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Chronique ordinaire d'un lycée différent

De
235 pages
Trois élèves et un professeur partagent leur expérience d'un lycée public pas comme les autres: le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire. Des élèves impliqués qui cogèrent leur établissement avec les membres de l'équipe éducative. Un lieu pour s'instruire où l'expérience est possible et l'erreur considérée comme une chose bien normale quand on veut apprendre. Cette chronique raconte ce qu'ils ont vécu, les analyses que cela leur a inspiré sur le lycée, l'école et le monde. Une aventure humaine qui dure depuis 1982.
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CHRONIQUE ORDINAIRE D 'UN LYCÉE DIFFÉRENT

Régis Bernard, Jean-Paul Closquinet et François Morice

CHRONIQUE ORDINAIRE D'UN LYCÉE DIFFÉRENT

Préface de Lucette Valles

Dessins de Sylvain Ortéga

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02898-2 EAN : 9782296028982

Les eaux captives, que ce soit celles de l'habitude ou du despotisme, ne tolèrent pas la vie. La vie dépend de l'agitation de quelques individus excentriques. En hommage à cette vie, à cette vitalité, la communauté doit accepter des risques et une certaine part d'hérésie. L'Homme, s'il veut vraiment vivre, doit vivre dangereusement. Herbert Read

Deux dangers menacent le monde, le désordre et l'ordre. Paul Valéry

Quand on voit ce qu'on voit et qu'on entend ce qu'on entend, on a raison de penser ce qu'on pense! Coluche

Préface
Lucette Valles

J'ai quitté le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire voici quatre ans, la demande de mes amis à préfacer ce témoignage me touche, et m'honore beaucoup. J'ai été renvoyée du lycée en seconde, pour une banalité en 1957, exclue non pas sur une faute grave, mais pour avoir fait une promenade digestive, autour du lycée, à l'extérieur des murs, alors que j'étais interne. Ceci m'a toujours paru monstrueux, indécent, et aujourd'hui, obsolète, et pose la question des motifs de l'exclusion et de ses conséquences. Deux ans plus tard, je rentrais dans l'administration de l'Éducation nationale, service orientation affectation. En 1978, j'ai entrepris des études de sociologie et dans le cadre de mon cursus universitaire, j'ai travaillé sur l'école et la santé. Les théoriciens de l'époque (tels que Bourdieu, Beaudelot, etc.) apportaient de la matière à ma réflexion, en ce qui concerne les inégalités produites par le système. Durant 20 années dans cette administration, je constatais que le système scolaire renvoyait sur le marché du travail, des jeunes dont le projet de vie n'était pas nécessairement de devenir peintre en bâtiments ou chaudronnier. De plus je rencontrais des appréciations lapidaires qui me révoltaient. ..

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Si l'école a le devoir de conduire l'éducation des jeunes, a-t-elle pour autant le droit d'imposer un projet de vie aussi précis? Mais au nom de quelle norme osait-on poser des appréciations de cet ordre?
Lorsque le Lycée Expérimental ouvre ses portes en 1982, sur la volonté politique d'Alain Savary, alors ministre de l'Éducation nationale, je ne pouvais que me lancer dans l'expérience.

Ma participation à l'expérience était essentiellement de faire échec à l'échec. J' y enseignais, entre autres, la sociologie: - Non pas en tant que matière, mais en tant que connaissance, d'une infime partie d'un tout, - Non pas sous la forme de cours magistraux, mais plutôt sous la forme du tâtonnement expérimental, sur des thèmes chers à nos étudiants : drogue, violence, etc. J'avais acquis la certitude que ce n'était pas en posant des appréciations lapidaires, citées plus haut, ou en sanctionnant que nous allions redonner aux jeunes le goût d'apprendre, que l'évaluation normative n'était que catastrophe pour les plus faibles. J'acceptais le pari qu'il nous fallait reprendre tout à zéro. Les grandes idées qui ont présidé à la genèse du lycée étaient de mettre en place une structure politique basée sur l'autogestion: - Partager le pouvoir. - Trouver des modalités d'auto-évaluation. - Décloisonner les savoirs. - Élargir l'apprentissage au-delà des seuls savoirs institués. - Considérer le jeune à part entière pour ce qu'il est. La démocratisation de l'enseignement a amené dans les établissements scolaires une grande partie de jeunes de milieux défavorisés

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pour qui la culture savante n'est pas d'une grande familiarité; le système leur a laissé peu de chance. Nous avons accueilli au Lycée Expérimental, bon nombre de jeunes orientés en B.E.P. ou « vie active ». Et c'est avec ces jeunes qu'il nous fallut tout reconstruire. .. Nous ne pouvions que constater, à l'époque -je ne peux que témoigner de cette période-là 1982-1996- que la curiosité des élèves sur le monde n'était pas éteinte, loin de là, mais elle se limitait trop souvent au désir individuel. Les questions, qui se posaient à nous, devenaient: « Comment exploiter cette curiosité? » « Comment la recentrer sur un nous plus collectif et à terme sur le monde environnant? » Nous avons donc mis en place une structure de cogestion de l'ensemble de l'institution où le partage du pouvoir, dans toutes les instances, nous paraissait être le garant des dérapages possibles des acteurs. Cette nouvelle structure mettait donc en place des lieux institutionnels de débats et d'échanges, qui permettaient l'expression des attentes des uns et des autres. Étant bien entendu que le jeune est en devenir, et que l'adulte se doit de l'accompagner! Les rôles des adultes étant systématiquement nommés. Les activités multiples de ce lycée: gestion de l'établissement, restauration, ateliers, documentation, engagement du budget de l'état, nous ont permis de mieux nous connaître et ont permis aux lycéens de connaître les adultes qu'ils avaient en face, non pas dans un rapport de domination, mais dans des rapports d'échanges et d'apprentissages. Je pense que c'est à travers ces activités que l'on a pu redonner au jeune le goût aux choses, le goût à l'envie, le goût à la vie (certains

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étaient en très grande souffrance), le goût d'apprendre, de construire sa propre identité, et pouvoir ainsi formuler un projet de vie. Je reste persuadée que les sanctions de l'école, les conseils de discipline, les jugements normatifs de la population adulte, le système de notation, sont autant de facteurs qui blessent l'adolescent, le confortent dans sa révolte, la légitiment à ses yeux et sont autant de freins à sa capacité à s'investir dans un apprentissage (cognitif).
En tout état de cause, c'est le jeune qui souffre.

Dans une société multiculturelle, on ne tient pas suffisamment compte de l'hétérogénéité de la population, et ce de la maternelle à
l'uni versi té.

Ce livre est un témoignage, bien sûr, non exhaustif des pratiques pédagogiques et formatives au Lycée Expérimental de Saint-Nazaire. Il propose quelques hypothèses sur la manière d'aborder les jeunes et le savoir, et j'ajouterais la formation du citoyen responsable.

Introduction et présentation

Depuis 1982, à Saint-Nazaire dans le sud de la Bretagne, s'épanouit un lycée différent. Saint-Nazaire, ville rebelle et alternative dont le militantisme ouvrier a promu depuis bien longtemps des valeurs de solidarité, de liberté et d'égalité, mais aussi de révolte et de lutte. Ainsi il serait naïf de prétendre que c'est le hasard qui a amené la naissance d'un Lycée Expérimental, à Saint-Nazaire, fondé sur l'égalité de droit et le partage du pouvoir entre profs et élèves! C'est sur le site du port, non loin des chantiers navals qui construisent des immenses paquebots, que ce lycée poursuit son aventure! Qui a mis un jour les pieds dans cette école-là a pu remarquer les riches relations qui s' y développent! Que les disciplines scolaires aient cédé la place à des ateliers interdisciplinaires change le rapport aux savoirs! Que la classe ait explosé au profit de groupes de besoins modifie sans conteste les relations des élèves à l'école! Dans cet établissement public, des valeurs pédagogiques différentes permettent à tous de se former, mais aussi à des élèves en difficulté de retrouver le goût d'apprendre. Cela n'est jamais simple, mais c'est un merveilleux défi humain. Nous avons souhaité partager notre expérience de ce lycée «pas comme les autres» en racontant sous la forme d'une chronique, ce que nous y avons vécu ainsi que les analyses et remarques que ce vécu nous a inspirées. Notre production est le résultat d'un vrai travail d'équipe. Le début de notre ouvrage narre la naissance de notre projet d'écriture: com-

Il

ment dans un lycée trois élèves et un prof ont entrepris d'écrire avec méthode et persévérance? L'écriture n'y est pas collective mais partagée. S'il est probant que certains aient écrit plus que d'autres, il nous faut affirmer là que tous les écrits se sont nourris d'un équitable travail de réflexion commune, et de débat au sein de notre groupe. Mais, au fait, qui sommes-nous?

François, c'est un gars plaisant qui a ses idées sur la vie et le monde. Il a parfois du mal à se mettre en route car la vie lui semble parfois pesante et bien lourde à porter. Il aime les discussions politiques et a horreur de la brusquerie. C'est un calme qui peut se déchaîner pour une fête ou une idée. Il écrit bien et c'est un excellent narrateur. Ce n'est donc pas un hasard s'il se retrouve là à faire partie de notre équipe. Parfois la mélancolie le porte à la nostalgie, ou même au désespoir. Il joue à ravir de la guitare et est d'une modestie exagérée. Au lycée, il mène sa route en doutant plus qu'à son tour sur la validité de ses projets. Il a la sagesse du lent. Dans ce monde qui s'agite, il essaie de trouver la mesure de son pas et semble souvent étourdi par toutes les convulsions qui agitent ses concitoyens. Pour autant, il ne reste pas les deux pieds dans le même sabot et l'an passé, il a été très moteur d'un projet d'échange avec la Bosnie qui n'a pas abouti pour cause de guerre en Serbie et au Kosovo. Voici ce qu'il a à dire de son itinéraire scolaire: «La période de l'école primaire s'est déroulée pour moi sans problème particulier, si ce n'est une pneumonie qui a failli me flinguer. Je n'ai eu aucune difficulté à apprendre à lire, ni à écrire. J'étais même un passionné et mes instits me trouvaient des facilités dans le domaine de l'expression écrite. Par contre, je rencontrai dès l'école primaire de véritables problèmes avec les maths, la géométrie, et tout ce qui touchait à la logique en général. Je n'aimais pas ça. Et au collège, tout a continué ainsi: bon en français, bon en anglais, bon en histoire, bon en géo... Pour le reste, c'est-à-dire les matières scientifiques, j'étais une calamité, et j'avais baissé les bras dès la sixième. Mes professeurs étaient vraiment indignes, des champions de 1'humiliation qui ne me

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laissaient même pas en paix dans le fond de ma classe. Alors, moi aussi, je suis devenu con, dès la cinquième. J'ai commencé à foutre la zone dans leurs cours de maths et de sciences, en veillant bien à ce que ceux-ci s'achèvent dans le bordel le plus total. Je leur rendais la monnaie de leurs pièces, à ces vaches-là! J'ai redoublé ma cinquième dans un autre collège, fait une quatrième et une troisième dans un autre, puis une deuxième troisième dans un autre. Renvoyé systématiquement de partout. Toujours pour les mêmes raisons: empêche ses camarades de travailler. Moi, j'ai juste l'impression de pas m'être laissé traiter comme un chien. Je n'emploie pas le mot chien pour rien. Suite à un conseil de discipline, j'ai été mis en quarantaine dans le débarras du collège, au milieu des tables et des chaises cassées, avec des boulots stupides, pendant deux semaines. Je mangeais seul à midi et prenais mes récréations seul. Ma seule arme dans ma guerre contre l'administration et quelques profs plus cons que la moyenne, c'était mon hystérie héritée de mes idoles de l'époque, qui ont eu sur moi une influence décisive: Bérurier Noir, Suprême, NTM, les Sex Pistols et pleins d'autres... Du coup, je me suis retrouvé sans rien à faire, et sans orientation à la sortie de la troisième. Ma mère connaissait Gaby Cohn Bendit et savait qu'il avait créé en 1982 un lycée différent qui accueillait des élèves en rupture scolaire. C'était mon cas. Pour une fois, c'est donc en toute logique que je m'y suis inscrit en juin 1995. »

Jean-Paul est plutôt un joyeux, mais il y a des choses avec lesquelles il ne rigole pas: les convictions. C'est un passionné et quand il a décidé d'entreprendre quelque chose, il va généralement jusqu'au bout. Il ne recule a priori devant rien. Il déteste les magouilleurs de la bourse qui, à son sens, méprisent les hommes. Ce n'est pas un activiste, mais il a horreur du conservatisme et des planqués. Sa haute stature lui donne des airs de « troisième ligne» et il aime les films romantiques. Ce côté fonceur a évidemment l'inconvénient des inévitables maladresses qui parfois surviennent aux détours de ses emportements. Autrement, il adore, sa compagne, ses enfants, et se passionne

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pour l'écriture, les railleries et la bonne bouffe. Quand on l'interroge sur son itinéraire scolaire, il dit ceci: «Une année de maternelle, puis directement le CE2 car, comme j'étais bon et que les CP étaient surchargés... C'était au début des années soixante. Dans cette école Jean Jaurès de la banlieue parisienne, ma vie était difficile entre des instituteurs débiles qui par exemple, pour me punir, me perchait sur une armoire de classe et la secouait, et des camarades plus âgés que moi, parfois trois ou quatre ans, qui me malmenaient physiquement et moralement. Ils avaient beaucoup de mal à accepter qu'un «minus» puisse les dominer de la tête et des épaules dans les activités scolaires; un affront pour eux en quelque sorte. Au collège, j'ai rapidement grandi. Ma taille respectable de plus d'un mètre soixante-dix me mit à l'abri des tracasseries que j'avais dû subir auparavant. Par contre, j'ai dû redoubler ma quatrième pour cause de fainéantise et de manque de maturité! C'était du moins les raisons invoquées à l'époque. Maintenant, je dirais que je m'ennuyais gravement et que je passais mon temps à essayer de me distraire en faisant évidemment des tours pendables qui avaient aussi l'avantage de me procurer un statut flatteur auprès de mes camarades. Cela dit, je ne tire aucune fierté de ces tours odieux que j'avais alors inventés. Arrivé au lycée en septembre 1968, il m'a fallu cinq ans pour obtenir le bac en juillet 1973. Cinq années merveilleuses où j'ai découvert la vie, les filles (pour la première fois, j'étais dans des classes mixtes), les sorties nocturnes et la littérature. Pour les maths et les sciences, c'était acquis depuis longtemps, j'avais passé tous les mercredis de mes années collège à arpenter le Palais de la Découverte avec un copain d'alors; j'étais passionné. L'école m'agaçait. J'ai fini par m'apercevoir que j'étais rebelle à l'autorité. Ensuite, ce fut la fac de sciences sans grand enthousiasme et l'opportunité d'un concours pour devenir P.E.G.C. (professeur d'enseignement général de collège). Un nouveau statut d'enseignant, inventé rapidement par le ministère pour pallier le manque de profs, suite à la réforme Haby : tous les élèves allaient en sixième!

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Deux années géniales de formation en pédagogie et aussi en psycho. Dans le même temps, je participais à un groupe de recherche (celui-ci durera dix ans) sur la formation auto gérée d'animateurs et de directeurs de centres de vacances.

Ensuite, j'arrivais dans ma première salle des profs, à Montfermeil (93), pour m'entendre dire que les P.E.G.C. étaient des sous-profs. Ils ont le sens de l'accueilles collègues syndiqués! En tout cas je me suis vite mis dans l'ambiance en repérant les ringards conservateurs et syndiqués dont toutes les prises de paroles consistaient à parler des lendemains qui chantent: ceux où ils auraient enfin les moyens d'être de bons profs performants et tout, et tout... Avec d'autres, syndiqués ou non, j'ai pu vivre de réelles aventures pédagogiques en travaillant par équipe et mener de formidables projets où les élèves étaient vraiment parties prenantes. La deuxième année dans ce collège, j'ai refusé l'inspection habituelle. C'était en 1980. À l'inspecteur qui souhaitait entrer dans ma classe de maths, j'ai proposé l'alternative suivante: soit vous venez pour m'aider et vous vous engagez à venir me rencontrer toutes les semaines, et dans ce cas, j'accepte votre venue, soit vous venez une fois pour me noter et réguler ainsi des questions administratives, alors dans ce cas, je refuse votre visite. L'inspecteur, sans doute un brave type, fut désemparé par mon attitude. Il m'a dit qu'il était débordé de travail! Il est parti sans entrer dans ma classe en me disant que je regretterai mon geste car cela nuirait à mon avancement. Je n'ai jamais regretté car j'avais gagné là ma liberté; et ça, c'est drôlement plus important que l'avancement! J'ai donc appris là, pendant dix ans mon métier. Ensuite, après quatre ans dans un collège de campagne entre Nantes et Saint-Nazaire, j'ai été coopté au Lycée Expérimental. » Régis, c'est un romantique, les cheveux en bataille. Quand il arrive le matin, au lycée, on a envie de lui demander dans quel tas de foin il a dormi. Il est facilement cynique et moqueur. Celui qui ne le connaît pas se demande souvent en lui parlant si c'est du lard ou du cochon. Ses analyses politiques sont très souvent pertinentes et documentées.

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Il navigue entre un anticonformisme motivé et une sensibilité à fleur de peau. Son intérêt pour la politique est connu de tous et ses prises de position marquent une nette tendance vers l'extrême gauche. Cependant, il reste sensible aux froissements de jupons qui peuvent lui faire perdre la tête. Malgré des apparences parfois trompeuses, il a la force des gens décidés. Il doute, mais il sait où il va, même s'il crie un peu trop fort là où il n'ira pas. L'école, pour lui n'a pas été simple. Voici ce qu'il en dit: «Je pense pouvoir affirmer que mon parcours scolaire a été jusqu'à présent assez catastrophique mais aussi assez chanceux. Je me souviens de certains moments de la maternelle. Les moments précis, et qui resteront, sont, je pense, mes rendez-vous avec le psychologue scolaire. À la demande expresse de la «maîtresse », celle-ci s'inquiétant du contenu de mes dessins, une rencontre, organisée par cette « maîtresse» avec l'accord bienveillant de mes parents, aura lieu à de nombreuses reprises chez un psychologue de l'enfance. Celui-ci me demandera des dessins (je me souviens d'un parachutiste démembré) pour me connaître un tant soit peu. Sinon, les réminiscences de ces entretiens me sont évidemment floues, vous n'aurez donc pas le loisir d'en savoir davantage. À partir du cours préparatoire, cela devient un peu plus concret. D'énormes difficultés pour apprendre à lire se manifesteront tout au long de l'année. Néanmoins, je passe dans la classe supérieure grâce à une solution non dénuée d'originalité: le passage à l'essai. Je m'explique. Si mon niveau est inférieur à celui qui est requis, je retourne en CPo J'ai souvenir qu'à certains moments, l'institutrice venait me voir et me disait:
« après la récréation, tu prends tes affaires et tu retournes en CP ! »

Anticipant l'humiliation que j'aurais éprouvée, je préférais rester avec mes camarades. Elle ne réagissait pas à mon désaccord silencieux, étrangement. De toute façon, le redoublement semblait inévitable. Il l'était, en effet. Après cet échec, que l'on me fit ressentir comme honteux, ma scolarité se déroula sans histoire jusqu'au collège. Arrivé dans cet environnement qu'est le collège, les conneries m'attirèrent. Cela se fit évidemment ressentir puisqu'en cinquième j'embrayais à nouveau pour un second redoublement. Je ne foutais absolument rien.

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Tous les jours, j'apprenais la difficulté de trouver un emploi, même avec un diplôme, et il n'y avait, à mon sens, visiblement aucune raison de s'affoler. Tout le monde n'était pas forcément de mon avis. Cela ne m'a pas empêché, lors de la deuxième cinquième, de refaire une année à l'image de la précédente: «néantissime ». À la fin de l'année, il a fallu m'armer de volonté pour dire aux enseignants que la voix professionnelle ne m'était pas particulièrement sympathique. De façon inattendue, ceux-ci concédèrent à me faire passer en quatrième. La quatrième ne se révélera pas trop négative, tant au niveau de mon comportement que de mes résultats. L'établissement, par contre, j'en avais ras-le-bol. J'arrive donc dans un établissement privé, comprenez catholique, sur lequel je n'ai pas trop le courage de m'attarder. Je parviens toutefois à décrocher mon brevet des collèges, à la surprise générale de tout mon entourage, j'avais plus de 70 points à rattraper et j'étais le dernier de la classe. Mais, je n'avais pas un niveau suffisant pour poursuivre des études dites générales. J'arrive donc avec gaieté de cœur dans un lycée, encore catholique, pour entreprendre des études de comptabilité, excusez du peu. Cela me paraissait passablement immoral, en particulier les cours d'économie où l'on nous gavait de propagande libérale. Il m'était tout bonnement impossible de continuer dans cette voie de garage où l'on jette des fournées d'élèves qui n'en demandaient pas tant. Durant l'année, j'ai pris connaissance de l'existence d'une structure alternative autogérée qui permettait aux élèves en condition d'échec scolaire de reprendre des études. Visiblement, cela m'aura été plutôt bénéfique. Voilà. Il m'a semblé intéressant de raconter brièvement mon parcours car il me paraît assez représentatif d'une certaine population scolaire ne sachant plus que foutre et découragée par les carcans de l'éducation traditionnelle. »

Sylvain est un rêveur. Il est toujours habillé de façon très élégante. C'est sans doute aussi grâce à son éternel parapluie des jours gris qu'on lui trouve un petit côté professeur Tournesol. Il a mis à profit ses années au lycée pour prendre le temps de réfléchir à ses projets; ce qu'il n'avait pas eu, de toute évidence, le temps de faire avant. Il

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est passionné par le dessin et les arts en général. Il est calme, doux et parle avec tranquillité. Son coup de crayon humoristique est réputé, mais il écrit aussi des poèmes. L'injustice du monde et la bêtise des hommes le navrent. Quand on l'inteIToge sur son passé scolaire voici ce qu'il dessine:

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Notre livre n'a pas la prétention de présenter le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire, ni de décrire tout ce qu'il s'y passe mais, humblement, la volonté d'écrire ce que sont nos expériences dans ce lycée différent. D'autres auraient sans doute abordé autrement la question. Ce fut notre choix de procéder ainsi. Ce lycée « différent» où nous travaillons a son jargon spécifique. Afin d'aider le lecteur à s'y retrouver, nous mettons à sa disposition, en fin d'ouvrage, un glossaire et six annexes: 1 : Emploi du temps d'une quinzaine ordinaire. 2 : Instances politiques. 3 : Programmation des ateliers. 4 : Un autre découpage du savoir, les Départements. 5 : Évaluation, régulation. 6 : Projet d'établissement et constitution.
Bonne lecture à tous. François, Jean-Paul, Régis et Sylvain.

Comment, pourquoi, et où est né notre projet?
François

Cinq ans après mon arrivée au Lycée Expérimental, je crois pouvoir dire que j'y ai appris à refuser la normalité. Pour moi, c'est un tel lieu d'épanouissement qu'à un moment, on est tenté de calquer le fonctionnement de cette microsociété sur la société elle-même. N'estelle pas le reflet de la façon dont on enseigne dans les établissements

traditionnels, avec des citoyens élèves en carton, une hiérarchie pyramidale et un Etat administration tout-puissant? Ma foi, les élèves, comme leurs parents, continuent leur petit bonhomme de chemin, tant bien que mal, car ils n'ont pas vraiment le choix de décider de quelle manière ils souhaiteraient évoluer. Ils vivent dans la normalité, ignorés par ceux qu'ils ont placés en haut de la pyramide. Ce genre de fonctionnement engendre des angoissés, des malheureux, des dépressifs et des exclus en tout genre. Il n'y a qu'à regarder autour de nous. Il n'y a qu'à se regarder soi-même évoluer dans une société où les rapports humains sont tombés en ruine. «Et pourtant, c'est ça la vie », veut-on nous faire croire. Eh bien, on est en droit de refuser ce constat amer, parce qu'on suppose que l'homme n'est pas obligé de se plier à certaines exigences, et qu'il est capable de construire quelque chose de mieux. Et c'est ainsi qu'on se raccroche à des choses comme le Lycée Expérimental: une certaine forme de contre-pouvoir, une société dans la société. Exclu, je l'ai été. Préparez vos mouchoirs! À l'époque, mon exclusion se limitait au niveau scolaire. Je serais tenté de dire que je me suis exclu moi-même, comme on a voulu me le faire croire, mais non! Je me suis comporté à l'école comme dans la vie, ce qui me semble logique! Pas pour tout le monde, puisque j'ai été viré de mes quatre collèges. Cette situation m'a amené à pousser la porte du Lycée Expérimental. Mais la seule chose que j'ai retenue de ce lycée pas ordi-

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naire, c'était la libre fréquentation des activités. Terme qui, arrangé à ma sauce, signifiait « tu viens quand tu veux ». Je passais de ce fait plus de temps au lit qu'au lycée. Me rendant compte, à un moment de lucidité, que je foutais en l'air une occasion de reprendre ma scolarité sous des auspices plus agréables, j'ai décidé de m'investir dans la vie de ce lieu. De m'y épanouir, quoi! C'est devenu ma deuxième maison, et j'ai réalisé combien une école pouvait être agréable quand elle était débarrassée des obligations, des réprimandes. Et combien elle était plus vivable quand son activité dépendait de la volonté de ceux qui la fréquentent! Alors je me suis mis à faire du prosélytisme « expérimentalien ». Je pense encore que si l'enseignement traditionnel convient à certains, qu'on les laisse continuer ainsi! Mais qu'on laisse également le choix aux autres d'entreprendre! Ceux qui ne se reconnaissent pas dans l'école traditionnelle ont droit à une école différente. Le Lycée Expérimental est souvent sollicité par des collectivités extérieures pour expliquer son fonctionnement. C'est toujours avec joie que, chaque fois que c'était possible, j'ai été volontaire pour le représenter, pour expliquer ce que j'y faisais et pourquoi j'aimais ça : à l'I.U.F.M. de Nantes, aux élèves de sciences de l'éducation de la faculté de Rennes, à un colloque sur les lycéens décrocheurs... La dernière en date était l'invitation à une conférence débat à Nancy. Je m'y suis rendu en compagnie de Jean-Paul et Régis. Le long trajet en train, la conférence et la soirée qui a suivi ont éveillé des affinités, dont cette volonté commune de bousculer les choses établies. C'est resté une constatation jusqu'à ce que Jean-Paul nous propose de donner corps à nos réflexions: écrire un livre, dans lequel on raconterait simplement ce qu'on vit au Lycée Expérimental, et en quoi ça nous semble utile à ceux qui refusent de tourner en rond.

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La conférence à Nancy

"Partager le pouvoir pour apprendre" Jean.Paul CLOSQUINET, professeur de Mathématiques au Lycée Expérimental deSaint Nazaire, sera accompagné par Francois MORICE et Régis BERNARD, élèves du Lycée. Le Lycée Expérimental de Saint Nazaire, permet aux élèves volontaires, pour la plupart en situation de rupture scolaire, de se replacer dans une dynamique de projet. L'institution toute entière est construite autour de l'idée que l'apprenant est un partenaire de la relation pédagogique dans la mesure où il est acteur de sa formation. Les instances de fonctionnement prévoient la participation des élèves à tous les niveaux de décision (pédagogique et organisationnel) afin qu'ils puissent exercer les responsabilités qui sont de leur ressort.
La conférence sera animée par Pierre-Alain Guyot, enseignant et chercheur.

Cycle de conférences Expériences actuelles en pédagogie

Mardi 30 Mars

1999

20 h 30

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Culturelle de la ZEP du Haut d Lièvre et /'IUFM de

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FORUM DE L'IFRAS 201 Avenue R.PINCHARD 54100 NANCY TÉL: 03839336 90 FAX: 0383933692 e-mail: forum.ifras@Wanadoo.fr

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Après Nancy, nous avons rendu compte de notre conférence, à l'institution, de trois manières différentes. On a raconté à la casbah et aux copains le plaisir qu'on avait eu à mener notre conférence de présentation du lycée, mais aussi les anec-

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dotes sur la composition des publics, les détails matériels de notre voyage, ainsi que l'excellente qualité de l'accueil qui nous a été réservé par les organisateurs. Évidemment, quand on revient d'un tel périple, on est sollicité pour raconter. Certains s'intéressent plus au discours que nous avons tenu. Comment l'avions-nous préparé? D'autres demandent si on a eu le temps de visiter, et quoi? L'aspect gastronomique n'est jamais oublié dans les questions. On nous demande aussi où se trouve Nancy! François a écrit un article: «J'ai deux amours: le SNES et les profs réacs!!! », conséquent et plutôt drôle qui est paru dans le journal du lycée. À partir du début du texte de François, Jean-Paul a composé une chanson: « La place Stanislas» qui a été interprétée lors de la présentation des ateliers qui se déroule chaque fin de quinzaine et où tout le lycée se retrouve pour le moment du partage et de l'échange. Voici donc à suivre la chanson, puis l'article.

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La Place Stanislas

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