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Bourguiba et Nouira

De
500 pages
Cet ouvrage traite des parcours en solitaire et en commun du président Bourguiba et du leader Nouira. Dans ce premier volume, l'auteur propose un panorama global de l'histoire de la Tunisie jusqu'à l'occupation française en 1881. Puis il nous livre une lecture attentive des différentes péripéties du mouvement de libération nationale guidé par Bourguiba, mouvement couronné par l'indépendance en 1956.
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Mohamed Hachemi Abbes
BOURGUIBA ET NOUIRA
Souvenirs et mémoires BOURGUIBA ET NOUIRA
Souvenirs et mémoiresPréfacé par Chédli Klibi pour l’édition arabe et par Jean Lacouture
pour l’édition française, cet ouvrage traite des parcours en solitaire et
en commun du président Habib Bourguiba et du leader Hédi Nouira.
En sa double qualité de chercheur et de témoin vivant, l’auteur a tenu à rester Volume 1
objectif et à faire connaître des pans vivants de l’histoire contemporaine
de la Tunisie.
Dans ce premier volume, l’auteur nous propose d’abord un panorama
global de l’histoire de la Tunisie jusqu’à l’occupation française en 1881,
et nous livre, ensuite, une lecture attentive, à travers son regard objectif,
des différentes péripéties du mouvement de libération nationale guidé par
Habib Bourguiba et un concert d’éminents leaders, parmi lesquels fgurait
Hédi Nouira, mouvement couronné par l’indépendance en 1956...
Mohamed Hachemi Abbès est né dans la ville tunisienne
de Monastir. Il a poursuivi ses études supérieures à Tunis
à l’Université de la Zitouna, où il a obtenu un diplôme en
théologie islamique. Après avoir milité dans les rangs de
diverses organisations estudiantines, il s’est employé à
mobiliser ces organisations et à leur éviter de glisser dans
l’extrémisme et la discorde. Il a milité dans le mouvement
scout et œuvré en vue d’étendre son champ d’activité au domaine culturel et
à celui des recherches historiques. Feu le président Bourguiba l’a honoré
en le nommant en 1958, malgré son jeune âge, délégué (sous-préfet).
Il a assumé cette fonction dans de nombreuses villes et garde, de son
action militante dans tous ces lieux de travail, les souvenirs les plus vifs.
Il est parvenu à réaliser son vœu de publier les souvenirs et les mémoires
qu’il partageait avec son frère, Mohamed Habib, notamment concernant Préfaces de Jean Lacouture et Chédli Klibi
les leaders Habib Bourguiba et Hédi Nouira, sources principales et
Traduction de Mohamed Lamine Chaabanidirectes de ce témoignage historique.
VOL. 1
Photographie de couverture : les deux leaders
Bourguiba et Nouira, à Monastir, en 1974, collection personnelle.
ISBN : 978-2-343-00702-1
48 e
BOURGUIBA ET NOUIRA
Mohamed Hachemi Abbes
Souvenirs et mémoires






BOURGUIBA ET NOUIRA





















Mohamed Hachemi Abbes











BOURGUIBA ET NOUIRA


Souvenirs et mémoires


Volume 1



Préface à l’édition française de Jean Lacouture
et à l’édition arabe de Chédli Klibi

Traduction de Mohamed Lamine Chaabani






















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00702-1
EAN : 9782343007021


LA TRADUCTION ET L’ETABLISSEMENT DE LA VERSION
FRANÇAISE DE CET OUVRAGE ONT ETE MENES SOUS
LA DIRECTION DE :
MOHAMED LAMINE CHAABANI
AVEC LA COLLABORATION DE :
OLFA ANNAGUI
ET L’ASSISTANCE DE :
SANA BEN CHAABANE.
CETTE TRADUCTION A AUSSI FAIT L’OBJET D’UNE
RELECTURE ATTENTIVE DE LA PART DE
Dr NABIL KHALDOUN GRISSA,
Dr MOHAMED CHAABANE
Et Pr ZEINEB MHALLA
JE VOUDRAIS QU’ILS TROUVENT TOUS ICI, AINSI QU'A
L'EDITEUR "L'HARMATTAN", L’EXPRESSION DE MA
PLEINE RECONNAISSANCE ET DE MA PROFONDE
GRATITUDE POUR LEURS LOUABLES EFFORTS.
L’AUTEUR




Dédicace

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux
A la Direction et à l’Avant-garde,
A tous les patriotes ardents et les militants sincères et résistants qui ont
préféré l’emprisonnement, l’exil, le bannissement, le martyr et ont subi tous
les genres de répression et de châtiment, qui ne se sont ni usés ni résignés ni
écroulés, mais qui sont restés fiers, droits, la tête haute. Ils ont choisi de
mourir afin que la Tunisie soit libre et invulnérable, en s’attachant à la parole
de Dieu et en s’en réjouissant: « Pensez-vous accéder si aisément au Paradis,
sans avoir connu les vicissitudes éprouvées par d’autres communautés, vous
ayant précédés ? Ces hommes furent tellement affligés par le malheur et
l’adversité, si profondément secoués par la tourmente que leur Prophète et
les fidèles de sa suite en venaient à s’interroger : « A quand le secours
promis par Dieu ? » Cet appui de Dieu ne saurait tarder ; il est tout proche !»
(Sourate : La Vache, II, Verset 214).
Ces hommes n’ont pas été ébranlés, car ils ont été « fidèles au pacte
qu’ils avaient conclu avec Dieu. Certains d’entre eux ont accompli déjà leur
destin; d’autres attendent leur tour sans avoir rien changé à leurs conviction»
1Sourate : Les Coalisés, XXXIII, Verset 23 .
A la Tunisie enracinée dans nos cœurs,
je leur dédie à tous cet effort en reconnaissance de leurs mérites et de
leurs vertus… en étant fidèle et dévoué aux valeurs et aux principes sacrés et
éternels.
« O belle Tunisie, dans l’océan
De la passion de quelle nage j’ai nagé
Avec pour loi ton profond amour dont j’ai
Éprouvé l’amertume et la brûlure

1 Note du traducteur (N.D.T.) : Traduction du Coran de Sadok Mazigh (Tunis,
M.T.E, s.d) qui note à ce sujet que ce verset fait songer à la grande épreuve subie par
l’Islam lors de la guerre (ou bataille) du fossé, lorsque Médine fut assiégée par
d’importantes forces païennes, ameutées par des éléments juifs hostiles.
9
Je ne succombe pas aux tentations
Et si je meurs et qu’on pleure ma jeunesse
Que m’importe…même si mon sang coule
Le sang des passionnés est toujours licite
Plus le temps passera, plus les nuits
Te révéleront la douceur de mon amour sincère
Et de ma loyauté,
Cette ère est celle de l’injustice
Sauf qu’au-delà des ténèbres, je pressens l’aube se lever
Le temps a affecté la gloire de mon peuple
2 Mais la vie lui restituera, un jour, ses lettres de noblesse. » .
Monastir, 2 rabii al-anouar 1429 H.
correspondant au 20 mars 2008

L’auteur
Abou Sofyane,
Mohamed Hachemi Abbès Premier





2 N.D.T : Extrait d’un poème de Aboulqacem Chabbi intitulé « La belle Tunisie »
partiellement traduit par Amor Jomni (Tunis, éditions Nirvana, 2009) et par nos
soins.
10
Préface à l’édition française
par Jean Lacouture

« Hommage aux libérateurs de la Tunisie »



C’est avec un sentiment de reconnaissance que je réponds favorablement
à l’offre que me font mes amis tunisiens de préfacer l’ouvrage consacré par
Mohamed Hachemi Abbès à Bourguiba et Nouira.
D’abord parce que j’admire ces valeureux patriotes, mais c’est aussi
parce que les entretiens qu’ils m’accordèrent il y a un demi-siècle
contribuèrent à orienter et assurer ma carrière d’observateur du Maghreb au
journal « Le Monde ». C’est au Vietnam que j’avais été confronté d’abord à
« la question coloniale », constatant que ce système qui n’avait pu, un temps,
faire surgir des écoles et des hôpitaux à côté de ses prisons et de ses camps
de concentration, était devenu une aberration historique et que les nations
qui, comme la mienne, avaient connu la honte tragique de l’occupation,
devait reconnaître que tout peuple a le droit d’être maître chez lui et de
construire, de ses mains, son propre Etat.
Sitôt revenu d’Asie et accueilli à la rédaction du « Monde », je me vis
confier en 1950 une enquête sur la Tunisie assoiffée de liberté. Une brève
rencontre avec Habib Bourguiba tourna court, le Combattant Suprême
3jugeant dérisoire la place accordée à sa déclaration. Et la déportation de Si
Habib me contraignit à rechercher un autre porte-parole du Néo-Destour,
encore épargné par l’autorité répressive de M. de Hautecloque.
Ce fut Hédi Nouira dont la pondération –je n’ai pas dit la modération- se
prêtait mieux à l’interview que l’éloquence lyrique du grand Leader. Ce qui
ne signifie pas que Hédi Nouira parlait sur le ton de la soumission! Non,

3 N.D.T : « Si » dans le dialecte tunisien est une marque de respect vers
quelqu’un; diminutif de « Sidi » qui veut dire Monseigneur, c’est l’équivalent de
«monsieur» en français.
11
certes… mais il était, mieux que son chef de file, le porte-parole idéal de
cette « autonomie interne » dont Bourguiba avait fait le premier objectif des
patriotes.
Sur ce point, l’auteur de ce livre fait une savoureuse révélation. Comme
on rapportait au Combattant Suprême que certains « champions de
l’anticolonialisme français » comme Claude Bourdet (Dieu ait son âme !) se
croyaient en droit de juger trop timorée la stratégie d’ « autonomie interne »
prônée par le Néo-Destour, le Combattant Suprême, inventeur avec Hédi
Nouira de cette stratégie du possible, s’emporta contre ces donneurs de
leçons parisiens « ce sont des impérialistes intellectuels ! »
Se faire donner des leçons de courage par quelques beaux esprits
parisiens lui paraissait intolérable. Moyennant quoi, Si Habib et Si Hédi
arrachèrent l’indépendance dans un délai plus court que ne le prévoyaient
ceux qui, de Paris à Tunis, leur donnèrent des leçons de courage.
Il faut remercier Mohamed Hachemi Abbès, compagnon des deux grands
patriotes destouriens, de cette belle et minutieuse évocation de l’épopée
libératrice qui rendit la Tunisie aux Tunisiens.
4 Jean Lacouture

4 Jean Lacouture est né en 1921 à Bordeaux. Il fait ses études secondaires chez
les jésuites de Bordeaux. Puis il monte à Paris où il devient diplômé en lettres, en
droit et en sciences politiques. A la fin de la guerre, il devient attaché de presse du
général Leclerc en Indochine. Il y fait ses débuts dans le journalisme et rencontre les
chefs du Vietminh révolutionnaire, dont Hô Chi Minh. Après un séjour de deux ans
à la résidence générale de France à Rabat au Maroc (1947-1949), il débute sa
carrière de reporter à Combat en 1950 puis travaille au journal Le Monde ainsi qu’à
France-Soir en tant que correspondant au Caire. Il revient au Monde en 1957 comme
chef du service Outre-mer pour entamer ensuite une carrière de grand reporter
jusqu'en 1975. Jean Lacouture, en homme de gauche, soutient tous les mouvements
de décolonisation. Il travaille ensuite pour le Nouvel Observateur, puis L'Histoire,
sans cesser de ramener des reportages et des analyses sur le Vietnam, l'Egypte,
l'Algérie, le Moyen-Orient, l'Asie du Sud-Est. Parallèlement, il devient directeur de
collection au Seuil (de 1961 à 1982) et professeur à l'Institut d'Études Politiques de
Paris entre 1969 et 1972. Il est également membre de l’Institut du Monde Arabe. Il
reçoit plusieurs prix dont celui de l'Académie française en 2003 pour l'ensemble de
son œuvre qui en impose par son importance et sa diversité. L'académie couronne,
comme l'écrit René Rémond, « le prince des biographes, historien irréprochable,
portraitiste de talent et authentique écrivain ». Il a écrit plus de quarante ouvrages,
essentiellement des biographies dont nous citerons les titres suivants : « L'Egypte en
mouvement », en collaboration avec Simone Lacouture, Ed. Seuil, 1956 ; « De
12

















Gaulle », Ed. Seuil, 1965 / 1971 ; « Le Vietnam entre deux paix », Ed. Seuil, 1965,
« Hô Chi Minh », Ed. Seuil, 1967/1976 ; « Nasser », Ed. Seuil, 1971 ; « Pierre
Mendès France », Ed. Seuil, 1981/ Points, 2003… C’est essentiellement dans ses
deux ouvrages intitulés « Cinq hommes et la France », Ed. Seuil, 1961 et « Quatre
hommes et leurs peuples », Ed. Seuil, 1969, qu’il a traité de la personnalité de
Bourguiba aux côtés de celles de Nasser, Hô Chi Minh, Mohamed V, Sékou Touré,
Kwame Nkrumah… Il faut par ailleurs rappeler que Jean Lacouture avait sa propre
opinion sur la bataille pour l’évacuation de la base de Bizerte en Tunisie, de même
qu’il avait un point de vue bien défini sur le Général De Gaulle et sur le Président
Bourguiba (Cette question est évoquée dans la page 206 du volume II de cet
ouvrage).
13
Préface à l’édition arabe
par Chédli Klibi

« Hédi Nouira tel que je l’ai connu »



J’ai connu Hédi Nouira, par contact direct, après mon entrée dans l’action
gouvernementale, au début des années soixante.
Auparavant, je le voyais de loin. Avant l’Indépendance, lorsque j’étais
professeur et que j’habitais près de la rue du Pacha, il arrivait souvent que
nos chemins se croisent, à l’aller ou au retour, de loin, sans nous rencontrer.
A cette époque, il était connu pour être un homme de pensée, avec
comme spécialité, les questions économiques et financières qui
prédominaient dans les articles qu’il publiait dans l’hebdomadaire du Parti :
« Mission ».
Ses articles plaisaient à l’élite tunisienne tant pour la pondération de leur
orientation que pour la finesse de leur analyse ainsi que pour leur rejet de
tous les discours enflammés largement répandus, à l’époque, dans les
publications partisanes.
Bien qu’il figurât parmi les « dirigeants du Parti », il était connu pour fuir
les feux de la rampe et pour demeurer fidèle et loyal au président du Parti,
Le Combattant Suprême.
Avant l’Indépendance, il y avait des courants secrets qui s’agitaient dans
les rangs des « Destouriens ». Cependant, Hédi Nouira était resté loin de tout
cela. Il ne prenait part à aucune coalition et ne recherchait aucun poste de
pouvoir.
Lorsque j’ai intégré le gouvernement, j’ai senti que la plupart de ses
membres avaient, d’une manière ou d’une autre, quelque affinité avec l’une
15
ou l’autre de ces coalitions. Cependant, Hédi Nouira était l’un des rares
membres du gouvernement à ne point s’y intéresser.
Je me rappelle que ce qui nous a rapprochés, c’était ses lectures des
œuvres littéraires. J’ajoute également que, depuis que j’étais étudiant à Paris,
j’avais une préférence pour la lecture du journal « Le Monde » plutôt que
pour un autre. Il m’est arrivé d’en parler avec Si Hédi qui m’a confirmé la
distinction de ce journal, ajoutant toutefois que le journal « Le Figaro »
n’était pas de moindre importance.
J’ai voulu en juger par moi-même. Alors, je me suis mis à le lire et il
m’est, en effet, apparu qu’il y avait une bonne part de vérité dans
l’évaluation de Si Hédi et que, s’ils n’atteignaient pas le niveau de ceux du
« Monde », les articles du « Figaro » étaient souvent utiles.
Nous en avons discuté ensemble à plusieurs reprises, comme nous
l’avons fait pour les livres que nous lisions, ce qui fut à l’origine d’une
affinité intellectuelle entre nous deux, chose que je ne partageais pas avec les
autres membres du gouvernement que je connaissais alors.
Ce qui consolida davantage ce rapprochement, ce fut le mutisme et le
calme que Hédi Nouira adopta lors de cette « confusion » entretenue à la fin
de 1969 contre l’expérience des coopératives et à laquelle avait participé le
premier venu.
Je me souviens qu’un jour, alors que nous attendions le commencement
de la réunion du Bureau Politique, Si Hédi me dit que la dénonciation du
mouvement coopératif et de l’homme qui en fut responsable, ainsi que le
jugement d’un certain nombre de dirigeants et leur humiliation aux yeux du
peuple, n’étaient pas nécessaires et pourraient avoir des incidences sur la
considération dont devait jouir tout dirigeant à l’intérieur comme à
l’extérieur.
Par ailleurs et pour l’Histoire, il faut parler d’un fait qui a son
importance, c’est que, le lendemain de sa nomination à la tête du Premier
Ministère, Hédi Nouira a mis fin à la vague de stigmatisation de la politique
des coopératives, laquelle vague avait entraîné tout le pays.
Trois ans plus tard, lorsque j’ai réintégré le travail gouvernemental, je me
souviens que Hédi Nouira avait affirmé, au cours d’un Conseil des Ministres,
que le mérite des quelques réalisations que son gouvernement a pu accomplir
depuis novembre 1970, revenait aux réalisations des années soixante, telles
que les grands projets dont le pays avait grand besoin.
16
De même, je me souviens que mon collègue Mansour Moalla avait
exprimé le même avis au cours d’un Conseil des Ministres.
En outre, et pour l’Histoire aussi, il importe de rappeler que Hédi Nouira
fut le premier à avoir doté les travaux du Conseil des Ministres d’une
organisation digne d’un Etat moderne du point de vue de sa périodicité et de
celui des dossiers qui lui étaient soumis ainsi qu’au niveau des exposés et
des discussions des questions inscrites à l’ordre du jour.
Il tenait à écouter les avis des ministres participant au débat, et, lorsqu’il
s’agissait de discuter de questions qu’il jugeait de première importance, il
demandait à chaque membre d’exprimer son opinion et ne souffrait aucune
exception. Il faisait ensuite un résumé des avis exprimés en les passant au
crible de son jugement et en n’en gardant que les plus pertinents. Il conviait
enfin le Conseil à approuver leur adoption.
Malgré sa maîtrise de la langue arabe, Hédi Nouira jugeait qu’elle n’était
pas à la portée de tous les responsables et que le sérieux du travail requérait
une certaine précision dans le verbe et de la rigueur dans l’exposé.
Pour ces raisons, le français était la langue du Conseil, afin que chacun de
ses membres pût s’exprimer avec aisance.
Pour l’Histoire aussi, il faut rappeler que les années soixante-dix n’étaient
pas une période clémente pour les nerfs de Hédi Nouira.
Au contraire, ces années étaient truffées de toutes sortes d’agressions et
d’attitudes hostiles, tantôt discrètes, tantôt manifestes, contre sa personne ou
contre sa politique.
Les intrigues le visant se succédaient auprès du Chef de l’État pour le
5convaincre de destituer « le Bey de Camp » avant le moment de la
succession.
Je me souviens qu’à la fin du mois de février 1980, j’étais en compagnie
6de Si Hédi et de Mohamed Fitouri à un dîner à l’ambassade du Maroc.
Après avoir pris le thé traditionnel marocain, Si Hédi s’est levé pour partir en
nous faisant signe de l’accompagner. Son domicile était à cette époque à
proximité de ladite ambassade.

5 N.D.T : Surnom donné à Hédi Nouira pour le comparer à l’un des proches du
bey régnant chargé de la perception des impôts.
6 N.D.T : Ministre des Affaires Etrangères à l’époque.
17
Nous nous mîmes à marcher avec lui de long en large, perdus dans une
longue conversation sans aborder la question qui le préoccupait : c’était son
7imminent départ le lendemain matin, au Djérid , pour rejoindre le Chef de
l’État et tout ce que cette rencontre supposait comme soucis.
Le lendemain matin, on m’a appelé pour m’annoncer que Si Hédi avait eu
une attaque cérébrale dont il ne devait jamais plus se remettre.

8Chédli Klibi








7 N.D.T : Région du sud-ouest de la Tunisie connue pour ses palmeraies de
Tozeur et de Nefta où le Président Bourguiba aimait aller se reposer en hiver.
8 Le professeur Chedli Klibi est natif de la ville de Tunis en 1925. Originaire de
la ville de Kélibia au Cap Bon, il appartient à une famille connue pour son
militantisme. C’est une personnalité qui a vécu différentes étapes de l’histoire
contemporaine de la Tunisie, étapes durant lesquelles il a milité et témoigné d’une
manière fidèle et loyale. Il a assumé avec compétence de nombreuses responsabilités
dont les plus éminentes ont été celles relatives à la mise au point des fondements de
la politique de l’Etat dans les domaines de la culture et de l’information ; celles de
ministre-chef de cabinet du Président de la République Habib Bourguiba pendant les
plus délicates et les plus cruciales des conjonctures. Il a assumé ensuite la
responsabilité de Secrétaire Général de la Ligue Arabe lorsqu’elle a été transférée à
Tunis dans les conditions difficiles que traversait la Nation Arabe. Il a conféré à
cette organisation une orientation nouvelle et la cause palestinienne a connu de
nouveaux processus et réalisé de brillants acquis, notamment, au niveau de la
diplomatie internationale. Malgré sa longue carrière, il n’a jamais connu la lassitude
et aujourd’hui encore, il continue à militer dans d’importants domaines : il est
membre parlementaire à la Chambre des Conseillers et membre de l’Académie de la
Langue Arabe. Il est également écrivain et auteur dans divers domaines littéraires,
culturels et politiques. Il possède un rayonnement tant à l’échelle nationale qu’arabe
et mondiale. Il compte parmi les personnalités loyales qui ont su honorer leurs
engagements et garder ainsi le respect et l’amitié de tous ceux qui l’ont connu.
18
La conjonction « et » entre
les noms des deux leaders
9Bourguiba et Nouira

par Abdelwahab Bouzgarrou




Lorsque M. Hachemi Abbès m’avait confié la tâche de mettre de l’ordre
dans son ouvrage « Bourguiba et Nouira », j’avais pensé que j’allais prendre
connaissance d’un ensemble de documents qui pourraient être rares ou
méconnus sur l’histoire des deux hommes, ou relatifs aux positions et aux
événements par lesquels ils avaient imprimé l’histoire de la Tunisie.
Je n’avais guère prévu que j’allais redécouvrir un genre littéraire que
j’avais perdu de vue depuis longtemps sur la scène littéraire à savoir, la
littérature de la geste. Je pensais que ce genre avait laissé la place au roman
et à la nouvelle ainsi qu’aux techniques et aux règles qui construisent ces
œuvres. Je pensais également qu’il n’était plus à la mode même s’il existe ce
qui lui équivaut à travers ce qu’on appelle de nos jours les feuilletons
télévisés, tout en tenant compte des différences au niveau des techniques et
des objectifs de ces deux genres.
Cependant, avec l’ouvrage « Bourguiba et Nouira », j’avais pu retrouver
cette littérature qui m’est chère et qui est identique à celle que je lisais dans
les gestes de « la Princesse de caractère », du « Roi Sayf Ben Dhi Yazan » et
de « Zir Salem » ou dans « la geste hilalienne ».
Bien que ces gestes aient comporté un mélange d’imagination et
d’aspects romanesques, ce qui distingue l’ouvrage « Bourguiba et Nouira »
c’est qu’il ne fait pas appel à l’imagination en dépit de la rigueur de la
construction narrative. Cela est probablement dû au fait que la vérité dans
cette geste n’est pas exempte d’imagination, si elle ne la dépasse pas au
niveau de la magnificence de certaines situations.
Avec la simplicité de son style à l’adoption aisée et à la méthode souple,
M. Hachemi Abbès fut un témoin oculaire, rapporta un ensemble

9 Article publié dans le journal tunisien « Ach-Chourouq » (L’Aurore) du 15
mars 2010.
19
d’événements vécus par ces deux leaders et essaya de retracer la réalité
comme elle était, sans l’embellir ni la défigurer. Toutefois, à travers ce qui
est relaté dans les deux volumes de l’œuvre, il n’existe aucun chapitre qui
soit exempt d’anecdotes, de précisions, de témoignages ou de documents qui
ont leur valeur historique pour l’étude de la vie de ces deux hommes qui
figurent parmi les grands héros de la Tunisie.
Je ne suis pas de ceux qui vont prétendre présenter ces deux héros, car
certains lecteurs connaissent mieux que moi les relations étroites existant
entre les deux hommes. Cependant, la conjonction « et » placée entre les
deux noms entraîne l’observateur dans un océan d’interprétations,
l’obligeant à se demander s’il s’agit d’un « et » de conjonction, d’opposition
ou d’adjonction? L’interrogation doit trouver une réponse dans l’ouvrage
même en se demandant encore si l’on peut mettre les deux personnes au
même niveau ou joindre l’une à l’autre au titre de la complémentarité, ou
bien s’agit-il d’un « et » coordonnant deux séquences bien distinctes sur le
plan sémantique ?
Celui qui approfondit l’étude de la mentalité du leader Habib Bourguiba
telle que décrite à travers l’ouvrage, de même que la mentalité du leader
Hédi Nouira, les trouve aux antipodes l’une de l’autre, c’est a priori le début
d’explication de leur convergence et de leur complémentarité. Mais
lorsqu’on observe leurs attitudes vis-à-vis des événements, on trouve une
identité de vue totale entre eux, ce qui prouve leur perspicacité et cela est un
autre trait qui les rapproche. Puis, lorsqu’on observe leurs manières de traiter
les problèmes, on remarque qu’ils appartiennent tous deux à la même école
de pensée.
Ainsi, ce « et » n’était pas uniquement une conjonction de coordination,
mais aussi une union des notions de regroupement et de séparation, avec
celles de convergence et de divergence. C’était là l’explication de la
décennie de Hédi Nouira au poste de Premier ministre, du désir du Président
Bourguiba de le voir demeurer à son poste n’eût-été la malheureuse attaque
subie par le Premier ministre Hédi Nouira, puis de la fidélité et l’amitié qui
étaient restées entre eux jusqu’à la mort.
Ce qui suscite également l’intérêt dans ce livre, c’est le fait qu’une
personne telle que M. Hachemi Abbès fût si proche des deux hommes, se fût
abreuvé de leurs sources et eût tenté de leur rendre justice dans son ouvrage
et ce, malgré l’affection qu’il leur portait et qu’on ne peut lui reprocher, car
les liens de parenté poussent inévitablement à l’alignement sur des positions
subjectives voire partiales.
20
L’opportunité m’est ainsi offerte de même qu’à tous les lecteurs de
découvrir des détails sur la vie de deux hommes ordinaires menant une
existence comme n’importe qui d’entre nous et non pas seulement en tant
que leaders ayant accédé à des postes prestigieux dans la vie de la Tunisie
contemporaine. Il est absolument utile de bien comprendre ici les positions
des deux leaders face aux événements qu’ils avaient vécus ensemble tant
durant la période de la lutte nationale et leur détention commune au Fort
Saint Nicolas qu’au cours de leur partage des hautes responsabilités durant la
phase de l’édification de l’Etat, avec l’apparition du premier sur la scène
publique en maître absolu des événements et l’éclipse du second qui avait
poursuivi son action avec calme et pondération loin dans l’ombre ou bien
sous les feux de la rampe à la tête du Premier Ministère.
Cette conjonction «et» pourrait donc être, à mon avis, un objet de
recherche et d’étude dans l’ouvrage « Bourguiba et Nouira » de M. Hachemi
Abbès. J’espère que le lecteur se délectera de cette geste et trouvera le plaisir
de découvrir beaucoup de détails sur la vie des deux leaders qui laissèrent
leurs traces dans la vie publique en Tunisie. J’espère également qu’il
trouvera le plaisir de découvrir les aspects de convergence et de divergence
entre ces deux hommes qui imprégnèrent la vie tunisienne d’un sceau ayant
duré pas moins de cinquante ans consacrés à la lutte de libération nationale
et à l’édification de l’Etat et qui avait laissé son empreinte sur notre vie
d’aujourd’hui au cours du vingt et unième siècle.
10Abdelwahab Bouzgarrou

10 Natif de Monastir en 1946, Abdelwahab Bouzgarrou fit ses études à l’école
coranique puis à l’établissement secondaire de cette ville. Il s’honore et se dit fier
d’avoir été l’élève du Cheikh Mohamed Salah Abbès (le père de l’auteur de cet
ouvrage). Ainsi, contrairement à ce que les autres précepteurs lui avaient inculqué et
grâce à ce Cheikh, il affirme que sa mémorisation du Coran est restée gravée jusqu’à
ce jour dans son esprit. Il était si admiratif de son maître qu’il considérât l’auteur
Mohamed Hachemi Abbès comme le frère spirituel du père, le Cheikh enseignant (le
fils de mon maître). Il fut diplômé de l’école normale d’instituteurs, fonctionnaire à
la municipalité de Monastir, imam et prédicateur dans plusieurs mosquées de sa ville
natale. Il est à lui seul une vaste et rare encyclopédie qui fit de lui une source de
références fiable et incontournable. Il était passionné de littérature et de culture
depuis sa prime enfance et avait pratiqué divers arts et disciplines comme la poésie,
l’essai littéraire et la musique. Il fut l’auteur de plusieurs œuvres dont certaines
avaient été publiées et parmi lesquelles on pourrait citer : un recueil de poésie «
houyam » (errance), une pièce de théâtre « al boudhour al jalila » (les illustres
semences) et un roman « jazirat at-tiba » (l’île de la bonté). Ses œuvres dont un
grand nombre est en attente de publication traitent de la musicalité de la poésie, du
21





















grand reportage et des confréries mystiques. Les cercles scientifiques, littéraires et
politiques ainsi que les milieux de l’information le connaissent pour sa vaste culture
et sa pensée pertinente et modérée.
22
Introduction générale



Alors qu’ils étaient tous deux dans les abîmes de la détention, de
l’éloignement et de l’exil, le second interpella son compagnon en lui disant :
« Allons à la rencontre de la gloire,
Mourons s’il le faut pour que vive la Patrie ! »
Ils comptaient parmi les géants de l’Humanité, ceux qui ont influencé le
processus de l’essor humain et qui, quelque rares qu’ils soient en tout temps
et tout lieu, sont encore rarissimes les géants d’une quelconque période de
l’Histoire ou d’une époque donnée. Que dire de la rareté de cette espèce
d’hommes à l’ère de l’atome, du nucléaire, de la conquête spatiale, des
satellites, des vaisseaux spatiaux et des stations orbitales ; à l’ère de
l’ordinateur, de l’intelligence électronique, des robots, des téléphones
portables, du clonage, des manipulations génétiques, de la fécondation in
vitro et de la greffe des organes humains… !
Parmi les géants de l’Histoire et les plus éminents dirigeants
contemporains des mouvements de libération et de réformes, figurent :
Habib Bourguiba
et Hédi Nouira.
A eux deux, ils édifièrent la Tunisie moderne après l’avoir sauvée suite à
des décennies d’humiliations, d’injustices et de régimes tyranniques
successifs. Ils anéantirent les desseins des usurpateurs qui envisageaient de
détruire l’identité du pays, de le christianiser et de le franciser.
Le premier fut au sommet du pouvoir : Le Combattant Suprême.
Il dirigea le mouvement de libération de la Patrie « Tunisie ».
Il fut l’auteur de la résurgence de la nation tunisienne. Il édifia l’Etat
moderne de la Tunisie et fonda son régime républicain. Il fut réellement
23
l’auteur des grandes épopées historiques : ainsi naquit La Tunisie de
Bourguiba.
Le second fut le compagnon du long périple de la lutte pour la libération
et la souveraineté nationales, l’homme qui porta le salut dans la marche vers
le progrès, la prospérité et l’invulnérabilité. Cet homme était le leader Hédi
Nouira.
Le récit de leur long périple est riche et profond. Il se pourrait même qu’il
n’ait pas de fin.
Cependant, dans l’histoire des deux leaders, malgré tout ce qui a polarisé
l’attention des historiens et des chercheurs, celle des politologues et des
critiques, des décennies durant, il reste encore matière à plus
d’approfondissements, à plus d’investigations et de dévoilements de dessous
demeurés dans l’ombre. Une telle entreprise enrichira et rectifiera sans doute
le travail des prédécesseurs et incitera les successeurs à compléter l’écriture
de l’Histoire, la vraie, sans hypocrisie aucune, ni éloge trompeur ni analyse
intéressée.
Ecrire au sujet de ces deux figures notoires réunies n’est pas chose aisée
ou simple, surtout si nous adoptons la méthodologie scientifique que suivent
les spécialistes en histoire dans le sens académique courant du terme.
Or, je ne fais pas partie de ces spécialistes. Je ne fais pas partie non plus
de cette catégorie de traditionalistes qui attribuent et monopolisent le fait des
événements au profit de quelques symboles ou de quelques personnalités
influentes en occultant d’autres qui ont été partie prenante dans la réalisation
desdits événements ; ces traditionalistes mêmes qui oublient que c’est grâce
au militantisme et aux sacrifices des masses créatrices, de la base, que
s’érigent la Gloire et la Grandeur des Peuples. La Révolution de la Dignité,
en Tunisie, du 17 décembre 2010-14janvier 2011, en est l’exemple éclatant.
Par ce travail, je n’ai aucunement l’intention de faire une étude politique,
ni une recherche historique scientifique, puisque cela n’est point de mon
ressort et que je ne suis spécialiste ni des sciences historiques, ni des
sciences politiques.
Pourquoi ce livre ?
Variées sont les motivations qui m’ont poussé à écrire ce livre. Les unes
profondément personnelles, comme l’intime conviction de l’importance que
requiert l’écriture de la biographie de cet exemple suprême de la vie des gens
tant au plan de la conscience, de la science, de l’expérience, de la
24
connaissance, de la culture et de l’étendue du savoir qu’au plan de la droiture
et de la pureté des intentions. Cela en ce qui concerne les motivations
personnelles.
Ces motivations proviennent aussi du fait qu’il s’agit d’un modèle rare du
sentiment de dignité, d’abnégation et de sacrifice pour la Patrie. Outre une
sagesse et une expérience dans la détermination de l’attitude la mieux
appropriée ainsi que cette manière d’explorer toutes les facettes d’une
question donnée afin d’en cerner minutieusement les données et les
caractéristiques, dans le but d’opter pour la position ou la solution la plus
adéquate à ces éléments étudiés dans leurs détails ou encore pour une
rectification dictée par la focalisation sur ce sujet.
Le genre de vicissitudes de la vie de ces deux hommes était répétitif. Pour
ceux qui ont adopté la droiture et se sont engagés par amour, pour ceux qui
se sont attachés aux valeurs sans avoir abandonné leurs principes moraux
supérieurs quelles qu’aient pu être les pressions subies et qui obligent
souvent l’individu déchu à se délester, momentanément, d’une valeur ou
d’un principe jusqu’à ce qu’à ce qu’il puisse se libérer de sa situation
difficile ; pour ceux-là, il n’a jamais été facile de vivre à l’abri des
manigances des méchants, de la fourberie des ingrats ou des conspirations de
ceux qui n’ont ni morale, ni conscience pour leur défendre d’opprimer
autrui, ni enfin de garde-fou religieux qui les sublime et les empêche de
causer du tort ou des ennuis au prochain.
Voilà donc ce à quoi je me suis employé par ce livre : jeter quelques
lumières sur un ensemble de faits historiques demeurés jusque-là inconnus,
occultés ou falsifiés. Chose qui entrave ce travail pour n’y traiter que ces
aspects inédits dont certains sont d’ordre personnel, d’autres d’ordre
patriotique et militant qui apparaissent pour la première fois. Lesquelles
lumières représentent le témoignage d’un militant qui a eu la chance de vivre
certains événements décisifs, des étapes par lesquelles sont passés le
mouvement national et l’édification de l’Etat moderne ; un militant qui a
participé à quelques-unes d’entre elles et avec lesquelles il a été en
interaction.
Je me suis fondé sur la masse de souvenirs personnels que j’ai accumulés
et sur des mémoires écrites en commun avec mon frère Mohamed Habib
Abbès, ce frère qui, lui aussi, a vécu ces événements de près et même
participé à quelques-uns de leurs stades étant donné les liens de parenté qui
nous unissent à ces deux personnalités et l’honneur dont nous avons joui de
leur être proches ainsi que notre proximité du déroulement des faits, outre
notre mobilisation pour assumer d’importantes et délicates responsabilités
25
notamment lors de l’étape de la mise en place de l’Etat et de la bataille pour
le progrès économique et social.
Nous espérons que les éclairages qui émanent de ces souvenirs et
mémoires contribuent à enraciner une image vivante et radieuse de nos
dirigeants, de notre peuple et de notre patrie. Ainsi, cette image sera une
source de fierté pour les générations futures et un motif de gloire dans le
patrimoine des peuples arabo-musulmans.
Il se peut que dans cette œuvre, avec toute bonne intention et sans
préméditation ou négligence, en dehors de ma volonté, le lecteur décèle
quelques défauts, faiblesses, échecs ou révélations, c’est pourquoi je lui
demande pardon, ne pouvant faire autrement parce que c’est là la mission
dont Dieu a chargé l’homme pour occuper le monde, laquelle mission fait du
témoignage un devoir au-dessus de tout.
Au final, je suis convaincu que ce que j’ai relaté dévoilera, dans la
mesure du possible, des vérités historiques afin de consolider la
connaissance globale et exacte qui, à son tour, aura besoin d’autres récits et
d’autres convictions.
Je ne m’exempterais pas si j’ai été influencé par l’environnement dans
lequel j’ai grandi ou par les responsabilités que j’ai assumées et dont j’ai
supporté les charges.
Je ne m’exempterais pas non plus si j’ai été partial ou subjectif. C’est
parce que cela représente ma longue marche avec ces deux géants et que ce
serait de la félonie si je laissais choir mes obligations de fidélité aux
principes et aux valeurs suprêmes.
Mon espoir est de toucher le cœur de la vérité. Si je réussis dans cette
entreprise, j’aurais deux rétributions. Sinon, je me contenterai de ce qu’elle
susciterait comme impact, polémique et controverse qui ne donneront lieu à
aucun conflit.
Dieu veille sur toute entreprise avant et après sa réalisation.

L’auteur


26







PREMIERE PARTIE

LA TUNISIE DE LA PREHISTOIRE
A LA CONQUETE ARABO-
MUSULMANE ET AUX TEMPS
MODERNES









Prologue



Pour commencer, il nous faut ouvrir une fenêtre par laquelle nous nous
pencherons, brièvement, sur l’histoire de la Tunisie à travers les âges et les
époques lointaines, en vue de nous arrêter devant un long patrimoine
historique, de lui accorder toute notre attention et d’en tirer les
enseignements ; un patrimoine abondant en exploits et en vestiges de
diverses et nombreuses civilisations enracinées dans l’Histoire, des
civilisations qui parvinrent à tisser la trame d’une nation à laquelle tant de
personnes lointaines et proches, doivent gloire et grandeur.
La géographie : Le nom «Tounès» (Tunisie) dérive des termes arabes
« ons » et « mou’ânasah » signifiant la compagnie agréable et paisible. Ce
pays occupe une position exceptionnelle et jouit d’évidentes caractéristiques
naturelles.
En effet, la Tunisie se situe dans la partie la plus septentrionale du
Maghreb et du continent africain. Elle n’est séparée de l’île de la Sicile que
par environ 140km et de l’île de la Sardaigne par 200 km. Elle est traversée
au nord par le trente-septième parallèle qui se prolonge au sud de la
péninsule ibérique (Espagne et Portugal) à l’île de la Sicile et à la presqu’île
du Péloponnèse (Sud de la Grèce).
Du fait de sa situation sur l’une des rives du détroit de Sicile, elle attisa
les convoitises des grandes puissances qui tentèrent de dominer le bassin
méditerranéen, telles que les Phéniciens, les Romains, les Arabes, les
Espagnols et les Turcs.
La Tunisie se trouve sur les côtes de la Méditerranée qui connut les
débuts de la vie humaine et en enregistra les grandes activités depuis les
temps les plus anciens.
Les côtes tunisiennes s’étendent sur une longueur de 1300 km et furent,
pour la plupart, connues pour leur sécurité et leur hospitalité, d’autant plus
que le golfe de Tunis ainsi que celui de Hammamet et celui de Gabès
renforcent cette ouverture sur une mer du niveau de laquelle les terres ne
s’élèvent guère plus de 200 m, l’altitude moyenne dans tout le pays étant de
29
300 m. La position de la Tunisie est celle de l’Africa Punique, délimitée au
Nord et à l’Est par la mer, au Sud par le Sahara et à l’Ouest par une chaîne
montagneuse qui s’étend d’est en ouest en direction de l’Algérie actuelle.
L’histoire : De par sa position et du fait du passage de nombreux peuples
sur sa terre, à travers l’histoire, la Tunisie représente la quintessence de
nombreuses civilisations successives qui en ont été influencées et qui l’ont
influencée dans la constitution de sa personnalité et le déroulement de son
histoire.
Il est possible de répartir ces civilisations sur plusieurs périodes
desquelles ont émergé de nombreux pouvoirs. Il est également possible de
dégager dans ce livre quatre parties qui correspondent à ces périodes.
Chaque partie se compose de plusieurs chapitres atteignant le nombre de
vingt et comptant cent cinquante et un paragraphes succincts et ce, pour
pouvoir consulter facilement leurs événements.















30
Chapitre I

La Préhistoire et l’Antiquité


I- Les périodes de la préhistoire
Les archéologues ont trouvé une multitude de sites archéologiques et fait
des découvertes historiques d’une diversité, d’une richesse et d’une
importance exceptionnelles remontant aux ères préhistoriques et à l’aube de
l’Histoire ou Protohistoire, jusqu’à l’arrivée des Phéniciens, ce qui confirme
11l’ancrage des habitants de ce pays et leur enracinement civilisationnel .
Des traces de vie humaine remontant à l’ère quaternaire ont même été
retrouvées dans la partie orientale de la région du Maghreb, ce qui détermine
les trois périodes paléolithiques : ancienne, moyenne et moderne.
1 - Le paléolithique inférieur ou ancien
Des traces de vie humaines ont été découvertes en Afrique du Nord, elles
remontent à 500000 jusqu’à 8000 av. J.-C.
L’acheuléen, caractérisé par des outils lithiques à bifaces.
Le moustérien forme une industrie à éclats avec un outillage en pierres
constitué de pointes et de racloirs
2 – Le paléolithique moyen
Située entre 8000 et 4000 av. J.-C., cette ère a enregistré une évolution
rapide des civilisations orientales et l’invention de l’activité agricole et

11 Voir à titre d’exemple l’ouvrage résumant les périodes préhistoriques et la période
de l’Antiquité de la Tunisie : « La Tunisie à travers l’Histoire », écrit par une
pléiade de professeurs sous la direction de Khélifa Chater, 4 tomes, Tunis, Centre
d’Études et de Recherches Économiques et Sociales, 2007, tome I.
Voir aussi « L’Histoire de la Tunisie » de Mohamed-Hédi Chérif, traduit en arabe
par Mohamed Chaouch et Mohamed Ajina, Tunis, Cérès Productions, collection
« Que sais-je ? », 1985.
31
pastorale. C’est la civilisation capsienne, dans la partie est de l’Afrique du
Nord : elle est caractérisée par « les ramâdyâts » ou «escargotières ».
3 - Le Néolithique
Située entre 4000 et 2000 av. J.-C., cette ère a connu la prospérité de la
civilisation orientale et son influence sur la civilisation capsienne en Afrique
du Nord.
II- L’Antiquité
Pour tous les pays de l’Afrique du Nord, la période de l’antiquité s’étend
depuis l’arrivée des Phéniciens, onze siècles environ avant Jésus-Christ,
jusqu’à l’arrivée des Arabes, au cours de la deuxième moitié du septième
siècle après Jésus-Christ. Deux civilisations se sont partagé cette période: la
civilisation punique et celle romaine.
L’époque punique ou phénicienne commence vers 1100 av. J.-C. lorsque
les Phéniciens apparurent au large des côtes tunisiennes. Au neuvième siècle
avant Jésus-Christ fut fondée la cité de Carthage. La marine domina le
commerce carthaginois grâce à un ensemble de comptoirs que les Phéniciens
créèrent tout au long des côtes africaines. Les peuples autochtones étaient si
dispersés et épars qu’ils ne purent empêcher l’installation de ces comptoirs.
Grâce au savoir-faire commercial de ces marins phéniciens, les
populations nord-africaines avaient pu communiquer avec les autres peuples
de la Méditerranée.
Ainsi, les échanges et les influences se multiplièrent, depuis la côte, entre
les Phéniciens venus de l’Orient et les peuples nord-africains (berbères) qui,
jusque-là, vivaient en nomades.
Alors que l’Empire Carthaginois se renforçait et étendait son pouvoir sur
la mer aussi bien que sur les zones fertiles de la vallée de la Medjerdah ou du
Cap Bon, certaines tribus de l’intérieur du pays commençaient à se
rassembler au sein de communautés fortes, sous la direction de chefs résolus.
Ces communautés constituèrent les noyaux des royaumes qui s’érigèrent
plus tard et qui, tantôt s’étendaient, tantôt se rétrécissaient selon les issues
des batailles qu’ils livraient contre les capitales royales, plus forteresses que
villes, en ces temps-là. Ces peuples furent célèbres pour leur maîtrise des
arts équestres et jouèrent, avec les Numides, un grand rôle dans l’histoire de
Carthage.
32
Si nous connaissons mieux l’histoire des Numides que celles des autres
peuples, c’est parce que les Numides vivaient au voisinage de Carthage, sur
les frontières tuniso-algériennes (actuelles) dans un royaume prospère qui ne
se fondait pas uniquement sur l’expérience de ses soldats, mais aussi sur le
travail de la terre, de sa mise en valeur et de son exploitation d’une manière
judicieuse.
Cette terre produisait en effet des céréales, ce qui avait transformé la zone
en un grenier à blé si bien que le commerce se développa et que les villes
devinrent prospères.
C’est au cours du deuxième siècle avant Jésus-Christ que se distingua un
grand chef qui avait, par son génie et son action, marqué cette période de son
empreinte personnelle. C’était Massinissa qui mourut à l’âge de
quatrevingt-dix ans (238-148 av. J.-C.) après avoir assumé le pouvoir durant un
demi-siècle (205-148 av. J.-C.). Lorsqu’il devint le chef suprême des
Numides, il entreprit de rassembler les parties éparses de son royaume et
d’unifier les tribus berbères. Il adjoignit aussi de nouvelles terres à son
royaume aux dépens de Carthage. Il développa l’agriculture dans les plaines
fertiles en encourageant la sédentarisation des populations berbères. À son
époque le commerce avec l’Orient connut un bel essor grâce aux ports du
golfe de Syrte. Il entretenait avec la Grèce des relations commerciales et
cordiales, et établit avec Rome des relations politiques. De nombreuses cités
comme Radès, Makthar, Bulla Regia et le Kef prospérèrent par les échanges
avec les cités côtières puniques (Hippo-Diarrhytus, l’actuelle Bizerte, Utica,
l’actuelle Utique, Hadrumetum, l’actuelle Sousse, Clupea, l’actuelle Kélibia
et Leptis Minus, l’actuelle Lamta).
C’est cette situation qui fit que Rome, la nouvelle grande puissance de la
Méditerranée, craignit que ce prince ne s’en accaparât pour en faire la
capitale de ses vastes territoires.
Le destin de Carthage s’accomplit en trois actes et ce, durant plus d’un
siècle.
Il se produisit ainsi la première guerre punique (264-241 av. J.-C.) qui
obligea Carthage à se dessaisir de la Sicile considérée comme la principale
cause du conflit entre Rome et Carthage.
L’intérêt de Carthage se dirigea alors ailleurs que vers la Sicile et la cité
carthaginoise se heurta, encore une fois, à Rome. Grâce au génie d’Hannibal,
le champ de bataille s’étendit encore pour atteindre l’Italie même. Mais, la
défaite enregistrée à Zama en 202 av. J.-C., mit fin à cette deuxième guerre.
33
Carthage put conserver son autorité sur l’Africa où elle orienta ses efforts
vers la mise en valeur des terres, lorsque survint la troisième guerre qui fut
déclenchée à cause de l’ambition de Massinissa de décider du destin de
Carthage d’une façon définitive.
Suite à la chute de Carthage, l’Africa perdit alors un grand centre
civilisationnel. Toutefois, le patrimoine légué par Carthage aux plans
économique, culturel et religieux, eut un profond impact sur l’esprit de la
population du pays, des siècles durant. En conséquence, le pays punique
dont Rome s’était emparé devint une province africaine pour laquelle Utica
(l’actuelle Utique) fut choisie comme capitale. Mais l’ambition de Jugurtha
obligea Rome à intervenir, celui-ci, ayant succédé à Massinissa voulait
unifier tous les royaumes berbères, ce qui suscita la frayeur de Rome et
l’amena à mettre fin au projet de Jugurtha en lui déclarant une guerre
acharnée.
Suite à la guerre de Jugurtha (112-105 av. J.-C.) et celle de Juba, les deux
provinces de l’Africa (Africa vetus et Africa nova) furent réunies en une
seule province, la Proconsulaire dont le territoire correspond, à peu près, à
l’étendue de la Tunisie actuelle.
Carthage fut reconstruite sur les décombres de l’ancienne Carthage et fut
choisie comme capitale de cette province qui devint, à l’époque de César,
l’une des plus splendides de l’Empire et connut, durant deux siècles, une
grande prospérité qui contribua au rayonnement de la civilisation romaine
dont l’empreinte avait progressivement marqué l’ensemble de l’Africa.
Au début, cela se fit par le biais de l’adoption des immigrés venus de
l’Italie, ensuite, en octroyant le statut de citoyens romains aux habitants de
l’Africa. Les cités bénéficiant de privilèges particuliers et dont les affaires
étaient gérées par des conseils municipaux à l’instar du Sénat de Rome se
multiplièrent et furent chargées d’ériger les bâtiments nécessaires au
fonctionnement des institutions.
Dans tout le pays, les marques de l’urbanisme se répandirent alors et
leurs vestiges sont encore là, dans plusieurs régions. Cette urbanisation était
essentiellement basée sur une activité économique intense : il y avait la
céréaliculture dans les plaines et les basses terres du Nord, l’arboriculture,
dans le Centre et le Sud ; à côté de cela, se répandirent la viticulture et
l’oléiculture. L’huile rapportait des richesses énormes aux cités et comptoirs
de la côte. Cette prospérité permit à plus d’un Africain originaire de ce pays
d’accéder aux plus hautes responsabilités et de jouer un rôle considérable en
Europe.
34
Cependant, ce progrès économique se heurta à de nombreux obstacles :
ainsi, l’extension des cultures se faisait aux dépens des pâturages où
paissaient les troupeaux des tribus, lesquelles, de temps en temps,
assaillaient les fermes.
La puissance de Rome avait, néanmoins, empêché la réussite de ces
tentatives. Mais, face à l’obstination des tribus nomades à refuser de se
soumettre aux lois impériales romaines, les autorités optèrent pour le
confinement de ces tribus derrière le « limes » gardé, en permanence, par des
régiments romains.
Après des siècles, cette surveillance se relâcha et la fragilité atteignit
aussi l’organisation même du pays, ce qui ouvrit à ces populations isolées la
voie pour se répandre dans le pays et anéantir les réalisations des
agriculteurs sédentaires avant de reprendre leur mode de vie originel fondé
sur la transhumance.
L’Etat alla vers son déclin du fait de l’hostilité des tribus nomades et des
difficultés économiques ainsi que des désaccords et des dissensions parmi
les habitants, ce qui offrit aux Vandales l’opportunité d’entrer en Africa sans
beaucoup de peine.
Sous la direction du roi Genséric, les Vandales s’emparèrent de Carthage,
s’établirent dans cette province et la gouvernèrent durant un siècle entier
jusqu’à ce qu’ils fussent chassés du pays par les troupes byzantines
commandées par l’Empereur Justinien. Cela n’empêcha que l’armée
byzantine fut incapable d’imposer la sécurité dans le pays par un ensemble
de fortifications édifiées à la hâte en lieu et place des cités abandonnées,
cités qui n’étaient plus alors ces centres actifs qu’elles furent durant les
époques prospères. C’était plutôt les campagnes qui regorgeaient de
dynamisme et de vitalité suite au retour des tribus à leurs activités
coutumières.
Un demi-siècle s’était à peine écoulé que cette province byzantine tomba
aussitôt entre les mains des Arabes.




35
Chapitre II

Les périodes de la conquête arabo-musulmane
et la constitution du Maghreb arabo-musulman
(Milieu du septième siècle - début du seizième siècle ap. J.-C.)



Premières apparitions des armées musulmanes
C’est au milieu du septième siècle de l’ère chrétienne que les armées
islamiques apparurent en Africa.
Une première attaque eut lieu en 645-646 ap. J.-C. sous la conduite
d'Abdallah Ibn Abi Sarh et fit battre en retraite Grégoire dans la région de
Sbeitla.
Quelques années plus tard, il y eut une autre attaque qui permit à Oqba
Ibn Nafaâ de fonder Kairouan au milieu de vastes plaines, constituant un
bastion inexpugnable, érigé pour être le point de départ des conquêtes arabes
vers l’Occident.
Par la suite, Kairouan devint la capitale de l’Ifriqiya et, avant la fin du
cseptième siècle, Hassan Ibn Nu man occupa Carthage en 695 ap. J.-C. avant
qu’elle ne fût détruite et définitivement abandonnée.
La défaite de Grégoire le Byzantin, la destruction de Carthage et la
fondation de Kairouan furent à l’origine de nombreuses réactions chez la
population : Les Berbères s’étaient opposés à la conquête musulmane, dans
un premier temps, sous la direction de Kassila qui s’était entouré de rebelles
et avait pu triompher des armées arabes. Cependant, ses tentatives
échouèrent en fin de compte, suite à un affrontement qui eut lieu près de
Kairouan. La résistance se poursuivit sous la direction de la Kahéna jusqu’à
la mort de cette illustre dirigeante berbère.
37
Après leur défaite, les tribus berbères embrassèrent l’Islam sur les bases
de l’adhésion sincère à cette foi et de l’égalité du traitement.
Par la suite, et en réaction contre la tyrannie de quelques chefs arabes,
12certains Berbères allèrent jusqu’à adhérer à l’école kharijite ( ).
L’un des gouverneurs, Yazid Ibn Hatem connu pour sa bravoure, ne tarda
pas à imposer fermement l’ordre dans le pays et à vaincre finalement les
Kharijites.
Depuis cette époque, l’Ifriqiya était devenue une province d’un vaste
empire qui s’étendait du Proche-Orient jusqu’à l’océan Atlantique sous le
conduite de la dynastie abbasside. Cette province vécut longtemps dans un
climat de paix et de prospérité. Des dirigeants célèbres pour leurs hauts faits
se succédèrent au pouvoir en Ifriqiya.
L’Etat aghlabide (800-910 ap. J.-C.)
A la fin du huitième siècle, les émirs aghlabides proclamèrent leur
autonomie, mais continuèrent, cependant, à reconnaître la suzeraineté des
Abbassides.
Ibrahim Ibn Al-Aghlab fut le premier dirigeant aghlabide à porter le titre
d’ « émir » en Ifriqiya en l’an 800 ap. J.-C. Il fonda un Etat qu’il gouverna
durant plus de deux siècles avec Kairouan comme capitale de la province de
l’Ifriqiya qui s’étendait de Constantine jusqu’à Tripoli. Elle bénéficia d’une
longue période de paix sociale et de prospérité économique.
Les Aghlabides créèrent d’importants ouvrages hydrauliques pour la mise
en valeur et l’irrigation des terres, ouvrages qui subsistent jusqu’à nos jours.
Les villes connurent alors une formidable explosion urbaine et mosquées
et lieux de culte furent édifiés, telles les mosquées de Kairouan, de la
Zitouna à Tunis et celle de Sousse. Une administration gérait rigoureusement
les affaires du pays et un ensemble de fortifications (ribats) furent construites
tout au long des côtes pour la défense du pays. Ces ribats, sous la forme de
corridors en bastion, étaient en permanence sous la garde vigilante des
soldats. Une flotte fut créée et utilisée pour la conquête de la Sicile et de
Palerme.

12 N.D.T : C’est avec la sunnite et la chiite, l’un des trois principaux courants
politiques et écoles de pensée islamiques nés au lendemain de la grande fitna (ou
discorde) à l’époque du califat d’Ali. Ses adeptes représentent aujourd’hui un pour
cent des musulmans.
38
La civilisation musulmane avait alors atteint son apogée. Ulémas, imams,
magistrats et poètes assumèrent un rôle prépondérant dans le rayonnement
de la culture urbaine. L’Emir et sa cour choisirent d’habiter un splendide
palais édifié à Raqqada, tout près de Kairouan.
Le Califat fatimide (910-973 ap. J.-C.)
C’est en 893 ap. J.-C. que la prédication fatimide chiite apparut au
Maghreb central. La doctrine chiite commença à se répandre en Ifriqiya
après avoir été introduite par la tribu berbère Kutama. Les chiites
s’employèrent à faire transmettre le pouvoir dans l’Empire musulman aux
descendants de Fatima, la fille du Prophète Muhammad (que la Bénédiction
Divine soit sur lui), ce qui engendra la détérioration du pouvoir des Emirs
aghlabides.
Le chef de la rébellion chiite, Ubeid-Allah put vaincre l’armée aghlabide,
entrer à Raqqada en 910 ap. J.-C., s’emparer du pouvoir et créer une
nouvelle dynastie, celle des Fatimides, avant de se donner le titre de
13« Mahdi » .
Ce « Mahdi » qui était connu pour son ambition excessive et pour son
obstination à s’approprier encore plus de territoires, édifia sa capitale qu’il
appela Mahdia dans une zone avancée vers la mer, située entre Sousse et
Sfax, capitale maintenue de 916 à 946 ap. J.-C. et qu’il voulut base de départ
de ses conquêtes vers le Machreq (l’Egypte).
Cependant, la mise en œuvre de pareilles vastes conquêtes requérait la
disponibilité de grands moyens, alors que la population refusait d’apporter
son aide à cet occupant qui pratiquait le langage de la coercition et de la
force, ce qui déclencha une nouvelle rébellion.
La rébellion des Kharijites
Elle fut conduite par Abu Yazid surnommé « l’Homme à l’âne ». La
propagande qu’il avait menée en vue d’inciter la population à se soulever
pour défendre la dignité et la justice trouva un écho profond chez les
habitants. Abu Yazid enregistra des victoires dans plusieurs régions et réussit
à rallier à sa cause un nombre important de partisans, ce qui lui permit de
faire le siège de Mahdia en 944 ap. J.-C. Cependant, il ne parvint pas à

13 N.D.T : « Mahdi » qui veut dire en arabe « l’homme guidé (par Dieu) ; celui
qui montre la voie » désigne le Sauveur de l’islam devant paraître à la fin des temps.
39
réaliser ses objectifs et le mouvement kharijite avait été entièrement éradiqué
hormis des régions les plus reculées : le Mzab et Djerba.
Les diverses tentatives d’Abu Yazid échouèrent et il mourut en 947 ap.
14J.-C. Ce fut alors que le Calife fatimide se donna le titre de « Mansour » . Il
quitta Mahdia et édifia, tout près de Kairouan, une nouvelle cité qu’il baptisa
« Mansouriya », laquelle connut une longue période de prospérité.
cGrâce à une politique souple et judicieuse menée par Al-Mu izz de 952 à
975 ap. J.-C., l’Ifriqiya connut cette même prospérité et l’Emir fatimide
parvint à réaliser un objectif immense consistant à occuper l’Egypte, à
fonder le Caire et à transférer le Califat fatimide de l’Ifriqiya en Égypte en
973 ap. J.-C.
Avant de quitter définitivement l’Ifriqiya pour s’établir en Egypte, Al-
cMu izz confia à Buluggin Ibn Ziri le soin de diriger la province. Buluggin
Ibn Ziri fonda la dynastie des Zirides qui quittèrent leur capitale Achir
(située au Maghreb central) pour s’établir à Sabra Al-Mansouriya, ancien
lieu de résidence des Fatimides.
L’Etat ziride (972-984 ap. J.-C.)
Ce fut le premier Etat berbère dont le pouvoir s’était étendu sur
l’ensemble de l’Ifriqiya et le milieu du Grand Maghreb.
L’Etat ziride avait connu une période de paix et de prospérité au cours de
laquelle furent développées la céréaliculture dans la région de Béja,
l’arboriculture et d’autres cultures au Sahel, dans le Sud et dans d’autres
régions du pays. De même qu’avaient fleuri l’industrie textile, la joaillerie, la
céramique et la verrerie.
Grâce à cette prospérité, les recettes de l’Etat à partir des impôts avaient
doublé et de considérables dépenses avaient été consenties pour
l’embellissement des villes et la construction de luxueux palais dans lesquels
vivait une cour dont les membres englobaient la crème des écrivains, des
artistes et des ulémas de cette époque, tels que Ibn Charaf, Ibn Rachiq, Ibn
Al-Jazzar (le grand médecin)…
Cependant, le royaume se divisa après cela en 1015 ap. J.-C., les
Hammadites ayant fait sécession et fondèrent une principauté autonome à
Qalaat Béni Hammad.

14 N.D.T : « Mansour » veut dire en arabe le secouru ou le victorieux.
40
cL’Etat de Mu izz Ibn Badis (1016-1062 ap. J.-C.)
cEn l’an 1041 après Jésus-Christ, Mu izz rejeta ses liens de vassalité aux
Fatimides en Egypte, renia le chiisme pour embrasser le sunnisme et
extermina les chiites d’Ifriqiya.
La réaction du Calife en Egypte ne se fit pas attendre ; il circonvint, en
effet, les tribus des Béni Hilal d’attaquer la principauté ziride.
Les Hilaliens avaient alors afflué vers l’Ifriqiya par hordes successives et
sévirent tellement dans les villes et les campagnes qu’apparurent les
prémices de l’anarchie : l’Etat s’affaiblit, l’économie se détériora, la misère
se répandit et les Bédouins nomades reprirent leurs anciennes pratiques,
dévastèrent les cultures et détruisirent les nombreux nouveaux villages. Ce
fut l’annonce de l’imminente chute de l’Etat Ziride.
Cette invasion hilalienne était, en outre, le signe de la victoire des
Bédouins nomades puisqu’elle fut à l’origine de la destruction définitive de
l’équilibre qui existait entre deux modes de vie complémentaires ; les tribus
ignoraient, en effet, les règles du pouvoir et restaient divisées par des
désaccords et des conflits interminables.
Au douzième siècle, les Normands occupèrent la zone orientale de la côte
tunisienne après avoir envahi la Sicile. Le Califat Almohade berbère, au
Maroc, réussit à chasser les Normands avant de se préparer à affronter les
rébellions des tribus hilaliennes qui s’étaient installées dans le pays.
C’est à cet effet que le Calife Almohade confia à Ibn Hafs le soin de
diriger l’Ifriqiya et, le fils de ce dernier, Abu Zakaria, mit fin à cette vassalité
en fondant l’Etat Hafside.
L’Etat hafside (1229-1574 ap. J.-C.)
Abu Zakaria mit donc fin à la dépendance à l’égard des Almohades dès
qu’il fonda l’Etat hafside qui gouverna l’Ifriqiya durant trois siècles et
parvint à rétablir l’équilibre démographique dans le pays. Au lieu de
disperser et d’anéantir les tribus nomades, les rois hafsides eurent le souci de
les unifier et de leur imposer leurs lois.
Ils s’établirent ensuite au nord du pays pour lequel ils choisirent Tunis
comme Capitale. Ce choix traduisait leur intention de s’ouvrir à l’extérieur.
A cette époque, le commerce commençait à revêtir une importance accrue
du fait de la prospérité de l’Etat et de sa proximité de la mer.
41
En plus, les Hafsides accordaient un grand intérêt à la commercialisation
des produits agricoles et artisanaux. Par ailleurs, ils encourageaient la course.
En conséquence, Tunis connut une nouvelle expansion puisque de grands
édifices furent construits dans certains quartiers commerçants et résidentiels.
Les rois hafsides créèrent aussi de vastes parcs aux environs de l’Ariana
après avoir restauré les aqueducs de Carthage. Ils édifièrent de nouveaux
palais dont un au Bardo et un autre à La Marsa.
Le royaume tira, en outre, profit de l’arrivée des Andalous et des Juifs
expulsés d’Espagne. Ces immigrés s’établirent dans des zones fertiles aux
alentours de Tunis où ils firent preuve d’un savoir-faire agricole inédit, et
pratiquèrent des métiers jusque-là inconnus en Ifriqiya.
Cependant, le Royaume Hafside n’était pas encore tout à fait prêt à faire
face à l’Empire espagnol qui le guettait.
Ayant échoué à imposer leur pouvoir aux tribus bédouines, les rois
Hafsides concentrèrent leurs efforts sur le commerce extérieur et sur leur
suprématie dans la course qui leur rapportait des gains et qui était dirigée
particulièrement contre les vaisseaux battant pavillon européen.
En août 1534, l’un des corsaires, Khair-Eddine Barberousse, occupa
Tunis après avoir pris possession d’Alger, pourchassa le roi hafside, Mouley
Hassan et put se rallier de nombreux partisans dans les villes côtières.
Face à cette victoire, le roi déchu crut bon d’appeler à sa rescousse
Charles Quint qui ne tarda pas à répondre à son appel en arrivant à Tunis à la
tête d’une imposante armada. Il accosta à la Goulette le 14 juillet 1535 puis
il s’empara de Tunis en y commettant les pires destructions et saccages, et
remit ensuite le roi déchu sur son trône.
Ce roi qui continua à régner pendant un certain temps, construisit une
immense forteresse à La Goulette pour défendre cette ville.
La Tunisie était devenue, en ce temps-là, un simple jouet, tantôt entre les
mains de l’Empire espagnol, tantôt entre celles de l’Empire Ottoman. A
l’instigation de ce dernier, les actes de piraterie contre le pays se répétèrent.
Toutes les côtes ifriqiyennes (tunisiennes), notamment celles de Djerba,
connurent de violentes incursions.
42
Puis la ville de Tunis fut de nouveau occupée par les Espagnols en 1573
sous la direction de Philippe II, le frère du roi d’Espagne. Les Turcs se
dépêchèrent d’intervenir pour délivrer Tunis et La Goulette en 1574.
Cette intervention des Turcs fut conduite par Sinan Pacha qui mit fin à la
présence espagnole et à l’Etat Hafside en Ifriqiya.




















43
Chapitre III

L’époque moderne (1774-1881)


En Europe, cette époque se caractérise par l’apparition des armes à feu,
l’instauration d’institutions politiques soumises à un régime centralisé, ainsi
que par le capitalisme mercantiliste et les débuts de l’industrialisation.
Or, à l’orée du seizième siècle, les pays du Maghreb en général et la
Tunisie en particulier, vécurent de nouvelles conjonctures. Il fallait à la
Tunisie, soit composer avec les contextes et les exigences de l’époque, soit
courir le risque de la dissolution politique, voire culturelle.
La Tunisie était menacée d’un tel risque lors des attaques espagnoles
victorieuses et le salut ne pouvait provenir que par la voie de la composition
avec de nouvelles conjonctures militaires, politiques et économiques venant
de l’extérieur.
Cela s’était produit avec les Turcs ottomans qui vinrent et repoussèrent
les Espagnols vers la mer et avec la stratégie qu’ils adoptèrent pour organiser
leurs attaques, laquelle stratégie avait prouvé son efficacité dans les pays du
Machreq.
Le régime turc (1574-1591 ap. J.-C.)
Comme nous l’avons déjà indiqué, suite à l’intervention turque sous la
direction de Sinan Pacha, la Tunisie devint une sorte de province ottomane
gouvernée par un pacha désigné pour une période déterminée par le Calife à
Istanbul.
Il est à noter que cette nouvelle province se distinguait, sur le plan
administratif, de ses voisines, les provinces d’Algérie et de Tripolitaine et
qu’elle était, depuis lors, qualifiée pour devenir une entité politique
tunisienne.
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Il y avait en permanence, en Tunisie, une milice de janissaires turcs qui
avait pour mission de défendre le pays contre toute agression extérieure et
représentait, avec d’autres corps, un bouclier de l’Islam affrontant les
attaques chrétiennes et imposant l’ordre turc.
La préoccupation majeure des responsables était l’obtention des
ressources nécessaires aux besoins de la défense et à la rémunération des
soldats et des représentants des autorités turcs.
Or, ces ressources provenaient essentiellement des impôts fonciers. Le
Bey sortait à la tête d’une « mahalla », une garnison montée, pour la
perception de ces impôts de ses sujets et ce, à des saisons bien déterminées.
En ce qui concerne les villes, des impôts divers avaient été prélevés sur le
commerce, le transport et la consommation des marchandises.
De plus, la course, encouragée par l’Etat et pratiquée par des Orientaux
ou des chrétiens convertis à l’Islam, rapportait d’importantes ressources à la
trésorerie générale et aux Turcs qui gouvernaient, se considéraient tous
d’une essence supérieure et, bien souvent, humiliaient les autochtones et
usurpaient leurs biens.
Ensuite, ce pouvoir s’était mis à flatter les personnalités en vue du pays, à
les rapprocher de lui et à les privilégier.
C’était le cas des « hommes de religion » qui garantissaient l’insertion de
toute la société dans un creuset unique et assumaient par là même une
mission des plus délicates. C’était le cas également des « intellectuels » qui
avaient progressivement occupé les services administratifs du fait que les
conquérants étaient, la plupart du temps, analphabètes et qu’ils ignoraient la
langue du pays. Ces fonctionnaires assuraient aux nouveaux maîtres la
soumission de la population.
La domination des Deys
Entre la fin du seizième et le début du dix-huitième siècle, il y eut, dans
la province ottomane de la Tunisie, plusieurs changements, notamment au
plan politique, qu’on appela « les séditions tunisiennes ».
A cette époque, les Deys étaient des officiers d’origine turque qui
accaparèrent le pouvoir grâce aux janissaires qu’ils commandaient. Ces Deys
imposaient aussi leur autorité aux représentants officiels de l’Empire
ottoman en Tunisie.
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Après l’insurrection de 1591, les Deys accédèrent au pouvoir et permirent
à tous les miliciens turcs d’être directement représentés au sein de la plus
importante institution politique en ce temps-là. Néanmoins, il s’était avéré
que ce régime fondé sur la « Democracia militar » (Démocratie militaire)
était inapplicable.
L’un des Deys, Othman Dey, finit par évincer ses concurrents,
monopolisa tous les pouvoirs en 1598 et inaugura ainsi une nouvelle ère,
l’ère des Deys qui dura à peu près jusqu’au milieu du dix-septième siècle.
L’histoire du Maghreb n’était aux yeux de certains (plus précisément aux
yeux des Européens) rien de plus que l’histoire de la piraterie et il est vrai
qu’à l’époque, la course avait prospéré. Elle fournissait au souk de la ville de
Tunis des milliers de captifs chrétiens et procurait des profits à une grande
partie de la classe au pouvoir qui la pratiquait ou la finançait.
Toutefois, nous ne devons pas oublier les accords commerciaux conclus
par la Tunisie depuis le début du dix-septième siècle avec de nombreux Etats
européens ou avec leurs commerçants. Ce fut ainsi le cas avec le Roi de
France qui obligea Othman Dey à accepter le régime des « concessions »
franco-turques dans « la Régence » tunisienne en faveur des Juifs livournais,
des Génois et d’autres colonies.
En résumé, la Tunisie avait connu au cours de la première moitié du
dixseptième siècle un net essor aux plans économique et culturel. Même si cet
essor n’avait touché que les villes et les zones rurales avoisinantes et n’avait
concerné que certaines catégories sociales, il n’avait pas été sans impact au
plan politique puisque les Deys en profitèrent pour consolider leur régime et
que les Beys Mouradites en profitèrent notamment pour instaurer leur
pouvoir.
Les Beys Mouradites
En 1602, les Mouradites proclamèrent ouvertement leur caractère turc et
leur allégeance au Sultan d’Istanbul. Ils s’étaient érigés en tant que pouvoir
concurrent de ceux des Deys et des régimes turcs et s’étaient
progressivement imposés à eux. Ils avaient utilisé pour cela la nouvelle force
qu’ils puisaient du soutien de la population autochtone du pays.
Le fondateur de la dynastie des Mouradites fut Mourad Coros, un
mamelouk d’origine corse, qui avait été capturé tout jeune et amené en
Tunisie pour être acheté par Romdhane Bey qui l’avait élevé, initié au
commandement de la « mahalla » et envoyé parcourir les campagnes pour y
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percevoir les impôts à des dates régulières. Lorsque Romdhane Bey décéda
en 1613, et après s’être débarrassé de ses concurrents, Mourad s’était
retrouvé investi de la charge de Bey mais il était resté sous les ordres du Dey
qui avait tous les pouvoirs au niveau central.
Etant sorti de l’aventure avec la milice des janissaires, le Dey se trouva
tellement affaibli que ni lui-même, ni ses représentants ne purent récupérer
leur autorité politique que d’une manière passagère, comme cela eut lieu en
1694-1695 lors de l’occupation de Tunis par les troupes algériennes ou bien
entre les années 1702-1705 avec Ibrahim Chérif.
Le régime royal mouradite avait sans conteste triomphé d’un régime
tyrannique à l’ombre duquel une minorité étrangère jouissait de tous les
privilèges.
Cependant, du fait qu’il avait affaibli l’armée et traité la plus grande
partie des autochtones en vaincus, le régime mouradite perdait ainsi ses
assises naturelles turques. Il les perdait aussi à cause du différend qui opposa
les fils de Mourad II suite au décès de ce dernier en 1675, lorsque ses fils
Mohamed et Ali et son frère Mohamed Hafsi revendiquèrent chacun le
pouvoir. Les protagonistes s’affrontèrent dans une guerre sans merci qui
divisa le pays jusqu’en 1686, date du triomphe de Mohamed Bey, le
Mouradite, qui assura la stabilité du pays durant quelques années.
La situation sera de nouveau troublée suite à l’insurrection de Mourad III
contre son oncle Romdhane, en février et mars 1699, ainsi qu’aux penchants
sanguinaires de cet homme qui assuma le pouvoir de 1699 à 1702.
Par la suite, un officier turc du nom de Ibrahim Chérif s’était engagé
après un voyage au Machreq (il est probable que ce serait même une
suggestion d’Istanbul) à faire tomber le tyrannique autocrate et à mettre fin à
l’expérience des Mouradites, ce qui s’était effectivement réalisé au mois de
juin 1702.
Ibrahim Chérif ne tarda pas à prendre en main les rênes du pouvoir et
tenta de restituer à la classe turque les privilèges dont elle jouissait
auparavant, mais il se rendit compte qu’il rencontrait une vive opposition de
la part de la population qui avait subi un traitement si cruel qu’il engendra
révoltes et insurrections.
Il était, par ailleurs, entré malgré lui en guerre contre le possesseur turc de
l’Algérie et fut abandonné par l’armée locale avant d’être vaincu et fait
prisonnier. Ce qui entraîna rapidement la chute de son régime sans laisser
aucune trace et cela au cours du mois de juillet 1705, date à laquelle Hussein
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Ben Ali prit la situation en main, lui qui avait compris l’impossibilité du
retour au pouvoir de la classe militaire turque.
Les Beys Husseinites (1705-1814 ap. J.-C.)
Après la défaite et l’emprisonnement d’Ibrahim Chérif en juillet 1705, le
pays s’était retrouvé menacé d’invasion par les soldats du Dey d’Alger ce
qui avait entraîné le pays dans la confusion et la frayeur. Les personnalités
les plus influentes du pays proclamèrent alors Hussein Ben Ali, Bey de
Tunis, eu égard à son expérience et à ses anciens succès dans les fonctions
qu’il avait assumées précédemment du fait qu’il fut, en effet, l’adjoint
d’Ibrahim Chérif à Tunis et probablement « kourdoughli », c’est-à-dire de
père turc et de mère autochtone et qu’il jouissait d’un grand prestige dans les
divers milieux de la société. Cette désignation avait, par ailleurs, coïncidé
avec le choix fait par la milice des janissaires d’un nouveau Dey, Mohamed
Khodja Lasfar. Le Bey et le Dey avaient très étroitement coopéré pour
contrer les assaillants. Le 7 octobre 1705, le Dey d’Alger, en désespoir de
cause, décida la retraite et se replia en vaincu.
En fin de compte, Hussein Ben Ali exploita sa victoire dans la bataille en
se débarrassant de son concurrent le Dey, vu son jeune âge, ainsi que
d’Ibrahim Chérif qui avait été libéré et poussé par le Dey d’Alger pour
combattre le Bey (début 1706). Il ne restait plus alors devant Hussein Ben
Ali que d’obtenir la reconnaissance de la légitimité de son pouvoir par
Istanbul et c’était sans difficulté qu’il l’obtenait puisque le firman
d’investiture lui fut remis (juin 1706). Toutes les instances du pays lui furent
alors soumises y compris la milice turque, le Dey, le Divan (ou conseil du
Bey), l’assemblée des ulémas juristes (tribunal traditionnel), les divers
dignitaires religieux, les ulémas et les saints personnages. De même qu’il
obtint le soutien des notables parmi les gens fortunés qu’il avait largement
impliqués dans l’exploitation des ressources du pays.
Il s’était alors créé dès cette époque, des dynasties de concessionnaires
qui s’héritaient les fonctions de père en fils, ainsi que des dynasties d’agents
qui géraient les biens du Beylik.
Au niveau des campagnes, le Bey rapprocha de lui les chefs de tribus et
fit d’eux des alliés et des conseillers personnels ; on retourna alors à l’emploi
des tribus du « makhzen », comme celle des « Drid ».
Conforté par tous ces soutiens, Hussein Ben Ali pratiqua une politique
caractérisée par davantage d’ingérence dans la vie des habitants, puisqu’il les
frappait d’amendes excessives et abusait des lois coutumières tribales ainsi
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