunisien dans un délai déterminé, à l’exception de la base de
Bizerte.
De fait, les divers contingents de l’armée d’occupation continuèrent leur
évacuation du territoire tunisien et le mois de septembre ne s’était pas écoulé
que le retrait convenu était achevé.

28
L’équipement de l’armée
Depuis le mois d’août 1957, le Gouvernement français refusa de vendre à
la Tunisie l’armement nécessaire à l’équipement de son armée pour assurer
la défense du pays. Il avait relié cette question à la guerre d’Algérie et au
problème de l’évacuation. La France était intervenue auprès de ses alliés
occidentaux pour empêcher toute conclusion d’une pareille vente. Elle se mit
à guetter l’envoi d’armes à partir de certains pays. Elle intercepta deux
camions chargés d’armes en provenance de la Suède et de l’Allemagne en
route vers la Tunisie et ce, au port d’Oran en Algérie. Elle éleva également
une protestation contre la Belgique pour avoir équipé la police et la garde
nationale tunisiennes.
Les États-Unis avaient hésité à fournir des armes à la Tunisie étant donné
les atermoiements de la France. Mais lorsque le peuple tunisien avait réagi à
cela en déclenchant une grève générale et en organisant des manifestations
partout dans le pays, les États-Unis et la Grande-Bretagne répondirent
favorablement à la demande tunisienne et se dépêchèrent d’en livrer des
chargements à l’aéroport de Tunis.
Toutefois, cet armement dont disposait, désormais, l’armée tunisienne
était dérisoire face à la formidable force que l’armée française avait déployée
contre le village de Sakiet Sidi Youssef.
La Tunisie renouvela sa demande de fourniture d’armes auprès de ces
pays qui tergiversèrent intentionnellement en invoquant les mêmes prétextes.
Au mois de novembre 1958, les États-Unis répondirent favorablement à
la demande tunisienne après que le Président Bourguiba eût annoncé sa
décision de procéder à l’achat d’armes auprès de l’Espagne, de la
Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie et d’autres pays disposés à traiter avec
la Tunisie.
Au début du mois d’octobre 1958, la Tunisie adhéra à la Ligue des États
Arabes tout en se méfiant de cette organisation notamment à cause des
positions du Gouvernement égyptien et de son leader Gamal Abden-Nasser
soutenant le leader Salah Ben Youssef ainsi qu’en raison de l’influence de
Nasser sur les décisions de la Ligue des États Arabes qui recevait de lui ses
instructions et tournait dans son giron.


29
L’instauration du régime républicain
La tradition islamique faisait du détenteur du pouvoir, qu’il fût émir ou
calife des musulmans, la seule autorité qui avait toute liberté et toute latitude
de contraindre ses sujets à l’obéissance et à la soumission. C’était l’un des
éléments du legs dont les peuples arabo-musulmans avaient hérité,
génération après génération, à quelques rares exceptions près, comme en
Andalousie ou dans d’autres endroits avec l’expérience des États-marchands
bien connus depuis longtemps en Méditerranée. Ibn Khaldoun avait aussi
parlé de l’accession au pouvoir des représentants de peuple en général au
lieu des jurisconsultes avec les califes et les émirs.
L’Islam est une religion spirituelle et temporelle dans laquelle l’individu
trouvait tous les critères selon lesquels il pouvait organiser sa vie aux plans
religieux, social, économique et même politique. À travers l’histoire
musulmane, nous remarquons que le calife ou l’émir n’acceptait aucune
opposition à son pouvoir et ne tolérait aucune critique de son Gouvernement.
Celui qui osait le faire se mettait en position d’insoumis. Les intellectuels et
les hommes d’idées avaient le droit d’émettre leurs points de vue et de
donner des conseils, néanmoins leur rôle se confinait dans l’exhortation et la
consultation, car les notions de liberté et de démocratie, dans leurs
acceptions modernes, étaient inconnues sauf dans le couple
« maître/esclave » ou plus rarement dans la notion de « choura »
(consultation).
La Tunisie musulmane de confession musulmane depuis des siècles
n’était pas sortie de cette tradition. Rares étaient parmi ses dirigeants ceux
qui avaient adopté les notions de liberté et de démocratie dans leurs
acceptions modernes ou s’en étaient rapprochés dans leurs régimes
politiques. Même si dans certaines périodes de l’histoire récente, des
réformes ont été effectuées telles que la promulgation du Pacte Fondamental
« d’Al Amen » qui apparut comme pour servir une cause bien déterminée et
qui avait cessé d’être en vigueur puisque les détenteurs du pouvoir et de
l’autorité qui l’avaient mis au point avaient cessé de le respecter. En effet,
Ahmed Bey, qui était un despote absolu alors que Kheireddine était l’un des
chefs des réformateurs, employait encore un certain nombre d’esclaves, un
quart de siècle après l’abolition de l’esclavage en Tunisie. Il avait également
promulgué un décret en vertu duquel il imposait à l’ouvrier agricole la
rémunération de son travail selon le système des « khammasa » (métayage
au cinquième).
Par ailleurs, même Ahmed Ibn Abi Dhiâf était opposé à la liberté de la
femme et sa position était aussi celle qu’avait adoptée ultérieurement le
30
premier parti politique tunisien, le Vieux-Destour, qui traiterait Tahar
Haddad d’impie et d’athée pour avoir appelé à la libération de la femme.
Telle était la situation au niveau de la religion et de la politique, quant au
niveau social, il avait régné dans le pays, depuis le onzième siècle apr. J.-C.,
un système tribal et un climat de sectarisme. Même entre les régions ou au
sein d’une même région, il existait un climat de rejet de l’autre et des
contradictions entre les régions côtières et l’intérieur du pays ainsi qu’entre
les villes et les villages, entre les villages eux-mêmes et entre les quartiers
d’une même ville. C’était plus une société divisée qu’unitaire. On peut
affirmer à ce sujet que Bourguiba, le leader du Parti du Néo-Destour, fut le
premier dirigeant tunisien qui eût appelé à la réalisation de l’unité nationale
et œuvré en vue de sa concrétisation dès le début du mouvement national
ainsi que durant la phase de la mise en place du jeune État tunisien.
Les Tunisiens avaient subi durant leur longue histoire tant d’horreurs des
suites de la tyrannie et de l’injustice des gouvernants. Ils ne connurent point
le goût de la liberté à l’exception de ceux qui vivaient loin des centres du
pouvoir comme les Bédouins et les injoignables habitants des campagnes,
des montagnes et des déserts.
En reprenant ce que nous avons déjà écrit sur l’histoire des beys, nous
réalisons le peu de cas que ces monarques faisaient des droits des citoyens,
ceux qu’ils appelaient leurs sujets en tant que leurs biens propres, selon le
sens qu’ils donnaient à ce terme, « Arraiya », dans leurs rapports avec ces
derniers et non selon le vrai sens linguistique du mot. Ils avaient ainsi
conduit le pays dans les méandres de la désagrégation, de l’affaiblissement
et du dépérissement au point qu’il devint une proie facile pour l’étranger
tyrannique et conquérant, comme ce fut le cas au moment de l’occupation de
la Tunisie, après la honteuse capitulation de Mohamed Sadok Bey qui
répliquait en ces termes à l’un de ses ministres opposé à son attitude :
«Estce que vous voulez que cette barbe soit teinte de sang ? » et il s’empressa de
signer le traité du Bardo.
Cela s’était produit également lorsqu'Ali Bey s’était dessaisi des attributs
restants de la souveraineté et de l’identité tunisiennes au profit de l’occupant
étranger en vertu de la funeste convention de La Marsa. C’était encore le cas
lorsque Mourad Bey dit « Boubala » et Ali Pacha le Husseinite devinrent
tristement célèbres pour les tortures qu’ils faisaient subir à leurs adversaires
et même à ceux qui ne l’étaient pas mais qui faisaient preuve de patriotisme
et qui prônaient la voie de la réforme et appelaient à la restitution des biens
spoliés.
31
C’était enfin le cas lorsque Mohamed Ennaceur Bey avait capitulé ou
lorsque Mohamed Lamine, dernier Bey en titre de la dynastie husseinite,
avait flanché dans la dernière phase de la lutte nationale et avait trahi le
mouvement de libération en donnant son accord aux réformes du Résident
Général français Voizard. La lettre que le leader Habib Bourguiba avait
adressée de son lieu d’exil à l’île de La Galite au Bey par l’intermédiaire de
celle qu’il appelait sa « cousine » (l’épouse du Bey), avait témoigné du haut
degré de faiblesse, de soumission et de trahison atteint par le monarque. Ce
Bey en était arrivé au moment du transfert des rênes de la souveraineté
jusqu’à demander la protection de la France mais contre qui ? Contre le
nouveau régime national. C’est ce qui avait accéléré l’abolition totale du
régime beylical.
Peu nombreux étaient les Beys qui avaient préféré rester loyaux envers
leur patrie et qui avaient restitué ou essayé de restituer au pays la fierté et la
dignité qui lui furent ravies, avant de choisir la mort plutôt qu’un trône
illusoire. Tel fut le cas de Moncef Bey.
L’histoire de la Tunisie est cependant riche d’exemples de beys qui
avaient réprimé et tyrannisé leurs sujets. Ainsi, ce fut durant le règne de
Mohamed Sadok Bey que le pays connut la famine et les épidémies
mortelles. Mais, en dépit de ces malheurs, ce Bey envoya ses hommes pour
la collecte des impôts. Puis, lorsqu’ils ne trouvèrent rien à collecter,
ces percepteurs revinrent bredouilles et le Bey, furieux, les reçut en leur
disant : « Celui qui viendrait se plaindre de ne pouvoir s’acquitter de ses
impôts, nous l’anéantirons à la porte d’entrée du Bardo ». Le Bey voulait
dire qu’il lui couperait la tête. Se tournant ensuite vers son Premier ministre,
il lui dit tout haut de sorte que ses propos fussent entendus par les courtisans
présents : « J’ai gouverné pour contraindre les habitants à s’acquitter de leurs
impôts et la mission du serviteur est de s’ingénier à bien exécuter les ordres.
Ceux-là sont mes sujets et qui me demanderait des comptes à propos de mes
sujets ? ».
Les récits concernant les impôts et les incriminations des citoyens
regorgent de cas d’injustice, d’oppression, de ruine de familles entières ainsi
que d’accablement et d’humiliation des hommes les plus fiers. C’était de
telles situations qui furent vécues durant les campagnes de Zarrouk au Sahel,
tout particulièrement dans la ville de Monastir où les habitants furent spoliés
de leurs propriétés et de leurs biens. Ils furent réduits à néant, devenant
comme des morts parmi les vivants et l’on comptait parmi eux le grand-père
d'Habib Bourguiba, celui de Hédi Nouira et tant d’autres.
32
Cela sans parler des horreurs perpétrées par Sadok Bey ou Zarrouk au
Sahel ou dans le Nord-Ouest, ainsi que par Ismaïl Assalli contre les tribus
des « Majers » et des « Frachiches ». Ainsi, Sadok Bey et ses hommes
faisaient amener les notables de ces communautés, magistrats, notaires et
autres, au Palais du Bardo et ordonnaient de leur infliger deux mille coups de
fouet, et ce, après leur avoir fait ôter leurs vêtements et leurs turbans. Ces
suppliciés mouraient souvent sous les coups de fouet administrés avant
même que le nombre des deux mille coups ne fût atteint. Le tortionnaire était
alors sommé de continuer à exécuter la sentence alors que le condamné
2n’était déjà plus qu’un corps inerte .
Bourguiba n’avait pas oublié tout cela au moment du choix du type de
pouvoir compatible avec la pérennité, la religion, l’honneur et les
potentialités de la nation. Lorsque l’heure décisive avait sonné, il n’avait pas
hésité à écarter du pouvoir ce que l’Histoire avait condamné à la dissolution
et à la disparition, et à instaurer un régime qui préserverait le pays et ses
habitants des horreurs endurées et les protégerait de futurs malheurs.
Bourguiba ne s’était pas abandonné à se mettre sous l’empire de la
vengeance ni à prendre des mesures de représailles pour les souffrances
subies par son grand-père et par ses proches. Il s’était contenté d’écarter du
pouvoir la famille beylicale puis, avec respect et civisme, il avait aboli le
régime monarchique.
Ce régime avait témoigné contre lui-même et justifié le sort qui lui fut
réservé. Cela était notable à travers le témoignage du dernier Bey. Ainsi,
lorsqu’il apprit la nouvelle de l’extermination du Roi d’Irak, du prince
héritier et de toute la famille royale de ce pays le 14 juillet 1958, le Bey,
alors sain et sauf dans son lieu de résidence, déclara à son épouse : « Que
Dieu prête longue vie à Bourguiba. Sans lui, nous aurions connu le même
sort que celui qui fut réservé à la famille royale en Irak. Un seul geste de lui
et nous aurions été conduits à la potence ». En disant cela, le Bey n’ignorait
pas en effet que ses parents et ses grands-parents ne s’étaient guère
embarrassés d’ordonner des pendaisons et des empoisonnements de
3Tunisiens .
En lieu et place de ce régime archaïque, fut instauré le régime républicain
et présidentiel que Bourguiba avait jugé le plus efficace et le plus sûr pour
garantir la stabilité du pays et préserver l’unité nationale. Le 25 juillet 1957

2 Habib Bourguiba : « Ma vie, mes idées, mon combat ».
3 Ibid.
33
fut le jour de la proclamation de la République et le jour de la désignation
d’Habib Bourguiba en tant que premier Président de cette République.
Il était alors du devoir du nouveau pouvoir de liquider le legs du règne
beylical d’origine ottomane en Tunisie.
Le Bey fut informé de la proclamation de la République par une
Délégation de l’Assemblée nationale Constituante composée d'Ali
Bellahouane, Ahmed Mestiri et du Directeur de la Sûreté, Driss Guiga. Le
Bey en uniforme officiel de « Mouchir » (autre titre que s’étaient octroyé les
eBeys de Tunis au 19 siècle pour se démarquer davantage de leur suzerain
ottoman) et entouré de ses quatre fils reçut la Délégation à la salle du trône.
Ce fut Ahmed Mestiri qui lut le texte de la proclamation de la République et
au terme de cette lecture, la réponse du Bey fut : « Que Dieu bénisse cet
événement ». Puis, ce fut ensuite Driss Guiga qui lut l’arrêté du ministre de
l’Intérieur assignant Mohamed Lamine Ben Hassine à la résidence surveillée
lui et sa famille dans un palais de la région de La Manouba. En quittant le
Palais de Carthage, le Bey écrivit sur la porte d’entrée du Palais une partie
d’un verset Coranique dans l’espoir de revenir un jour écrire la partie
restante. Toute la famille beylicale s’était cependant résignée à son sort dans
une atmosphère de tristesse et de grande émotion.
C’était là ce qu’avait voulu Bourguiba pour son peuple et pour lui-même
en tant que dirigeant sauveur et héros de l’indépendance. Il avait ainsi fait
couronner la longue et amère lutte de différentes générations de Tunisiens
par la proclamation de la République, mais cela n’était que le début d’une
longue suite de crises et d’affrontements.
Les cercles de relations familiales
Il était inéluctable que nous reprenions notre propos là où on s’était arrêté
pour parler de l’étroite relation qui unissait les familles Bourguiba et Abbès.
Ma grand-mère Aïchoucha était considérée par Bourguiba comme sa
propre tante paternelle qu’il appelait d’ailleurs « ma tante » et sa fille,
c’està-dire ma mère, cousine. Ils avaient, elle et Bourguiba, presque le même âge
et ils nous racontaient souvent l’histoire de leur enfance commune.
Il m’arrivait très souvent, à l’époque de ma prime adolescence,
d’accompagner ma grand-mère et ma mère pour nous rendre chez la famille
Bourguiba à Monastir, notamment lors des visites d'Habib Bourguiba dans
cette ville. Ma première occasion de connaître Habib Bourguiba avait gravé
34
dans ma mémoire d’enfant les plus belles images du personnage, images
dont je me remémore encore avec beaucoup de fierté.
Cette première occasion de le connaître eut donc lieu durant l’une de nos
cérémonies de fêtes familiales organisées chez nous à « Houmet
AtTrabelsiyah » (Quartier des Tripolitains) à Monastir.
Au cours de cette cérémonie, j’avais eu l’opportunité de sympathiser avec
une dame respectable à laquelle je m’étais attaché et que je n’avais plus
quittée d’un pouce de la soirée. J’étais davantage encore attiré par le collier
qu’elle portait au cou et qui était orné d’un pendentif reposant sur sa poitrine
et portant une belle photographie que je m’étais mis à ausculter avec
éblouissement et admiration. Alors la dame n’avait pas hésité à retirer ce
collier et à me le mettre dans les mains en montrant la photographie du
pendentif et en disant : «Là c’est Bourguiba, le combattant pour notre cause,
si Dieu le veut tu seras comme lui ». Ma fascination pour ce collier et pour
cette photographie resta intense jusqu’à ce que nous nous quittions. Après la
cérémonie, ma mère m’apprit que la dame en question était la sœur du leader
Bourguiba et qu’elle s’appelait Aïchoucha.
Cependant, la première fois que je connus directement Habib Bourguiba,
alors que je n’avais pas encore atteint l’âge de huit ans, c’était à l’occasion
de sa visite à Monastir où les Sahéliens lui avaient réservé un grand accueil
lors d’une journée mémorable toute de passion et d’enthousiasme malgré la
présence des forces coloniales tyranniques qui opprimaient tout le pays.
À l’époque, j’espérais parvenir à le rencontrer et voir pleinement le
pétillement de son regard. Alors un jour, je m’étais faufilé à travers la foule
et malgré la bousculade je parvins à l’atteindre alors qu’il se recueillait et
récitait la « Fatiha » devant les tombes de ses parents. Je m’étais élancé dans
sa direction en me précipitant sur lui. Il m’étreignit et je l’embrassai. Il me
serra ensuite fortement la main en disant : «Vous êtes les hommes de
demain ». J’éprouvai alors un sentiment étrange dont je ne connus la nature
intime qu’avec l’âge. Cette image éclatante qui grandissait avec moi, me
poussait à être proche de Bourguiba et à saisir les occasions de le rencontrer
au cours des visites effectuées chez lui par ma grand-mère après le décès de
ma mère, au point que j’avais fini par espérer avoir une vie assez longue qui
me permettrait de contribuer à ses côtés à la réalisation de ce pour quoi il
luttait.
Lorsque je partis étudier à Tunis, j’avais toujours eu le souci de faire
venir ma grand-mère à Tunis pour qu’elle visite le leader Bourguiba, son
cousin. Alors j’accompagnais ma grand-mère et j’étais ravi de rencontrer le
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leader Bourguiba, d’écouter ses conseils et d’apprécier son discours
patriotique ainsi que son amour et sa loyauté pour la Tunisie au point de se
sacrifier pour elle.
Je m’étais dégagé discrètement de mon environnement familial et malgré
les entraves de cet environnement je m’étais lancé dans l’action au sein
d’associations et d’organisations diverses. J’avais ainsi adhéré dès le début
de son activité à l’association des scouts musulmans en m’inscrivant avec les
louveteaux pour commencer. Puis, durant le cycle de l’enseignement
secondaire, j’avais rejoint « l’Organisation de la Voix de l’Étudiant
Zitounien » qui était engagée dans la lutte visant à faire évoluer, réformer et
moderniser les méthodes d’enseignement. J’avais eu dans ce cadre, des
contributions à travers la participation à des manifestations et à des marches
sanglantes ainsi qu’à des grèves de la faim.
Ensuite, lorsque j’étais allé à la capitale pour y poursuivre mes études du
second cycle de l’enseignement secondaire et du cycle de l’enseignement
supérieur après avoir obtenu le diplôme « d’Al-Ahliyyah » (équivalent du
brevet élémentaire) de la section zitounienne de Monastir, j’avais trouvé un
champ d’activité encore plus vaste et j’avais pu me joindre à plusieurs
actions en cours.
J’avais alors assumé plusieurs responsabilités et participé positivement au
mouvement national. J’avais milité sur plusieurs fronts contre l’occupation
française en conduisant des manifestations dans lesquelles j’étais aux
premiers rangs comme dans l’historique manifestation estudiantine du 15
mars 1954 où j’avais failli tomber en martyr lorsque je m’étais retrouvé par
terre suite aux bousculades et aux violences déclenchées par les agents de la
sécurité. Mais, si je n’avais pas perdu la vie dans cette manifestation, j’y
avais cependant perdu ma « chéchia » (couvre-chef traditionnel tunisien) et
j’y avais fait déchirer ma « jebba » (l’équivalent tunisien de la djellaba sans
le capuchon). J’avais aussi participé aux grèves de la faim dont celle qui fut
tenue dans le patio de la Mosquée de la Zitouna et au cours de laquelle
j’avais atteint le stade de l’évanouissement avant d’être transféré dans un état
grave à l’hôpital Aziza Othmana où je fus soumis à des soins durant
plusieurs jours avant d’en sortir sain et sauf.
J’avais été arrêté en 1951 par la gendarmerie et emprisonné à la caserne
militaire de Monastir durant deux jours en lieu et place de mon frère Ahmed
pour avoir conduit une manifestation des étudiants de la section zitounienne
de Monastir.
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Mon frère Ahmed fut également incarcéré pour sa participation à la lutte
estudiantine et nationale au cours de la dernière épreuve du mouvement
national et ce, une première fois, à Monastir dans les circonstances précitées
et une deuxième fois, à la prison civile de Tunis d’où il envoya à son père
une lettre dont voici le texte :
« Louanges à Dieu et que Sa bénédiction et Son salut soient sur le plus
noble des Messagers.
Cher Père !
Que Dieu vous prête longue vie et vous protège de la joie maligne des
ennemis, du mal incurable, de la cessation des bienfaits et des manifestations
des rancœurs. Je loue Dieu autant pour l’infortune et l’adversité que pour les
bienfaits qu’Il nous procure.
Cher Père ! Je n’ai pas écrit cette lettre pour vous donner des nouvelles de
ma santé, car cela n’est pas important. Ce qui me préoccupe en fait c’est la
commisération que j’éprouve à votre égard pour les soucis que je vous cause.
Cher Père ! Ne vous en faites pas pour moi, considérez comme si j’étais à
côté de vous car j’ai trouvé ici des parents qui vous valent au niveau de la
tendresse, de la compassion, du respect et de la considération. Ne vous
attristez pas sur mon sort car ma situation m’honore autant qu’elle vous
honore. En effet, j’ai été emprisonné à cause des principes pour lesquels je
me suis engagé devant Dieu et que je ne renierai jamais. J’agirai toujours en
vue de les concrétiser même si cela devait me conduire à la mort, comme si
le poète avait écrit ces vers à mon sujet :
« Vis dans l’honneur ou meurs dans la dignité, sous les coups mortels des
lances et des déploiements des étendards…».
En tout cas, je considère que, malgré tout, nous n’avons pas accompli le
devoir requis et j’estime qu’il ne serait accompli que si je meurs en martyr
comme tous ceux qui moururent de cette façon et qui furent glorieux ici-bas
et dans l’au-delà.
Cher Père ! Je porte à votre connaissance que mes avocats ont présenté
une requête dans laquelle ils ont demandé ma mise en liberté sous caution
mais cette requête a été rejetée.
Je voudrais par ailleurs que vous m’informiez si mes deux frères sont
retournés ou pas à Monastir et que vous chargiez mon frère Si Habib de me
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faire parvenir, s’il le faut par la voie postale, les livres de révision et tout ce
qui nous est nécessaire pour les études.
Je voudrais également vous demander de m’envoyer de l’argent, par
mandat-poste, afin que je puisse affronter les vicissitudes de la vie et couvrir
notamment les frais de nourriture. En effet, vous n’êtes pas sans ignorer la
qualité de la nourriture de la prison qui est si déplorable au point que
certaines personnes de nos connaissances se mirent à nous acheter à leurs
frais de l’huile, des boîtes de sardines et de l’harissa. Cela ne m’honore pas
d’être leur obligé, il reste tout un temps à vivre, par conséquent je refuse de
me trouver dans une telle situation où l’on me regarderait avec mépris. En
outre, ce que je voudrais, c’est ne pas m’habituer à la nourriture de la prison
et je suis persuadé que vous refuseriez que je sois à la charge de ces
personnes. D’ailleurs, il ya à la prison tout ce dont a besoin un détenu et il
peut l’acheter dans ce qu’on appelle ici « la cantine ».
Je voudrais enfin que vous m’envoyiez des timbres-poste.
Au terme de cette lettre, je vous prierais de saluer vivement tous ceux qui
vous demandent de mes nouvelles et je vous dis au revoir.
Du rédacteur de cette lettre, votre fils qui prie Dieu pour vous prêter
longue vie, Ahmed Ben Mohamed Salah - Prison Civile de Tunis – Numéro
matricule : 4751».
Son frère Mohamed Habib lui envoya de son côté une lettre dont il n’était
resté qu’une seule page. En voici le contenu :
« Louanges à Dieu et que Sa bénédiction et Son salut soient sur le sceau
des Prophètes.
Mon cher frère et mon partenaire dans la consanguinité, Sidi Ahmed, que
Dieu le préserve.
Je vous envoie mes salutations propres ainsi que l’expression de mon
ardent désir de vous retrouver. Je vous souhaite beaucoup de patience et
même si tous les membres de la famille souffrent d’être séparés de vous, ils
sont cependant fiers de vos actes et contents de vos propos. Nous sommes
tous satisfaits de la loyauté dont vous avez fait preuve et nous nous
réjouissons de l’honneur et de la gloire que l’Histoire enregistrera en votre
faveur. Les générations futures retiendront de vous tout cela et citeront sur
l’édifice de la gloire la détermination de vos semblables. Vous pouvez être
satisfait d’avoir été le premier sur la voie de l’honneur et soyez patient car
vous êtes le meilleur exemple pour vos successeurs.
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Soyez tranquille car nous avons en nous une détermination qui ne fléchit
guère et réjouissez-vous du fait que notre énergie soit immense. Je voudrais
d’autre part que vous excusiez le retard que j’ai mis à vous répondre car
nous avons perdu un certain temps à préparer vos affaires, tous vos
vêtements, chemises et autres. Il n’avait manqué que les livres de vos études
que nous avons renoncé à vous envoyer dès que nous avons appris que les
précédents ont été confisqués et placés à la consigne de la prison. De toute
manière, c’est comme vous voulez, si vous y tenez, nous allons vous les faire
parvenir. Nous sommes prêts à satisfaire toutes vos demandes. D’ailleurs, je
réside à présent à Tunis pour être plus près de vous et je ne quitterai cette
ville que lorsque Dieu décidera de votre sort. Je suis affligé de votre
situation et le départ de Hachemi n’a fait qu’augmenter ma peine
4…18/03/1954 » .
En 1952, j’étais l’objet de poursuites de la part de la gendarmerie de
Monastir et tout particulièrement de la part de certains de ses agents qui
habitaient le même quartier où habitait ma famille (le quartier «
ElcQarra iya »). Mon nom fut inséré dans une liste d’éléments contre lesquels il
fallait prendre des précautions. Ce qui aggravait mon cas, c’était que je
montrais ouvertement et ostensiblement mon nationalisme en hissant sur
mon vélo le drapeau tunisien au moment où le brandir était interdit. Allant
pire encore dans la provocation, je me mis à hisser ce drapeau sur la
devanture de notre domicile à l’occasion du mois de Ramadan, pour signaler
aux habitants de notre quartier le moment de la rupture du jeûne car les voix
des muezzins qui l’annonçaient ne parvenaient pas à nos oreilles à cause de
l’éloignement des mosquées de notre quartier.
En plus de cela, notre maison regorgeait de visiteurs en particulier durant
la saison estivale ou vous recevions toutes sortes de gens, des ulémas, des
nationalistes et ceux qui étaient en relation avec le Cheikh, mon père, ainsi
que les étudiants avec qui nous avions, nous les trois frères Ahmed,
Mohamed Habib et Mohamed Hachemi des relations d’études et continuions
jusqu’à des heures tardives de la nuit à faire nos révisions pour préparer nos
examens scolaires et à débattre et discuter de choses et d’autres de temps en
temps. Alors, nos voix s’élevaient et étaient entendues dans les environs,
notamment par les agents de la gendarmerie française qui croyaient que nous
tenions une réunion politique et ils ne renonçaient à y croire que lorsque
certains de nos voisins, en lesquels ils avaient confiance, les persuadaient du
fait qu’il ne s’agissait que de séances de révision scolaire. A l’époque, je ne

4 Manuscrit « Wamadhât wa haqâïq » (Illuminations et réalités) de Mohamed
Hachemi Abbès, Tome III, p. 8.
39
supportais guère le dédain qu’exprimaient à notre l’égard les éléments
militaires orgueilleux et haineux qui vivaient dans notre voisinage ainsi que
leurs regards perçants, sarcastiques et menaçants, alors je tenais à leur rendre
la pareille si ce n’était d’une manière encore plus dure, plus explicite et plus
outrageante.
Mon père et mon oncle M. Mohamed Abbès furent prévenus par le
« Khalifa » (appelé de nos jours Délégué) Mohamed Ennaceur Saqqa des
conséquences fâcheuses de mes agissements et de ce que les colonialistes
extrémistes pensaient de moi. Alors, devant la complication de la situation,
mon père fut contraint de m’enfermer et de m’interdire de quitter la maison.
Mais une fois, je fus l’objet d’une poursuite rapprochée par une ronde de la
gendarmerie. C’était au lendemain de l’assassinat des martyrs de Monastir le
31 août 1953, lorsque j’étais sorti le lendemain matin de cet événement pour
m’enquérir des troubles qui eurent lieu la veille ainsi que des effroyables
coups de feu qui furent tirés et dont on ne connaissait pas la nature vu qu’on
vivait sous le couvre-feu imposé à cause des luttes de libération. Alors,
j’avais constaté qu’un véhicule militaire transportant des soldats m’avait
dépassé et essayé de foncer sur moi dans la place de la ville, et qu’il y avait
aussi à l’intérieur une personne qui cherchait à me faire du mal. Le véhicule
s’était mis à me harceler et à me menacer, et lorsque j’avais senti le danger,
je m’étais engouffré dans la première ruelle que je vis et qui menait à la
manufacture du cousin de mon père M. Ali Abbès.
Lorsque j’atteignis cet endroit, M. Ali Abbès remarqua ma frayeur ainsi
que le véhicule qui me pourchassait et qui passait à ce moment-là devant sa
manufacture de même que les occupants de ce véhicule qui portaient toute
leur attention sur moi. Alors, il s’était mit à me calmer et m’avait ramené
chez moi dans sa voiture, sachant de mon côté que parmi les soldats que
transportait le véhicule militaire, il y avait une personne civile qui était une
des connaissances très proches de M. Ali Abbès.
Alors mon père, en accord avec M. Ali Abbès finit par m’envoyer à
Tunis où je devais demeurer chez l’un de ses parents. D’ailleurs, mon père
n’était pas moins visé que ses trois fils par les menaces des autorités
coloniales. Il était notoire à son sujet que sa maison était fréquentée par de
nombreux éléments agissants qui avaient leurs poids dans les domaines du
savoir et de la politique, avec à leur tête Habib Bourguiba et ce, depuis sa
naissance jusqu’à à la conduite de la lutte et au leadership du mouvement
national, ce qu’il n’avait d’ailleurs jamais cessé de rappeler et de louer à
chaque occasion. Les autorités coloniales étaient de leur côté au courant de
tous ces faits et gestes, et elles savaient que dans la défense de la patrie, le
Cheikh mon père ne craignait aucun propos désapprobateur ou intransigeant.
40
Il ravivait les passions de ses élèves au cours des cercles d’études et celles
des fidèles venus écouter ses prêches de la prière du vendredi, ce qui
augmentait leur enthousiasme et remplissait leurs cœurs de foi et d’élan pour
faire face aux forces d’oppression et au colonialisme. Mon père était
imamprédicateur à la Mosquée Hanéfite (Mosquée Bourguiba actuellement) et
imam au mausolée de l’Imam Mezri. Les autorités n’avaient jamais cessé de
lui adresser les avertissements et les mises en garde. Il fut le premier à oser
prononcer les éloges funèbres des martyrs de Monastir qui tombèrent sur les
places de la ville sous les balles du colonialisme après qu’on les eût châtiés
et torturés le 31 août 1953.
Mon père prononça leurs éloges funèbres du haut de la tribune de la
mosquée et dirigea, en dépit de son interdiction, la première cérémonie de
commémoration de leur mort organisée au cimetière où ils furent inhumés.
Cette action de mon père était complémentaire de celle de son frère aîné, le
Cheikh Mohamed Abbès, l’un des ulémas, des bienfaiteurs et des
réformateurs de la cité de Monastir. Il avait en effet dirigé l’école coranique
dans laquelle furent formées d’éminentes personnalités dans les domaines du
savoir et de la politique, puis il assuma les charges de magistrat des
tribunaux musulmans et de Mufti avant d’assumer la fonction de
"BachMufti", président du tribunal musulman de Sousse. Son domicile qui était à
Skanès, dans la banlieue de Monastir, était fréquenté assidûment par
différentes personnalités de l’intérieur et de l’extérieur du pays et avait
accueilli dans les années quarante les Délégations du Congrès culturel
organisé en Tunisie en septembre 1949. Le Cheikh Mohamed Abbès avait
alors réservé un accueil des plus chaleureux aux membres de ces Délégations
au cours d’une journée qui était restée gravée dans la mémoire des habitants
de Monastir, la ville de la retraite pieuse.
Il avait également assuré avec mon père l’alternance de l’imamat de la
Mosquée Hanéfite qui se trouvait à proximité de leur domicile et ils avaient
tous deux collaboré dans la direction des cycles d’enseignement à l’école
coranique, au point que cette institution devint un modèle du genre. Puis,
lorsque son frère s’était orienté vers la magistrature, mon père se consacra à
l’enseignement à la Mosquée Hanéfite, au Mausolée Sidi Dhouib et à la
Mosquée du Ribat pour préparer les futurs candidats aux études à la
Mosquée de la Zitouna à Tunis, avant l’ouverture de la section zitounienne à
Monastir. D’excellentes promotions d’ulémas, de spécialistes du Coran, de
récitateurs et de psalmodieurs du Livre Saint et de ceux qui l’avaient bien
assimilé, furent formées par ses soins et l’on pourrait citer parmi elles les
noms de Hédi Nouira, Mohamed Charchour Abed Mzali, Mohamed Mhalla,
Hamadi Ghédira, Mohamed Besbès et tant d’autres.
41



Cérémonie des funérailles des martyrs du 31 août 1953 à Monastir avec en tête, les
Général et Salem membres de la cellule destourienne, Chédli Ghédira, le Secrétaire
Bchir, le Trésorier ; les éloges funèbres ayant été prononcées par le Cheikh
Mohamed Salah Abbès et son fils Mohamed Habib.
42
J’étais ainsi dans ce milieu où j’avais été élevé en aspirant à jouer un plus
grand rôle à travers lequel je poursuivrais l’action de mes dignes
prédécesseurs et réaliserais le vœu que j’avais fait lorsque j’avais rencontré
le leader Bourguiba pour la première fois. Au cours de mes dernières années
d’études, j’étais plus actif dans les deux mouvements, scout et estudiantin.
J’avais fondé les premiers groupes et sections des scouts de Monastir affiliés
sous la bannière de l’Union des scouts musulmans où j’avais trouvé un
champ d’action favorable. Parmi les raisons qui m’avaient poussé vers cette
organisation même, qui n’avait pas d’implantation au Sahel à cause de son
appartenance ou de l’appartenance de ses fondateurs au Vieux-Destour
(Commission Exécutive), figurait le vide créé par l’Association des scouts
musulmans et dû à l’inaction de ses membres dirigeants. Mais avant la mise
en place des structures de la nouvelle organisation, j’avais consulté le
combattant Chédli Kallala, président de la cellule destourienne, qui
encouragea mon entreprise. Alors je me mis à réunir autour de moi un
groupe d’amis et tous ensembles, nous créâmes le premier groupe de scouts
que nous appelâmes « les martyrs » et dont la création coïncidait avec la
commémoration de la journée des martyrs de Monastir du 31/08/1953 qui
eut lieu à leur mémoire. Puis à mon retour à Tunis, après les vacances d’été,
la direction du groupe échut à mon cousin Mohamed Ben Salah Abbès tandis
que les chefs des guides étaient mon frère Mohamed Habib et le militant
Tahar Nouira. Cette création était une sorte de résurrection, car elle avait été
à l’origine de contributions agissantes et historiques, tout particulièrement
durant la période de la proclamation de l’autonomie interne et du retour
triomphal du Combattant Suprême. Habib Bourguiba était plein d’admiration
devant ce groupe qui l’avait accompagné dans ses tournées à travers le
Sahel pour faire connaître les acquis engendrés par les conventions sur
l’autonomie interne et les résultats de la politique des étapes ainsi que le
principe de « prends ce qui est proposé et réclame autre chose » et la
réfutation des allégations du « Secrétariat Général ».
Ensuite, j’avais créé au foyer de la Cité zitounienne un groupe de scouts
qui relevait de la même organisation et auquel j’avais donné le nom de
groupe estudiantin. Il regroupait les meilleurs élèves et étudiants dont j’étais
le chef. A travers ce groupe, j’avais pu agir au sein des trois mouvements : le
mouvement scout, le mouvement national et le mouvement intellectuel, de
même que j’avais pu voyager dans le pays et découvrir les sites et les
monuments historiques. Par ailleurs, ce groupe avait eu des contributions
prometteuses notamment à la veille de l’indépendance et au début de la lutte
nationale : il avait participé aux grèves, encouragé les manifestations et
développé le niveau de conscience et l’enthousiasme dans les rangs des
étudiants qui résidaient à l’intérieur ou à l’extérieur de la Cité zitounienne.
43

Le magistrat, Président Abdellatif Hamrouni donnant l’une de ses conférences à la
tribune du groupe des étudiants scouts avec à sa droite, le chef du groupe Mohamed
Hachemi Abbès et à sa gauche, le Président Mahmoud El Béji et debout, au
deuxième plan un certain nombre de jeunes scouts.

Le vénérable Cheikh Mohamed Fadhel Ben Achour donnant l’une de ses
conférences à la tribune du groupe des étudiants scouts avec à sa droite, le poète
Abdelhamid Mnif et à sa gauche, le chef du groupe des étudiants Mohamed
Hachemi Abbès.

44

Le Cheikh Mohamed Habib Abbès donnant sa conférence sur le poète Ahmed
Chawqi à la tribune du groupe des étudiants scouts avec à sa droite, le chef du
groupe Mohamed Hachemi Abbès et à sa gauche, le Président Mahmoud El-Béji.

Zine El-Abidine Es-Senoussi donnant sa conférence sur le poète Aboul-Qacem
Chabbi avec à sa droite, le chef du groupe Mohamed Hachemi Abbès ayant à côté
de lui à (l’extrême gauche de la photo), le poète algérien Mohamed Lakhdar et à sa
gauche, le Président Mahmoud El-Béji.

45
Ce groupe avait fini par avoir des activités dans le domaine culturel et
intellectuel. Il avait été formé à cet effet un comité dont la présidence
d’honneur fut décernée au vénérable Cheikh Mohamed Fadhel Ben Achour
et la présidence effective à l’éminent juriste le Président Mahmoud El-Béji.
Ce comité avait ainsi organisé d’intéressantes conférences et soirées de
débats et d’études dans les plus grandes salles de la capitale. Il avait
également entrepris d’imprimer et de diffuser certaines études telles que
celle relative au poète Ahmed Chawqi ou celle relative aux voyages en
Orient du savantissime Mohamed Fadhel Ben Achour. Un deuxième comité
fut aussi constitué et chargé des excursions et des études relatives aux sites et
monuments historiques. Ce comité fut présidé par l’homme de lettres et
historien Zine El-Abidine Essenoussi.
Par ailleurs, au niveau des faits qui méritent d’être rappelés en ce qui
concerne les cercles des relations familiales, c’est que, dès son retour à la
mère patrie, le leader Bourguiba reçut à maintes reprises les membres de la
famille Abbès en les personnes de ses symboles et ses doyens tels que le
Cheikh Mahmoud Abbès et ses frères Mohamed Salah, Mhammed et Béchir.
Il avait ravivé avec eux, notamment avec le Cheikh Mohamed Abbès, le
souvenir des périodes de leur jeunesse ainsi que les liens d’affection et
d’amour qui les unissaient. Cependant, la vie du savantissime Cheikh
Mohamed Abbès ne s’était pas trop prolongée puisqu’il mourut au cours du
mois d’octobre de la même année qui enregistra le retour du leader, l’année
1955.
Il n’avait donc pu vivre les efforts déployés alors en Tunisie en matière
de réforme et de rénovation pour montrer les véritables concepts de la
religion musulmane. Il n’avait pu non plus contribuer à renforcer ces
concepts, lui l’homme ouvert d’esprit et l’un de ceux qui appelaient à la
contemporanéité et à la modernisation, et surtout à traiter la femme en lui
restituant, de nouveau, ce que l’authentique religion musulmane lui avait
accordé comme liberté et respect de son entité.
Aussi, le Cheikh était-il précurseur dans son comportement au sein de sa
famille en adoptant ces principes et ces valeurs. En effet, malgré les
pressions de ses frères, il avait refusé de prendre une deuxième épouse afin
d’avoir un garçon qu’ils avaient désespéré d’attendre de la première épouse.
Il avait également laissé à son unique fille la liberté de choisir son époux
tout en respectant son choix, bien qu’ils fussent, lui et ses frères, hésitants
dans l’acceptation de ce choix. Je n’exagérerais guère en disant que ce fut-là
un précédent qui avait ébranlé les habitants de Monastir et même ceux en
dehors de cette ville. Cette fille unique du Cheikh Mahmoud, du nom de
46
Qmar, avait suivi son enseignement chez elle sous la houlette de son père et
selon la tradition des familles bien enracinées dans le savoir, la gloire et
l’honneur. Son père lui fit venir des éducateurs et lui ouvrit les rayonnages
de son excellente bibliothèque si riche des ouvrages de base et des
meilleures références. Elle puisa aussi dans la bibliothèque de son
grandpère maternel le Cheikh et Cadhi Mohamed Makhlouf. C’était une
autodidacte qui avait pu acquérir une vaste culture lui ayant permis de traiter
de questions délicates et épineuses. Elle entrait en compétition avec ses
cousins Ahmed, Habib et Hachemi qui étaient comme ses frères et avec
lesquels elle discutait dans des cercles et des séances d’études et de débats
familiaux. Nos pères respectifs tenaient à organiser régulièrement ces cercles
dans chacune de nos maisons. Elle avait pu bien maîtriser la langue et
apprendre une bonne partie du Saint Coran et de la tradition du Prophète,
que les meilleurs saluts et bénédictions de Dieu soient sur lui. Elle avait
aussi écrit un certain nombre de considérations et pensées littéraires qui
témoignent de la fluidité de son style et de la sincérité de son expression et
dont nous présentons un extrait qu’elle avait écrit sous le titre de « la maison
5de la gloire » :
« Ô mon premier berceau, mon point de départ vers la grandeur sur
l’échelle du temps, mon bateau sur lequel j’ai embarqué dans une mer dont
les vagues venaient se briser sur le récif de l’honneur, mon ciel dans lequel
j’ai vu les éclats du soleil et de la lune… Ô toi, maison de ma vie, mon
chaleureux refuge, point de chute de mon impatience et de ma passion … Ô
toi, mon verdoyant paradis que j’ai peint dans mon éveil et dans mon rêve et
sur les murs duquel j’ai dessiné un tableau tout de pureté et de sentiments
sincères. Sur le registre de cette maison j’ai noté les jours heureux comme
les jours tristes et j’ai bu sur ses tables les meilleurs verres du nectar des
roses. Je me suis alimentée de sa plus succulente nourriture mélangée à la
tendresse et aux liens du sang… Ô toi, la plus honorable des maisons, tu
m’as pourvue du Coran qui a été mon bouclier, ma réserve ainsi que l’école
dont le maître m’a appris les secrets de la vie, ce qui a été pour moi une
source de satisfaction et de patience… Ô toi, maison remplie de livres et
club dont les sources coulent et coulent pour les ulémas, dans ses coins et
recoins se sont amoncelés les papiers destinés à la recherche du savoir tout

5 Cette maison était le lieu de prédilection de différentes personnalités de
l’intérieur et de l’extérieur du pays et avait accueilli en 1949 les Délégations du
Congrès culturel arabe qui s’était tenu à Tunis. Ces Délégations avaient visité
Sousse et Monastir où le Cheikh les avait fort bien accueillies dans cette maison
comme nous l’avions déjà indiqué.
47
comme l’agriculteur est à la recherche de la pluie bienfaitrice. Ô toi, la
maison la plus splendide qui ait réuni les frères sur le sentier de l’amour, de
la fidélité et du dévouement, toi, le lieu de rencontre des parents et des amis
dans la prospérité comme dans la difficulté et la gêne… Ô toi, la plus chérie
des maisons, il n’y a jamais eu de tout temps une maison pareille … Ô toi,
la maison somptueuse dont l’histoire en bienfaisances est aussi distinguée
que celle des pyramides en terre d’Egypte … Ô toi, le jardin dont la beauté
fut chantée par la poésie en décrivant ses bouquets comme constitués
d’ambre , et dont le sol fut planté de «fel » (nard), de jasmin, d’œillets et de
fleurs d’orangers, la brise en soufflant répand leurs senteurs et leurs
branchages cajolent les amateurs des veillées… Ô toi, la maison des
passionnés de la fidélité dont les pierres se sont éparpillées comme les perles
d’un collier déchiré et auquel les âmes qui se sont épanouies sur sa terre
aspirent tout comme l’oiseau aspire à son nid. Tu es le foyer qui reflète ses
rayons comme la lumière est reflétée par la lune dans les ténèbres. Tu es la
maison dont les eaux douces jaillissent tout comme les eaux des sources
jaillissent vers les rivières …Tu es le refuge des orphelins, le soutien des
veuves et le point de départ de la justice… Ô toi, l’espace des croyants
prosternés implorant le créateur en citant les versets Coraniques : Que Dieu
dans toute sa bonté te préserve des malheurs et de ce que le destin nous
réserve.
A tous ceux qui ont occupé cette maison, j’adresse mon salut et j’implore
le Tout-Puissant de les accueillir dans Sa pleine miséricorde pour l’éternité
avec les Saints ».
Le Cheikh Mahmoud Abbès, que Dieu ait son âme, était un modèle et un
exemple dont le leader Bourguiba n’avait cessé de citer les hauts faits et de
regretter la disparition. Bourguiba était allé lui-même au domicile du défunt
pour réconforter sa famille et ses proches après avoir eu un empêchement
qui ne lui avait pas permis de prendre part aux obsèques. Bourguiba avait
alors rappelé ses vertus ainsi que les liens d’amitié sincère et de militantisme
qui les unissaient et les services rendus par le Cheikh à l’échelle locale,
régionale et nationale.
Par ailleurs, il est à noter qu’à l’occasion du retour de Bourguiba en
Tunisie, tous les membres de la famille à savoir, mon père, le Cheikh Sidi
Mohamed Salah, ma grand-mère Aichoucha, tante du président ainsi que les
frères Ahmed, Habib et Hachemi, avaient rendu une visite à caractère privé
au leader à son domicile. Bourguiba nous avait alors réservé un accueil
chaleureux peu commun et avait évoqué ses souvenirs avec notre regrettée
mère tout en soulignant l’affection et la reconnaissance qu’il lui portait ainsi
qu’à la famille Saqqa. Il avait aussi échangé avec mon père des souvenirs
48
d’enfance et rappelé tout ce qui lui avait été inculqué dans la maison de la
famille Abbès comme valeurs éternelles et tout ce qu’il avait su et appris
comme cantiques et chants liturgiques dans les cercles de la « soulâmiyah »
(confrérie musulmane de récitation de cantiques et de chants liturgiques).
Il avait ensuite évoqué les mauvaises langues qui lui avaient rapporté
l’imminence de l’adhésion du mon frère Ahmed au comité de la Voix de
l’étudiant zitounien, lequel comité se considérait, ainsi que le disait
Bourguiba, comme « un machin qui a beaucoup de prétention et qui plus est,
dispose d’un parlement ». Ce comité était en effet constamment en conflit
avec Bourguiba et lui opposait ainsi qu’au Parti du Néo- Destour une franche
hostilité.
En parlant de la période de son enfance commune avec ma mère et des
souvenirs immuables qui lui en étaient restés, Bourguiba s’était tourné vers
mon frère Ahmed pour lui dire : « qui aurait dit que je me réunirai un jour
avec son fils, homme grand et fort ? ». Ce fut ma grand-mère qui répondit
alors : «Ce sont toujours vos enfants et vous êtes le successeur da ma fille
que vous n’avez pas oubliée et vous n’avez pas non plus oublié l’époque de
votre enfance commune et la sincère amitié qui vous liait tous les deux.
N’en veuillez donc pas à ses enfants ». Puis, cette rencontre historique s’était
achevée aussi chaleureusement qu’elle avait commencé et au terme de plus
de deux heures et demie passées avec lui, Bourguiba nous réitéra sa
confiance et son désir de compter sur nous.
Mon frère avait assumé la présidence de l’Organisation de la Voix de
l’étudiant zitounien dont il n’était parvenu à neutraliser le glissement vers la
scission yousséfiste qu’au prix de gros efforts comme nous l’avions déjà
signalé auparavant. Mais cette neutralisation et les poursuites engagées par le
Parti contre les éléments actifs relevant du « Secrétariat Général » ainsi que
les violences exercées sur eux de différentes manières, firent que les
étudiants abandonnèrent l’Organisation et se renfermèrent sur eux-mêmes.
C’était la période où le leader Bourguiba avait appelé à l’unification des
rangs des jeunes ainsi que de leurs organisations et de leurs associations
qu’elles fussent estudiantines, syndicales, culturelles, littéraires ou de
jeunesse afin d’éradiquer ce que le colonialisme avait laissé comme
dédoublement notamment au niveau de la culture et de l’enseignement ainsi
que les scissions et les divisions qui en avaient découlé et qui en étaient
arrivées jusqu’à l’affrontement et à l’hostilité.
Ce fut dans le secteur de l’enseignement que la première graine de
scission et d’hostilité avait trouvé un terrain favorable puisqu’il y avait
l’enseignement zitounien, l’enseignement français moderne et
49
l’enseignement sadikien basé sur les deux cultures arabo-islamique et
française.
Au niveau du cycle primaire, il y avait l’enseignement des écoles
coraniques, celui des écoles arabo-françaises (ou franco-arabes), celui des
écoles totalement françaises et ceux des écoles rabbiniques et chrétiennes.
Mais au-delà de ces appellations, chaque camp nourrissait l’hostilité envers
l’autre et portait une image défigurée sur la culture et l’appartenance
nationale de l’autre.
Ce qui se disait sur l’enseignement pouvait être dit tout aussi bien sur les
organisations et les associations estudiantines, scolaires et de jeunesse
notamment celles qui attiraient le plus d’intérêt, comme : le comité de « la
Voix de l’étudiant zitounien », l’association de la « Koutla » (le Bloc) et
l’Union générale des étudiants de Tunisie. Chacune de ces organisations
avait ses orientations idéologiques et ses affinités propres. Ce qui retenait
l’attention, c’était la division au sein de la jeunesse ; une division qui
dépassait la liberté d’appartenance aux organisations et la concurrence loyale
pour atteindre le stade d’appels à des partitions et à des conflits voire au sein
de la même famille, au point que le frère en fut arrivé à tuer son propre frère.
Bourguiba n’avait pas toléré cet état de choses hérité du passé puisqu’il avait
entrepris d’inciter à l’unification des rangs des jeunes et à leur
rassemblement au sein d’une seule organisation ou une association selon la
spécialité et l’orientation culturelle estudiantine et culturelle scout. Il y eut
ainsi un mouvement d’unification des organisations estudiantines et la
direction de la Voix de l’étudiant zitounien ainsi que l’Union générale des
étudiants de Tunisie avaient répondu favorablement à ce mouvement qui
s’était concrétisé, après un travail harassant et des négociations ardues, par la
constitution d’une structure unifiée appelée «l’Union générale des étudiants
de Tunisie et de la Voix de l’étudiant ». Mon frère Ahmed Abbès avait alors
déployé des efforts gigantesques pour la réalisation de cette action
unificatrice dans laquelle je l’avais personnellement soutenu et nous avions
tous deux assumé des responsabilités au sein de cette nouvelle organisation
au niveau du bureau exécutif et de la commission administrative élargie.
En guise de rectification de certaines allégations parues dans le journal
tunisien « Ach-Chourouq » et soutenues par celui qui s’était érigé en
porteétendard des étudiants et héros de l’unification de leurs rangs, il faudrait
d’abord lui rappeler que l’Union des étudiants comportait dans ses rangs de
nombreuses orientations et appartenances. L’organisation la plus claire dans
son appartenance était la section de Paris de l’Union des étudiants qui
n’avait point dévié au niveau de son appartenance au Parti du Néo-Destour
50
et dont s’étaient distingués de nombreux leaders tels que Mohamed
Masmoudi, Abdelmagid Chaker, Mansour Moalla et tant d’autres.
S’agissant de la section de Tunis de l’Union des étudiants, elle était
comme une mosaïque dans laquelle s’étaient multipliées, diversifiées et
différenciées les orientations et les tendances parmi lesquelles il y avait les
destouriens qui étaient minoritaires, les communistes qui étaient nombreux
ainsi que les baâthistes et les trotskystes.
Au début de la période de l’autonomie interne, Ahmed ben Salah s’était
distingué par sa direction de la centrale syndicale et par sa position ambiguë
entre Bourguiba et Ben Youssef. Il avait adopté en apparence le parti de
Bourguiba tout en dissimulant bien son jeu car il avait d’autres objectifs plus
personnels.
Par ailleurs, l’Union des étudiants sous la présidence de Hafedh Tarmiz
sympathisait avec Ben Salah et s’employait à le soutenir. La plupart des
membres de la commission administrative et du bureau exécutif étaient
d’obédience communiste et, en plus des blocs qui constituaient ces
structures, il y avait le bloc Tarmiz et le bloc Belkhodja, lesquels s’ils ne
s’opposaient pas sur l’essentiel, étaient cependant en compétition pour
dominer l’Union des étudiants et la conduire à adopter des positions
favorables ou défavorables aux orientations politiques qui pourraient avoir
des idéologies anti-nationalistes. Celui qui avait été le plus pondéré, c’était
Mohamed Sayah qui était moins impulsif que les autres.
Ce qui tourmentait le Président Bourguiba, c’était ces orientations qui
n’allaient pas dans le sens des choix du Parti et de la Nation, alors il n’eut
plus qu’à imposer son point de vue et à conduire l’Union des étudiants à
renforcer l’unité nationale en chargeant ses divers dirigeants de fonctions et
de hautes responsabilités politiques.
Il faudrait aussi noter que durant le processus d’unification des deux
organisations, la Voix de l’étudiant et l’Union générale des étudiants, et
durant les négociations qui furent menées à cet effet, c’était Hafedh Tarmiz
qui était à cette époque à la tête de l’Union et non Tahar Belkhodja comme
celui-ci le prétend dans ses mémoires publiés sur les colonnes du journal
« Ach–Chourouq ». Celui qui était à la tête de la Voix de l’étudiant c’était
Ahmed Abbès. Ces négociations furent altérées par de nombreux conflits et
faillirent s’arrêter.
Les rangs de l’Organisation de la Voix de l’étudiant zitounien étaient
faibles et marginalisés bien que le rôle de cette organisation fût saillant et
51
neutre et qu’elle eût désavoué le yousséfisme en décidant de refuser les
postes de responsabilité en son sein à tout élément soupçonné d’être
yousséfiste.
En outre, elle n’avait guère cessé depuis sa création d’affirmer qu’elle
militait en vue de la réforme de l’enseignement zitounien et qu’elle avait
soutenu le leader Bourguiba tout comme il l’avait lui-même soutenue.
Le 27 août 1950, le journal « Al-Bayane » (Le Communiqué) publiait que
« le Combattant Suprême s’était réuni avec le comité de la Voix de l’étudiant
zitounien. Les Cheikhs Mohamed Fadhel Ben Achour, Mohamed Chédli
Belcadhi et Mohamed Salah Enneïfer ainsi que certains éléments destouriens
avaient assisté à la réunion ». Après investigation, il s’était avéré que tout ce
qui avait été répandu comme allégations au sujet du comité était faux, que le
comité était à l’instar des autres organisations, lié au Parti, que la question
zitounienne était partie intégrante d’une question plus générale très
étroitement liée au Parti dans sa marche globale et que le peuple tunisien
sous la conduite du Néo-Destour soutenait et approuvait la cause
zitounienne.
L’Organisation de la Voix de l’étudiant fut opprimée par Ben Youssef et
lorsqu’il ne parvint pas à l’attirer vers lui, Ben Youssef recommanda de créer
un autre mouvement sous la dénomination de « Al-Koutla at-talibiyah » (Le
bloc estudiantin). L’Organisation de la Voix de l’étudiant n’était pas proche
de Salah Ben Youssef et par conséquent, l’auteur des mémoires du journal
« Ach-Chourouq » s’était à bon ou à mauvais escient trompé lorsqu’il avait
fait le bilan de cette époque.
Il avait également tort lorsqu’il avait parlé des relations solidaires entre
les étudiants zitouniens et ceux provenant des lycées et collèges. En effet, il
soutenait « qu’il n’y avait pas de divergences essentielles, d’accrochages ou
d’affrontements entre ceux-ci et ceux-là et qu’il y avait même parfois de la
solidarité entre eux et cela s’était notamment manifesté lors de la grève de la
faim du mois d’avril 1950 à la Mosquée de la Zitouna ». C’était là des
propos qui contredisaient ignominieusement la vérité puisque la situation
avait atteint même à l’intérieur du pays un stade de conflits et
d’affrontements graves entre les deux camps et il suffirait de citer à ce sujet
le témoignage fait par Habib Nouira dans son ouvrage manuscrit
« Dhikrayatoun âsafat bi » (Des souvenirs qui m’ont emporté) lorsqu’il
écrivait à la page 92 ce qui suit : «Les étudiants zitouniens étaient très actifs.
Leur grand nombre, leurs âmes musulmanes et leur disponibilité pour le
sacrifice au service de leurs croyances firent d’eux une force qu’on essayait
de s’accaparer ou de détruire. Dans chaque ville et dans chaque village de la
52
Tunisie, il existait une association littéraire groupant des étudiants qui étaient
dans leur majorité et par la force des choses, des Zitouniens. Cette situation
n’était évidemment pas pour plaire aux étudiants provenant des lycées et
collèges en général. Ainsi, dans la ville de Monastir par exemple, il y avait
« l’Association de la jeunesse littéraire monastirienne » qui fut fondée en
1936 et qui avait d’intenses activités notamment au cours des vacances d’été
au retour des étudiants de Tunis dans leur ville natale. Tout le monde
collaborait à l’organisation de festivals, de festivités, d’excursions, de
conférences et de représentations théâtrales.
Au début de ces vacances, des élections étaient organisées pour la
désignation du nouveau comité-directeur et menées sous la direction de
l’Association des anciens de l’école arabo-française (ou franco-arabe) dont
est issue l’association précitée. Les conflits entre étudiants provenant des
lycées et collèges et les étudiants zitouniens ne devinrent aigus qu’à la fin de
la cinquième décennie quand le Parti du Néo-Destour avait voulu étendre sa
politique sur le mouvement estudiantin et le placer dans son giron. Puis,
lorsque les oppositions s’étaient exacerbées en 1949, il ne resta plus aux
étudiants provenant des lycées et collèges qu’à se séparer de nous et ils
constituèrent au cours du mois de juillet de cette année-là une association
appelée « Association de l’étudiant monastirien » sous la présidence de
Mohamed Mzali. L’activité de cette association n’était pas importante en
comparaison de celle de la nôtre. Ce que nous avions en plus c’était notre
nombre et notre dévouement. Nous ne disposions pas de possibilités
matérielles nous permettant de pratiquer d’autres activités ou d’entreprendre
des actions ludiques autres que l’activité littéraire au sein de l’association
mais conjuguée avec notre maîtrise de la langue arabe, cette activité nous
avait permis de présenter des œuvres de qualité supérieure, d’un goût sain et
d’une grande perfection.
Avant la scission et dans le but d’occuper le siège de l’association, des
disputes eurent lieu entre les deux camps des étudiants qui s’étaient arraché
les clefs des locaux et qui avaient fermé les portes d’entrée etc.Puis, lorsqu’il
avait fallu s’en remettre au verdict des urnes, chaque camp avait alors œuvré
à remporter les élections. Ainsi, les étudiants provenant des lycées et
collèges et derrière eux leurs aînés parmi les responsables avaient incité tous
les étudiants et élèves à adhérer à l’association en prévision des élections.
Quant à nous, les fils du peuple, nous nous mîmes à regarder les fils des
nantis qui n’avaient jamais entendu parler auparavant de l’association et qui
ne daignaient guère prendre part à ses activités, commencer à se mêler à
nous et se préparer à nous affronter. Il y avait d’ailleurs, parmi ces jeunes
étudiants, ceux qui répugnaient à parler la langue arabe. Je me rappelle que
53
j’avais vu une fois l’un d’eux en compagnie de son frère à bord d’une
calèche, habillés tous deux à l’européenne. La voiture était tirée par un
cheval et traversait la place du marché bondée de monde alors que le
conducteur criait en grasseyant avec l’accent parisien «Bagha… Bagha…»
au lieu de « Barra … Barra… ». C’est-à-dire « faites place, sinon vous
risquez d’être écrasés par la voiture ». Alors, lorsque certains de nos parents
virent ce manège, ils s’empressèrent d’aller permettre à ceux parmi nous qui
étaient pauvres, et ils étaient nombreux, de s’acquitter du droit d’adhésion à
l’association. Ainsi, ils y vinrent en grand nombre et en devinrent membres,
ce qui avait contraint les autres à quitter l’association…».
Est-ce que ce témoignage suffit pour que M. Belkhodja sache que ce dont
il avait parlé n’était que calomnie ? Par ailleurs, son collègue M. Mohamed
Mzali avait lui aussi évoqué la même question dans son livre «Ma part de
vérité », expression ambivalente derrière laquelle il avait fourré mensonges
et futilités tant sur cette question que sur la justification de sa propre position
dans l’assaut mené contre l’Association de la jeunesse littéraire
monastirienne. Il n’est pas étonnant que Belkhodja et Mzali se soient
comportés tous deux de la même façon, le proverbe arabe ne dit-il pas que
« les oiseaux se comportent de la même façon par mimétisme » (Qui se
ressemble s’assemble) ? En outre, je ne crois pas inutile de rappeler à ces
deux messieurs ce qui était arrivé au Cheikh Mohamed Fadhel Ben Achour
alors qu’il passait par la rue «Jamaâ Ezzitouna » en compagnie du Cheikh
Mokhtar Ben Mahmoud. Il fut l’objet de violences suite auxquelles les
auteurs avaient jeté par terre et piétiné le turban du Cheikh et s’étaient
emparés de son porte-document. Certains étudiants provenant des lycées et
collège étaient les apôtres de la discorde et de la dissidence même parmi
ceux qu’on croyait dotés d’un haut niveau intellectuel et d’un grand sens de
la démocratie.
S’agissant de l’unité estudiantine, les étudiants zitouniens avaient adopté
à ce sujet une approche sérieuse dans des circonstances extrêmement
pénibles et effroyables où ils furent frappés de toutes les formes d’ostracisme
et subirent les moqueries et même les violences du fait qu’ils étaient accusés
de soutenir Ben Youssef. Bien qu’ils eussent apporté les gages de leur
neutralité, les étudiants zitouniens furent contraints d’adhérer au processus
d’unification du mouvement estudiantin dont ils ne refusaient point le
principe mais en refusaient la forme. Des éléments des deux organisations
s’étaient alors regroupés et le mouvement unitaire fut représenté du côté des
Zitouniens par Ahmed Abbès, Mohamed Salah Jmel, Messaoud Chabbi,
Salah Gouider, Mohamed Hachemi Abbès et bien d’autres. Du coté des
étudiants provenant des lycées et collèges, il y avait Hafedh Tarmiz,
54
Mohamed Sayah, Mongi Kooli, Tahar Belkhodja, Béchir Saïdane, Ahmed
Bennour, Ridha Hamza, Amor Belkhiria, Mohamed Ennaceur, Mohamed
Amamou et tant d’autres. Mais dès le début des négociations, nous avions
senti que le camp adverse n’était pas sérieux et que ses positions étaient
improvisées et nourrissaient de mauvaises intentions. Cela était manifeste
dans l’obstination du camp adverse au sujet de la dénomination du
mouvement. En effet, malgré toutes les solutions que nous avions proposées,
allant jusqu’à la suppression de nos dénominations respectives et la
proposition d’une nouvelle dénomination, les représentants du camp adverse
s’en tinrent à la dénomination composée et étrange de « Union générale des
étudiants de Tunisie Voix de l’étudiant ». Puis, au moment de l’intégration et
du démarrage de l’action effective, que ce fut au cours des réunions du
bureau exécutif ou de celles de la commission administrative, nous avions le
sentiment d’être défiés, dépassés voire marginalisés au point que les
représentants de l’autre camp en fussent arrivés au reniement du capital de
lutte des Zitouniens et de leurs martyrs tombés pour la cause nationale tels
que Mohamed Dahmani Hamza et Mohamed Marzougui. Ils allèrent jusqu’à
refuser de commémorer le souvenir annuel de ces martyrs. En tête de ceux
qui refusaient obstinément cette commémoration figurait l’auteur des
Mémoires au journal « Ach-Chourouq », Tahar Belkhodja, en dépit du fait
que l’un de ces deux martyrs fut comme lui originaire de la même ville
natale Mahdia. Cependant, de par mes responsabilités au sein de
l’organisation et par fidélité à la mémoire des deux martyrs, je m’étais rendu
à mes frais à Mahdia où, malgré la fatigue et les problèmes, j’avais présidé la
cérémonie de commémoration au nom de l’organisation unifiée des
étudiants, alors les éléments de l’autre camp n’avaient accordé aucune
importance à l’événement comme s’ils reniaient ces deux martyrs, ce qui
n’était guère d’usage dans les autres organisations.
Le dernier acte du simulacre de l’unification se déroula lors du congrès
de l’organisation que les étudiants provenant des lycées et collèges avaient
rigoureusement encadré et suite auquel la dénomination composée avait
disparu pour retourner à la case départ avec l’appellation « Union générale
des étudiants de Tunisie » comme si de rien n’était. Ainsi, par cette action et
par cette nouvelle-ancienne organisation, on avait confiné l’enseignement
zitounien dans le cadre de la politique de l’unification et de la réforme des
méthodes d’enseignement. M. Tahar Belkhodja nous apprend, comme à son
habitude, que la responsabilité de ces faits revenait à Bourguiba qui était
catégorique dans ses décisions au sujet de la Zitouna : «Bourguiba et le Parti,
disait-il, avaient adopté deux voies de réforme qu’ils considéraient comme
essentielles : la première était la généralisation de l’enseignement et la
seconde, son unification. J’étais (Belkhodja) à cette époque le premier
55
responsable à l’Union des étudiants. J’avais vécu cette période dans son
intégralité au cours de laquelle l’Union des étudiants avait soutenu cette
vision de Bourguiba et du Parti malgré les hésitations qui avaient
accompagné l’action du Gouvernement lui-même dans ce domaine. En effet,
le ministre de l’Education nationale, qui était Lamine Chabbi à l’époque et
son Chef de Cabinet, Mohamed Mzali avaient ouvertement exprimé leurs
craintes face à cette décision de généralisation et d’unification de manière
automatique et précipitée… ». Puis, il ajoute : « L’Union générale des
étudiants de Tunisie et tout particulièrement ses membres influents parmi les
étudiants de Paris avaient soutenu cette vision généralisatrice et
unificatrice… ».
Ainsi, l’organisation estudiantine avait trahi les espoirs et la confiance
placés en elle, car elle n’avait guère assumé ses devoirs en tant que nouvelle
organisation. En effet, si elle avait été honnête, elle aurait accompli les faits
qu’aurait accomplis la Voix de l’étudiant si elle existait encore ou si elle
pesait encore dans le processus de l’unification. En fait, l’Union était
complice des éléments hostiles à l’enseignement zitounien tel que Mahmoud
Messaadi qui accepta le pari et remplaça Lamine Chabbi qui tenait quant à
lui à la Zitouna en tant que choix essentiel.
S’agissant des Zitouniens, Tahar Belkhodja considère qu’ils avaient
accepté la situation avec des réserves et qu’on n’avait enregistré aucune
forme d’opposition forte et ouverte ni d’affrontement important à caractère
politique…que ce fut de la part de Salah Ben Youssef, comme d’autres
voulaient le propager ou de la part des cheikhs de la Zitouna tel le Cheikh
Mohamed Fadhel Ben Achour, comme d’autres encore voulaient le faire
entendre.


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Photographie du meeting de commémoration du souvenir des martyrs de la lutte
zitounienne à Mahdia, meeting au cours duquel le membre de la commission
administrative de l’Union générale des étudiants de Tunisie Voix de l’étudiant,
Mohamed Hachemi Abbès prononce un discours dans lequel il tire les leçons du
sacrifice des martyrs.

Tahar Belkhodja, fidèle à son habitude, n’aborde pas la réalité de la
situation et n’explique pas que les réserves des personnes qu’il a
mentionnées étaient dues à leurs craintes d’une unification de manière
automatique et précipitée et d’une grave réaction. En fait, ces personnes
soutenaient une unification par étapes et puis, cette réforme et cette
unification des divers types d’enseignement étaient une aspiration des
Zitouniens eux-mêmes avant et après l’indépendance. En effet, les étudiants
et le corps enseignant avaient présenté des études et des propositions qui
aboutirent à l’établissement d’une section – A – dans laquelle une élite des
élèves de la Mosquée de la Zitouna étudiait toutes les sciences modernes en
langue arabe et les professeurs qui y enseignaient provenaient des lycées et
collèges au nom de l’unification des programmes d’enseignement. Il était
prévu de généraliser cette expérience à l’ensemble des établissements
secondaires après qu’elle fît ses preuves et que les élèves de cette section se
fussent distingués aux examens face à leurs camarades des autres
établissements qui dispensaient ces matières en langue française. C’était
d’ailleurs pour le développement de cette expérience que les Zitouniens
avaient accepté l’idée de l’unification des enseignements après
57
l’indépendance et de la mise de la Mosquée de la Zitouna sous la tutelle du
ministère de l’Education nationale. Cependant, ils furent trahis et au lieu
d’avancer sur la voie de l’arabisation, on avait augmenté les heures
d’enseignement de la langue française. Puis, on avait carrément supprimé la
section – A- ce qui avait suscité la colère des cheikhs de la Zitouna et des
hommes de religion qui demandèrent la révision de cette décision. Les
méthodes les plus mauvaises et les plus préjudiciables étaient celles qui
avaient accompagné la régression de l’enseignement durant la période où
Mahmoud Messaadi avait dirigé le ministère de l’Education. Le niveau
s’était alors détérioré, la filière d’études en arabe avait disparu et le niveau
des instituteurs, des apprenants et des professeurs avait régressé. Le pays
souffre encore des séquelles de cette dure expérience. Comme illustration de
la profonde rancœur qu’éprouvait Mahmoud Messaadi à l’égard de la
Zitouna, voilà l’histoire racontée par M. Habib Nouira comme la lui avait
rapportée le directeur de la Cité zitounienne, Cheikh Nabli qui avait
dit : «J’ai reçu la visite du ministre de l’Education nationale lequel, après
avoir fait le tour des salles de classe réservées auparavant uniquement aux
révisions et après avoir inspecté les dortoirs, le réfectoire et d’autres locaux,
s’était félicité de ce qu’il avait constaté et écrivit ses impressions à ce sujet
sur le livre d’or de l’institution. Mais, alors qu’il me faisait ses adieux à la
sortie, il me regarda et dit : «Il ne reste plus rien de zitounien ici, par
conséquent il faudrait que vous enleviez l’inscription Cité zitounienne du
haut de la porte d’entrée ». J’ai été sidéré par la demande du ministre que j’ai
ressentie comme une douche froide. Cependant, j’ai oublié cette question et
je n’ai pas exécuté la recommandation du ministre laquelle ne m’avait pas
particulièrement enthousiasmé, surtout que pour enlever ladite inscription, il
faudrait démonter le portail qui était massif et très lourd à déplacer et à
charger sur un camion pour être emporté chez le forgeron afin que, à chaud,
il pût enlever cette inscription et qu’à sa place, il mît n’importe quelle autre
inscription.
Cependant, après un peu plus d’un an de la date de sa première visite et
sans que, évidemment, je n’exécutasse entre-temps ses instructions, le
ministre vint effectuer une nouvelle visite à la Cité zitounienne. Lorsque je
l’accueillis à la porte d’entrée, il s’adressa à moi, tout furieux, en disant :
« Ne vous-ai-je pas dis de m’enlever l’inscription sur ce portail? Il n’existe
plus d’institution qui s’appelle Cité zitounienne ! ».
58
J’ai retenu ma rage et il ne me resta plus qu’à ordonner de démonter le
portail et lui faire enlever cette inscription dont la vision irrite les yeux du
6ministre. » .
En plus de cela, il y eut dans les années soixante-dix un mouvement
d’arabisation qui fut une étape cruciale sur laquelle avait parié le
Gouvernement et dont le ministre de l’Education Mohamed Mzali assuma la
charge et avait entamé la propagande avant son entrée au Gouvernement. Il
avait fait montre d’un grand enthousiasme pour l’arabisation lorsqu’il n’avait
point hésité à exposer sa conception de l’arabisation dans une conférence
qu’il avait donnée en 1970 alors qu’il était en dehors du Gouvernement.
Puis, dès qu’il fut nommé ministre pour la première fois en 1971, il
s’engagea dans la voie de l’arabisation selon une stratégie qui devait
commencer par le cycle primaire en s’étendant au fil des ans jusqu’à la fin
de ce cycle. Cependant, l’enthousiasme de Mzali avait baissé jusqu’à
s’éteindre et ne plus exister. Je voudrais à présent que le lecteur me permette
de lui faire connaître dans la note ici-bas, les propos émis à ce sujet par
7Chédli Ayari l’ancien ministre de l’Education .

6 c De l’ouvrage de Habib Nouira intitulé « Dhikrayâtoun asafat bî » (Des
souvenirs qui m’ont emporté) : La Cité zitounienne porta plus tard le nom de Lycée
Ibn Charaf.
7 Dialogue qu’Amel Moussa a effectué avec Chédli Ayari et qu’elle a publié
dans son livre «Bourguiba et la question religieuse» (en arabe), dans lequel Chédli
Ayari dit notamment que lorsqu’il a été nommé à la tête du Ministère
de l’Education, il avait trouvé la situation des professeurs et des jurisconsultes
de la Zitouna inacceptable. En effet, ils n’avaient aucune reconnaissance de leur
statut en tant que professeurs tel que Fadhel Ben Achour… Chédli Ayari fut très
affecté de leur situation et fit élaborer des textes législatifs et réglementaires pour
y remédier. Cependant il fit face à une vive opposition de la part du Gouvernement
et des professeurs de la Zitouna ceux diplômés de la Sorbonne et il se trouva isolé.
Puis, comme il le disait, il avait créé une filière d’études islamiques dans
l’enseignement secondaire et lorsque Mohamed Mzali le remplaça à la tête du
Ministère, la première chose qu’il entreprit fut de supprimer la filière des études
islamiques et de soutenir le courant existant contre les Zitouniens et ce, malgré le
fait qu’il se voulait partisan de l’arabisme et de l’Islam. (Pour plus de détails voir
plus loin le passage intitulé « Réforme et unification de l’enseignement »).
59
Par cet exposé, on découvre les facteurs et les personnes qui avaient
œuvré à l’anéantissement de la Mosquée de la Zitouna. Aussi, le chef de
l’organisation estudiantine, le responsable Tahar Belkhodja, s’était-il
contenté d’exprimer des regrets mitigés dont les dessous s’étaient dévoilés
lors de son passage dans le Gouvernement. En fait, il cherche à présent à
s’attirer les sympathies et à falsifier l’histoire en disant des contre-vérités
comme s’il était devenu fidèle à la Zitouna et à son passé, comme si cela
était tout à fait conforme à ce qu’il avait déclaré au journal «
AchChourouq » lorsqu’il avait soutenu que :
« Un certain nombre de professeurs, enseignant que ce soit chez nous à
Sadiki ou à la Zitouna, exerçaient sur nous une influence identique. Ainsi,
nous étions tout à fait influencés par le Cheikh Fadhel Ben Achour qui venait
enseigner à Sadiki après ses cours à la Zitouna… ».
En adoptant cette position, Tahar Belkhodja rejoint ainsi de nombreuses
personnalités intellectuelles et politiques qui avaient soutenu
l’anéantissement de la Mosquée de la Zitouna. Puis, par flagornerie, il
exprime ses regrets au sujet du sort réservé à ce flambeau du savoir qui était
effectivement « une institution grandiose », tout en prétendant que «
peutêtre aurait-il fallu conserver le nom de la Zitouna pour notre enseignement
supérieur et notre université ». Pourquoi cette position n’avait-elle pas été la
sienne au démarrage du projet ? Il s’agit d’une position née du moment
présent. C’est ce qu’il laisse apparaître. Mais ce qu’il dissimule c’est qu’il
persiste à faire preuve d’intolérance à l’égard de la Zitouna et de ses
diplômés et cela était patent dans sa pratique des responsabilités et dans le
traitement qu’il avait réservé à ces derniers. A preuve, il suffit de rappeler
son refus de commémorer le souvenir des martyrs symbolisant la Zitouna. Il
n’avait pas œuvré à pérenniser leurs mémoires en donnant leurs noms à
certaines avenues ou à certains monuments historiques ou à certains
établissements d’enseignement, comme il l’avait fait pour les martyrs
appartenant à d’autres organisations. Je rappelle que je lui avais demandé
personnellement d’entreprendre cette action.
Revenons-en maintenant aux organisations de l’unité estudiantine et aux
conclusions auxquelles avait abouti leur premier congrès qui avait dévoilé la
vérité des choses puisqu’on était revenu à la dénomination initiale de
l’organisation et qu’aucun des Zitouniens n’avait été élu, à l’exception d’un
seul élément qui avait été acheté matériellement et moralement. Ce qu’il
faudrait également noter c’est que j’avais tenté avec le camarade Messaoud
Chabbi de remédier à cette situation. Comme nous n’arrivions pas à trouver
une solution dans le cadre de l’Union des étudiants, nous nous étions
adressés alors au Directeur du Parti, Abdelmajid Chaker qui n’écouta guère
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notre point de vue et se mit à nous menacer et à lancer contre nous toutes
sortes d’accusations si nous ne retirions pas nos demandes.
Puis un jour, je fus surpris de recevoir de l’un des membres de la
nouvelle Union des étudiants, même s’il appartenait aux anciens, Ridha
Hamza, une invitation pour le rencontrer en compagnie de mon ami Hassan
Mokrani en vue d’une réunion constitutive de l’instance de l’Université de la
Zitouna au siège de la Khaldouniya. Ensuite, au cours de cette réunion,
quelle fut ma surprise de me voir élu ouvertement et à l’unanimité président
de cette réunion au bout de laquelle je devenais Secrétaire Général de la
section de l’Union générale des étudiants de l’Université zitounienne ! Ce fut
dans ce cadre-là que mon activité fut saillante et que l’opportunité me fut
offerte de réaliser de nombreux désirs tant rêvés par les étudiants tels que les
prêts d’honneur, les restaurants universitaires, l’introduction des langues
vivantes dans les programmes d’enseignement et la promesse de
l’équivalence des diplômes zitouniens avec les autres diplômes
universitaires.
Tout cela fut accompli grâce à une bonne direction des tâches et
également grâce au soutien et à l’appui que j’avais trouvés auprès du
savantissime et grand réformateur, l’Imam Mohamed Tahar Ben Achour, qui
avait retrouvé de nouveau sa place à la tête de l’Université zitounienne et
que le Président Bourguiba avait lui-même installé dans cette fonction au
cours d’une journée mémorable.
Le Cheikh Mohamed Tahar Ben Achour m’accordait sa confiance et avait
pour moi toute la considération et toute l’affection qu’il puisait dans ses
solides relations avec le savantissime Cheikh Mahmoud Abbès. Il sollicitait
mon avis sur la plupart des questions délicates relatives à l’Université.
Par ailleurs, au cours de mes études universitaires et tout au long de la
période où j’avais assumé des responsabilités syndicales, j’avais gagné la
confiance de tous les étudiants, du corps enseignant, du conseil de
l’’Université et d’une organisation estudiantine. J’étais en outre actif dans le
domaine culturel, notamment en invitant de nombreuses personnalités pour
venir donner des conférences à la tribune du comité de la section.
Il y avait parmi ces personnalités le vénérable Cheikh Mohamed Fadhel
Ben Achour qui donna sa conférence à la salle du Palmarium, du temps où il
ne se passait pas une semaine sans que des intellectuels et des hommes de
lettres eussent donné des conférences et accordé des entretiens radiodiffusés
et publiés dans les organes de la presse écrite.
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A cette époque, nous habitions ensemble, mon frère Ahmed et moi, à la
Médersa Achouriya, mon frère achevant alors la dernière étape de ses études
supérieures. Au cours du mois de novembre 1956, il reçut un télégramme du
Cheikh mon père l’informant de l’invitation qui lui fut adressée par M.
Allala Laouiti, Chef du secrétariat particulier du Président du Conseil Habib
Bourguiba. M. Allala Laouiti avait porté à la connaissance de mon frère que
le Président avait décidé de le charger d’une mission.
Le Secrétaire Général du ministère des Affaires étrangères M. Khemaïs
Hajri, auprès duquel M. Allala Laouiti avait envoyé mon frère, informa à son
tour ce dernier que le Président avait décidé de lui confier une haute charge
eu égard aux qualités de dévouement, de militantisme, de détermination et de
dynamisme qu’il avait décelées chez lui. Le Président allait ainsi le nommer
en tant que Chargé d’affaires à l’ambassade de Tunisie à Djeddah au
Royaume de l’Arabie Saoudite.
Le départ était imminent et le Chef de cabinet qui l’avait reçu l’avait
pressé de faire ses préparatifs. Mon frère s’était donc préparé matériellement
et moralement pour le départ avec l’aide de mon père qui débordait de joie
pour cet honneur. Cependant l’attente de l’ordre du départ s’était trop
prolongée et il ne reçut aucune nouvelle à ce sujet. Il fut alors en proie au
doute et l’espoir faillit se transformer en désillusion. Des rumeurs qui
commencèrent ensuite à circuler racontaient que mon frère n’aurait pas
hésité à déchirer la photo du leader Bourguiba et à la piétiner, ce qui
remettait en question sa loyauté et son dévouement. Il fut alors l’objet
d’enquêtes sur son passé et ce fut le Combattant Chédli Kallala qui mena les
investigations en le contactant et en discutant avec lui de diverses questions
notamment de celle relative à la prétendue photo que mon frère montra à
son interlocuteur en la retirant intacte de son porte-feuille.
Après que la vérité fût faite et que fût découvert ce que les rancuniers et
les envieurs avaient tramé comme stratagèmes, mon frère fut convié
officiellement à aller assumer ses fonctions à l’ambassade à Djeddah.

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Le vénérable Cheikh Mohamed Fadhel Ben Achour donnant l’une de ses
conférences à la tribune de l’Union générale des étudiants de Tunisie Voix de
l’étudiant-section de l’Université zitounienne, avec à ses côtés les membres de la
section ayant à leur tête le Secrétaire Général Mohamed Hachemi Abbès, le premier
assis à droite sur la photo.

Le vénérable Cheikh Mohamed Chédli Belcadhi avec à ses côtés des étudiants de
l’Université zitounienne- filière théologie et parmi eux l’étudiant Mohamed
Hachemi Abbès à droite du Cheikh. La photo date de la dernière année où furent
donnés les cours à la Mosquée avant leur transfert dans les locaux de l’ancienne
c« Djam iya des habous » (L’Association des biens de mainmorte).
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