Croire et guérir

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Ce livre tente de saisir, dans une période cruciale, la singularité de la conversion de la Gaule au christianisme. A la différence de l'Orient ou de l'Afrique, elle a en effet peu de martyrs, et leur culte s'y instaure tardivement; la violence destructrice des chrétiens à l'égard des lieux de culte païens est rare et localisée. Il faut attendre, à la fin du IVe siècle, l'exorciste Martin, devenu évêque de Tours et évangélisateur, pour voir se produire de nombreux miracles. Faut-il en déduire que l'équilibre païen donnait toute satisfaction aux populations? Comment rendre compte alors de l'exceptionnel succès rencontré ensuite, à partir du Ve siècle, par la nouvelle religion? N'a-t-il pas fallu que le terrain fût spécialement propice et fécondé par des hommes remarquables? Comment baliser ce parcours pour le moins paradoxal?

Il est un lieu où se croisent, se focalisent, des séries d'informations que l'on n'avait jusqu'à présent pas rapprochées: celles fournies par l'archéologie _ sur la fréquentation, le mode d'utilisation, l'abandon des sanctuaires réputés guérisseurs _ et celles procurées par la littérature chrétienne _ sur les guérisons miraculeuses _, notamment la Vita Martini de Sulpice Sévère.

Ces deux types de données permettent de marquer une nette différence entre les symptômes courants des malades fréquentant les sanctuaires jusqu'au IIIe siècle et ceux qui apparaissent à la fin du IVe. Le patient ne s'adresse plus, comme jadis, à un lieu ni à un objet réputé pouvoir le guérir, mais à un individu, à un homme: le saint. C'est bien le signe que l'on n'a plus affaire à la même civilisation.

Le culte des saints (et de leurs reliques) n'a en fait rien d'une survivance du paganisme contre lequel l'Eglise n'aurait lutté qu'en christianisant les anciens lieux de culte. Il est au contraire le témoin d'un changement décisif: un psychisme désormais tourné vers un dieu-sujet et révélé par des affections et des symptômes inédits. Décelé par une partie de l'élite gallo-romaine, le nouveau mode de croyance fait l'objet de la part de quelques grands lettrés chrétiens d'une impressionnante prise en main intellectuelle et philosophique.

Adhésion parfaitement intériorisée, théorisation cohérente et conséquente: la nouvelle religion repose dès le Ve siècle sur des fondements quasi inébranlables...

Maître de conférences d'histoire ancienne à l'université de Perpignan, Aline Rousselle est l'auteur, entre autres, de Porneia. De la maîtrise du corps à la privation sensorielle, IIe-IVe siècle, Paris, 1983.
Publié le : mercredi 11 avril 1990
Lecture(s) : 35
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EAN13 : 9782213651194
Nombre de pages : 392
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Ce livre tente de saisir, dans une période cruciale, la singularité de la conversion de la Gaule au christianisme. A la différence de l'Orient ou de l'Afrique, elle a en effet peu de martyrs, et leur culte s'y instaure tardivement; la violence destructrice des chrétiens à l'égard des lieux de culte païens est rare et localisée. Il faut attendre, à la fin du IVe siècle, l'exorciste Martin, devenu évêque de Tours et évangélisateur, pour voir se produire de nombreux miracles. Faut-il en déduire que l'équilibre païen donnait toute satisfaction aux populations? Comment rendre compte alors de l'exceptionnel succès rencontré ensuite, à partir du Ve siècle, par la nouvelle religion? N'a-t-il pas fallu que le terrain fût spécialement propice et fécondé par des hommes remarquables? Comment baliser ce parcours pour le moins paradoxal?

Il est un lieu où se croisent, se focalisent, des séries d'informations que l'on n'avait jusqu'à présent pas rapprochées: celles fournies par l'archéologie _ sur la fréquentation, le mode d'utilisation, l'abandon des sanctuaires réputés guérisseurs _ et celles procurées par la littérature chrétienne _ sur les guérisons miraculeuses _, notamment la Vita Martini de Sulpice Sévère.

Ces deux types de données permettent de marquer une nette différence entre les symptômes courants des malades fréquentant les sanctuaires jusqu'au IIIe siècle et ceux qui apparaissent à la fin du IVe
. Le patient ne s'adresse plus, comme jadis, à un lieu ni à un objet réputé pouvoir le guérir, mais à un individu, à un homme: le saint. C'est bien le signe que l'on n'a plus affaire à la même civilisation.

Le culte des saints (et de leurs reliques) n'a en fait rien d'une survivance du paganisme contre lequel l'Eglise n'aurait lutté qu'en christianisant les anciens lieux de culte. Il est au contraire le témoin d'un changement décisif: un psychisme désormais tourné vers un dieu-sujet et révélé par des affections et des symptômes inédits. Décelé par une partie de l'élite gallo-romaine, le nouveau mode de croyance fait l'objet de la part de quelques grands lettrés chrétiens d'une impressionnante prise en main intellectuelle et philosophique.

Adhésion parfaitement intériorisée, théorisation cohérente et conséquente: la nouvelle religion repose dès le Ve siècle sur des fondements quasi inébranlables...

Maître de conférences d'histoire ancienne à l'université de Perpignan, Aline Rousselle est l'auteur, entre autres, de Porneia. De la maîtrise du corps à la privation sensorielle, IIe-IVe siècle, Paris, 1983.
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