La mise au pas des écrivains

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L’abbé Bethléem est un peu connu en histoire littéraire pour avoir publié en 1904 un brûlot, Romans à lire et romans à proscrire, futur best-seller qui fit le tour du monde. Mais la force de frappe de son magazine culturel, la Revue des Lectures, qui parvint à s’imposer dans l’entre-deux-guerres auprès de la NRF, de la Revue des Deux Mondes ou du Mercure de France, l’est beaucoup moins. Ce grand intellectuel catholique, soutenu par le Saint-Siège, fut aussi la bête noire des surréalistes qui refusaient ses oukases. Après sa mort, il inspira la loi du 16 juillet 1949 relative aux publications destinées à la jeunesse qui allait servir à empêcher les jeunes éditeurs Pauvert, Losfeld ou Tchou, voire Régine Deforges, de publier Sade et les auteurs maintenus dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale.
Jean-Yves Mollier raconte avec brio l’histoire de l’abbé Bethléem dont la mission fut de mettre au pas les écrivains au XXe siècle, y compris catholiques, pour les contraindre à respecter les lois relatives à la défense des bonnes mœurs. Pour l’Église catholique qui s’était sentie menacée dans ses certitudes et ses croyances au moment de l’irruption de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’heure avait sonné de reconquérir les âmes perdues et de traquer le Mal partout où il se cachait. L’abbé Bethléem s’attaqua d’abord au roman, puis au théâtre, à l’opéra, à la bande dessinée, à l’annonce publicitaire et enfin au maillot de bain féminin, pourtant encore très éloigné du sulfureux bikini de l’après-Seconde-Guerre mondiale.

Fondé sur un important dépouillement d’archives et de journaux du XXe siècle, voici un ouvrage édifiant qui montre que la censure, toujours présente au XXIe siècle, et qui demeure le refuge de tous les extrémismes, doit sans doute beaucoup à l’abbé Bethléem, et, au-delà de sa forte personnalité, à l’Église catholique.

Publié le : mercredi 29 janvier 2014
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EAN13 : 9782213667171
Nombre de pages : 512
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Table des matières
Introduction
Chapitre premier. Des Flandres à Bethléem
Un Flamand francophone

En couverture

Illustration de Damblans
pour le journal Le Pèlerin du 23 janvier 1927

© Gusman/Leemage

Couverture : Josseline Rivière

© Librairie Arthème Fayard, 2014

ISBN : 978-2-213-66717-1

Du même auteur
chez fayard

L’Argent et les Lettres. Histoire du capitalisme d’édition. 1880-1920, 1988.

Le Scandale de Panama, 1991.

La Plus Longue des Républiques. 1870-1940, en collaboration avec Jocelyne George, 1994.

Louis Hachette (1800-1864). Le fondateur d’un empire, 1999.

Le Camelot et la Rue. Politique et démocratie au tournant des xix e et xx e siècles, 2004.

Édition, presse et pouvoir en France au xx e siècle, 2008.

Histoire de la Librairie Larousse (1852-2010), en collaboration avec Bruno Dubot, 2012.

chez d’autres éditeurs

Dans les bagnes de Napoléon III. Mémoires de Charles-Ferdinand Gambon, PUF, 1983.

Michel et Calmann Lévy ou la Naissance de l’édition moderne. 1836-1891, Calmann-Lévy, 1984.

Lettres inédites d’Ernest Renan à ses éditeurs Michel et Calmann Lévy, Calmann-Lévy, 1986.

Manuels scolaires et révolution française, Messidor-Éditions sociales, 1990.

Usages de l’image au xix e siècle, en collaboration avec Stéphane Michaud et Nicole Savy, Créaphis, 1992.

Pierre Larousse et son temps, en collaboration avec Pascal Ory, Larousse, 1995.

Le Commerce de la librairie en France au xix e siècle (1789-1914), IMEC Éd.-Éd. de la MSH, 1997.

La Révolution de 1848 en France et en Europe, en collaboration avec Sylvie Aprile, Raymond Huard et Pierre Lévêque, Éditions sociales, 1998.

L’Abécédaire de la république et du Citoyen, en collaboration avec Christian Amalvi, Marie-Claude Chaudonneret et Alice Gérard, Flammarion, 1998.

La Perception de l’événement dans la presse et la littérature du xviii e au xix e siècle, en collaboration avec Hans-Jürgen Lüsebrink, Peter Lang, 2000.

Où va le livre ? La Dispute, 2000, 2002 et 2007.

Les Mutations du livre et de l’édition dans le monde du xviii e siècle à l’an 2000, en collaboration avec Jacques Michon, Presses de l’université Laval (Québec)-L’Harmattan (Paris), 2001.

La Lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, PUF, 2001.

(suite p. 511)
Introduction

Quelle illumination irrésistible avait bien pu pousser l’abbé Louis Bethléem, simple vicaire à la cathédrale de Cambrai, à publier en 1904 un brûlot intitulé Romans à lire et romans à proscrire ? Quelle force avait pu convaincre ce fils de cultivateurs, dénué de capital culturel, de prendre la plume pour alerter ses contemporains sur les dangers du monde moderne ? Louis Veuillot, le redoutable rédacteur de L’Univers, s’était complu avant lui dans le rôle de la sentinelle éveillée et le tonitruant Léon Bloy noircissait des milliers de pages, en ce début de xxe siècle, pour annoncer à ses lecteurs que le temps de l’expiation était advenu. De nombreux intellectuels étaient tentés de retrouver, dans le catholicisme de leurs aïeux, des raisons de croire et d’espérer au milieu des convulsions dans lesquelles se débattait la politique internationale. Ernest Psichari, le propre petit-fils d’Ernest Renan, l’un des penseurs phares de la Troisième République mais aussi le premier philosophe à avoir osé faire du Christ un « homme incomparable », n’était-il pas en train de rallier les bannières et les oriflammes de l’Église romaine ? Dans L’Appel du centurion, paru posthume en 1916 après sa mort tragique à la guerre, il glorifiait en effet la secte orientale dont son grand-père avait retracé la genèse et décrit la transformation en religion universelle.

Tout cela et bien d’autres raisons pourraient être invoquées pour expliquer le geste du prophète au nom prédestiné, ce Louis Bethléem né à Steenwerck, commune de 5 000 habitants située dans l’arrondissement d’Hazebrouck, où un autre prêtre, démocrate celui-ci, l’abbé Lemire, s’était illustré en remportant les élections législatives de 1893 et en étant réélu député sans discontinuer jusqu’à sa mort en 1928. Un peu plus âgé que son voisin, lui aussi savait trousser un article et son journal, Le Cri des Flandres, retentissait aux accents de campagnes qu’il animait inlassablement. Sa figure était connue dans toute la France à cause de son combat contre l’alcoolisme et du remède qu’il proposait : les jardins ouvriers, qui demeurent tout aussi attractifs aujourd’hui qu’ils le furent hier. Mais si l’abbé Lemire savait mettre ses idées de côté quand il franchissait la porte de la buvette, à la Chambre des députés, et trinquait avec Jules Guesde, il n’en était pas de même de son jeune compatriote qui, jusqu’à son décès en 1940, demeura un ardent dénonciateur des crimes du Malin. Traité d’« érotique constipé » par ses bêtes noires, les surréalistes, qui rêvaient de le boxer s’ils le rencontraient déchirant les couvertures des magazines légers dans les rues de Paris, l’abbé Bethléem devait passer sa vie à lire les romans, puis les pièces de théâtre, bientôt les livrets d’opéra et ceux des opérettes à la mode avant de s’imposer la lecture des illustrés destinés à la jeunesse, pour mettre en garde lecteurs et spectateurs contre les fléaux qui menaçaient de détruire la famille, ciment de la société.

Ne reculant devant aucun obstacle, cherchant à se faire arrêter par la police et traduire en justice afin de contraindre les maires à faire respecter la législation relative à la défense des bonnes mœurs, notion capitale maintenue dans la loi du 29 juillet 1881 instaurant la liberté de la presse, de la librairie, de l’affichage et du colportage, le fougueux bibliothécaire de l’archevêché de Cambrai était devenu, au début des années trente du siècle dernier, une figure incontournable de l’Église romaine. Bien en cour au Vatican où il avait été reçu en audience personnelle par Pie X dès 1912 et où il comptait de nombreux soutiens, encouragé à poursuivre son œuvre par les messages qui lui venaient de la curie et le texte des encycliques citant son travail en exemple, l’abbé Bethléem fut, au-delà de sa mort, l’inspirateur principal de la loi du 16 juillet 1949 relative aux publications destinées à la jeunesse. Cette législation sera l’ennemie jurée des éditeurs qui, tels Maurice Girodias, Jean-Jacques Pauvert, Éric Losfeld puis Claude Tchou, croiront après 1950 que l’heure avait sonné de réhabiliter le marquis de Sade et les écrivains qui peuplaient l’Enfer de la Bibliothèque nationale. La Revue des Lectures dirigée par l’abbé Bethléem n’était plus là pour stigmatiser les partisans de la liberté absolue mais d’autres périodiques catholiques avaient vu le jour, dont Livres et Lectures, apparu en 1946, dans lequel « Paul de Livrelec » remplaçait l’imprécateur « Jean de Lardélec » qui, de 1908 à 1939, avait rempli la mission qu’il s’était assignée : mettre au pas les écrivains, fussent-ils catholiques comme François Mauriac qui l’apprendra à ses dépens, et contraindre les éditeurs à refuser d’accorder leur soutien à tous ceux qui s’écartaient un peu trop ostensiblement du droit chemin.

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