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Il avait coutume de dire à qui voulait l’entendre :« Je suis alsacien de culture provençale… ! »il ajoutait : «si tant est que j’aie de la culture ! »  Ses parents étaient des Alsaciens pur sang pour ne pas dire pur sucre. Les qualités de pâtissière de la mère lui valaient bien cet adjectif sucré. Une Alsacienne se doit de savoir cuisiner, éventuelle ment, maispastissersûrement. Elle ne s’en privait pas et, pardelà, n’en privait pas sa petite famille. Selon les occasions, elle confectionnait des tartes aux fruits qu’elle recouvrait d’une crème à base de cannelle, 1 des cakes marbrés de chocolat, les fameuxbredélaqui annonçaient les fêtes de Noël. Toute sa vie, elle fut la « maman aux cakes ».
A la fin de la seconde guerre mondiale, le couple, nanti du petit Charles, débarque à Toulon, plus spécialement dans ce quartier laborieux de Saint JeanduVar. Ils y vécurent quatre années, le temps pour Charles de faire ses premières armes en l’école
1. Petits gâteaux.
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maternelle du lieu. Puis, campagnes extrêmes orien tales de marine du père aidant, ils acquièrent une petite maison à Brunet. Lorsque le patriarche prit sa retraite, bien qu’il ait émis le souhait de retourner dans sa chère Alsace, ils restèrent dans leur maison tou lonnaise. La mère, en effet, était devenue, en quelque soixante ans, plus toulonnaise qu’une poissonnière de la place Louis Blanc. A ce titre, elle confectionnait 2 aussi bien la bouillabaisse que leRömertopf . « Retourner en Alsace ? Moi jamais. Pour y aller en vacances tous les ans à la belle saison, je veux bien, mais pour y vivre, Ah ça non ! »  Le père s’était incliné et s’en était fait une raison, à un point tel qu’ils avaient même acquis, en copro priété, une sépulture qui, le jour venu, recevrait leurs dépouilles en un cimetière toulonnais. Ils sont les seuls de leur village natal à s’être expatriés ainsi, même dans la mort.
A la maison, les discussions vont bon train. Les parents s’expriment entre eux en dialecte alsacien. Le petit Charles, puis plus tard leur second fils, Jacques, ne seront jamais gênés de l’utilisation de l’alsacien comme langage courant, sauf que ni l’un ni l’autre ne le pratique. Il est vrai que cela faisait un peu paradoxal, cette pratique aux racines germa niques en pleine Provence méditerranéenne. Tout au plus l’aîné connaîtil quelques phrases clefs et
2. Littéralement « Diable en terre cuite », marmite utilisée en cuisine.
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bien entendu les mots défendus dont le fameuxGott 3 Vor Damique les Alsaciens emploient à longueur de journée, voire de nuit.  Une question trottait dans l’esprit de Charles : son père pensaitil en alsacien ? Il n’avait jamais osé la poser à l’intéressé, sauf vers la fin de la vie du Papa qui lui avait répondu : «!Ça dépend »
Les relations de la famille tournent autour de cette province de l’Est. Leurs amis sont également issus d’Alsace ou de la Lorraine, celle qui parle le dialecte du côté de Metz. Pour couronner le tout, ce petit monde, qui ne veut en aucun cas oublier ses racines, appartient à l’Amicale des Alsaciens et Lorrains de Toulon et du Var.  Leurs réunions sont toujours ludiques, joyeuses, empreintes de l’état d’esprit provincial. Ils cultivent et défendent leurs racines en toutes occasions. La SaintNicolas, au début du mois de décembre, en est une et non des moindres qui réunit parents et enfants pour une distribution de jouets et de frian dises. Afin de maintenir une tradition complète, l’évêque Nicolas est accompagné de son sinistre « Père Fouettard ».  Toutes ces réunions sont placées sous l’égide de la gastronomie, accompagnées de choucroute,« la vraie »comme disait la mère, de gâteaux nombreux
3. Le plus gros juron alsacien.
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et variés et de l’éternelle musique à faire danser les culsdejattes, les fameux «Houm Papa ».
Ainsi se déroule une éducation entre deux cultures. On eût dit que la maison toulonnaise s’était auto désignée « Ambassade d’Alsace en Provence ».Sitôt franchi le portail, les enfants retrouvaient le territoire occitan, avec sa langue, son folklore, son climat, ses autochtones auxquels ils appartenaient aussi. Ils avaient la double appartenance, comme d’autres ont la double nationalité.  Afin de maintenir le lien entre la famille, au sens large du terme, et ceux de la province de l’est de la France, tous les ans ils s’en allaient avec armes et bagages à la reconquête de « leur chère Alsace ».  C’est que nous allons vous conter, ce dépaysement quasi total des gens du Sud. Ces enfants du bord de mer, gavés de soleil et d’huile d’olive, qui s’en vont, l’espace de deux mois, plonger dans leurs racines pendant les années1950. Ils y vivent au rythme des pas lents du bœuf attelé à la charrette, des travaux agricoles, de la fête du village, des repas familiaux, de la découverte de la mine, de la forêt de la Hardt au temps où les chevaux tiraient la charrue, où les cerisiers bordaient les routes et le canal du Rhône au Rhin s’étirait lentement d’écluse en écluse.  Finalement, il avait raison Charles, il était vrai ment devenu « Alsacien de culture provençale » ou le contraire… Allez donc savoir !
En route !
Après la guerre, les voyages vers le pays des ancêtres étaient effectués par la famille en train. En troisième classe, dans d’inconfortables wagons dont les com partiments recevaient huitpersonnes qui s’entas saient tant bien que mal. Des valises et autres cartons encombraient tout ce petit monde qui, malgré tout, ne pouvait emporter que l’essentiel. Les locomotives à charbon, si modernes fussentelles pour l’époque,
Le père, Charles, Jacques et la 203.
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ne permettaient pas de faire le trajet en moins de douze heures. Arrivés en gare de Mulhouse, le voyage n’était pas terminé puisqu’il fallait gagner le village distant de 18 kilomètres. Fatigués, noir cis par les escarbilles, gênés par leurs bagages, les membres de la famille posaient enfin le pied en terre connue. Une aventure ferroviaire qui prit fin avec l’achat de l’automobile. Désormais, on partirait en vacances par la route.
Pendant deux jours, le père a préparé la voiture. Une Peugeot203 acquise au retour d’une cam pagne maritime en Indochine et qui fait la fierté de la famille. L’auto a été révisée, vérifiée dans ses moindres détails, les niveaux complétés. Elle devrait faire la route qui sépare Toulon de Mulhouse sans aucun problème. Enfin, en principe. Il y a tout de même près de 900kilomètres à parcourir. La pre mière partie sur la nationale7, chantée par Charles Trenet, la seconde sur la nationale83 qui relie Lyon à l’Alsace en passant par la vallée du Doubs.  Ah, cette vallée du Doubs ! Pas facile, surtout de nuit.  Mais, pour l’instant, ils doivent quitter la maison aux aurores. La veille, la mère a préparé le pique nique, sans oublier le thermos de café. Le breuvage sera le bienvenu lorsque le père commencera à s’en dormir. Les enfants, Charles et Jacques, sont encore tout endormis. Ils montent à la place des passagers
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à l’arrière, pour retrouver le sommeil. Ils ne verront sûrement pas les gorges d’Ollioules. Comme disait le père :«Le plus difficile sur cet itinéraire, ce sont ces maudites gorges. Tout le reste, c’est de la rigolade !»  Sauf la vallée du Doubs !  Le coffre de la Peugeot est plein, et même un peu plus car il doit être fixé avec une ficelle qui passe dans le parechoc. C’est que, lorsque les Meyer partent en vacances en Alsace, ils emportent l’essentiel, le nécessaire et le superflu. Le père sou haite offrir à son frère de Mulhouse toutes sortes de plants et graines qui, en général, ne poussent pas sous les climats froids. C’est ainsi qu’il emporte : un citronnier, une verveine, des plants de lavande, un olivier et même un plant de figuier. Précision utile et pratique, tous sont en motte, enveloppés chacun dans un chiffon humide. Les graines sont dans une boîte à chaussures, mais le couple de lapins, calé sous le siège passager, laisse peu de place pour les pieds des enfants. Ce n’est plus une voiture, c’est une cara vane. Espérons seulement que les deux rongeurs arri veront vivants au terme du voyage.
Le premier arrêt a lieu à Valence. Il faut refaire le plein de la voiture dans une station. Le pompiste en salopette et casquette aux armes de la société des pétroles s’approche : – Bonjour M’sieur Dame… Combien je vous en mets ?
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– Le plein, s’il vous plaît. Vous avez des toilettes ? – Oui, Monsieur, dans la station, au fond à gauche. – Allez les enfants, profitez pour faire pipi !  Quelques minutes sont ainsi consacrées à la détente. De retour à la voiture, le parebrise a été nettoyé, le plein est fait. Tout l’équipage remonte dans le véhicule. – Je vous dois combien ? – Quarantehuit francs cinquante. – Tenez, gardez la monnaie ! Au revoir et merci ! – Au revoir M’sieur Dame, et bonne route !
Retour sur la nationale 7 avec une traversée obliga toire de Lyon. Paraîtil qu’un tunnel sous Fourvière serait à l’étude.
Il pleut, un temps de circonstance lorsque l’on tra verse Lyon. A l’arrière de la voiture, les enfants passent le temps comme ils peuvent. Ils ont bien emporté quelques illustrés maisSpirou,Bleck le Rocet autresVaillantne suffisent plus à les occuper. Ils se battent souvent, ce qui a pour effet de mettre le père en colère :«Arrêtez, arrêtez ! Sinon je vous dépose ici et je vous reprends au mois de septembre.»  La menace est prise au sérieux, pendant quelques minutes les deux garçons se tiennent cois.
La traversée de la Bresse puis des contreforts du Jura est facilitée car la pluie a cessé. Voici le Doubs, dans
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sa vallée encaissée. La route est sinueuse, difficile. Eugène décide de s’arrêter pour se restaurer et prendre un peu de repos avant d’entamer la dernière partie du parcours. La mère a tout prévu : sandwiches, œufs durs, salade de tomates, pour se désaltérer le ther mos de café et une bouteille de limonade. Les lapins, encore vivants, ont droit à une poignée d’herbe fraîche que les enfants sont allés cueillir au bord du ruisseau.  Tout ce petit monde respire le bon air frais qui change un peu des odeurs « fermières » dues au confinement dans la voiture. «Allez, en route !»  Le père donne le signal du départ : prochaine étape, par la nationale83, Besançon, capitale de l’horlogerie. C’est compter sans la maréchaussée…  En arrivant à Arbois, un barrage routier filtre tous les véhicules. Ils roulent au pas jusqu’à s’immobili ser à l’aplomb d’un « ange de la route ». Il est là, à droite, debout dans ses bottes de cuir impeccable ment cirées. – Monsieur, bonjour. Gendarmerie nationale. Présentezmoi votre permis de conduire s’il vous plaît !  Le père conducteur ouvre son portefeuille. Il en extrait un carton vert portant sa photographie. – Voilà, Monsieur le gendarme. – Mais c’est votre permis de conduire ? Il est écrit en chinois !
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– Pas en chinois, en indochinois. Je l’ai passé alors que j’étais marin à Saigon. – Ah vous étiez marin ? Moi aussi, avant d’être gen darme. Je ne suis pas allé en Indochine. J’étais sur le porteavionsBéarnà Toulon. – Nous venons justement de Toulon…  Les deux anciens marins s’entretiennent de leur carrière respective pendant quelques minutes. Souvenirs, souvenirs… – C’est bon, Monsieur. Vous pouvez aller, et pensez à l’occasion à faire changer votre permis de conduire ! – Merci et au revoir.  Après avoir démarré, quelques mètres plus loin, le père dit : – Vous voyez, avec les gendarmes, il n’y a pas de problème, surtout les anciens marins : unis comme à bord.
Le reste du voyage s’effectue dans l’allégresse géné rale. En arrivant à Altkirch, tel le cheval qui sent l’écurie, les parents sont tout en joie. – Vous sentez, les enfants, ça sent l’Alsace ! Le houblon, le chou, le maïs et le blé… Ah… odeurs d’Alsace…  A quoi Charles répond : – Ça sent surtout les crottes des lapins ! – Vous n’avez qu’à ouvrir les fenêtres. Maintenant on est arrivés.
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