Grande Guerre et colonies : Le cas guyanais

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Á la mesure du temps écoulé, la Grande Guerre pourrait apparaître comme un non-événement dans l’histoire de la Guyane. Éloignée de la zone des combats, elle apparaît comme protégée et pourtant, comme toutes les « vieilles colonies », elle a versé l’impôt du sang. Pendant quatre années, elle a contribué avec ses modestes moyens à la première grande ordalie du siècle. Pour les Guyanais de 1914, cet engagement avait un sens ; en combattant pour une patrie lointaine et idéalisée ils devaient franchir la dernière étape qui les mènerait vers l’assimilation, en accomplissant le devoir dit suprême, ils attendaient jouir pleinement de tous leurs droits. Sur tous les fronts, des centaines de Guyanais ont montré à leurs frères d’armes, la force de leur conviction.
Publié le : vendredi 1 août 2014
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EAN13 : 9782844509529
Nombre de pages : 116
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Introduction
Maurice, Antoine, Félix, Léon, Louis, Auguste des prénoms un peu désuets aujourd’hui auxquels font écho Elie-Sexilius, Toussaint, Philémon, Saint-Hubert, Tertulien. Qu’ont-ils de commun ? Ces pré-noms sont ceux de poilus morts pour assurer la défense de la patrie en 1914-1918. Les premiers sont des prénoms de poilus métropoli-tains, les seconds, ceux de poilus de Guyane, partis faire une guerre 1 si lointaine, la guerre « Là-bas ». Comment les Guyanais ont-ils vécu cette période si particulière ? Quelles ont été leurs réactions face à l’un des événements les plus tragiques du siècle ? La Première Guerre mondiale a profondément marqué les esprits, e e elle annonce le basculement brutal duXIXsiècle dans leXXsiècle. La Grande Guerre marque l’entrée de plain-pied de l’humanité dans 2 « l’Âge des Extrêmes ». Pour la première fois, le phénomène guerre a touché le monde entier. Au cours des années 1914-1918, il n’y a pas eu un endroit au monde – exceptées bien sûr les régions extrêmement isolées – qui n’ait eu à subir les conséquences directes ou indirectes du conflit. Le théâtre des opérations s’est étendu – avec plus ou moins d’ampleur – sur quatre continents. Mais les répercussions éco-nomiques ont bien touché l’ensemble de la planète, et que dire des conditions sanitaires qui affectent une grande partie du monde avec l’épidémie de grippe espagnole ? À des titres divers, les nations sont toutes concernées, quelles soient belligérantes, sympathisantes ou neutres. À la grande surprise des stratèges des États-majors qui pré-voyaient une guerre courte de mouvement, les combats s’enlisent et s’éternisent dans la guerre des tranchées. Les moyens nécessaires pour supporter l’effort de guerre réclament toujours plus d’hommes,
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Cette expression est employée par Raphaël Confiant,Le bataillon créole(Guerre de 14-18), Paris, Mercure de France, 2013, p. 14. e Eric Hobsbawm,L’Âge des Extrêmes : le courtXXsiècle. 1914-1991, Paris-Bruxelles, Le Monde diplomatique-Editions Complexe, 1999.
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de produits de toute sorte : industriels, alimentaires, énergétiques. La plupart des protagonistes possédant des empires coloniaux, leurs possessions ultramarines se trouvent, à leur tour, engagées dans la spirale du conflit. « La Première Guerre mondiale a longtemps été considérée comme un non-événement dans l’histoire contemporaine de l’Amérique latine contemporaine » mais « elle n’en apparaît pas e moins comme un moment important duXXsiècle latino-américain qu’il convient aujourd’hui à l’historiographie de réévaluer dans ses 3 multiples dimensions . » Cette remarque vaut pour la Guyane dont le sort est indissociable de celui du continent. En effet, malgré son superbe isolement, la Guyane est progressi-vement concernée par les événements. Suspendue aux besoins de la lointaine métropole, elle n’intervient dans le conflit qu’en fonction de sa situation géographique, de ses maigres moyens humains et maté-riels et des demandes plus ou moins pressantes qui lui sont adressées. Ceci explique la place particulière qu’occupe la Guyane dans l’histo-riographie de la Grande Guerre et réciproquement. D’un côté la contribution de la colonie à l’effort général apparaît bien modeste comparée à celle d’autres colonies et le silence s’est rapidement éta-bli. D’autre part, la guerre semble si lointaine en Guyane qu’elle n’apparaît qu’en filigrane dans son histoire. L’ouvrage de Serge Mam Lam Fouck,La Guyane au temps de l’esclavage, de l’or et de la fran-4 cisation (1802-1948), est révélateur de cette difficulté à intégrer la période de la guerre dans l’histoire générale de la colonie. Pour Rodolphe Alexandre cet événement est vécu dans un « contexte trau-5 matique exogène et non maîtrisé », trauma dont les effets se sont progressivement estompés. Le docteur Henry ne consacre que deux pages au conflit, dans lesquelles la guerre se circonscrit à un hom-mage aux poilus guyanais dont le sort glorieux ne se confond pas, dans son esprit, avec celui du gouverneur Levecque, « déchet de la 6 politique métropolitaine », « homme servile et ladre ». De manière
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Olivier Compagnon, « L’Amérique latine », dans Jay Winter (sous la dir.),La Première Guerre mondiale, vol. I,Combats, Paris, Fayard, 2013, p. 575-576. Serge Mam Lam Fouck, La Guyane au temps de l’esclavage, de l’or et de la francisation(1802-1948), Matoury, Ibis Rouge Éditions, 1999, 388 pages. Rodolphe Alexandre, « La Guyane et la Grande Guerre »,Equinoxe, 1986, n° 22, 4. Dr A. Henry, LaGuyane française, son histoire 1604-1946, Cayenne, Imprimerie Paul Laporte, 1974, p. 235-236.
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générale la Grande Guerre n’est qu’incidemment traitée ou bien signalée comme l’élément perturbateur d’une vie économique déjà en voie de récession. De même, l’historien a bien du mal à trouver une trace quelconque de la Guyane dans l’abondante production consa-7 crée à la première Guerre mondiale . Les deux situations peuvent s’expliquer : sur le plan militaire, la Guyane n’a pas subi d’invasion ni craint une attaque sur son territoire comme la Martinique mena-8 cée, un temps, par une flottille allemande en août 1914 . Mais il est vite apparu qu’il n’y aurait pas de bataille pour le contrôle des îles sucrières. Cayenne ne peut même pas s’enorgueillir d’une quelconque résistance aux forces allemandes comme Papeete, d’un bombarde-ment par leGoebenet leBreslaucomme Bône et Philippeville, ou d’une insurrection comme celle d’Ataï en Nouvelle-Calédonie. Quant à la contribution guyanaise à l’effort de guerre, elle peut paraître anecdotique vu ses pauvres moyens et, les quelques milliers d’hommes qui ont rallié la métropole sont noyés dans la masse consi-dérable des effectifs des « troupes coloniales », « indigènes » ou 9 « noires » – tant les appellations diffèrent – qui ont fourni plus de 535 000 hommes pour alimenter les divers fronts d’Orient ou d’Occident. Tous ces éléments ne peuvent cependant légitimer le silence voire l’oubli qui s’est établi autour de la contribution de la Guyane à l’effort national durant la Grande Guerre. Après-guerre, ce n’était pas la volonté affichée des notables de la colonie. Partageant le grand mouvement d’hommage rendu aux « héros morts pour la France ou la Patrie » qui a suivi l’armistice, la Guyane, avec ses moyens, a érigé elle aussi des monuments aux morts 10 qui sont autant de lieux de mémoire qui rappellent la participation
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La Guyane ne figure pas dans Jules Maurin (sous la dir),La grande Guerre 1914-1918, 80 ans d’historiographie et de représentations, Montpellier, Université Paul Valéry, 2002, ni dans François Cochet et Rémy Porte (sous la dir.),Dictionnaire de la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 2008. Trois croiseurs allemands naviguaient alors dans la mer des Antilles:leBremen, le Dresdenet leKarlsruhe. Les expressions : soldats indigènes, troupes coloniales désignent l’ensemble des troupes indigènes. Les appellations officielles réservent le terme de troupes colo-niales pour les troupes noires, malgaches ou annamites et distinguent les troupes indigènes nord-africaines. Sur ce mouvement édilitaire voir en particulier Pierre Nora (sous la dir), les lieux de mémoire, tome I,La République, Paris, Gallimard, 1997. Annette Becker,Les monuments aux morts, mémoire de la Grande Guerre, Paris, Editions Errances, 1988.
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11 de la colonie à « la grande ordalie » du siècle . Quelques rues de Cayenne portent le nom de poilus qui se sont particulièrement dis-tingués. Le conseil général a même édité unLivre d’orpour perpétuer le souvenir des soldats guyanais, présentés comme des « héros au 12 sommet de la gloire » . Cette reconnaissance s’inscrivait dans une autre logique, aujourd’hui peut-être trop oubliée, celle du combat assimilationniste. Si les élites voulaient une assimilation totale à la Nation, le sacrifice des « héros » n’était-il pas la preuve irréfutable de l’attachement indéfectible des Guyanais à la France ? Ne venaient-ils pas de le prouver en versant « l’impôt du sang » ?
Mais sur place le temps a fait son oeuvre, le souvenir s’est peu à peu estompé. Les documents d’archives sont rares et peu accessibles, noyés dans une informe série X aux archives départementales et, il y a peu, le seul outil précieux et accessible, restait celui de Vincent 13 Huygues-Belrose qui datait de 1985 , auquel il faut rajouter une brève synthèse sur le sujet réalisée en 1986 par Rodolphe 14 Alexandre . Aussi faut-il faut saluer l’effort d’actualisation du dos-sier réalisé par l’équipe réunie autour de Jacqueline Zonzon et qui met à disposition du grand public un ensemble de documents jus-15 qu’alors restés confidentiels . Quant aux documents familiaux, ils sont dispersés et de conservation difficile sous ces latitudes. Les archives en métropole ont gardé quelques traces ténues du passage 16 des conscrits créoles . La population s’est peu à peu désintéressée d’un événement à la fois lointain dans le temps et l’espace et dont
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L’expression est de Pierre Chaunu,La France,Histoire de la sensibilité des Français à la France, Paris, Robert Laffont, 1982. Livre d’or du contingent de la Guyane française à la Grande Guerre 1914-1918-Morts pour la France-Blessés-Cités-Décorés, Cayenne, conseil général, 1924. Vincent Huygues-Belrose,La Guyane pendant la Grande Guerre 1914-1918, Cayenne, Direction des services d’archives, 1985. Rodolphe Alexandre,opus cité, p. 3-29. Jacqueline Zonzon etalii,La Guyane et la Grande Guerre 1914-1918, Matoury, Ibis Rouge Éditions, 2014, 64 pages. L’ECPADa recensé dans ses archives 3 photographies concernant les soldats créoles : un poilu guadeloupéen, un groupe d’artilleurs martiniquais et un groupe d’artille-rie lourde dans lequel figurent quelques créoles. Ces documents sont datés de 1916 et de 1917.Les soldats desDOM-TOMet la Grande Guerre dans les collections pho-tographiques et cinématographiques de l’ECPAD(1915-1919),nd, 3 pages.
GRANDEGUERRE ET COLONIES: LE CAS GUYANAIS
tous les témoins ont progressivement disparu. Entre-temps, la société guyanaise a beaucoup changé, et le souvenir enfoui des poilus dispa-rus ne concerne plus qu’une partie de la société, celle des Créoles ; eux seuls étaient mobilisables à l’époque, les autres groupes n’avaient pas la nationalité française ou n’étaient pas éduqués dans le cadre de l’histoire nationale républicaine. Dans ce contexte particulier, il est à 17 craindre que le retour de la dépouille du soldat Saint-Just Borical au pays ne touche qu’une partie de la population et ne soit qu’un épi-sode commémoratif parmi d’autres avant que ne se referme à nou-veau la porte de l’oubli. Les tendances actuelles le laissent croire. « En matière d’enseignement, le repli de l’importance accordée à l’histoire du grand roman national, la focalisation sur l’actualité – ce que l’on qualifie désormais de « présentisme» –, l’affaissement du sens de la profondeur temporelle, le sentiment du déclin de la France dans le monde, la curiosité ascendante à l’égard de l’ensemble de la planète, tout cela a, peu à peu, atténué l’attention et l’admiration à l’égard des héros de l’histoire de France, ainsi, d’ailleurs, que la curiosité des Français à l’égard de telle ou telle autre histoire 18 nationale . » L’essentiel reste à faire. Il faut tenter de mettre en place les élé-ments de l’enquête en essayant d’apporter quelques éclairages sans perdre de vue le contexte guyanais bien différent de celui de la France continentale : la Guyane de 1914 est une colonie peuplée majoritai-rement de gens de couleur qui, pour la première fois de leur histoire, vont défendre le sol de la patrie en revendiquant leur statut de citoyens français à part entière. Les questions posées sont simples. Comment la colonie s’est-elle organisée durant les quatre années de guerre ? Qui sont les hommes qui l’ont représentée sur les théâtres d’opération ? Comment se sont-ils intégrés au sein des troupes métropolitaines ? Quel fut leur destin ?
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France-Guyanedu 13 novembre 2013. Alain Corbin,Les héros de l’histoire de France, Paris, Seuil, 2011, p. 36.
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