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Comme des bêtes

De
452 pages
La Révolution française a créé, sur les ruines de l’Ancien Régime, une nouvelle communauté politique composée de citoyens égaux. Dès lors, quelle place devaient y occuper les animaux, si nombreux dans les villes et les campagnes  ? Avaient-ils eux aussi des droits  ? Pouvait-on continuer à les domestiquer et les manger  ? Étaient-ils des «  sous-citoyens  » à protéger ou une ressource à exploiter pour la nation  ?
Dans un livre profondément novateur, fruit de nombreuses années de travail, Pierre Serna montre l’importance politique des animaux en Révolution. La police parisienne s’efforçant d’en limiter les dangers, les responsables de la ménagerie du Jardin des plantes désirent en faire un spectacle civique, pédagogique et républicain, tandis qu’agronomes et savants engagent d’ambitieuses réformes de l’élevage. Surtout, la question de l’animalité est au cœur des débats révolutionnaires. On découvrira des plaidoyers radicaux pour le régime végétarien, des projets parfois utopiques de citoyenneté animale, mais aussi l’émergence d’un racisme savant, qui instrumentalise les découvertes sur les grands singes pour mieux animaliser les esclaves noirs, et s’opposer à leur émancipation.
 
Pierre Serna est professeur d’histoire de la Révolution française à l’université Paris  I Panthéon-Sorbonne et membre de l’Institut d’histoire de la Révolution française. Il a publié et édité de nombreux livres sur la Révolution, notamment La république des girouettes. 1789-1815 et au-delà. Une anomalie politique  : la France de l’extrême centre (Champ Vallon, 2005).
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Couverture : Pierre Serna, Comme des Bêtes, Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840), Fayard
Page de titre : Pierre Serna, Comme des Bêtes, Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840), Fayard

Du même auteur

L’animal en République. 1789-1802. Genèse du droit des bêtes, Toulouse, Anacharsis, 2016.

Fratelli di francia. Storia e Storiografia di une rivoluzione divenuta repubblicana (1792-1804), Milan, Guerini Associati, 2013.

La République des Girouettes – 1795-1815 et au-delà. Une anomalie politique : la France de l’extrême centre, Seyssel, Champ Vallon, 2005.

Croiser le fer. Culture et violence de l’épée dans la France moderne (xvie-xviiie siècles), en collaboration avec Pascal Brioist et Hervé Drévillon, Seyssel, Champ Vallon, 2002.

Antonelle, Aristocrate révolutionnaire – 1747-1817, préface de Michel Vovelle, Paris, Éditions du Félin, 1997.

Dans la même collection :

Olivier Compagnon, L’Adieu à l’Europe. L’Amérique latine et la Grande Guerre, 2013.

Hélène Blais, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale, 2014.

Rahul Markovits, Civiliser l’Europe. Politiques du théâtre français au xviiie siècle, 2014.

Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850), 2014.

Claire Judde de Larivière, La Révolte des boules de neige. Murano face à Venise, 1511, 2014.

Darrin M. McMahon, Fureur divine. Une histoire du génie, 2016.

Antonella Romano, Impressions de Chine. L’Europe et l’englobement du monde (xvie-xviie siècle), 2016.

Jean-Luc Chappey, Sauvagerie et Civilisation. Une histoire politique de Victor de l’Aveyron, 2017.

Table

PREMIÈRE PARTIE

Surveiller les animaux et policer les citoyens

 

 

La police est la science de la régulation de l’imprévu. Peut-être est-ce pour cette raison que fleurissent les traités et les dictionnaires de police durant la seconde moitié du xviiie siècle1.

L’ordre public repensé doit accompagner les réformes d’urbanisme. La croissance de Paris n’a jamais été aussi forte. Les gardiens de l’ordre s’adaptent à un monde nouveau qu’il faut décrypter, organiser, rassurer et réguler. Parmi ces imprévus qui font le quotidien routinier et exceptionnel à la fois du policier, se trouvent l’accident et sa cause fréquente : l’animal incontrôlable2. Il faut donc former les agents de la tranquillité publique, et l’historien de se demander s’il existe une pensée policière particulière de l’animal.

Les dictionnaires de police imprimés entre 1780 et 1830 organisent les fondements du vade-mecum indispensable à l’apprenti responsable de l’ordre public, dans un monde réformé puis bouleversé par la Révolution dans tous les domaines. Outils de travail, ces ouvrages lui rappellent les décrets, lois, règlements à appliquer en cas de délits, d’infractions ou de crimes. Ils lui présentent des cas particuliers pour qu’il sache se comporter le cas échéant. Dans cette littérature technique dont la dimension professionnelle garantit la valeur et le succès, un texte se détache par son originalité et sa puissance de réflexion, le tome neuvième de L’Encyclopédie méthodique de la maison d’édition Panckoucke3. Publié aux dates charnières de 1789-1791, il contient les articles sur la police et la municipalité4. Son auteur, Jacques Peuchet, avocat sans cause, est un de ces polygraphes que sa génération a inventés, infatigable ouvrier de la plume, artisan acharné à noircir la feuille blanche. Son point de vue, ordonné en un dictionnaire sur l’ordre public idéal, parut au début de la Révolution. Il s’avère un jalon précieux pour mesurer la façon dont ce spécialiste des sciences camérales perçoit l’animal dans l’ordre urbain et l’organisation sociale de la ville à régénérer. La curiosité s’aiguise d’autant plus que, dans ce cas précis, Peuchet ne fut pas seulement un penseur en cabinet, il fut aussi un acteur de la réorganisation de la police parisienne. Dans l’administration provisoire de la ville de Paris, à l’été 1789, il est désigné comme membre du département de police. La lecture de son Dictionnaire de police constitue la première et heureuse surprise : l’animal est partout. Il devient incarnation de la bonne économie qui passionne Peuchet, figure de la moralité de tous les citoyens lorsqu’il est bien traité, image vivante de la ville ordonnée lorsque chacun sait le conduire sans le brimer, lorsque pacifiquement la bête participe à la prospérité, au développement et à la refondation de Paris, centre régénéré d’un nouveau monde. Peuchet affirme de suite sa grande originalité qui rompt avec les autres traités de police. Il n’est pas un technicien de l’application du règlement en cas d’imprévus, il construit une éthique policière. Pour policer les animaux il faut savoir qui ils sont. Mais qu’est-ce qu’un animal pour l’homme de loi et de lettres devenu policier au début de la Révolution ?

« Animal : C’est le nom de tout être vivant et sensible. L’histoire naturelle traite de ce qui regarde la naissance, l’éducation et les mœurs des animaux, les ars les font servir à nos besoins, soit pendant leur vie, soit après leur mort, la jurisprudence les considère dans leur rapport avec le droit de propriété, et la police dans celui qu’ils ont avec la sûreté publique, et les habitudes de la société. C’est sous ce dernier point de vue que nous devons parler des animaux, parce que c’est le seul qui offre un sujet de réflexion analogue à notre objet. Il parait que la société a tiré autant de secours des animaux pour s’établir que des hommes mêmes. Leur force, leur adresse, leur docilité nous ont rendu de grands services5. »

Pour Peuchet, la fonction de répression est bien la dernière occupation qui doit motiver le bon organisateur de l’ordre public. Connaissance, sensibilité, intelligence, culture, discernement, réflexion, prévention, éducation sont les vertus cardinales du policier qui font de suite comprendre l’injustice des hommes vis-à-vis de ceux qui les habillent, les transportent, les aident dans leur travail et qu’ils récompensent en les tuant pour les manger. Peu d’années auparavant, en 1786, un autre auteur de traité de police urbaine était revenu longuement sur les méfaits des encombrements de Paris :

« Un bœuf conduit avec trente autres par un seul homme prend l’épouvante et répand l’alarme dans une partie de la ville, furieux il se détache du troupeau, court l’œil en feu, renverse tout ce qui se trouve à son passage, bientôt entré dans une boutique, il y fait un dégât considérable, détruit et brise tout, une femme enceinte s’évanouit à l’aspect de cet animal furieux, et a cependant le bonheur d’éviter l’atteinte meurtrière de ses coups. […] Un accident de cette espèce arrivé depuis peu a rempli pendant quelque temps le vide des cercles. Mais que l’on songe qu’il peut se renouveler à chaque instant. Chaque jour passent dans des rues étroites des troupeaux serrés de bœufs. Le meilleur moyen de prévenir ces accidents seraient de reléguer les tueries des bouchers hors de l’enceinte de la ville. Cette réforme désirée procurerait en plus l’avantage de rendre l’air de la capitale plus salubre en détruisant une source d’infection… Parmi les accidents qui se multiplient sans cesse sous nos yeux, ceux qu’occasionnent les animaux forment le plus grand nombre6. »

En quelques lignes, l’auteur du Dictionnaire universel de police résume la dangerosité de la rue parisienne et l’imprévisibilité des animaux. Chiens, chevaux, entre autres, constituent autant de périls potentiels. Encore faut-il ne pas surestimer la part d’irresponsabilité des animaux mais bien saisir ce qui inquiète le policier, devenu entre-temps, en 1790, commandant de bataillon de la Garde nationale, soucieux d’ordre public et empli de son nouveau devoir de citoyen, gardien de la paix civile. En effet, l’accident exprime une situation sociale. Il révèle une hiérarchie parfois injuste dont la victime encourt la double peine, de la blessure et de la paupérisation qui s’en suit le plus souvent, par incapacité de travail. Comment faire, se demande plus loin le nouveau policier, pour éviter la légitime colère en cas de flagrante injustice, pour ne plus subir l’humeur impétueuse des animaux ? Les faire sortir de la ville ? La Révolution pouvait-elle changer cela, en plus de tous les bouleversements qu’elle se proposait d’effectuer ? Peut-elle au moins transformer la ville injuste de l’Ancien Régime où l’arbitraire des carrosses aristocratiques impose sa loi et ses codes des rues en une ville saine régénérée et débarrassée des miasmes de l’ordre ancien7 ? Comment observer l’être animal pour étudier le nouvel ordre politique qui se met en place ?

Chapitre premier

L’animal est un délinquant comme les autres

Il faut commencer l’enquête au ras du sol, au niveau le plus humble du regard de l’animal, à mi-hauteur entre le pavé, horizon boueux, et les êtres humains, ou au-dessus, à hauteur de tête de cheval, mais le mors dans la gueule. La recherche s’est construite à partir du dépôt bien connu des papiers de police des sections parisiennes consultables aux Archives de la préfecture1. Le fonds peut être appréhendé par le catalogue Labat, cet archiviste du xixe siècle qui construisit seul un registre de plus de 55 000 entrées donnant simplement le titre de l’enquête, la date et son numéro de classement, en trois colonnes, à partir des papiers des sections. 33 897 entrées concernent la période allant du 1er janvier 1790 au 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799). Pour le policier, que l’historien suit, les animaux se répartissent en vivants et morts, puisqu’il a été fait le choix délibéré de considérer la boucherie comme expression aussi d’un rapport à l’animal, et qui accapare une bonne partie du temps des policiers occupés à régler le marché des animaux morts. 633 enquêtes se sont dégagées2.

De fortes périodes d’activités alternent avec des moments de calme relatif. Quatre temps se distinguent plus particulièrement. Les deux premières périodes décrivent une activité soutenue entre janvier 1790 et décembre 1792, puis de janvier 1795 à octobre 1797. Deux autres pics d’activité sont repérables entre janvier 1793 et décembre 1794, puis de novembre à décembre 1797, qui révèlent deux moments de fortes tensions autour de la boucherie, des bovins dans la capitale et des problèmes qu’ils posent au policier. Dans le premier temps, les enquêtes se déroulent durant la Convention, et les années de crise de 1793-1794, moment de graves pénuries de viande. Dans le second temps, il s’agit d’une épizootie durant le Directoire, passée inaperçue dans les histoires de Paris, mais que la lecture croisée puis harmonisée des papiers des commissariats montre pour la première fois de façon précise et nouvelle3. Le rythme plus précis d’intervention durant l’année-type livre d’autres informations. Trois moments émergent : février à avril (en particulier pour l’année 1794), août et septembre et enfin novembre et décembre, qui correspondent, entre autres, à des périodes de fortes entrées de bovins dans la cité, ou de contrôle particulier des bouchers en été4. La troisième donnée, basique, concerne l’espèce des animaux incriminés dans ces affaires de police (p. 376).

Paris et le désordre animal

La liste des animaux est longue (p. 378). Les différentes enquêtes expriment le mélange des animaux de boucherie arrivant de Normandie et du Massif central ou d’animaux domestiques. Elles montrent la banalité de la présence animale aux côtés des citadins. Fut-elle infime, la trace d’animaux exotiques confirme la circulation des marchandises et les effets de modes africaine ou asiatique, voire américaine. Malgré la diversité des animaux que peut rencontrer le policier allant des perroquets, des singes, des bêtes fauves, aux animaux familiers comme la volaille, les coqs, cinq groupes d’animaux se détachent nettement. Le cochon est toujours redouté dans ses pérégrinations, avec le chien dont les morsures sont une inquiétude constante pour les parents, ou pour les promeneurs tranquilles. Les bêtes à cornes dont les réactions incontrôlables s’avèrent redoutables dans les rues de Paris peuvent provoquer de lourds dégâts. Se détachent enfin deux derniers groupes qui requièrent toute l’attention des policiers. D’abord les animaux morts, omniprésents dans le travail du gardien de l’ordre public, non seulement ceux qui périssent sur la voie publique, le plus souvent exténués par le labeur, mais ceux que le Parisien trouve sous la forme de quartier de viande en boucherie. Enfin, le fauteur de troubles par excellence, l’animal délinquant sans le savoir, responsable bien que le plus souvent non coupable, le cheval, s’impose comme le grand perturbateur de la rue tout au long de la période5. Avec 25 000 de ses congénères, il représente à côté des 640 500 Parisiens dénombrés en l’an II, 3,76 % de la population, si l’on veut bien compter ensemble les équidés et les bipèdes6. 4 % des Parisiens sont des chevaux et mobilisent toute la gente policière en plus de ses autres tâches7.

Le quatrième élément quantifié de la présence animale dans Paris pour le policier est le lieu d’intervention. Sans surprise apparaît l’importance de la rue, lieu de l’action prioritaire du garant de l’ordre public. Le chercheur se trouve parfaitement dans le schéma décrit par Paolo Napoli et Vincent Milliot lorsqu’ils décrivent le policier du xviiie siècle comme un des agents les plus performants de l’appareil d’État royal8. Celui-ci se voit conférer une double fonction qui consiste d’abord à fluidifier autant que faire se peut la circulation en ville, ensuite le soin de faciliter le commerce sous toutes ses formes, des relations de sociabilité tranquille aux transactions réglées et pacifiques. Il en va aussi de la sécurité des habitants et de la prospérité des acteurs économiques. Il en va aussi de la civilisation, souligne le marquis de Mirabeau qui invente le terme en 1756, dans son Traité de Population. Dans ces conditions, le facteur animal est un souci majeur, puisque les bêtes, difficilement raisonnables et n’ayant pas intégré la peur du gendarme ou les impératifs des devoirs du vivre-ensemble, royal ou républicain, incarnent des éléments potentiels de désordre urbain dont l’imprévisibilité provoque la contrariété du policier normatif. La boucherie est l’autre lieu de contentieux qui nécessite l’entrée du policier au plus près de l’étal, ainsi que dans les boutiques de mercandiers, ces revendeurs de viande, fort surveillés.

Deux nouveaux espaces originaux ressortent des archives : la Seine et les champs. Le fleuve, en plus de toutes ses fonctions, constitue un immense abreuvoir, ce qui n’est pas sans danger pour les jeunes garçons qui mènent les équidés nerveux. Paris est aussi une ville où les champs sont nombreux, où paissent des animaux, où de petits élevages pourtant interdits pullulent, où les chiens rôdent. Cela est vrai des champs tout autant que de l’intérieur des maisons. Comment ne pas ici penser à l’« homme aux lapins » décrit par Restif de la Bretonne, et son élevage en galetas9 ? Le vieillard, rencontré rue des Billettes alors qu’il ramasse « épluchures et herbes au coin des bornes », lui livre le secret de sa quête. Il doit nourrir un troupeau de 300 lapins chaque jour, qu’il peut vendre comme lapin de garenne, tant le régime qu’il leur propose leur convient. Avec l’engrais également revendu, il gagne un écu par jour et confie son bonheur de « gouverner ces petits animaux là ». Restif admire des cages artistement disposées dans le grenier, observe l’industrie du vieil homme et le félicite de son ingéniosité, se promettant de l’imiter parvenu à son âge. Manifestement, ni l’un ni l’autre ne connaissent ou ne veulent connaître les règlements de police. En effet, tout bon policier défend les interdits qui pèsent sur les élevages en ville « concernant les porcs, truies, boucs, chèvres, cochons, lapins, lièvres, pigeons, poules, poulets, oies, oisons, poulets d’inde, canes et canards10 ». Dans son dictionnaire, Peuchet rappelle les ordonnances médiévales de Charles VI interdisant en 1368 l’élevage de porcs dans Paris et celle du Prévost en 1502 celui des oies, des lapins et autres volailles, en 1539, en 1667 et en 1668. Pourtant et malgré ces interdits, il est patent que Paris regorge d’animaux en élevage. Les porcs et les truies sont redoutés non seulement pour l’incommodité de leur voisinage, comme le rappelle l’ordonnance de police de 1733, car « la puanteur est capable de corrompre la pureté de l’air, et de causer des maladies pestilentielles, parmi les citoyens de cette grande ville », durant l’été, « mais aussi et surtout parce que leur voracité les rend redoutables pour les enfants dont on redoute qu’ils les mangent ». Peuchet soupçonne justement que la construction, à partir de 1780, du mur des fermiers généraux qui induisait le paiement d’une taxe pour l’introduction de tout animal dans Paris n’a pu que favoriser cette pratique d’élevage, illicite et dangereuse. Dans ces conditions, le respect des lois est « illusoire » et la mauvaise décision du politique de construire des barrières autour de Paris constitue l’origine du délit et l’une des causes de la Révolution dans la ville.

L’animal coupable ?

La question de l’animal dans l’espace public, dans le lieu semi-public de la boutique et l’intimité privée des maisons, pose plutôt, et le policier le sait bien, la question des conséquences juridiques de ses méfaits. Depuis longtemps, la bête n’est plus traînée en procès et son irresponsabilité en matière pénale renvoie directement au statut de son propriétaire ou de la personne qui, ne s’en occupant pas correctement, met en péril ses concitoyens11. Ici encore les dictionnaires ou traités de police définissent strictement les responsabilités du propriétaire :

« Le maître du bétail qui cause du dommage est tenu de le réparer et de payer les amendes qui peuvent s’ensuivre, parce qu’elles en sont les suites. Un cocher, un muletier, un charretier qui n’ont pas la force ou l’adresse de conduire une voiture, de retenir un cheval vil et fougueux, sont responsables du dommage qui en arrive […]. Celui qui agace un chien pour le faire mordre répond du mal que ce chien aura fait ; et même si un chien, dont le maître est connu, fait du mal sans être agacé le maître en répond12. »

Ainsi dans 332 cas, le procès-verbal désigne un responsable d’accident ou de délit. La catégorie « citoyen » est mal renseignée sur les procès-verbaux mais révèle le plus souvent les cavaliers imprudents, fauteurs d’accidents souvent graves contre les piétons. Le regroupement des métiers de cochers, de loueurs avec la catégorie des citoyens à cheval montre l’attention particulière face au principal moyen de transport de l’époque, qu’il soit individuel, qu’il serve à tracter une charrette chargée de marchandises, une voiture pour une ou plusieurs personnes, ou qu’il porte sur son bats plus qu’il n’en faut pour sa peine. La ville est chevaline au sens où l’économie du cheval, sa présence, sa géographie, avec ces centaines d’écuries, ces dizaines de dépôts, ces grands marchés aux chevaux sur les quais de la Seine, structurent un espace normé et connu. Ce tableau met au jour les professions plus surveillées et donc davantage verbalisées, ce qui ne manque pas en retour de provoquer des tensions entre ces groupes fortement corporatistes que constituent les cochers et les bouchers d’un côté, face aux policiers protégeant le public de l’autre.

Parallèlement, un regard peut être posé sur les victimes. Le domaine public représente la première d’entre elles. Les blessures parfois mortelles demeurent certes spectaculaires, mais le plus souvent c’est l’ordre urbain qui est dérangé et les biens fonciers de la municipalité de Paris qui sont détériorés par les agissements des animaux mal dirigés.

Il resterait une dernière indication à donner, intéressante et décevante à la fois : où sévissent les animaux dans Paris ? La carte est en l’état peu exploitable en raison de l’inégalité de conservation des documents des sections, due à l’incendie de mai 1871 qui réduisit en cendres une bonne part des archives parisiennes (p. 377). Pourtant, c’est dans les sections où les documents ont été les mieux conservées, celles de la Butte des Moulins, du Roule, des Arcis, de la Fidélité, que se trouvent le plus de cas, laissant l’historien démuni quant à la possibilité d’une connaissance exhaustive des entorses à l’ordre public commises à cause, avec ou par les animaux, lui permettant cependant de supposer sans risque que les commissaires de toutes les sections avaient, dans l’ensemble de la ville, fort à faire avec toutes sortes d’animaux, à commencer par « son » compagnon point toujours docile.

 

Notes

PREMIÈRE PARTIE

1. Vincent Milliot (dir), Les Mémoires policiers (1750-1850). Écritures et pratiques policières, du siècle des Lumières au Second Empire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, et « L’admirable police ». Tenir Paris au siècle des Lumières, Ceyzérieux, Champ Vallon, 2016.

2. Vincent Milliot, Un policier des Lumières suivi de Mémoires de J.C.P. Lenoir, ancien lieutenant général de police de Paris, écrits en pays étrangers dans les années 1790 et suivantes, Seyssel, Champ Vallon, 2011.

3. Fanny Siam, « Le Dictionnaire de police et justice (1789-1791), la philosophie politico-juridique de Jacques Peuchet au service de l’administration », in Claude Blanckaert, Michel Porret, Fabrice Brandli (dir.), L’encyclopédie méthodique (1782-1832) : des Lumières au positivisme, Genève, Droz, 2006, p. 340-360.

4. Jacques Peuchet, Dictionnaire de police et municipalités, 2 vol., Paris – Liège, Panckoucke – Plomteux, 1789-1791 [désormais abrévié DPM].

5. « Animal », DPM, p. 290.

6. Dictionnaire universel de police contenant l’origine et les progrès de cette partie importante de l’administration civile en France, les lois et règlements, et arrêts qui y ont rapport : les droits privilèges et fonctions des magistrats et officiers qui exercent la police enfin un tableau historique de la manière dont elle se fait chez les principales nations de L’Europe, par M des Essarts, avocat dans plusieurs académies, secrétaire ordinaire de Monsieur, et commandant de bataillon de la garde nationale, Paris, Moutard, 1786-1790, t. I, p. 32-33.

7. Bernard Gainot et Vincent Denis (dir.), Un siècle d’ordre public en Révolution (de 1789 à la Troisième République), Paris, Société des études robespierristes, 2009.

Chapitre premier

1. Léon Labat, Répertoire des procès-verbaux de la Révolution française. Archives de la Préfecture de Police de Paris. Peu utilisé de façon systématique, la rédaction a commencé avant 1871 et offre une entrée précieuse pour étudier l’action de la police parisienne à la condition d’être comparée avec ce que contiennent les cartons, afin de corriger les oublis de l’archiviste.

2. Toute ma gratitude va vers Julien Alérini, PRAG et docteur de l’université de Paris I, qui a bien voulu, à partir des données que je lui ai fournies, réaliser les schémas en annexe.

3. Seule la publication des papiers du bureau du canton de police publiée par Alphonse Aulard en donne la trace sans que les historiens de Paris aient décrit l’épisode.

4. Rappelons que la fréquence mensuelle moyenne est de 8,3 %.

5. Daniel Roche, La Culture équestre de l’Occident, xvie-xixe siècle. L’ombre du cheval. Tome 1 : Le cheval moteur. Essai sur l’utilité équestre, Paris, Fayard, 2008 et Tome 2 : La gloire et la puissance, Paris, Fayard, 2011.

6. Daniel Roche, « Les chevaux au 18e siècle », Dix-huitième siècle, no 42, 2010, p. 236 ; Daniel Roche (dir.), Inventaire des sources statistiques relatives à la population des équidés conservés aux Archives nationales, Paris – Le Haras du Pin, Collège de France – Haras nationaux, 2005.

7. 640 504 habitants exactement au recensement de l’an II, d’après Haim Burstin, La Révolution à l’œuvre, Seyssel, Champ Vallon, 2012, p. 312, qui indique la référence des Archives nationales F20 381.

8. Paolo Napoli, Naissance de la police moderne, Pouvoir, normes, sociétés, Paris, La Découverte, 2003 ; Vincent Milliot (dir.), Les Mémoires policiers…, op. cit.

9. Nicolas Restif de la Bretonne, « L’homme aux lapins », in Les nuits de Paris, Paris, Bouquins, [1788-1789] 1990, p. 771-772.

10. « Animaux que l’on peut élever et nourrir dans les villes », Dictionnaire ou traité de la police générale des villes, bourgs, paroisses, et seigneuries de la campagne, dans lequel on trouvera tout ce qui est nécessaire de savoir et de pratiquer pour un procureur fiscal, dans toute l’étendue de sa justice, et où l’on a rapporté toutes les ordonnances, arrêts, et règlements à ce sujet, pour s’y conformer sur chaque objet, par M. Edme de La Poix de Freminville, bailli des villes et marquisat de la Palisse, Paris, Associés au Privilège des Ouvrages de l’Auteur, 1771, p. 30.

11. Émile Agnel, Curiosités judiciaires et historiques. Procès contre les animaux, Paris, J.B. Dumoulin, 1858, Jean Réal, Bêtes et juges, Paris, Buchet Chastel, 2006.

12. « Alignement », in Dictionnaire ou traité de la police générale des villes…, op. cit., p. 30.