De Gaulle et Mauriac

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Prix Nobel de littérature, journaliste étincelant, François Mauriac doit à sa passion pour Charles de Gaulle de figurer parmi les grands témoins de son temps. À la différence des intellectuels et des éditorialistes de l’époque tels Jean-Paul Sartre ou Hubert Beuve-Méry qui, pour la plupart, tenaient le fondateur de la Ve République en suspicion, il ne s’est jamais départi de la conviction que le Général était une chance pour la France en dépit de son caporalisme, de ses préjugés et de ses faux pas. Qui le contredirait aujourd’hui ?
Figures d’un autre siècle, ils ne sont pas grands seulement par leur stature, de gouvernant pour le premier, de chroniqueur habité pour le second. Ils le sont par les liens qui les unissent et par l’éclat de leur dialogue qui court sur trente ans, de l’Occupation aux lendemains de Mai 68.
Tel est le propos, jamais approfondi jusqu’ici, de Bertrand Le Gendre, dans ce bel essai qui retrace la relation de Gaulle-Mauriac, fondée sur une admiration mutuelle. Et si leur biographie croisée les montre chacun sur leur hauteur, leurs ombres portées se confondent aujourd’hui dans nos mémoires, modèle de dialogue jamais égalé entre un homme d’État et un homme de plume.


Ancien journaliste au Monde, essayiste, spécialiste du général de Gaulle, Bertrand Le Gendre est notamment l’auteur de 1962, l’année prodigieuse (Denoël, 2012) et de Flaubert (Perrin, 2013).
 

Publié le : mercredi 4 mars 2015
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EAN13 : 9782213676005
Nombre de pages : 180
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DU MÊME AUTEUR

1962, l’année prodigieuse, Denoël, 2012

Confessions du no 2 de l’OAS. Entretiens avec Jean-Jacques Susini, Les Arènes, 2012

Flaubert, Perrin, 2013

Ouvrage publié sous la direction de Fabrice d’Almeida

En couverture : François Mauriac (1885-1970), écrivain français,
1946 © Laure Albin Guillot / Roger-Viollet ; Charles de Gaulle en conférence
de presse, 27 novembre 1967
© Jacques Haillot / Apis / Sygma / Corbis

Création graphique : Antoine du Payrat

 

© Librairie Arthème Fayard, 2015
ISBN : 978-2-213-67600-5

Introduction
À ma gauche, il y a François Mauriac

Prix Nobel de littérature, journaliste étincelant, François Mauriac doit à sa passion pour Charles de Gaulle de figurer parmi les grands témoins de son temps. À la différence des intellectuels et des éditorialistes de l’époque – Jean-Paul Sartre, Hubert Beuve-Méry… –, qui pour la plupart tenaient le fondateur de la Ve République en suspicion, il ne s’est jamais départi de la conviction que le Général était une chance pour la France en dépit de son caporalisme, de ses préjugés et de ses faux pas. Qui le contredirait aujourd’hui ?

Leur dialogue court sur trente ans, de l’Occupation aux lendemains de Mai 68. S’il n’a pas été sans nuages, s’il a même tourné, parfois, à l’incompréhension réciproque, c’est que Mauriac était trop singulier, trop à part, pour aliéner sa liberté de jugement. De Gaulle a pu en être chagrin, il ne lui en a jamais longtemps tenu rigueur. Il admirait le journaliste, et plus encore le romancier, qu’il tenait pour le plus grand prosateur de sa génération et dont il pouvait réciter par cœur des passages entiers. Sous la carapace, l’œuvre de Mauriac lui restituait une part de lui-même.

Les deux hommes se sont trouvés sans peine, ils viennent du même monde. Ils ont grandi à l’orée du xxe siècle dans des familles cousines socialement, plus fidèles à l’Église qu’à la République, moins acquises au progrès qu’aux traditions. Clin d’œil de l’histoire, le futur écrivain naît en 1885, l’année des funérailles nationales de Victor Hugo, celle où Guy de Maupassant publie Bel-Ami. De Gaulle voit le jour en 1890, alors qu’Édouard Branly invente la télégraphie sans fil dont le « général-micro » usera si opportunément.

Leur gémellité, qui aurait dû les ancrer l’un et l’autre à droite, les montre, devenus adultes, choisissant un cap à rebours de leur milieu familial. De Gaulle, dont l’amour de la France tient lieu, tôt, de ligne de vie, est un rebelle né, comme le prouve l’appel du 18 juin. Mauriac lui aussi est un insoumis. Romancier à succès, sacrifiant volontiers aux mondanités parisiennes, il vole dans les années 1930 au secours des républicains espagnols et de l’Éthiopie envahie par Mussolini. Il sera le seul académicien, à une époque où la Compagnie jouit d’un immense prestige, à participer, la plume à la main, à la Résistance.

Sa sensibilité aux injustices et au sort des proscrits, dont jamais il ne déviera, va de pair, pour ce père de famille nombreuse profondément catholique, avec une homosexualité latente, qui ne le résume pas mais éclaire sa personnalité et son œuvre littéraire. Né « hors la loi1* », comme le note l’un de ses biographes, Mauriac est un être d’émotions et aussi un caractère, que le journaliste Pierre Viansson-Ponté, qui fut son collègue à L’Express, croquait ainsi : « Agacé ou sarcastique, souvent irrité, quelquefois violent, toujours susceptible, il est d’abord un polémiste – le meilleur de l’époque sans contestation possible2. »

Au panthéon du gaullisme, deux hommes de lettres occupent une place à part. Mauriac, la plume. Un dard. Malraux, le verbe. Un souffle. Du second, le fondateur de la Ve République a écrit : « À ma droite [au conseil des ministres], j’ai et j’aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés de cet ami génial, fervent des hautes destinées, me donne l’impression que, par là, je suis couvert du terre à terre3. » De l’auteur de Thérèse Desqueyroux et du Nœud de vipères, l’autre écrivain à l’avoir soutenu avec flamme, de Gaulle aurait pu dire : « À ma gauche, il y a François Mauriac… »

« À ma gauche » car, à la différence de Malraux, Mauriac ne prétend pas à la place d’honneur. Sa passion pour le Général, contrairement à celle de l’« ami génial », est à éclipses. Et aussi parce que Mauriac se range proprio motu parmi les « gaullistes de gauche4 ». À la Libération, il a fait un bout de chemin avec les communistes – de Gaulle a froncé les sourcils. Et quand, de 1953 à 1958, l’homme du 18 juin s’est retiré sous sa tente, Mauriac a soutenu Pierre Mendès France, le champion de la gauche moderniste.

Son « Bloc-notes » dans L’Express puis Le Figaro littéraire, qu’il met – avec quelle ardeur ! – au service du grand homme, reste un modèle de journalisme engagé, grinçant, profond, stimulant pour l’esprit, où de Gaulle est successivement décrit comme un espoir (1953), un sauveur (1958), un héros (les années 1960), victime in fine de l’humeur suicidaire d’un peuple oublieux.

Si de Gaulle lui sait gré de cet appui, il ne lui manifeste que des attentions comptées. Mauriac en souffre parfois. Il voit peu le Général et, quand il le rencontre, intimidé, il sort frustré de leur entrevue. Tout les rapproche pourtant : l’idée qu’ils se font de la France, leur commune religion des Lettres, la conscience partagée d’être des écrivains-nés… Mais de Gaulle est du bronze dont on fait les statues. Et Mauriac d’argile. Avec ce limon, Dieu a façonné l’homme, dit la Genèse. À son image, le romancier a modelé des personnages qui lui ressemblent, torturés, sauvés finalement par leur quête inextinguible du salut.

Si les deux hommes ne sont pas faits du même alliage, leur harmonie n’en pâtit pas. Toute notoire qu’elle est, leur communion est d’abord intellectuelle et morale, elle transcende leurs désaccords passagers.

Le Général tient Mauriac pour l’un des siens, déroutant et fidèle. Il lui inspire une confiance instinctive qui s’étend, au lendemain de la Libération, aux deux fils de l’académicien. Il place Claude Mauriac, l’aîné, à la tête de son secrétariat particulier, tandis que Jean, le cadet, a pour tâche de rendre compte, comme journaliste à l’Agence France-Presse (AFP), des faits et gestes du chef du gouvernement provisoire. Il sera de nouveau accrédité auprès du Général, pour l’AFP, de 1958 à 1969, pendant les onze années de la République gaullienne. Sans ses deux fils, sans leurs confidences d’observateurs aux aguets, François Mauriac n’aurait pas célébré avec une telle inspiration l’odyssée gaulliste.

Figures d’un autre siècle, de Gaulle et Mauriac ne sont pas grands seulement par leur stature, de gouvernant pour le premier, de chroniqueur habité pour le second. Ils le sont par les liens qui les unissent. Tel est le propos, jamais approfondi jusqu’ici, de ce livre. Signe du destin, leurs physiques jumeaux frappaient aussi leurs contemporains : taille immense, voix identifiable entre toutes, étouffée, d’outre-gorge, pour Mauriac, opéré en 1932 d’un cancer du larynx. Et si leur biographie croisée les montre chacun sur leur hauteur, leurs ombres portées se confondent aujourd’hui dans nos mémoires, modèle de dialogue jamais égalé entre un homme d’État et un homme de plume.

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* Les notes sont groupées par chapitre pages 153 à 169.

Notes

Introduction
À ma gauche, il y a François Mauriac

1. Jean-Luc Barré, François Mauriac. Biographie intime, vol. I, 1885-1940, Fayard, 2009.

2. Pierre Viansson-Ponté, Les Gaullistes, Rituels et Annuaire, Seuil, « L’Histoire immédiate », 1963.

3. Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir. Le Renouveau, 1958-1962, in Mémoires, Gallimard, « La Pléiade », 2000.

4. Le Figaro littéraire, 17 février 1962, in François Mauriac, Bloc-notes, vol. III, 1961-1964, Seuil, « Points », 1993.

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