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Comment enseigner la littérature orale africaine ?

De
134 pages
Comment les textes de la littérature orale africaine doivent-ils être enseignés aujourd'hui pour répondre à leur vocation formatrice dans le monde moderne ? Aujourd'hui, en Afrique, il y a un divorce manifeste entre les élites acculturées et les masses enracinées à des degrés divers dans leurs cultures traditionnelles. Comment, dans ces conditions, créer la continuité avec le passé et inventer le dépassement ?
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COMMENT ENSEIGNER
LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE ?Littératures et Savoirs
Collection dirigée par Emmanuel Matateyou
Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction
mais également des essais produisant un discours sur des savoirs endogènes qui
sont des interrogations sur les conditions permettant dapporter aux sociétés du
Sud et du Nord une amélioration significative dans leur mode de vie. Dans le
domaine de la création des uvres de lesprit, les générations se bousculent et
saffrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures
saccomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral
quécrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies
empruntées par les populations africaines et autres sera très éclairante des
nouveaux défis à relever.
La collection Littératures et Savoirs est un espace de promotion des
nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux
critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective
de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits
autobiographiques, mémoires... sur lAfrique sont prioritairement appréciés.
Déjà parus
Charles SOH, Un enfant à tout prix, 2011.
Valérie Joëlle KOUAM NGOCKA, À cause delle (roman), 2011.
Sophie Françoise BAPAMBE YAP LIBOCK, Le Dévoilement du silence, 2010
Pierre Olivier EMOUCK, Les chiens écrasés, 2010.
Duny FONGANG, À lombre du doute, 2010.
Grégoire NGUEDI, La Destinée de Baliama, 2010.
Floréal Serge ADIEME, La Lionne édentée (roman), 2010.
Jean-Claude ABADA MEDJO, La parole tendue (poésie), 2010.
Jean Aimé RIBAL, Chagrins de parents, 2010.
Marie Françoise Rosel NGO BANEG, Ning, nouvelles, 2009.
Edouard Elvis BVOUMA, Lépreuve par neuf, 2009.
Rodrigue NDZANA, Je taime en splash, 2009.
Patraud BILUNGA, LIncestueuse, 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Bâtards ou les damnés, Pièce en trois actes, 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Cacophonies humaines, Poèmes, 2009.
Robert FOTSING MANGOUA (sous la direction de), Limaginaire musical
dans la littérature africaine, 2009.Emmanuel Matateyou
COMMENT ENSEIGNER
LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE ?
Préface de Gabriel Kuitche FonkouDu même auteur
An Anthology of Myth, Legends and Folktales from Cameroon. Storytelling in Africa,
Lewiston, The Edwin Mellen Press, 1997.
Les nouveaux défis de la littérature orale africaine : Ndzana Ngazogo,Yaoundé,
Presses Universitaires de Yaoundé, 1999.
Les merveilleux récits de Tita Ki, Yaoundé, CLE, 2001.
Parlons bamoun, Paris, LHarmattan, 2002.
Dans les couloirs du labyrinthe, Paris, LHarmattan, 2004.
La princesse de Massangam, Yaoundé, Éditions Tropiques, 2006.
Palabres au Cameroun, Paris, LHarmattan, 2008.
Les Murmures de lharmattan, Bamenda, Langaa RPCIG, 2010.
Moundi et la colline magique,Paris, LHarmattan, 2010
Le Prince Moussa et la grenouille, Paris, LHarmattan, 2011.
Sociétés secrètes et littératures au Cameroun. Contribution à une lecture
anthropocritique de la poésie orale bamoun, Sarrebruck, Éditions universitaires
européennes, 2011.
© LHarmattan, 2011
5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56549-4
EAN : 9782296565494Pour ClémentPRÉFACE
UN PAS, ENCORE UN PAS
Mieux que le titre, Poétique de loral, cest le sous-titre, Pour une pédagogie
rénovée de la littérature orale africaine, qui retient demblée mon attention. Je
pourrais presque pousser un ouf de soulagement. Un enseignant de lEcole
Normale Supérieure de Yaoundé qui, sans y être contraint par le fait dêtre
un spécialiste pointu de didactique, se préoccupe de la didactique de sa
propre discipline, et donc de la formation professionnelle! Cette
préoccupation devrait être depuis longtemps et tout le temps, au centre des
soucis de tous les enseignants de cette institution. Matateyou nest pas le
seul sans doute. Je connaissais déjà, côté sciences par exemple, les travaux
de Lucien Mukam et Edmond Gnokam (voyez comme ça rime), baptisés
«Didactique Centrée sur les Habiletés dInvestigation et les Attitudes
Scientifiques (DICHIS)». Probable, sûr même quil y en a dautres,
quelques autres. Mais, ce nest pas encore la majorité, ce nest pas encore
« tous », comme cela devrait être.
Sagissant de la littérature orale, Emmanuel Matateyou est en terrain
connu. Cest son principal champ de recherche. Et il se mentionne parmi
beaucoup dautres chercheurs du domaine. Rien de plus juste. En raison du
souci didactique et pédagogique déclaré et rapporté entre autres au conte,
lauteur adhère au point de vue de Françoise Tsoungui, mais va au-delà. Au
Cameroun, la conjoncture dans laquelle survient le livre de Matateyou est
bonne. On y est à lheure de lapplication (plus ou moins informelle) de la
disposition de la loi dorientation de léducation de 1998 qui commande la
formation de jeunes Camerounais enracinés dans leur culture et ouverts au
monde ; à lheure de lintroduction des langues et cultures africaines dans les
programmes du secondaire ; à lheure de la création, dans les institutions
universitaires, de départements ou de filières Langues et cultures africaines.
La littérature orale est posée comme un facteur privilégié
denracinement. Sa caractérisation synthétique ainsi que les occasions de son
éclosion occupent le premier chapitre. Lintérêt de lauteur pour lépopée,
déjà manifesté auparavant (voir Matateyou, Ndzana Nga Zogo, 1999),
réapparaît en force au deuxième chapitre consacré à lart oratoire du barde
ainsi quà une illustration par la présentation dune épopée particulière, Mved
Owona Bomba. Certes, lart oratoire du barde ne saurait se limiter aux seules
phases successives, au seul discours figuré mentionnés ici. Il puise sûrement
davantage dans lart oratoire africain en général, dont on peut dire quilconsiste en: la volubilité, la répétition, lusage de détours frisant parfois la
digression, lusage des proverbes et des images, le ton persuasif, le tout ()
ponctué par un geste approprié, étudié, et dans la préoccupation
permanente de procurer du plaisir à soi-même et aux autres » (Kuitche,
1978, 143).
Un non-dit réduit, cache lévidence du lien entre la première partie et la
seconde, dautant plus que passant de lune à lautre, on quitte lépopée pour
embrasser « le cas du conte ». Il convient de noter quon demeure dans le
narratif, le récit. Il convient aussi de lire que Matateyou fait dune pierre
deux coups, voire trois: exhibition de son amour pour lépopée; une
première partie conçue comme lieu dacquisition de la compétence par les
enseignants (connaissances objectives sur la littérature orale et sur les
éléments de lenracinement qui foisonnent dans lépopée) ; une seconde
partie qui en plus de dispenser elle aussi des connaissances objectives
(rappel de différentes approches du conte existantes), procède à
lexpérimentation de lapproche proposée sur ce genre oral qui présente
lavantage de figurer déjà de manière significative dans les programmes du
secondaire, en classe de sixième. La sixième, moment initiatique après
lequel, sil a été bien négocié, lenracinement devient désormais un travail de
renforcement.
Je partage sans réserve la volonté dassurer un enseignement vivant de la
littérature orale en général et du conte en particulier, au moyen de la
dramatisation, au moyen aussi de la navette effectuée par les apprenants
entre lécole et le milieu traditionnel, qui est en quelque sorte une navette
entre lécrit et loral. Les jeunes apprenants sont en effet cette « courroie de
transmission véhiculant vers le milieu traditionnel les fruits de lécole, et
vers lécole les makufets (contes) du milieu traditionnel lorsque lécole,
consciemment, leur en donne loccasion. On vit pour ainsi dire lavènement
de nouveaux sages, les sages dun contexte culturel condamné à louverture,
les sages dont le discours, même celui des makufets (contes), véhicule des
valeurs de la tradition et des valeurs de la modernité » (Kuitche, 1988,134).
La récente introduction des langues et cultures africaines dans les
programmes du secondaire est déjà effective. Sa phase expérimentale en est
aujourdhui à sa quatrième année. Elle constitue une réponse à un aspect des
préoccupations de lauteur. Elle sadjoint au souci de ce dernier pour un
enseignement vivant de la littérature orale, pour réactualiser, avec plus de
chance de réponse positive, la question que je posais, voici près dun quart
de siècle, par rapport justement à «la place des genres oraux » dans les
8activités scolaires et parascolaires : « Pourquoi pas une heure doralité en
langue(s) maternelle(s) ? () Sûr que la pratique pédagogique trouverait
dans les discours oraux en général, les contes en particulier, un grand facteur
de fixation lexicale et stylistique.» (Kuitche, 1988, 583).
En toute humilité scientifique, Matateyou reconnaît les limites de son
échantillon expérimental : cinq établissements seulement et de la seule ville
de Yaoundé. Cela nocculte en rien le mérite davoir expérimenté et non
écrit à partir de simples supputations intellectualistes. Il importe toutefois de
relever le danger de linduction amplifiante qui consisterait à projeter les
résultats de lenquête de manière uniforme sur lensemble du pays. Il est
clair quen contexte rural, la situation de carence de manuels scolaires sera
plus prononcée quen milieu urbain. Cest en tout cas lun des constats
dune enquête sur la disponibilité du manuel scolaire conduite courant
20092010, par la Cellule dAppui à lAction Pédagogique (CAAP), structure de
lInspection Générale des Enseignements du Ministère des Enseignements
Secondaires. Il est tout aussi clair que la lutte contre les effectifs
pléthoriques, à la fois par laccroissement du nombre détablissements
publics dans les grandes métropoles et le contrôle de la gestion des effectifs
par les chefs détablissements, ira encore de pair, le temps quil faudra, avec
les efforts en pédagogie des grands groupes.
Vues par rapport aux instructions qui ont accompagné les programmes
scolaires au fil des années, les suggestions émises par Emmanuel Matateyou
apparaissent, comme il le relève lui-même de temps en temps, comme des
appels dune part à lapplication effective par les enseignants de conduites
instruites par le passé, dautre part, suite à une plus grande prise de
conscience de se trouver en littérature orale, à limplémentation de
conduites nouvelles à linstar de linitiative personnelle de recherche
dinformation et de formation auprès des spécialistes, de la focalisation sur
les aspects culturels, sur « le respect des usages qui, dans une société,
régissent les échanges, les modes de prise de parole », de lincitation des
parents à organiser des séances hebdomadaires de contes en famille, etc.
Nimporte comment, son livre est un pas, un pas de plus vers le rôle
essentiel des Ecoles Normales Supérieures. Et comme dirait Aimé Césaire
par la bouche du roi Christophe évoquant la marche dHaïti, en pédagogie,
on doit en permanence être en train de faire
un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
(La tragédie du roi Christophe)
Pr. Gabriel KUITCHE FONKOU
9INTRODUCTION
Dans ce livre nous présentons quelques pistes des recherches que nous
avons menées jusquà ce jour et qui sont centrées sur lenracinement dans
les cultures africaines et lapprofondissement des connaissances de celles-ci
à travers la collecte, la transcription, la traduction et lanalyse des textes
oraux. Lanalyse des différents corpus de contes, mythes, légendes, épopées,
devinettes, proverbes et maximes nous a éclairé sur la diversité qui fait la
beauté et loriginalité de la littérature africaine.
Dans la première partie il est question de la performance de loral, des
occasions déclosion du discours oral et de lanalyse dun genre pratiqué en
Afrique Centrale : le mvet. Comment lAfrique peut-elle vivre sa modernité
sans toutefois saliéner totalement à limpérialisme occidental ? Pour réussir
un tel pari, lAfrique doit puiser dans la culture traditionnelle pour en
transposer dune part les valeurs dans des productions culturelles
contemporaines que sont les films, les romans, le théâtre et le cinéma.
Loralité joue un rôle catalyseur dans la culture moderne en général et dans
la littérature africaine en particulier car il faut le dire, lémergence et le
développement de lécole occidentale au détriment de lécole traditionnelle a
fait des nouveaux cadres africains des hommes sans substance.
Or, Platon dans Phèdre par la bouche de Thamous, roi de Thèbes qui
sadresse au dieu Theuth qui avait inventé lécriture, lui fait les remarques
suivantes au sujet de cette nouvelle invention :
Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle
mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : cest ainsi que
toi, père de lécriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à celle dont elle
est capable ; car elle produira loubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire :
confiants dans lécriture, cest du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du
dedans, du fond deux-mêmes quils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le
moyen, non pas de retenir mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes
disciples , cest la présomption quils ont la science, non la science elle-même ; car, quand
ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus
souvent que des ignorants de commerce immonde, parce quils se croient savants sans
lêtre. Platon, Phèdre, 274 d. Paris, Garnier/Flammarion, 1964. p.165.Mais comment les textes de la littérature orale africaine doivent-ils être
enseignés aujourdhui pour répondre à leur vocation formatrice dans la
modernité ? Dans la deuxième partie de ce livre, nous consacrons une étude
à la didactique du texte oral. A partir des cas étudiés à Yaoundé au
Cameroun à travers une enquête menée sur le terrain auprès de certains
lycées, lexploitation des résultats nous a permis de faire des suggestions
pour une amélioration qualitative de lenseignement de la littérature orale
africaine.
Ce qui est remarquable aujourdhui cest que lunivers littéraire africain a
explosé. Plusieurs chercheurs africains conscients de ce danger quest la
mondialisation ont entrepris de déconstruire le discours colonial en
consignant avec des moyens modernes les traditions orales africaines qui
constituent le viatique avec lequel ce continent ira à la rencontre de lAutre.
Que lon se rappelle ces sages paroles de François Sengat Kuoh dans Colliers
de cauris :
Larbre ne sélance à la conquête du soleil quen sagrippant ferme à la terre
1nourricière les pieds mouillés au lac des tombeaux.

1 François Sengat Kuoh. Colliers de cauris, Paris, Présence africaine, 1973.
12PREMIÈRE PARTIE
Oralité et expression du quotidien