Les Anecdotiers

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Les Anecdotiers, c’est l’épopée trépidante de François et Corinne qui, avec leurs amis, auront l’idée folle de créer un mouvement autour de l’anecdote, qui remportera immédiatement un succès mondial phénoménal. Dès lors, les Anecdotiers vont prendre la planète d’assaut en déclenchant une tempête qui les emportera de Montréal à Sotchi en passant par Stockholm.
Pour le style, Fight Club rencontre Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, L’Homme sans qualité rencontre
Ensemble, c’est tout; c’est-à-dire qu’on a ici affaire à une écriture où la pensée philosophique fait une trempette dans le bonheur et s’offre un soupçon de remontant. Dans une actualité morose que beaucoup qualifient de cynique, Les Anecdotiers se veut un feel good book qui dépiste les petits plaisirs de la vie, avec le souhait d’exposer le lecteur au bonheur et de répandre la joie.
Publié le : mardi 22 septembre 2015
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782897070120
Nombre de pages : 377
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LES
ANECDOTIERS

Roman

CARL BESSETTE

La Mèche
4388, rue Saint-Denis, bureau 315
Montréal (Québec) H2J 2L1
lameche.ca

Révision : Aimée Lévesque
Correction d’épreuves : Marie-Michèle Rheault
Mise en pages : Catherine Charbonneau
Versions numériques : Catherine Charbonneau et Studio C1C4
Direction artistique : Julie Massy
Photographie de la page couverture : VHSJ_Sa_Party_Farbe_Gregor_Hofbauer-1199 par Gregor Hofbauer

Dépôt légal, 3e trimestre
Bibliothèque nationale du Québec

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La Mèche est une division du Groupe d’édition la courte échelle animée par Pierre-Luc Landry.

Données de catalogage disponibles sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bessette, Carl
Les Anecdotiers

ISBN 978-2-89707-010-6 (version imprimée)
ISBN 978-2-89707-012-0 (ePub)
ISBN 978-2-89707-050-2 (PDF)

Du même auteur

La préface, essai,

Éditions Bessette, 2006.

L’instrument, traité,

Les Archipelliers, 2009.

Comme faux, poésie,

Les Éditions de l’Écrou, 2012.

 

Ce livre est dédié à tous ceux et celles qui m’ont appuyé et orienté tout au long du processus herculéen d’écriture de ces pages ; à tous ceux et celles dont l’histoire est racontée dans ce roman, qui ont accepté mes demandes d’entrevue, toutes à la dernière minute ; à Louis-Charles Benoit, pour m’avoir introduit chez François et Corinne ; à François et à Corinne eux-mêmes, bien sûr ; à Franco ; à Guillaume S., Claudine, Fabian, Josée, Will, Matthieu, Nathalie M., Valérie D.-C., Isabelle F., Justine, Guillaume C., Nathalie G., Andréanne, Hector, Isabelle B., Marie, Elkahna, la famille Bessette, la famille Lacasse, Geneviève, Gabrielle, tout le monde au CNDLR, Hélène, Valérie G., l’école Saint-Joseph, la polyvalente Mgr-Euclide-Théberge ; à Anne, François, Kev, Jess, Léa ; et à tous ceux, et surtout celles, que j’oublie ou que je ne peux tout bonnement pas nommer ici ; enfin, à tout le monde à Montréal.

C. B.
Richelieu, mai 2020

AVANT-PROPOS
PAR
FRANÇOIS FALAISE

Ce roman raconte l’histoire d’amour de Corinne Périgny et François Falaise, c’est-à-dire moi-même, parce qu’il raconte la naissance des Anecdotiers ; je vous le dis d’entrée de jeu, ces deux récits sont indissociables. J’ai toujours tout fait pour Corinne et, sur la route de mon amour pour elle, j’ai croisé les Anecdotiers.

Cela dit, avec le recul, je suis heureux de pouvoir vous parler des Anecdotiers, qui sont une belle et grande fierté. À ce jour, mon meilleur souvenir des Anecdotiers est la bonté dont ils ont fait preuve dans leurs actions, souvent enfantines, mais sans aucun doute accomplies dans l’intérêt du plus grand nombre.

Vous le savez, il est grandement question du mouvement des Anecdotiers par les temps qui courent, et les médias transmettent depuis plusieurs mois moult détails sur leurs agissements qui, disons-le, ont bouleversé le début du siècle et chamboulé notre monde. Étant donné ma participation à ce mouvement et compte tenu de mon poste actuel de ministre, il fallait bien que je fasse publiquement la part du vrai et du faux dans leur histoire ; avec ce roman, je crois y être parvenu et je suis fier du résultat, peu importe ce qu’en penseront mes détracteurs.

Vous êtes nombreux à attendre des réponses de ma part. C’est un raz-de-marée de questions qui éructe, dernièrement ! Je comprends tout à fait. Je vous l’assure tout de go : soyez rassurés ! Si je n’ai pas étoffé mes maigrichonnes explications en points de presse, ce n’est pas que j’aie voulu cacher quoi que ce soit, bien au contraire. Dans les tourmentes médiatiques, judiciaires et politiques actuelles, je ne vous ai pas encore livré les détails de mon expérience, parce que je participais quotidiennement à l’écriture de ce roman qui dresse enfin en toute fidélité le portrait de ma vie, sur laquelle vous avez tant de légitimes interrogations.

On me demandera pourquoi j’ai choisi de faire un roman, pourquoi je n’ai pas opté pour une brochure, un éditorial ou un clip exposant mon point de vue sur les Anecdotiers, dans le feu des débats actuels. J’y ai sérieusement réfléchi, car il ne s’agit pas que de publier un livre : il s’agit de poser un geste important, et je suis persuadé que le roman reste la forme par laquelle vous comprendrez le mieux mes intentions, ce qui dès lors vous permettra de les juger par vous-mêmes. J’espère ainsi répondre à la plupart des questions que mon histoire a soulevées récemment, et c’est pour mettre les choses au clair pour le plus large public possible que j’ai fait ce travail.

Enfin, vous l’aurez remarqué, mon nom ne se trouve pas sur la couverture de ce livre, car après avoir passé deux jours à l’écrire, j’ai bien compris que le temps pressait et qu’avec mon horaire chargé de ministre, je n’en aurais jamais assez. Mais qu’importaient les moyens ; il me fallait écrire ce livre, quitte à le faire rédiger par quelqu’un d’autre. Ainsi, j’ai engagé M. Carl Bessette, un écrivain pour qui j’ai beaucoup d’estime, afin qu’il travaille sans relâche et qu’il m’aide à titre d’« écrivain fantôme », qu’il soit mon « nègre littéraire », comme on dit dans le milieu — ce qu’il a accepté. Pendant trois semaines, je lui ai récité le brouillon de ce livre et, par la suite, en autant de temps, Carl m’en a écrit une nouvelle version, celle que vous tenez dans vos mains. Lorsque j’ai lu cette version finale que Carl avait produite à partir de mon baragouinage, je ne pouvais que m’incliner et reconnaître que ce roman serait la biographie autorisée de François Falaise par Carl Bessette, plutôt qu’une autobiographie de François Falaise comme je l’avais prévu au départ. Carl a effectivement procédé à une pléiade d’entrevues, effectué d’intenses recherches, consulté des tonnes d’archives et visité plusieurs des lieux de mon histoire ; bref, il a abattu un travail colossal en un laps de temps si court que je me demande même s’il a dormi. Puis, il faut le dire, mon récit était compliqué, très compliqué, avec ses phrases beaucoup trop longues, presque complaisantes, pleines d’élans tarabiscotés qui font mon style, mais qui, hélas, sont souvent péniblement compréhensibles. Carl a changé mes mots tout en gardant intacte l’essence de mon récit, accomplissant un travail extraordinaire pour démêler mon charabia, et je lui laisse tout le crédit d’être l’auteur de ce livre. Cela dit, vous aurez vos réponses, car ce n’est peut-être pas mon roman, mais c’est toujours mon histoire. Que dis-je ? Ceci n’est pas un livre, c’est un train ! Embarquez donc ! Cette locomotive ne prendra que de la vitesse, soyez avertis.

 

Cordialement,

 

François Falaise

Québec, le 22 avril 2020

PREMIÈRE PARTIE

1
REJOINDRE SON DESTIN

En dépit des mamelles de l’aventure auxquelles il fut nourri, l’histoire de François commence réellement à Montréal, un après-midi de novembre 2006.

Bélier, ascendant Sagittaire, prompt à éviter naturellement l’ennui, François était constamment curieux, aimait à se frotter aux autres et aux connaissances, à se savoir en marche et en train d’apprendre. Gaffeur naïf, innocemment maladroit, il était grand, avait le regard clair et les cheveux foncés avec déjà quelques fines mèches blanches, la gueule ciselée. Impressionnable, François souriait toujours, même lorsque son visage était au plus parfait repos. Il approchait vingt-neuf ans, se disait journaliste de profession, mais musicien de passion.

Deux ans plus tôt, il avait fait une petite fortune avec un papier mettant au jour un scandale industriel mondial, qui mêlait tout à la fois fraude, immoralité, corruption et le plus charmant des villages ruraux. La vente de ses articles avait été étonnamment fructueuse, assez pour que François puisse profiter, pour quelque temps, de sa passion plus que de sa profession. Il était découragé de l’état du monde, des marches funèbres, et avait espéré découvrir une nouvelle musique. Il était parti en voyage, avait fugué, loin, et avait à ce moment-là vendu son piano et laissé son violoncelle chez lui, tout en emportant sa guitare et, plus important encore, son écoute et sa voix. Seulement, aujourd’hui, François revenait de voyage et, aujourd’hui, il ne souriait pas.

Montréal la bienheureuse était pourtant là pour l’accueillir, toujours ouverte, toujours donnée, avec un automne aux mille odeurs, joues rouges et feuilles soleil, et un temps doux de son air bon à attendrir le tari, car c’était en effet un été indien auquel avait droit François pour son retour au pays, un ciel bleu et lisse à la grandeur, avec une chaleur éphémère, qui de degrés Celsius se faisait chaleur humaine, et partout conférant une envie de profiter, paisible fièvre ou urgence calme comme à nulle autre pareille. Ces soirs d’été indien, les rues sont remplies de gens qui trouvent tous les prétextes pour sortir prendre l’air et vivre ce sentiment, l’offre de cette chaleur ineffable d’un printemps entier réuni en quelques jours absolument inénarrables. C’est dans ce climat, aux alentours de dix-sept heures, que François rentrait chez lui, après dix-sept mois d’absence, et qu’il ne souriait pas.

Il déposa ses sacs et regarda ses trois pièces et demie d’un immeuble rue Ontario, au coin de la rue De Chambly, dans le quartier Hochelaga. Hochelaga, une agglomération autochtone découverte par Jacques Cartier en 1535 après Jésus de Nazareth, avait été éventuellement colonisée par des ouvriers pauvres et francophones. Du temps où notre histoire commence, Hochelaga était toujours majoritairement francophone, mais surtout pauvre. Aussi, bien sûr, les quartiers pauvres attirent étudiants et artistes qui, à leur tour, changent la demande et les clientèles, ce qui attire alors dans un avenir très proche une panoplie de riches qui, eux, suscitent l’exode de ceux qui avaient rebâti le quartier vers quelque Saint-Henri, Saint-Michel ou autre Villeray, et comme de fait, Hochelaga, toujours troisième quartier le plus pauvre à l’échelle pancanadienne, connaissait son plein essor du temps où François revenait de son voyage, c’est-à-dire que le lieu se sécurisait, que plusieurs cafés et restaurants d’une quelconque prétention ouvraient leurs portes fraîchement peintes, et que l’on favorisait les échanges, les rencontres, les promenades, assez que certains jeunes et vieux puaient l’ambition de l’accomplissement plus que la bière. Néanmoins, rien n’avait changé dans l’appartement de François puisqu’il n’avait ni colocataire ni concierge et qu’il n’avait pas sous-loué son appartement le temps de son voyage ; seul son père, ex-fermier devenu agent immobilier propriétaire dudit appartement, était peut-être venu laisser quelques traces.

Le regard de François erra, puis ce dernier, constatant l’état dans lequel il avait laissé son appartement le jour de son départ, nota que tous ces objets, ces images, ces environnements que l’on se crée pour chez soi, pour nos entours, au même titre que l’aspect d’une ville pour une société, laissent transparaître une direction souvent très consciemment visée chez celui ou ceux qui y sont installés, à la manière du sportif qui, en quête de motivation, garde à portée de vue images et objets relatifs à son sport, tout comme le scientifique garde en vue ses livres et ses tableaux, ou comme le danseur, la chanteuse ou l’acteur gardent les photos de leurs idoles sur leurs murs. C’est en cela qu’il est toujours étrange pour une personne de redécouvrir, après un long moment, tel endroit dans lequel elle avait fondu un univers de rêves et de visées, telle chambre moulée par ses aspirations d’antan, tel salon décoré avec ses priorités d’alors, ses propres valeurs intimes d’un moment passé. Debout sur le pas de la porte, François dut constater que le cocon reste le même ; l’habitant change et le cocon suit, toujours un pas derrière, un pas en retard, bien qu’il ait été construit en pensant à l’avenir.

François appuya sa guitare au mur et déposa un dernier sac, puis se délaissa de son coton ouaté, défit ses souliers, enleva ses bas et avança pieds nus dans son appartement, sur le vieux plancher de bois franc.

Il alla jusqu’à la cuisine, tout au fond, y jeta un bref coup d’œil et revint vers la grande pièce ouverte qui servait à la fois de chambre, de bureau et de salon. Il en ouvrit les deux fenêtres, comme on met un disque qui jouerait l’air de Montréal, des rires d’enfants et des rages au volant.

François s’adossa au cadre d’une fenêtre, puis zieuta l’intérieur de son appartement.

Un objet lui sembla plus fixe que les autres, plus présent, presque cambré : c’était le violoncelle, dans son étui, étendu sur le lit.

François s’en approcha, le sortit, s’installa sur une chaise, l’archet en main. Il tendit le corps vers l’objet, descendit son oreille au plus près, et y joua deux notes, creuses. Il se redressa sur sa chaise et resta là, l’air de rien quelques instants, le regard qui divague, puis il déposa son archet et se départit de sa chemise.

Reprenant l’archet, François inspira et s’engagea dans une mélodie qu’il avait de tout temps connue par cœur, habitant doucement les pièces une à une par sa musique. Son jeu évoquait le fracas inachevable de la corruption qui tue chaque jour, et par la quelque cent millionième irruption du mensonge musical, François rapprochait les charlatans des voleurs de pays.

Comme les notes s’enchaînaient sans erreur, François ressassait des images du jeûne planétaire, de l’étalement des grands champs d’ordures, que ses hôtes lui avaient dit être leurs « plantations naturelles de plastique », des structures dévorées où l’on viole chaque heure un inachevé portrait.

François reproduisait de son violoncelle la marche des militaires ou des hors-la-loi qui pouvaient violenter comme on s’amuse. Il jouait pour ces Marocains qui avaient eu besoin de le battre.

S’approchant de la fin de la partition, entre les vrais thugs, les assassins, le manque d’empathie, le viol, le vol, l’ignorance destructive et la peau comme un vulgaire linge, chaque seconde évoqué par la musique du violoncelle, un souvenir n’attendait pas l’autre devant ses yeux et la musique allait sournoisement fureteuse, s’infiltrait dans ses réflexions au fur et à mesure que des tableaux de harcèlement défilaient sur les cordes et lui rappelaient les ventres tordus de l’Algérie et du parc Émilie-Gamelin, dans le même besoin d’honneur meurtrier, de dignité meurtrie.

Quand François termina le morceau, immédiatement il le joua à nouveau.

Tandis que la mélodie reprenait, François songea à la chance qu’il avait d’être au Québec et en conclut que, comme la démocratie est un moindre mal, il valait mieux vivre ici plutôt qu’ailleurs, puisque des gens ont besoin d’aide partout, au Pérou ou au Saguenay. En tous lieux, trop d’humains volent comme on a l’habitude de marcher, mentent comme on a celle de respirer, et l’éducation moyenâgeuse faisait des ravages qu’évoquait la musique de son violoncelle, culture défectueuse et vols nécessaires parmi les yeux de la faim ; c’était cela que François ramenait de son voyage, et entre l’histoire d’une femme assassinée par son frère, de son fils douze fois violé, et celle d’une prostituée et de son père apeuré, la musique teinta l’appartement d’un non-sens total et d’aucun ton joyeux.

Le violoncelle vibrait d’un tempo régulier malgré le kaléidoscope d’images et de pensées qui assaillait François. La musique s’intensifia en douceur, constante de légèreté, tenace arrière-fond à ces visions de dénature qui semblaient virer à l’obsession, et le jeu fut récompensé car la musique se fit soudainement si belle, si puissamment belle, comme une voix qui coule sur du marbre blanc, légère comme une chose qui n’est pas, qui nous salue, qui possède la consistance de la lumière, si immatérielle et si intouchable que François eut un sursaut, un regret, sentant qu’il aurait voulu partager davantage de cette beauté qu’il était en train de sentir, et aurait voulu la faire connaître aux gens qui l’avaient battu ou floué.

La musique sembla se suspendre dans les airs, un miel extrait de la perfection, figée, si juste, que François détacha les yeux de son violoncelle, et c’était là, devant lui, si pur de larmes, un bruit de cristal, une chute de jour, le fruit des pleurs et de la cime.

Il dut retenir son souffle et ouvrir plus grand les yeux, contenir l’émerveillement, car la beauté de la musique mêlée aux pénibles marques de son voyage rendait tout irréel, trop fragile, si mince, fuyant, impalpable.

Avec la musique qui allait toucher à nouveau à sa fin, François tourna son regard absorbé en direction de la fenêtre. Il y vit le ciel et, à l’horizon, de nouveaux nuages qui approchaient.

Fermant les yeux pour les dernières mesures, François revit, dans sa tête, le ciel de tous ces pays où le ciel n’est pas beau, car on sait qu’après en avoir détourné les yeux, on retombera sur l’immensité miséreuse et l’humanité qui s’y débat, autant à Bukittinggi qu’au pied d’un conteneur à déchets derrière le McDonald’s d’Amos. Une dernière note.

Le morceau fut fini et François aussi. Celui-ci pleura ; il dut se résigner encore une fois à pardonner à la beauté et, en quelque sorte, à lui laisser le droit d’exister.

Dans les bruits de son quartier, quelques secondes passèrent. François posa son instrument au sol. Il se redressa en s’étirant et n’eut alors d’énergie que pour se traîner jusqu’à son lit, cette destination de prédilection pour tous les voyageurs, bien précieux d’entre les biens que l’on retrouve comme un navire, un nid ou encore une mère.

Ainsi allongé sous ses couvertures, François s’endormit et rêva, rêva longuement et plusieurs fois, presque une quinzaine de rêves bien distincts, car c’est comme si le cerveau était incapable de rêves dans l’ivresse, et comme il est peu fréquent de rêver en s’endormant avec quelques verres dans le nez ou après un effort sportif de trop, dans la même mesure le voyage est une ivresse constante qui nous décale sans arrêt dans nos perceptions les plus sensibles et naturelles, et après dix-sept mois sur la route où François n’avait pas réussi à rêver, voilà que tout le rattrapait d’un coup.

Entre des histoires de labyrinthe mouvant sur de la lave et des randonnées à trois mille mètres d’altitude ou des apparitions du passé, tout allait à vive allure dans le sommeil de François quand on sonna à la porte, ce qui d’un coup le réveilla.

Embrumé, il se leva, encore plongé dans cet état où le rêve se fait assez réel pour qu’il nous soit difficile de différencier ce qui nous est donné de ce que nous inventons.

C’était la nuit, remarqua-t-il, sans que cela soit important puisqu’à l’automne, le soleil se couche déjà tôt. François marcha vers la porte d’entrée, puis se ravisa pour revenir à la chaise où il avait joué de son violoncelle, reprendre sa chemise et l’enfiler en se demandant qui donc pouvait bien sonner, alors qu’il n’avait prévenu personne de son retour au Québec. Bien sûr, il était normal pour un Montréalais d’entendre sonner à une heure tardive, entendu que les métropoles ne dorment jamais, mais un peu comme chaque fois, François était tout de même surpris que l’anecdotique vienne déjà à sa rencontre sitôt fut-il débarqué de l’avion et rentré chez lui. Rapidement, il réfléchit à qui cela pouvait être, hésitant entre cet escroqueur en cavale qui se terrait dans le quartier et qui l’avait peut-être vu entrer, qui se faisait appeler Rick par ses amis mais Alex devant les policiers et qui, pendant le voyage de François, ne devait certainement pas avoir changé, avec son foulard rouge sur la tête, ses deux dents manquantes, ses yeux plissés comme à l’affût et son visage écorché sur un corps aussi marqué que tatoué ; ou alors, peut-être était-ce Geneviève, la copine de quelques mois de qui il s’était à l’époque séparé pour partir en voyage, grande et suave Togolaise née à Montréal, qui avait peut-être appris son retour et l’attendait derrière cette porte, digne et donnée avec ses yeux énormes, fidèle et droite, sourire et regard harmonisés par sa longue chevelure noire et dense comme devait l’être celle de Cléopâtre, tenant sa bourse à deux mains devant elle, ses bras en V comme un demi-cœur ; ou alors c’était son sage ami Guillaume ou bien d’autres amis musiciens ou Ernest ou Étienne ou des collègues journalistes, car il n’aurait fallu qu’une seule personne soit au courant de son dit retour au pays pour qu’on le considère à nouveau disponible tous les soirs et, si c’était le cas, c’était l’heure à laquelle viendraient sonner à la porte de clownesques visages prêts pour une bohémienne soirée ; ou, enfin, c’était peut-être son père qui venait à cette heure impromptue, ce qui aurait fait très plaisir à François qui, quoi qu’il en soit de ces réflexions, encore en état de demi-éveil, ouvrait enfin la porte afin de mettre un terme à ce mystère.

Erreur sur la personne : c’était le livreur d’une compagnie des postes privée, avec lunettes aux contours noirs, crâne dégarni sur son dessus, cheveux bruns rasés sur les côtés, veston bleu, chemise blanche et pantalons gris, devant qui François resta muet.

Le livreur avait un paquet dans les mains, une feuille à signer sous le bras gauche et, bizarrement, un air désolé d’enfant pris en flagrant délit.

— Shit, man ! François Falaise, c’est toi, ça ? demanda-t-il, très inquiet.

— Ouais, acquiesça François en se raclant la gorge, oui, répéta-t-il.

— Excuse-moi, je voulais pas te réveiller. À cause que les gens, ils travaillent de jour, ben, on fait une couple de livraisons autour de sept, huit heures, le soir, pour être sûrs de vous pogner. Mais là, toi, c’était un cas de force majeure !

Légèrement abasourdi, François repéra l’heure affichée sur l’horloge posée au mur et prit note qu’il n’avait dormi que quatre heures à peine et en avait rêvé autant.

— Euh… je comprends pas trop, là, bredouilla-t-il.

— Ben, je me sens toujours mal quand que y a un problème comme ça avec nos livraisons, alors laisse-moi te dire qu’on est vraiment, mais vraiment, désolés pour le retard. C’est pas du tout, mais alors là, vraiment pas du tout une affaire qui arrive souvent, mais ce paquet-là, qui est pour vous, ben, c’est ça, je vous le jure que c’est extrêmement rare, on l’a perdu, ça allait faire bientôt un an et demi de ça, pis on l’a retrouvé tantôt, seize mois et demi plus tard, je vous le jure, pis on n’aurait pas pu l’apporter plus tôt, y a eu une erreur d’entreposage, toute une erreur. C’est… vraiment malheureux, c’est sûr que y a pas vraiment moyen, en tout cas, aucun moyen concret de vous dédommager, je veux dire, on peut pas vraiment reculer le temps. C’est sûr qu’on s’excuse et qu’on espère que c’était pas trop urgent, pis surtout que ça a pas causé trop, trop de désagréments, je veux dire, c’est sûr. C’est sûr que c’est plus avec l’expéditeur, là, aussi, on va lui faire savoir ce qui s’est passé…

Silence à nouveau. François ne dit rien et resta debout dans l’entrée l’air de ne rien comprendre — et n’y comprenant effectivement rien —, puis il assimila ce que venait de dire le livreur et rit alors un peu, partageant sa surprise.

— Wow, eh ben… Tu peux pas savoir le hasard que c’est ça ! Sens-toi pas mal, pas du tout, imagine-toi donc que je viens juste de revenir aujourd’hui même d’un voyage de dix-sept mois. Vraiment ! T’imagines la coïncidence ?

Le livreur, après avoir marqué une courte pause pour s’assurer que François ne plaisantait pas, se mit à rire, soudainement très soulagé.

— Mais c’est fou, ça ! Pis nous autres qui se sentaient mal comme ça se peut pas, pis t’aurais même pas été là, c’est extraordinaire ! Ben, y aura juste à signer ici, pis tout va être parfait.

— OK.

Toujours à se réveiller, François entreprit lentement de signer les formulaires à quelques endroits, pendant que le livreur, tout sourire et sans considération pour le demi-sommeil dans lequel baignait François, se lança dans une interprétation du hasard céleste de leur situation, qui satisfaisait si adroitement les deux partis.

— Tu sais, c’est fou ça. Y a un ami à moi qui a une théorie dans la vie, une pensée à laquelle il se raccroche tout le temps. Dans des moments comme ça, souvent, je pense à lui. Lui, il dit qu’en fait, tout va toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes, pis que sans arrêt, l’univers complote pour nous, sans arrêt, tout travaille, tout ce qui nous entoure est impliqué dans un complot qui a pour but de rendre notre vie étonnante et surréelle à chaque minute, par des petits hasards comme ça qui nous dépassent, pis qui sont pas des hasards, en fait, dont on se rend généralement pas compte, parce qu’on porte pas attention aux manifestations de la fortune, qui sourit aux audacieux, hein ? ne l’oublions pas ! Toi, tu pars, pis nous autres, on perd ton paquet, pis câlice, pile-poil dix-sept mois après, le même jour que tu reviens, nous autres, on retrouve ton paquet dans le fond d’un cabanon.

François terminait, releva la tête. Le livreur conclut.

— C’est écœurant.

Il y eut un silence.

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