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CONNAISSANCE ET ACTION À TZINCACAPAN

301 pages
L’ensemble du travail présenté ici possède les caractéristiques d’une recherche participative ou plutôt d’une recherche-vie. Les auteurs sont en même temps les acteurs d’un processus. Il s’agit d’essayer de produire des connaissances tout en transformant une réalité micro-régionale (celle d’un village nahuatl du Mexique). Le caractère scientifique de ce type de recherche fait l’objet de vifs débats, débats auxquels n’échappent pas les fondements même des sciences sociales. Une recherche qui se situe au confluent de l’activité scientifique, de l’action politique et de l’éducation des adultes.
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CONNAISSANCE ET ACTION A TZINACAPAN Autobiographies raisonnées

Collection Éducation et Formation dirigée par Michel Bernard

A ce jour, 50 ouvrages ont été publiés dans cette collection.

Parmi les ouvrages récents:

Yves PALAZZESCHI, Introduction à une sociologie de la formation. Tl : Les pratiques constituantes et les modèles, 1998. T2 : Les évolutions contemporaines, 1998. Christian DEPOVER, Max GIARDIMA, Philippe MARTON, Les environnements d'apprentissages multimédia, 1998. Michel BERNARD, Penser la mise à distance en formation, 1999. André D. ROBERT, Actions et décisions dans l'Éducation nationale, 1999. Denis HARVEY, La multimédiatisation en éducation, la première thèse en langue française avec multimédia, 1999. Max GIARDINA,Interactivité, multimédia et apprentissage, 1999. Pierre LADERRIERE,L'enseignement, une réforme impossible ?, 1999. Brigitte ALBERO, L'auto-formation en contexte institutionnel, 2000. Hélène GARREL, Daniel CALIN, L'enfant à l'ordinateur, 2000 Christiane GOHIER et Christian ALIN (Sous la direction de), Enseignantformateur: la construction de l'Identité professionnelle, 2000. Marc ROMAINVILLE,L'échec dans l'université de masse, 2000. Isabelle CHERQUI-HOUOT, Validation des acquis de l'expérience et universités, quels avenirs ?, 2001. Hervé TERRAL, Les idéaux pédagogiques et l'institution scolaire, 2002.

Sous la direction de

F. H. Eduardo Almeida Acosta Maria Eugenia Sanchez Diaz de Rivera

CONNAISSANCE ET ACTION A TZINACAPAN Autobiographies raisonnées
Traduction de l'espagnol: Jean Rennequin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRlli

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlli

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3223-2

Ouvrage publié sous la direction de : F. H. Eduardo Almeida Acostal Maria Eugenia Sanchez Diaz de Rivera2

Ont collaboré à cet ouvrage: F. H. Eduardo Almeida Acosta Maria Eugenia Sanchez Diaz de Rivera Ismael Chavez Tomas Sergio Chazaro Flores y olanda Argueta Mereles Miguel Osorio Sierra3 Luis Félix Aguilar Miguel Angel Salazar Soto Antonio Vazquez Carreon Isauro Chavez Tomas Traduction de l'espagnol: Jean Hennequin4

1. 2. 3. 4.

Directeur du Département d'Education et de Psychologie de l'Université lberoamericana Golfo-Centro (Puebla, Mexique) et membre de PRADE, A. C. Directrice du Centre de Réflexion et de Promotion Sociale de l'Université lberoamericana Golfo-Centro (Puebla, Mexique) et membre de PRADE. A. C. Décédé le 17 décembre 1989. Professeur à l'Université Autonome de Puebla, Mexique.

A la mémoire de Henri Desroche, passeur de fontières

REMERCIEMENTS

Merci à Leticia Garcia Motolinia Mari Paz Cuahutle Gaytan Jessica Lechuga Rosales Pour la frappe de cet ouvrage

F.R. Eduardo Almeida Acosta Maria Eugenia Sanchez Diaz de Rivera, 2001

PRÉSENTATION

Les textes de cet ouvrage ont été élaborés par les membres de l'Atelier de Projets Personnels, coordonné par le Centre de Recherche du Projet d'Animation et de Développement (PRADE). Cet atelier s'inscrit dans une expérience plus vaste de transformation sociale, qui a lieu au sein du village nahuat* de San Miguel Tzinacapan, dans la Sierra Nord de l'État de Puebla (Mexique). Cet Atelier de Projets Personnels a été un atelier de recherche; y ont participé huit paysans nahuats et quatre acteurs sociaux non paysans, tous engagés dans un processus de transformation qui a débuté en 1973. Le livre s'adresse à deux catégories de lecteurs. En premier lieu, à des groupes paysans désireux de connaître le travail intellectuel et de transformation sociale réalisé par leurs pairs. En second lieu, à des promoteurs et à des universitaires soucieux d'établir des liens avec les groupes paysans, afin de mener à bien un travail en commun. Le désir de toucher ce double public, ainsi que les caractéristiques elles-mêmes de l'Atelier de Projets Personnels de Tzinacapan, expliquent que le langage employé dans ce livre soit hétérogène. Les membres de l'Atelier souhaitent que les difficultés inhérentes à cet effort de communication ne constituent pas un obstacle majeur et que la lecture des textes ici présentés soit utile à la fois aux paysans et aux universitaires.

*.

Dans ce livre, nous écrirons le terme « nahuat » sans « I » final, selon l'usage qui a cours dans la région orientale de la Sierra Nord de l'état de Puebla (Cf. Hasler, Universidad Veracruzana, 1964) [Note de l'éditeur].

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PROLOGUE
Ce livre se propose de faire partager une expérience méthodologique, théorique et existentielle. Méthodologique, car il constitue un effort de réflexion sur les possibilités d'une connaissance partant de rapports humains symétriques dans la vie quotidienne. Théorique, parce qu'il prétend exprimer le fait qu'il conçoit la vérité comme un processus dynamique. Existentielle, car il transmet la recherche d'une utopie restreinte, qui exige une ouverture constante aux événements et qui, renonçant à une construction idéale définitive, se construit plutôt à travers une lutte patiente et persévérante. Il s'agit d'un livre hétérogène, comme l'est d'ailleurs la trajectoire de ses auteurs, paysans pour certains, universitaires pour d'autres, mais possédant un fil conducteur commun qui s'est créé à la suite de leur rencontre. «La relation humaine symétrique comme source de connaissance », titre du premier chapitre, prétend ébaucher les fondements épistémologiques, théoriques et méthodologiques qui se dégagent du processus en cours à San Miguel Tzinacapan ; signaler les objectifs, la méthodologie et la dynamique de l'Atelier de Projets Personnels; ainsi que décrire la technique de l'autobiographie raisonnée. Le second chapitre, intitulé «Projets personnels en cours », constitue la partie centrale de ce livre. Il se compose de plusieurs textes élaborés par les membres de l'Atelier: il s'agit des premiers fruits de leurs travaux de recherche, travaux personnels quoique discutés de façon collective. Leur agencement permet de se faire une idée globale de la communauté de Tzinacapan, ainsi que de certains aspects de sa dynamique de transformation au cours de ces dernières années. L'ensemble du travail que nous présentons ici possède les caractéristiques d'une recherche participative, ou plutôt d'une recherche-vie. Les auteurs sont en même temps les acteurs d'un 15

processus. Il s'agit d'essayer de produire des connaissances tout en transformant une réalité micro-régionale. Nous sommes conscients que le caractère scientifique de ce type de recherche fait l'objet de vifs débats, débats auxquels n'échappent d'ailleurs pas les fondements mêmes des sciences sociales. Cette recherche se situe au confluent de l' acti vité scientifique, de l'action politique et de l'éducation des adultes. Cependant, dans le processus qui s'est déroulé à San Miguel, il y a eu production de connaissance au niveau individuel et collectif, un production dont la validité aspire à dépasser le cadre du petit village qui l'a vue naître.

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I LA RELATION HUMAINE SYMÉTRIQUE COMME SOURCE DE CONNAISSANCE

F. H. Eduardo Almeida Acosta Marîa Eugenia Sanchez Dîaz de Rivera

1. BASES ÉPISTÉMOLOGIQUES,

THÉORIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES

Dans le processus qui s'est déroulé à Tzinacapan, le niveau local s'est peu à peu articulé sur le niveau régional, le développement du pouvoir et de l'organisation s'est articulé sur la dynamisation de l'identité et la recherche de modes de vie respectueux de la nature, tout ceci de manière tantôt harmonieuse, tantôt conflictuelle. Dans ce contexte et dans ce processus, un effort concret et conscient a été réalisé afin de conjuguer connaissance universitaire et sagesse populaire, recherche et action. Il est difficile aujourd'hui de préciser le statut des sciences sociales. Expliquent-elles? Interprètent-elles? Sont-elles science ou discours? De même, il est difficile de préciser leur lien avec l'action transformatrice de la société. Certains parlent de faire de la science en respectant la réalité, la raison et l'humanité (Archer, 1989). Par ailleurs, des voix s'élèvent qui contestent la raison occidentale. On essaie d'aller au-delà du néo-positivisme, du néo-marxisme et du post17

modernisme. On discute, on se lance dans la polémique, pour tomber finalement d'accord sur le fait que les sciences sociales passent par une crise de paradigmes. Au sein de cette polémique, un fait essentiel demeure indiscuté: l'homme est en train de détruire son habitat humain du point de vue matériel, psychologique et social, et l'on se demande ce que les sciences de l'homme peuvent apporter à cet égard. Pour sa part, la recherche engagée, la recherche-action, la recherche participative, celle qui tente de s'immerger dans la vie profonde, au sein des contradictions, possède un statut bien plus ambigu encore. S'agit-il vraiment de science? D'action politique? D'éducation des adultes? C'est sur ce terrain mouvant que s'est développée l'activité intellectuelle de l'Atelier de Projets Personnels de San Miguel Tzinacapan. Si le titre de cette partie, « Bases épistémologiques, théoriques et méthodologiques », est ambitieux, prétendre le développer en quelques pages l'est encore plus. La seule chose que nous tenterons ici, ce sera d'ébaucher un certain nombre de considérations qui sont apparues lors de nos réflexions sur le processus en cours à San Miguel Tzinacapan. Bases épistémologiques À Tzinacapan, nous sommes partis de l'approche suivante: dans le travail communautaire, la connaissance se produit à travers le rapport, le rapport humain symétrique, à travers un effort pour établir ce rapport humain symétrique, tout en affrontant les inévitables asymétries, présentes dans tous les domaines; ce qui, comme l'affirme Akiwowo, oblige à mettre en jeu l'ensemble de l'intelligence: la raison, l'intuition, l'affectivité et la sensation physique (Akiwowo, 1989, 156). La pratique communautaire a constitué une pratique sociale, au sein de laquelle est née la connaissance à travers le dialogue et la synergie (Sânchez, 1985) entre des entités asymétriques en lutte afin de résoudre ces asymétries: équipe-communauté, universitécommunauté, agents externes-agents internes. Cette production de connaissances s'est effectuée à travers le vécu quotidien, la disponibilité à l'événement, et s'est orientée vers la constitution du sujet social, de mouvements sociaux, susceptibles d'engendrer 1'hominisation. 18

D'un point de vue synchronique, l'approche épistémologique de la pratique communautaire à San Miguel a considéré les biens dans leur valeur d'usage et de réciprocité, bien plus que dans leur valeur d'accumulation; cette approche n'a pas tant envisagé le pouvoir dans son aspect de contrôle et de possession, que dans son aspect d'autogestion; elle a considéré la vérité non seulement comme un ensemble d'idées et de réalités sous le contrôle de l'esprit, mais aussi comme un processus de rapport à autrui; elle a conçu la beauté non seulement dans ses aspects spatio-temporels, mais également dans sa dimension éthique; elle a perçu la nature comme un organisme dont l'homme fait partie, plus que comme un habitat ou une source d'énergie; elle n'a valorisé la technologie qu'en tant que celle-ci est susceptible de prolonger l'aspect humain et de sauvegarder la vie. L'approche épistémologique de cette pratique sociale s'est également manifestée dans certains aspects diachroniques. Nous avons considéré que le processus de transformation de la pratique communautaire ne constitue pas un chemin unilinéaire doté d'une cohérence absolue, mais plutôt un processus humain de justice et, partant, ouvert à l'événement (Rizzi, 1986, 200), luttant en faveur de l'amélioration qualitative du développement humain; ce processus n'introduit pas dans les conditions de la transformation de la pratique communautaire une dichotomie entre des conditions objectives et des conditions subjectives, bien souvent réifiées; au contraire, il s'est efforcé d'appréhender la réalité humaine devant être améliorée dans tout son enchevêtrement de complexités, de résistances, d'inerties, de possibilités, de potentialités et d'opportunités; ce processus, qui s'est produit au niveau quotidien et local, a été vécu dans ses rapports à des réalités historico-géographiques plus vastes, en essayant de contribuer à leur formation et à leur développement. Pour toutes ces raisons, nous estimons que le travail de connaissance et de transformation communautaire ne devrait pas reposer sur des savoirs anachroniques et anatopiques, éloignés dans l'espace et dans le temps des processus quotidiens et locaux de rapport à autrui. Bases théoriques Depuis la perspective épistémologique ci-dessus, on comprend que les bases théoriques qui se dégagent du processus en cours à San

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Miguel soient sans cesse en mouvement et en constante approximation. Les sciences sociales sont des pratiques scientifiques jeunes qui doivent être construites à partir de nos réalités sociales nationales, de nos traits culturels originaux et de nos propres écosystèmes, comme apports à une science universelle. Nous proposons une conception synchronique et diachronique de la communauté, constituée, d'une part, d'une composante triadique : l'aspect économico-politique, ethnoculturel et techno-écologique ; et, d'autre part, de six niveaux d'analyse permettant d'étudier le processus de transformation communautaire. L'exploitation économique et l'autoritarisme politique, l'imposition idéologique et l'homogénéisation culturelle, l'irrationalité technologique et la destruction écologique sont autant de phénomènes qui se manifestent au quotidien et à l'échelle locale dans nos communautés, et qui nous poussent à étudier l'imbrication entre les sujets et les événements qui en ont été à l'origine. Ces ni veaux d'analyse naissent de la pratique et de la réflexion sur les processus psychosociaux qu'implique le travail communautaire (Almeida, 1988). Le processus qui est à l'origine d'un développement aussi peu satisfaisant a été présenté comme un processus cohérent et unilinéaire. Celui que nous nous sommes proposé de suivre est un processus qui maintient l'histoire ouverte à l'avènement de la justice, pour que celleci demeure toujours en tant que possibilité. Tout au long de ce processus communautaire et aux différents niveaux analytiques, il s'est toujours agi de deux histoires entrecroisées. Premier niveau: les besoins. L'histoire des besoins individuels et collectifs situés au sein de la communauté et leur rencontre avec l'histoire des besoins personnels et collectifs de l'équipe provenant de l'extérieur. Second niveau: le dialogue et la synergie. La capacité de dialogue et la synergie entre les individus et le groupe endogène, ainsi que la trame qui s'est nouée lors de la confrontation avec les capacités dialogiques et synergiques des individus et du groupe exogène. Troisième niveau: la participation. La dialectique aliénationidentité qui s'est manifestée sous forme de participation individuelle et collective au sein de la vie communautaire et ses rapports mutuels avec cette dialectique et cette participation à la vie de l'équipe exogène. 20

Quatrième niveau: l'organisation. La dialectique volontarismedéterminisme qui s'est traduite sous forme d'organisation individuelle et collective dans la vie quotidienne de la communauté, et ses rapports mutuels avec cette dialectique et cette organisation dans la quotidienneté des agents externes. Cinquième niveau: la connaissance. La dialectique naïvetécriticisme dans l'appropriation individuelle et communautaire de la connaissance au sein des groupes locaux et son imbrication avec cette dialectique et cette appropriation personnelle et groupale du savoir social au sein de l'équipe provenant de l'extérieur. Sixième niveau: le pouvoir. La dialectique soumission-autonomie dans la création du pouvoir individuel et collectif dans la micro-région et son entrelacement avec cette dialectique et ce pouvoir personnel et groupaI de l'équipe engagée vis-à-vis de la communauté. Des considérations ci-dessus, fruit de 25 ans de vie et de travail en commun entre la communauté de Tzinacapan et l'équipe, se dégagent les lignes de force d'une utopie et d'une uchronie toujours en marche: 1. La satisfaction croissante, objective et subjective, des besoins économiques, politiques, ethniques, culturels, écologiques et technologiques de chaque communauté, dans des contextes et des structures susceptibles de la favoriser. 2. L'actualisation permanente des potentialités de dialogue et synergie, grâce à l'effort visant à établir des rapports symétriques. 3. La participation spontanée et active afin de rendre possible l'avènement de la justice et une identité croissante, grâce à la dignité qu'apporte le fait de partager. 4. L'organisation organique, comme tentative de dépassement de l'organisation mécanique issue du volontarisme ou du déterminisme, comme dépassement d'égoïsmes et de paternalismes, comme forme supérieure de réflexion et d'action. 5. La connaissance comme processus de rapport à autrui, comme sagesse partagée. 6. Le pouvoir comme autogestion, comme dépassement de la passion de se soumettre et de la passion de dominer (De la Boëtie, 1986); comme mouvement social de combat pour la justice, face aux tendances latentes ou patentes d'imposition ou de contrainte des appareils institutionnels. 21

Cette utopie-uchronie vise à la création de communautés vivant le sens au sein du fragmentaire, et non seulement de la totalité; vivant l'universel dans le singulier et non dans l'uniformité; vivant l'humain dans le quotidien, et non seulement dans l'histoire.
Bases méthodologiques Quelles ont été les méthodes employées, conformément aux bases épistémologiques et théoriques que nous venons d'exposer? 1. La présence. Il n' y a pas de relation sans présence, ce qui suppose obligatoirement certains niveaux d'insertion de la part des agents externes, et d'accueil de la part des agents internes. Ceci implique l'apprentissage de codes différents au niveau du rationnel, de l'intuitif et de l'affectif; la décodification et l'établissement de codes d'approche. 2. L'interdisciplinarité. C'est la condition sine qua non afin que se produisent les entrelacements dont nous avons parlé ci-dessus. L'interdisciplinarité comprend les procédures suivantes: a) Observation-enregistrement rigoureux du synchronique et du diachronique depuis la perspective et la sagesse de la population endogène. b) Description-systématisation fine du synchronique et du diachronique depuis ces deux perspectives. c) Théorisation-explication confiable du synchronique et du diachronique depuis les deux plans d'approche: celui de la communauté et celui des agents externes. d) Rapprochement des perspectives vers la relation symétrique dans la production de la connaissance. 3. L'action. La finalité de la recherche dans le processus de transformation sociale n'est pas seulement la connaissance, mais aussi et surtout la mobilisation sociale permettant de se diriger vers des processus communautaires autogérés, des processus d'autonomie culturelle et de protection des écosystèmes. Présence, interdisciplinarité et action constituent donc les fondements de l'Atelier de Projets Personnels.

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2. L'ATELIER

DE PROJETS PERSONNELS

Il est évident que si des changements ont eu lieu dans l'existence sociale des paysans de la communauté et de la région à partir de leurs propres initiatives confrontées à l'équipe venue de l'extérieur, cela est dû au fait qu'il y a eu une production constante de connaissance, en général peu consciente. Les évaluations et planifications des activités et des organisations, au moyen de réunions mensuelles et annuelles, ainsi que les réflexions sur divers événements, ont représenté une problématisation et une systématisation du travail réalisé et de l'expérience vécue afin de poursuivre l'action. Cependant, des processus plus spécifiquement intellectuels sont apparus, notamment l'Atelier de Tradition Orale du CEPEC (Centre d'Études et de Promotion Éducative pour le secteur rural), composé de huit paysans et de trois membres de l'équipe, qui s'est consacré pendant dix ans à recueillir et à diffuser la tradition orale de la région 1. Autre instance de production intellectuelle: le Centre de Recherche de PRADE, qui, outre sa fonction de conseiller en recherche, évaluation et formulation de projets auprès des différentes organisations de la localité et d'autres groupes et institutions du pays, coordonne l'Atelier de Projets Personnels. Ont participé à l'Atelier de Projets Personnels de Tzinacapan huit paysans nahuas et quatre acteurs sociaux non paysans2. Parmi ces douze personnes figuraient trois femmes. Les douze participants ont été membres actifs de l'une ou l'autre des quatre organisations de Tzinacapan. Leur engagement dans le processus populaire a duré de six à dix-huit ans, cette expérience étant une condition requise pour participer à l'Atelier. Dans l'Atelier de Projets Personnels, l'accent a été mis sur la systématisation de l'expérience personnelle des participants, en tant que moyen de formation à la recherche, à la systématisation et à l'évaluation. On prétendait par là voir surgir des
Atelier de Tradition Orale du CEPEC, Maseual Sanilmej. Cuentos ind{genas de la region de San Miguel Tzinacapan, vols. 1 à 12, 1983-1990. Atelier de Tradition Orale du CEPEC et Pierre Beaucage (1987), Maseualxiujpajmej. Plantas medicinales ind{genas, Puebla, DIF. Atelier de Tradition Orale du CEPEC (1994), Tejuan Tikintenkakiliayaj in Toueyitatajuan. Les o{amos contar a nuestros abuelos, México, INAH. 2. Les activités régulières de l'Atelier de Projets Personnels ont été suspendues en 1989. 23 1.

intellectuels parmi les militants actifs du processus populaire. Par ailleurs, bien que l'on ait donné la priorité à la systématisation de l'expérience personnelle, on a pris en considération les efforts de systématisation collective que le réseau d'organisations, notamment le Centre de Recherche et l'Atelier de Tradition Orale, ont encouragé à travers d'autres instances, comme les évaluations-planifications annuelles, les Assemblées d'Éducation, l'élaboration de monographies sur les activités réalisées, la récupération de la tradition orale, etc. Dès le début du processus synergique à Tzinacapan en 1973, on a essayé d'articuler la théorie et la pratique, de produire la connaissance en transformant la réalité, et ce de la manière la plus collective possible. L'effort scientifique de l'Atelier de Projets Personnels - car c'est bien de cela qu'il s'agit: de faire œuvre scientifique, à la fois importante et utile - a pris comme point de départ les pratiques sociales de chacun de ses membres: participants et conseillers. Chaque lieu de vie et de travail a été conçu comme un atelier de science et de stratégie sociale. Chaque participant s'est vu confier la tâche d'identifier et de produire des savoirs et des savoir-faire, des stratégies de connaissance et des stratégies d'action. Le travail au sein de l'atelier a reposé sur les critères suivants: - Articuler la théorie sur la pratique, le savoir universitaire sur le savoir populaire, et le savoir individuel sur le savoir collectif. - Encourager un type de formation dont le programme et le déroulement doivent être élaborés par les sujets eux-mêmes, de façon personnelle et collective. - Créer des groupes de formateurs en vue de la recherche. Les textes qui sont présentés dans cet ouvrage reflètent l'intention qui a animé l'Atelier: réaliser peu à peu la potentialité inhérente à tout être humain d'améliorer sa vie et celle des autres grâce à l'interdépendance entre connaissance et action. En d'autres termes, nous nous sommes proposé d'atteindre une praxis, c'est-à-dire la fécondation mutuelle de la pratique et de la théorie. Les recherches ici exposées, ou plutôt leurs premiers fruits, partent de réalités sociales locales concrètes que l'on se propose d'étudier afin de continuer à contribuer à leur transformation: économie indigène, participation communautaire, formes d'exploitation, organisation du travail, identité culturelle, situation de la femme, bilinguisme, stratégies de promotion. Toutes ces recherches ont cherché à produire des 24

informations, des représentations et des stratégies pertinentes pour la pratique sociale et politique. Tous ces auteurs ont développé leur travail intellectuel en étroite relation avec leur pratique quotidienne: gestion d'une économie populaire, direction d'une coopérative, coordination d'un réseau d'organisations de lutte, création d'emplois, sauvegarde d'une tradition orale, rapports quotidiens entre mères et enfants, usage quotidien de deux langues, pratique éducative dans la vie et à travers la parole. Le processus théorico-pratique de chacun de ces auteurs-acteurs s'est constitué au sein et à propos de situations réelles, dans des groupes concrets et, de ce fait même, dans des dialectiques spécifiques de programme-stratégie (Morin, 1980, 224-231), limitationsressources (Le Boterf, 1981, 282), mémoire-imagination (Desroche, 1985, 3). Le travail des conseillers de l'Atelier s'est fixé pour objectif de créer progressivement une intellectualité participative et partagée, faisant de toute recherche-action un processus éducatif qui nous enseigne à tous « à nous surprendre, à apprendre, à comprendre et à entreprendre» (Desroche, 1985, 5). Et donc à mieux connaître nos problèmes, à mieux discerner nos limites, potentialités, possibilités et opportunités et à mieux formuler nos stratégies et nos actions. Les dialectiques

La dialectique programme-stratégie La politique de recherche s'est efforcée de susciter des projets de recherche à partir des pratiques sociales de chaque chercheur. Le processus a débuté formellement en juillet 1984, à la suite d'une visite d'Henri Desroche3 à San Miguel. Le programme initial a tenté de récupérer des pratiques personnelles sous forme collective. Celui-ci a été façonné de manière à répondre à des besoins spécifiques de PRAXIS (Programme de Formation à la Recherche et à l'Action Sociale, A.C.). En 1986, l'Atelier a débuté ses activités formelles, en tant que Programme GroupaI de Projets Personnels. Il s'agissait essentiellement d'un programme théorico-pratique dont le but était de
3. Henri Desroche était à l'époque directeur d'études à l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris et président de l'Université Coopérative Internationale. Il est décédé en 1994 (Cf. Poulat, E. et C. Ravelet (1997), Henri Desroche : un passeur de frontières. Hommage, Paris, Editions L'Harmattan). 25

«respecter le processus et les capacités spécifiques de chaque individu. Impliquer le chercheur dans la confrontation constante avec la réalité. Assurer une formation continue sur les éléments de base de la recherche individuelle et collective» (Oswald et al., 1988). Telles étaient les prémisses sur lesquelles reposait la stratégie de chaque chercheur. Les temps, les rythmes, les conditions matérielles de travail, les relations avec les conseillers, la participation aux événements collectifs, le processus réel de travail et la mise en œuvre des contenus, ont conduit à modifier le programme de chacun par rapport au programme général.

La dialectique limitations-ressources On ne saurait se consacrer de façon durable à des activités intellectuelles si l'on ne dispose pas de conditions ad hoc. Dans le cas des paysans, ainsi que de nombreux promoteurs, ceci est évidemment lié à l'aspect économique. Les activités de l'Atelier et de ses participants se sont vues limitées par ce facteur. Certains aspects importants, tels que la participation aux sessions d'encadrement personnel et collectif, ont été conditionnés par le facteur économique. Les auteurs des travaux présentés dans cet ouvrage ont pu consacrer, dans le meilleur des cas, vingt pour cent de leur temps de travail à leur projet de recherche dans le cadre de ce que nous pourrions appeller une activité théorique. À leurs activités habituelles d'agriculteurs se sont ajoutées des activités, souvent non rémunérées, au sein des organisations: conseillers municipaux à Cuetzalan, formation en matière agricole, aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres, responsabilités diverses au sein des comités communautaires de santé ou d'éducation, activités de liaison entre la communauté et l'Université Autonome de Puebla, transcription et publication de récits appartenant à la tradition orale, recherche lexicale pour l'élaboration sur ordinateur d'un dictionnaire de nahuat local, formation d'un groupe de six femmes à la recherche en sciences sociales. Deux promoteurs exogènes, qui présentent leurs travaux dans ce volume, ont consacré toutes leurs matinées à des tâches d'éducation formelle dans l'enseignement préscolaire et secondaire, en plus de leur travail au sein des organisations locales et de la vie communautaire de l'équipe à laquelle ils appartenaient. Tous ces chercheurs ont souvent dû choisir: soit faire avancer leur projet personnel de recherche, soit se consacrer à une activité leur permettant d'obtenir des revenus supplémentaires pour leur famille; en effet, tous avaient des
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responsabilités familiales. Tout ceci, qui supposait certaines restrictions temporelles et économiques et impliquait la recherche de solutions, a constitué en même temps un formidable atout - dans la mesure où la richesse de leur vie a fécondé la réflexion sur la pratique -, ainsi qu'une incitation à la formation et au changement. La dialectique innovation mémoire-imagination, ou tradition-

Le travail théorico-pratique qu'a impliqué chaque projet personnel de recherche était centré sur l'insertion sociale de l'individu (cf. Lesne, 1977). L'identité culturelle et communautaire de chaque participant a été le point de départ et d'arrivée de l'appropriation cognitive du réel. En outre, la culture nahuat et la communauté

paysanne indienne ont assuré « la médiation à travers laquelle s'est
exercé l'acte de formation» (Lesne, 1977). Ce dont il s'agissait, c'était donc de s'efforcer de récupérer la mémoire historique en rapport avec chacun des thèmes abordés, dans un profond respect de la tradition, tout en essayant de parvenir à une connaissance critique de cette tradition permettant «de rompre avec les mécanismes traditionnels de domination internes et externes et d'ouvrir la voie à de nouvelles expériences» (cf. Oswald et al., 1988). L'effort consistant à partir de la tradition n'avait rien à voir avec une quelconque attitude folkloriste ; ce dont il s'agissait, c'était de « savoir se reconnaître et apprendre », après avoir été capable d'« interagir et s'être organisé» (FaIs Borda, 1985). On s'est proposé de créer une science sociale permettant d'appréhender les acquis de l'évolution humaine de la communauté, et susceptible de fournir une orientation quant à ses développements ultérieurs. Le point d'arrivée a également été, comme nous le disions plus haut, l'identité culturelle et communautaire renforcée, consolidée, et susceptible de constituer à son tour un nouveau point de départ à l'imagination créative. Au fond, il s'est essentiellement agi de renforcer les traditions en pensant au lendemain et de créer un lendemain pour les traditions. Le talent créatif des auteurs de ces textes commençait à se concrétiser dans les faits.

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La méthodologie

L'autobiographie collective

raisonnée

et discutée

sous

forme

La méthode de la biographie raisonnée, que nous avons utilisée dans l'Atelier, est celle qui a été introduite par Henri Desroche (1985) en France et qui a été conçue comme méthode d'éducation permanente et de lien entre la théorie et la pratique, l'expérience accumulée et le savoir universitaire. Cette méthode, d'abord éducation universitaire alternative, a été employée par les organismes et les groupes liés à l'Université Coopérative Internationale, essentiellement en Afrique. Le participant écrit son autobiographie en tenant compte de cinq facteurs: données générales et familiales, études formelles, études non formelles, activités sociales et activités professionnelles. Cette autobiographie est complétée et analysée avec l'aide du conseiller individuel. Au sein de l'Atelier de Projets Personnels de San Miguel, cette autobiographie a été, en outre, discutée, complétée et analysée au sein de sessions collectives. L'analyse et la discussion ont permis de mettre en lumière le fil conducteur de la vie du participant, ainsi que l'orientation ou les orientations suivant lesquelles sa pratique sociale l'a transformé en expert. Ce fil conducteur et ces orientations ont conduit à circonscrire le thème et le problème de la recherche à effectuer. Cette technique sera décrite plus en détail dans les lignes qui suivent. Le projet personnel de recherche La matrice de l'autobiographie raisonnée et l'enrichissement collectif au cours des sessions de travail ont permis de délimiter peu à peu la problématique que l'on se proposait d'aborder, ainsi que les aspects devant être pris en compte afin de mener à bien la recherche. C'est ainsi qu'a vu le jour le projet de recherche qui a continué à se préciser au cours du travail théorico-pratique. L'élaboration du planning collectif Une fois que tous les participants avaient présenté leur autobiographie au groupe et délimité leur projet de recherche avec l'aide de tous et grâce aux conseils personnalisés, on a procédé à des analyses collectives de chaque projet et circonscrit les besoins communs en matière de formation. En fonction de ces besoins a été
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élaboré un planning collectif incluant des sessions sur des thèmes d'intérêt général, tels que l'organisation du groupe domestique paysan-indigène, l'élaboration de fiches, la façon de tenir le journal des événements, etc. Ont également été prévus des séminaires ou ateliers à organiser, ainsi que la possibilité de participer à des rencontres ou à des cours importants offerts par d'autres organisations, réseaux ou institutions. L'élaboration du planning individuel Avec l'appui du conseiller, chaque participant a complété son planning par un programme de lectures, visites, interviews, étude d'archives ou autres activités de formation nécessaires à son projet de recherche. A également été envisagée la possibilité de faire reconnaître par des institutions d'éducation supérieure les travaux théoriques et pratiques réalisés. C'est ainsi qu'a été délivré par le Centre de Recherche et de Communication de la Faculté d'Économie de l'Université Autonome de Puebla, un diplôme de participation au module sur les mouvements paysans, donné dans le cadre de cet Atelier. L'encadrement individuel Dans le cas de Tzinacapan, la présence permanente de deux conseillers de l'Atelier (Marîa Eugenia Sanchez Dîaz de Rivera et F. H. Eduardo Almeida Acosta) a permis de réaliser tous les quinze jours des sessions d'encadrement individuel. En outre, les participants ont bénéficié, de façon sporadique, de conseils plus ponctuels de la part de spécialistes liés d'une manière ou d'une autre à l'expérience de San Miguel. Les sessions collectives
Les douze participants se sont réunis une fois par semaine, lors de sessions de trois heures chacune, au cours desquelles ils ont pu, à tour de rôle, présenter la progression de leur recherche et recevoir des informations de la part des autres participants, ce qui leur a permis d'enrichir leurs propres travaux. Les sessions ont également nourri les réflexions autour de certains thèmes théoriques ou méthodologique d'intérêt commun. Chacun a avancé selon le rythme qu'il s'était fixé à l'avance, en fonction de ses propres capacités, possibilités et opportunités.

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Séminaires, événements

lectures

complémentaires

et journal

des

Le programme de travail des participants a inclus la participation aux activités suivantes: un séminaire mensuel, ouvert à tous, sur l'économie paysanne, organisé par le Centre de Recherche et de Communication de la Faculté d'Economie de l'Université Autonome de Puebla; des séminaires conjoncturaux offerts par diverses associations telles que PRAXIS, CEDESA (Centre de Développement A~ricole, de Dolores Hidalgo, Guanajuato) et CEAAL (Conseil pour l'Education des Adultes d'Amérique Latine, de Santiago du Chili), où chacun s'est inscrit en fonction de son thème de recherche; des lectures complémentaires effectuées dans les trois bibliothèques de la communauté: celle de la SEP (Ministère de l'Éducation), au centre du village; celle de la telesecundaria (école secondaire d'enseignement télévisé) ; enfin, celle du Centre de Recherche de PRADE. Chaque participant a tenu son journal des événements, ceci constituant à la fois une activité formative, une discipline de travail et une manière de récupérer l'expérience pratique ainsi que les informations recueillies.

Les modifications en cours de route
La méthodologie suivie a accordé une place majeure au facteur « souplesse », c'est-à-dire à la possibilité de modifier les projets en cours ou leur rythme de progression. Si le contact quotidien des participants et des conseillers avec les processus de transformation sociale a permis de faire répercuter sur l'organisation populaire les progrès de la recherche, ceci a eu, en revanche, l'inconvénient d'empêcher les participants de se consacrer de façon suivie au travail intellectuel. En général, les projets ont pris plus de temps que prévu et plusieurs d'entre eux ont dû être reformulés en cours de route. La reconnaissance Toutes ces connaissances et ces savoir-faire qui ont été acquis et qui se reflètent en partie dans les textes des auteurs de ce livre, méritent une reconnaissance sociale. Aussi trouvent-ils leur place au sein d'un Diplôme Universitaire de Pratique Sociale, dont le programme ne peut ni ne doit être déterminé a priori, mais au cours du processus de travail théorico-pratique. Il ne peut être configuré et formulé qu'a posteriori, si cette première génération d'auteurs-acteurs mène à terme son projet de recherche-action. Ce n'est qu'alors que l'on pourra éventuellement considérer ce programme comme une sorte 30

de guide utile à d'autres groupes en quête de leurs propres stratégies de connaissance et d'action. La publication La décision de l'Atelier de Projets Personnels de publier sous forme de livre les progrès de ces projets de recherche-action vise à faire connaître ces produits intellectuels en gestation dans le monde universitaire des sciences sociales, parmi les militants de la promotion sociale, ainsi que dans le monde du travail, notamment parmi les paysans. Nous espérons que cette publication permettra non seulement de transmettre certaines de nos expériences en matière de renforcement de l'identité culturelle et communautaire, mais aussi de favoriser les échanges avec les communautés, institutions et réseaux orientés vers la recherche intentionnelle de la transformation sociale, notamment à partir du milieu rural. A travers ces échanges, l'Atelier de Projets Personnels de Tzinacapan nous a permis de beaucoup apprendre, grâce aux connaissances méthodologiques d'autres groupes en matière d'expression, d'argumentation, de classification, de conceptualisation, de démonstration; mais aussi grâce à leurs connaissances thématiques sur l'agriculture biologique, les stratégies de promotion, l'autogestion, l'organisation paysanne, le coopérativisme, l'éducation populaire et la santé communautaire. L'expérience théorico-pratique en cours à Tzinacapan depuis 1973, intensifiée en 1982 et formalisée en 1985 (Cf. Sanchez, 1985), a renforcé la conscience ethnique parmi ses participants, tout en s'enrichissant des connaissances et des pratiques d'organisation paysanne, ainsi que de la capacité à systématiser les expériences.

3. L'AUTOBIOGRAPHIE RAISONNÉE

A partir des années soixante ont commencé à se constituer au Mexique des groupes indépendants de promotion sociale, désireux d'aider à affronter, au niveau local et régional, le défi posé par les problèmes de l'amélioration de la vie communautaire. L'un de ces groupes (PRADE) s'est établi dans la Sierra Nord de Puebla en 1973 ; et dès 1981, une équipe professionnelle d'origine urbaine, ainsi qu'un groupe considérable de paysans indigènes de la région, participaient 31

déjà à cette expérience (Almeida et Sanchez, 1985). Le développement de ces expériences et les entraves que celles-ci ont suscitées de la part des instances bureaucratiques et gouvernementales, ont rendu manifeste le besoin d'établir des liens entre ces groupes indépendants. En novembre 1981, divers groupes établis dans les états de Colima, Michoacan et Puebla se sont mis en rapport les uns avec les autres, afin de créer entre eux un réseau. Les dirigeants du groupe de la Sierra Nord de Puebla (PRADE) et les dirigeants du groupe ayant son siège à Morelia, Michoacan (IMIS) se connaissaient déjà. Un membre de chacun de ces groupes avait réalisé des études à Paris, au Collège Coopératif de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, et avait reçu des orientations de la part de son directeur, le docteur Henri Desroche, et de l'un de ses collaborateurs, le docteur Maxime Haubert. Ceci a constitué le point de départ de la collaboration entre les groupes. La première action réalisée en commun a été l'organisation d'une Rencontre sur la Recherche Participative, à Morelia en 1982 (Fuentes, 1983). Au cours de cette rencontre, réunissant près de quinze organisations nongouvernementales, est née l'idée de donner suite à cette relation à travers la création d'un réseau d'expériences. C'est ainsi qu'a vu le jour le « Projet de Formation en Recherche et en Action », plus connu sous le nom de PRAXIS (Almeida et Sanchez, 1985) et poursuivant une double finalité: celle de constituer une organisation visant à former des promoteurs et un réseau d'échange d'expériences. Le Collège Coopératif de Paris a participé à ce processus, dans le but d'intégrer ce réseau national naissant au réseau international en cours de formation sous le nom d'Université Coopérative Internationale. Durant l'été 1984, son promoteur, le docteur Henri Desroche, est venu au Mexique, où il a établi des accords de coopération avec PRAXIS et ITESO de Guadalajara, afin de mettre sur pied des mécanismes de reconnaissance des programmes de formation de promoteurs. Ces antécédents méritent d'être rappelés, car ils sont liés à l'essor et à l'usage de la autobiographie raisonnée au Mexique. L'auteur de cette technique est précisément le docteur Henri Desroche, qui l'a développée dans sa pratique universitaire, tant en France qu'au Canada et en Afrique francophone. Lors de sa visite au Mexique en 1984, le docteur Desroche l'a appliquée de façon individuelle à des promoteurs de Guadalajara, et sous forme collective à un groupe de paysans indigènes de la Sierra Nord de Puebla. Certains de ces paysans se sont intéressés à cette méthode et c'est avec eux que s'est 32