Edouard Daladier

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Affligé d'une réputation suspecte _ en particulier à cause de sa passivité à la conférence de Munich où les démocraties abandonnèrent la Tchécoslovaquie _, Edouard Daladier, président du Conseil de la IIIe République à plusieurs reprises, ministre de la Guerre au cours des années cruciales qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, demeure pour beaucoup de nos contemporains un simple nom dans les ouvrages d'histoire. Ce qui est un peu court pour juger un homme et son action.

La carrière de ce boursier de la République, fils d'un boulanger de Carpentras, agrégé d'histoire, profondément républicain et dirigeant éminent du Parti radical, a pourtant connu de multiples moments forts: le Cartel des gauches en 1924, le 6 février 1934, la constitution du Rassemblement de Front populaire, Munich, bien sûr, en septembre 1938, la déclaration de guerre, l'expédition de Norvège, l'inique procès de Riom intenté par Vichy pour le charger, avec quelques autres, de tous les péchés supposés avoir causé la défaite.

Peut-être Daladier a-t-il été parfois écrasé par l'ampleur de ses tâches et de ses responsabilités gouvernementales, peut-être a-t-il mal supporté le caractère nécessairement solitaire de l'exercice du pouvoir dans des circonstances dramatiques, mais on ne peut dénier à cette figure complexe, énigmatique, secrète de grandes qualités intellectuelles et morales, une lucidité et une énergie manifestes. Son attitude de 1938 à 1940, en tant que président du Conseil et que responsable du réarmement, où ces qualités firent merveille en dépit d'oppositions jusque dans son propre gouvernement, le montre bien. Quand il dut abandonner le pouvoir (en mars 1940), il pouvait à juste titre considérer qu'il avait provoqué un sursaut spectaculaire dans la diplomatie, dans la préparation économique à la guerre, dans le réarmement et même dans les esprits. C'est aller un peu vite en besogne que de le rendre responsable de la défaite.

S'appuyant sur un considérable travail d'archives en France et à l'étranger, et sur de très nombreux témoignages, Elisabeth du Réau éclaire voire modifie l'idée que l'on se fait du rôle de Daladier. Sans laisser ses faiblesses ou ses carences dans l'ombre, elle fait justice d'une légende noire que les faits et gestes de son personnage ne confirment pas.

Elisabeth du Réau, spécialiste de l'étude des relations internationales, est professeur d'histoire contemporaine à l'université du Maine et enseigne également à l'Institut d'études politiques de Paris.
Publié le : jeudi 27 mai 1993
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EAN13 : 9782213664118
Nombre de pages : 588
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PREMIÈRE PARTIE
Un militant radical de la génération du feu 1914-1932
CHAPITRE PREMIER
De Carpentras à Grenoble 1884-1914
Le 21 septembre 1912 paraissait à Carpentras, sous-préfecture du Vaucluse, un nouvel hebdomadaire, Germinal, journal républicain d'extrême gauche. L'éditorial était signé Édouard Daladier, agrégé de l'Université, et se terminait ainsi : « C'est pour combattre sur ce coin de terre comtadine contre le privilège et pour la justice que nous avons fondé Germinal. Nous le dédions aux démocrates. Pour la République démocratique et socialea. »
Le jeune professeur, qui, à vingt-sept ans, prenait la direction de ce journal, venait de remporter son premier succès électoral. Brillamment élu aux élections municipales à la tête de la liste des « hommes nouveaux », il avait été appelé à diriger la mairie. Les habitants de la commune comtadine, qui le surnommaient « le jeune Mirabeau des réformateurs », avaient favorisé l'entrée dans le « forum politique » d'un boursier de « l'école de la République ».
Suivant les traces de son aîné, Édouard Herriot, son ancien professeur à Lyon, il devait connaître une brillante ascension au sein du Parti radical, puis accéder aux responsabilités gouvernementales dès 1924.
UNE « LENTE ET CALME GERMINATION »
Le 21 janvier 1933, à l'heure où Édouard Daladier accédait à la présidence du Conseil, Alexis Léger, secrétaire général du Quai d'Orsay, lui adressait une lettre personnelle en ces termes :
« Mon cher président et ami,
« J'attendais depuis longtemps cette heure dans mes vœux. J'en mesure pour vous tout le poids. Mais je pense aussi à cette lente et calme germination qui vous y préparait comme une force naturelle, à toute cette longue concentration envers vous-même à quoi se mesurait votre élégance envers les autresb. »
Les racines en terre de Vaucluse
Né le 18 juin 1884 au sein d'un modeste quartier de Carpentras, au-dessus de la boulangerie paternelle, dans la maison familiale, rue de la Tour-des-Eaux, Édouard est le fils de Claude Daladier et de Rose Mouriès. Cette famille provençale était bien enracinée dans le Comtat. Frédéric Mistral, présidant en 1913 les fêtes félibréennes organisées par la municipalité, s'adressait ainsi au jeune maire : « Connaissez-vous un nom plus provençal que le vôtre ? Il vient de " dalader ", c'est l'olivier rustique et fort, ramassé et rugueux mais résistant de Provence
c. » Plus tard, la presse provençale, soulignant la pugnacité de l'élu vauclusien, aimait rappeler ces propos.
Artisans dont on retrouve la trace dans les archives communales de la ville, la famille paternelle est connue par toute une lignée d'artisans boisseliers puis maçons implantés dans la région depuis le XVIIe siècle. La cité de Carpentras dépendit de la papauté jusqu'en 1791, date à laquelle elle fut rattachée à la France par la Constituante. Nous savons que Balthazar Daladier, né en 1793, connut les troubles de la Révolution et de l'Empire et exerça l'activité de boisselier, mais son fils Joseph-Laurens, né en 1823, devait abandonner ce métier pour embrasser l'état de maçon. Le Vaucluse devait bénéficier, sous le Second Empire, d'importants travaux d'aménagement ; un plan d'irrigation qui comportait la création du canal de Carpentras devait profondément modifier l'économie rurale de la région. La cité comtadine s'enrichit, se dota de boulevards en partie construits sur les anciens remparts. Joseph-Laurens, artisan estimé, participa à la rénovation de la vieille cité. Il s'intéressait aussi à la vie politique et aux combats municipaux. En 1848, un citoyen de Carpentras, Raspail, était monté à Paris et avait joué un rôle notable au cours de la révolution de Février. Les sympathies pour la République ne pouvaient s'exprimer ouvertement sous le Second Empire, mais les événements de 1870-1871 allaient permettre le développement des idées républicaines et la fondation de la III
e République. Très tôt se créèrent à Avignon et à Carpentras des cercles républicains que devaient fréquenter le grand-père et le père d'Édouard Daladier.
Claude, fils de Joseph-Laurens et père d'Édouard, naît au début du Second Empire, en 1852, et atteint l'âge de travailler alors que la situation économique se trouve perturbée par une crise qui affecte en premier lieu l'industrie du bâtiment ; de nombreux chantiers ferment. Claude ne sera pas maçon ; il songe à travailler dans la boulangerie. Un boulanger de Mourmoiran, Mouriès, vient d'acquérir à Carpentras une échoppe modeste à l'angle de la rue de la Tour-des-Eaux et de celle des Observantins ; il a besoin d'un employé et engage Claude. La fille du boulanger, Rose, surnommée Rosine, devient bientôt la femme de Claude. Claude Daladier vient alors habiter chez son beau-père, rue de la Tour-des-Eauxd.
La maison n'était pas grande. En bas, le four, la boulangerie, la salle commune. En haut, quelques chambres ; au-dessus du four, cœur de la vie familiale, Mouriès pétrissait à la lumière d'un « caleil » dans la « gloriette », le réduit obscur où régnait la maie. Un petit escalier noir contournait le four et menait aux étages en passant par la gloriette. À l'extérieur, l'immeuble resserré entre les autres maisons offre aujourd'hui aux touristes qui visitent ce vieux quartier de l'Observance sa façade étroite qui fut longtemps celle d'une boulangerie : « Au Mont-Blanc », sise rue Clapiès, anciennement rue de la Tour-des-Eaux
e.
C'est dans la maison familiale que naît, le 18 juin 1884, Édouard, le second des fils. Après quelques années passées à Sarrians, village voisin, où il est confié à une nourrice, le petit Édouard revient à Carpentras et y retrouve son frère aîné, Gustave. Ses deux sœurs aînées sont mortes en bas âge. En 1893 naîtra Marie-Madeleine Rose.
Lorsque, au soir de sa vie, Daladier envisageait d'écrire des Mémoires, projet qu'il ne devait pas poursuivre, il égrenait quelques souvenirs d'enfance et s'efforçait d'analyser son itinéraire personnel. Les notes sont brèves, parfois elliptiques, mais elles offrent quelques clés pour comprendre son passé : « Influence du milieu social, fils d'artisans républicains, la tradition de Gambetta et Clemenceau, l'affaire Dreyfus. » Il notait ensuite : « Carpentras, petite ville, grande histoire, c'est pour moi ses remparts, le vieux collège, la bibliothèque, la synagogue protégée par les papes. »
L'empreinte de l'école
Il écrivait aussi : « À l'école communale, je découvrais avec l'instituteur Bonnet la République de Jules Ferry. Que retient-il de ses années à la communale ? « La grande carte murale où l'Alsace et la Lorraine figuraient en noir, le cours d'histoire où le maître évoquait les grandes heures de la Révolution et de l'Empire, puis la guerre de 1870 et l'épopée de Gambetta [...], les débuts de la Troisième République
f. »
L'homme se situe bien dans une tradition ; il revendique, lui le boursier, un héritage, la transmission des valeurs républicaines. Très tôt, une vive passion, la lecture, lui permet de découvrir les grands auteurs et modèles. Dès la communale, il lit Victor Hugo. Les Misérables le marqueront profondément ; il dévore aussi les œuvres d'Eugène Sue : Les Mystères de Paris, Le Juif errant. Il fréquentera très tôt la belle bibliothèque de Carpentras, l'Inguimbertine.
Brillant élève à l'école primaire, Édouard est remarqué par l'inspecteur Gallouedec. Celui-ci encourage l'instituteur à préparer le garçon au concours des bourses qui lui permettra, s'il réussit, d'entrer au collège de Carpentras. L'écolier déclare un soir à son père, lors du dîner familial : « Je ne passerai pas mon certificat d'études, je passerai mon baccalauréat. » Surpris, le boulanger prend contact avec l'instituteur qui confirme l'orientation envisagée et demande à la famille de faciliter la scolarité du jeune Édouard. « S'il le veut, le petit étudiera », déclare alors le père, en accord avec son épouse qui a très tôt perçu les dons de son fils et sait qu'à la boulangerie il n'y aura pas de place pour le cadet. On aménage dans la gloriette un petit espace où l'enfant pourra lire et étudier. Ce sera son domaine. Édouard s'y réfugiera souvent. Une table, une chaise, quelques casiers pour ses livres... Repaire modeste, où l'enfant découvre un autre monde grâce à la lecture : « Dès que je sus lire, je lisais, surtout le jeudi
g. » Sa culture classique est très étendue. Elle s'enrichira tout au long de ces années de formation. Années de « lente et calme germination », selon le mot d'Alexis Léger.
Fondée par un évêque de la ville, la bibliothèque offrait d'incomparables ressources, notamment un très important fonds en provenance d'Italie. Collection de plus de 6 000 volumes, manuscrits, imprimés et objets découverts sur des sites archéologiques, le legs de Mgr d' Inguimbert, nommé à Carpentras en 1835 après une brillante carrière à Rome, constituait pour la ville un apport tout à fait remarquableh.
Au collège, bel édifice classique où Édouard est brillamment admis en classe de sixième, après avoir réussi le concours des bourses, l'apprentissage du latin lui ouvre de nouveaux horizons. Il semble qu'il ait très tôt été séduit par les civilisations antiques. Dès l'école communale, l'instituteur avait évoqué la période romaine, en parlant à ses élèves de l'édification de l'arc de triomphe de Carpentras, dernier vestige de la « pax romana ». Plus tard, Édouard s'émerveilla de Vaison-la-Romaine et d'Arles, hauts lieux de la terre provençale pétrie d'histoire. Il apprenait aussi, en parcourant sa ville et la cité des papes toute proche, quelles avaient été les passions et les ambitions des Avignonnais et des Carpentrassiens du Moyen Age à la Révolution. S'échappant, le soir, loin du four familial, vers la porte d'Orange, l'adolescent aimait, emportant un livre, aller chercher la fraîcheur au pied de la vieille tour médiévale ou au bord de l'Auzon, avec le mont Ventoux pour horizon.
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