La révolte des boules de neige

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Le 27 janvier 1511, l’île de Murano est le théâtre d’un événement exceptionnel : le podestat de Venise, chargé d’exercer le pouvoir dans l’île au nom de la Sérénissime, est chassé par les habitants sous une volée de boules de neige et au son d’une clameur hostile. Comment interpréter cette « révolte des boules de neige » ? Simple charivari populaire, en période de carnaval, ou véritable révolte politique, dirigée contre la domination vénitienne ?

Pour en comprendre le sens, il faut partir à la découverte de Murano et de ses habitants, verriers, artisans et pêcheurs. Cette plongée étonnante dans la vie populaire de la lagune, dans le quotidien des ateliers du verre de Murano et dans les rouages politiques de la république de Venise invite à réfléchir aux compétences politiques des gens ordinaires dans l’Europe du xvie siècle. Pourquoi et comment se révolte-t-on ? Quel sens de la justice anime les habitants de Murano ? Quelles sont les formes politiques à leur disposition ? Ce sont quelques-unes des questions que pose Claire Judde de Larivière dans La révolte des boules de neige.

Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782213679792
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Du même auteur

Naufragés, traduction du vénitien et présentation, Toulouse, Anacharsis, 2005.

Naviguer, commercer, gouverner. Économie maritime et pouvoirs à Venise (xve-xvie siècles), Leyde/Boston, Brill, 2008.

Noms de métiers et catégories professionnelles. Acteurs, pratiques, discours (xve siècle à nos jours), Toulouse, Méridiennes, 2010 (avec Georges Hanne).

« L’épreuve de l’histoire »

Collection dirigée par Antoine Lilti

Dans la même collection :

Olivier Compagnon, L’Adieu à l’Europe. L’Amérique latine et la Grande Guerre, 2013.

Hélène Blais, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale, 2014.

Rahul Markovits, Civiliser l’Europe. Politiques du théâtre français au xviiie siècle, 2014.

Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850), 2014.

(réalisée par Pietro Belli, Claire Judde de Larivière)

Murano au xvie siècle
(réalisée par Pietro Belli, Claire Judde de Larivière)

Introduction

Au matin du lundi 27 janvier 1511, les tiseurs des fours à verre de Murano finissent leur tour de nuit. Quittant la chaleur des ateliers, ils affrontent le vent glacé qui souffle sur le Rio dei Vetrai. Il n’a cessé de neiger depuis la veille. La fournée des boulangers allemands Nicolo et Maddalena emplit l’air d’une odeur de pain chaud. Les servantes se pressent jusqu’aux fours les plus proches pour demander du feu avec lequel allumer l’âtre. L’épicier Zuan Rosso serre les petites cages de bois derrière sa devanture pour éviter que les poules et les canards ne gèlent. Déjà les femmes s’activent et nettoient la neige qui recouvre les quais. Le pêcheur Jacopo Cagnato sort un instant pour s’assurer que sa barque est bien amarrée à la rive : on n’ira pas pêcher aujourd’hui, le temps est trop mauvais. Et il faut être revenu après le déjeuner pour accueillir le nouveau podestat Giacomo Suriano, le recteur vénitien en charge du gouvernement de l’île. C’est bien cela qui préoccupe Antonio Malcanton, le vendeur de fruits et légumes devenu crieur public depuis quelques mois. Pour la première fois, il va devoir orchestrer le rituel de passation de pouvoir entre les deux patriciens qui se succèdent à cette fonction.

Le précédent podestat, Vitale Vitturi, finit un mandat difficile, dans le contexte tendu des guerres d’Italie, alors que Venise affronte l’hostilité d’une puissante coalition européenne. Les habitants de la lagune en ont subi les conséquences, payant toujours plus de taxes et d’impôts et participant aux opérations militaires en Vénétie. Vitturi est devenu l’objet d’une détestation profonde, et la nouvelle de son départ délie les langues. Depuis plusieurs jours déjà, les enfants vont par les rues, s’amusant d’un chant qui raille ce « chien qui a ruiné Murano », tandis que, dans les ateliers du verre, on reprend en cœur la rengaine contre celui « qui a mangé la pauvreté de Murano ».

En début d’après-midi, leur déjeuner avalé, les habitants se rassemblent devant Santi Maria e Donato, l’église où doit se tenir la cérémonie. En face, le palais du podestat domine le campo, édifice majestueux qui symbolise la puissance de Venise. Vitturi s’installe au rez-de-chaussée, sous la galerie couverte qui s’ouvre sur la place, auprès du feu que le crieur a allumé pour qu’il se réchauffe en attendant l’arrivée de son successeur. La neige continue de tomber. Les maîtres verriers et les ouvriers, les pêcheurs et les paysans, les artisans et les marchands, quelques domestiques, hommes et femmes, se réunissent pour la cérémonie. Les enfants courent et crient sur le campo, excités par l’ambiance de fête en ce jour solennel. Certains habitants leur disent de se taire, d’autres les encouragent.

Lorsque Giacomo Suriano arrive, on se tait un instant et on observe le nouveau podestat qui débarque sur le quai. Il est accompagné de plusieurs patriciens venus de Venise, portant la toge et les couleurs du pouvoir, manifestant par leurs gestes et leur stature la supériorité de leur condition. Vitturi quitte la loggia et s’avance vers la rive. Autour de lui se pressent les bourgeois de Murano, les verriers et les propriétaires de four, eux aussi vêtus pour l’occasion. Un cortège solennel se forme alors, précédé par le crieur public, et se dirige vers Santi Maria e Donato. La plupart des habitants restent sur le campo pendant que le rituel se déroule derrière les murs de l’église. Sous les auspices des mosaïques byzantines parmi les plus anciennes de la lagune, avec faste et majesté, Vitturi transmet à Suriano le bâton de commandement qui symbolise l’autorité sur l’île et formalise ainsi la prise de fonction du nouveau podestat. Le prêtre dirige cette cérémonie bien ordonnée, répétée à intervalle régulier depuis plusieurs siècles pour rappeler le pouvoir de Venise. Giacomo Suriano désormais investi, Vitturi peut regagner la capitale et quitter les Muranais, aussi impatients que lui de son départ.

Le cérémonial prévoit qu’on accompagne l’ancien podestat vers la rive et que, comme en miroir, son successeur l’escorte jusqu’à l’embarcation qui le ramènera à Venise. Le cortège se reforme, le crieur toujours en tête, les deux podestats à sa suite, les patriciens vénitiens, puis les bourgeois de Murano, habitants privilégiés qui ont assisté à la passation de pouvoir à l’intérieur de l’édifice. Le défilé passe prudemment le portail de l’église, pour retrouver le peuple qui est censé ovationner le nouveau chef de la communauté, et manifester sa joie et son enthousiasme de recevoir le représentant vénitien. Mais la clameur et les gestes qui accueillent la procession ne sont pas aussi joyeux qu’espérés. C’est au contraire une volée de boules de neige qui s’abat sur les podestats, et des cris si puissants qu’ils en restent stupéfaits. Les enfants, les pêcheurs et les travailleurs bombardent la compagnie de leurs projectiles. La neige s’envole. Les boules traversent la place de part en part, tombant en masse sur les habitants et le cortège. Les cris, les sifflets et les rires couvrent les ordres du crieur qui s’agite en vain pour tenter de faire cesser la bataille. En haut du campanile, quelques hommes visent avec application le podestat et font sonner la cloche avec désordre, tandis qu’un chant, puissant et fort, s’élève en chœur :

Surian, Surian Surian, Surian,

Caccia via questo can, Chasse ce chien

Che ha ruinato Muran Qui a ruiné Muran

La parade se défait dans la panique. Vitturi se couvre comme il le peut de son manteau et se presse jusqu’à sa gondole. Un groupe de jeunes garçons s’approche et crie plus fort encore les insultes contre ce « chien ». Les compagnons du podestat, nobles vénitiens et citoyens muranais, hésitent à embarquer avec lui. Il est prévu qu’ils l’accompagnent à Venise, dans un défilé flottant. Mais ils craignent de chavirer dans l’agitation et d’essuyer une nouvelle attaque le long des canaux. La rumeur circule que les verriers les attendent le long du Rio dei Vetrai, là où sont installés leurs boutiques et leurs ateliers. Des projectiles bien préparés, ils sont prêts à chanter à leur tour la rengaine humiliante que l’on fredonne depuis quelques jours. C’est donc en petite compagnie que le patricien abandonne la communauté qu’il a dirigée depuis seize mois, choisissant de s’éloigner par la lagune plutôt que par les canaux de l’île. Soulagé de voir enfin sa mission s’achever, Vitturi aurait sans doute préféré quitter Murano autrement que sous les lazzis et les projectiles, encore que la neige vaut toujours mieux que les cailloux.

Le soir venu, la nouvelle de sa piteuse sortie de scène circule probablement à Venise. Les patriciens comme les gens du peuple ne peuvent que s’indigner ou s’amuser de cette histoire et colporter la rumeur dans les assemblées patriciennes, sur les places et les marchés autour de Rialto, lors des dîners et des bals que l’on organise en cette saison de carnaval. Le chroniqueur et greffier compulsif de l’histoire de Venise, Marino Sanudo, mentionne l’événement dans ses Diarii. Le 28 février, en décalant les faits d’un mois, il rapporte :

Hier, messire Giacomo Suriano fils de feu Michele a fait l’entrée comme podestat de Murano. Était podestat avant lui messire Vitale Vitturi, lequel n’était pas aimé (mal voluto) par lesdits [habitants] de Murano, pour s’être comporté sinistrement avec eux. Une fois le nouveau podestat entré à Murano, ceux-ci commencèrent à crier : « Est arrivé Surian, qu’il chasse ce chien, qui a défait Muran. » Ainsi, ce matin, le prédit messire Vitale est allé à la Seigneurie, en se lamentant de cela. Et le cas fut confié à l’Avogaria, et on a fait retenir quelques-uns de Murano, contre lesquels ce podestat a déposé plainte1.

Sanudo est l’un des rares à raconter les faits et les archives publiques restent, dans leur majorité, muettes sur l’événement. Un procès est néanmoins rapidement organisé à Venise par l’Avogaria di Comun, l’institution qui fait office de cour d’appel pour les justiciables vénitiens et départage les conflits opposant les représentants du gouvernement aux sujets de la République. Malgré la conservation de leur enquête dans les archives de Venise, l’affaire est tombée dans l’oubli, et aucun historien ne l’a mentionnée ou étudiée à ce jour.

 

Voilà ce qui nous amène à Murano. Un événement aussi étrange que dérisoire, une « révolte » aux allures de charivari, qui serait sans doute passée inaperçue dans les Flandres ou en Toscane, des espaces familiers des prises d’armes et des soulèvements populaires. Dans la lagune en revanche, les manifestations violentes contre l’autorité des patriciens sont si rares que la passation de pouvoir de 1511 mérite notre attention.

À cette date, Murano est soumise à la domination politique de Venise. Depuis longtemps, on y fabrique le verre, et les maîtres verriers jouissent d’une solide réputation en Italie et en Europe. L’organisation économique de cette production, les procédés techniques, le fonctionnement des ateliers ont été explorés par une riche tradition historiographique. Mais les historiens s’en sont tenu là, et nous ne savons pas grand-chose du reste des Muranais qui peuplent l’île à l’époque, les ouvriers du verre et les serviteurs travaillant dans les ateliers, les autres artisans, les boutiquiers, les pêcheurs, les paysans, les domestiques, les hommes et les femmes qui font la société et sont venus assister à la passation de pouvoir. C’est à eux que ce livre est consacré, le peuple, la communauté et la société de Murano. Car la question demeure essentielle : que signifie le « peuple » à la fin du Moyen Âge ? Cette catégorie collective, souvent confondue avec celle des « pauvres », rassemble la majorité des habitants, les riches artisans comme les travailleurs de condition modeste, des gens parfois solidement intégrés à la communauté, d’autres dans des situations plus précaires. À Murano ou à Venise, comme dans n’importe quelle cité d’Occident, au seuil de l’époque moderne, de quoi et de qui sont faites les sociétés urbaines ?

Ni nobles ni bourgeois, les popolani de la lagune n’ont pas de pouvoir politique formel, ne supervisent pas les activités économiques les plus rentables, en particulier le commerce maritime international, ne sont pas propriétaires des palais qui font encore aujourd’hui la splendeur de Venise, ne produisent pas les documents qui alimentent les archives. Ni misérables ni exclus, ils ne sont pas non plus relégués aux marges de la société, ne vivent pas de basses activités criminelles ou de menus larcins, n’habitent pas sous des toits de fortune ni ne vagabondent d’une cité à l’autre. Ces habitants ordinaires sont la ville. Ils font et fondent la communauté. Ils emplissent les rues et les quais de leurs activités et de leurs discussions. Leurs actions et leurs idées façonnent le monde, l’espace et l’histoire de la lagune. Ils ne constituent pas pour autant un groupe homogène et unique, et le « peuple » n’a d’existence formelle que dans le discours des patriciens qui le gouvernent. Au sein de la communauté, des hiérarchies distinguent les habitants, des valeurs les séparent et dessinent les nuances d’une société complexe dans laquelle nous allons pénétrer.

Notre rencontre avec les Muranais a lieu ce 27 janvier 1511, alors qu’ils sont réunis sur le campo Santi Maria e Donato pour manifester leur hostilité contre le podestat Vitale Vitturi. Pour les historiens du Moyen Âge et de l’époque moderne, ce type de tumultes représente l’un des principaux moyens d’expression de populations par ailleurs privées d’autres possibilités d’action. Puisque les gens du peuple n’interviennent pas, ou très marginalement, dans les institutions, ne votent pas les lois, n’administrent pas la justice, ne gouvernent pas la cité, ce sont les armes dont ils disposent pour se faire entendre qui ont attiré l’attention : la violence et le cri, l’émeute et la sédition, l’opposition et la contestation. Dans ce schéma-là, Venise peine toutefois à trouver sa place. De la fondation de la commune au xiie siècle jusqu’à la chute de la République en 1797, le pouvoir des patriciens n’a quasiment pas été contesté et aucune manifestation populaire n’a profondément ébranlé les fondements de la Sérénissime. La « révolte des boules de neige » représente donc un rare moment de confrontation entre les habitants de la lagune de Venise et les gouvernants. Débordement festif, rituel civique qui échappe temporairement aux tenants du pouvoir, tumulte carnavalesque contre un podestat mal aimé ou manifestation explicite d’une critique politique prenant la forme d’une révolte ? Établir la nature de cet événement représente l’un des enjeux de ce livre.

Mais il faut avant tout s’interroger sur les acteurs de la révolte et la communauté à laquelle ils appartiennent. Or faire l’histoire de verriers, de pêcheurs, de travailleurs et de serviteurs vivant au xvie siècle et ayant a priori laissé peu de traces dans les archives n’est pas une tâche facile. Atteindre ces vies ordinaires et minuscules, souvent anonymes, dans des documents qu’ils n’ont quasiment jamais élaborés eux-mêmes implique des choix.

En premier lieu, il faut considérer la société comme le résultat d’une multitude d’interactions, d’actions, de discours, produits au quotidien par les individus qui la constituent. Celle-ci n’est pas une infrastructure rigide et statique dans laquelle s’ordonnent les individus au sein de catégories, de hiérarchies et de groupes. Elle est bien davantage un ensemble mouvant, fait de configurations qui se composent et se recomposent en fonction des lieux, des situations, des moments et des acteurs considérés. Dans la rue, l’atelier ou la maison, sur la place publique et devant le tribunal, les gens façonnent la société et l’élaborent par leurs gestes et leurs paroles. De leurs discussions et de leurs négociations, de leurs relations et de leurs conflits, entre pairs et voisins, employés et patrons, locataires et propriétaires, sujets et gouvernants, émerge l’espace social et politique complexe et dense dans lequel se nouent leurs existences.

Pour saisir et rendre compte de ces configurations fluctuantes et comprendre comment elles en viennent à former la société, un second choix s’impose, narratif celui-là. Car si le peuple n’existe pas en dehors du discours que les élites portent sur lui, comment écrire son histoire ? C’est en suivant au plus près les archives que l’on peut les atteindre, en se concentrant sur les détails, les réalités infimes, les petits faits qui façonnent leur expérience concrète et quotidienne. Par touches successives, il faut restituer la texture de la société muranaise, l’espace et les paysages dans lesquels les habitants vivent et se déplacent, les mots et les objets qu’ils utilisent. Ces mentions, aussi infimes soient-elles, ne manquent pas : dans le procès organisé à Venise après la révolte des boules de neige, dans les sentences judiciaires du podestat Vitturi et les délibérations du Conseil des Trente, les proclamations du crieur public sur les ponts de l’île, les comptes tenus par le camerlingue, les débats menés par les verriers et les gondoliers au sein de leurs guildes. Les archives sont faites de tout cela, de l’accumulation d’inventaires, de décisions, de débats, d’anecdotes, de minuscules rencontres, de détails a priori dérisoires, d’indices faibles et d’évocations vagues. Comme les chanceliers qui ont produit ces documents, nous devons, nous aussi, dresser des listes de noms, de choses, de biens, de lieux, accumuler les témoignages et les récits, pour écrire l’histoire des habitants de Murano et de la société qu’ils forment au début du xvie siècle. Sans chercher à leur rendre justice ni se désoler de la précarité de leur existence, il s’agit plutôt de prendre au sérieux la façon dont ils contribuent à l’élaboration quotidienne de la société.

De là le troisième choix qui a guidé ce livre, celui de « repolitiser » l’histoire sociale. Notre exploration de la communauté muranaise, en suivant le fil de la révolte des boules de neige, se concentre sur les actions et les discours par lesquels les habitants de l’île participent à la construction collective des cadres de la société, sur leurs rôles dans les institutions, sur leur capacité à mettre en œuvre une action commune. L’interprétation du geste des Muranais rassemblés sur le campo Santi Maria e Donato le 27 janvier 1511 contraint à repenser l’événement dans le contexte politique plus général au sein duquel il se déroule. Car, à la lecture des archives, il apparaît en réalité comme une démonstration parmi d’autres de la capacité d’action des habitants. L’île est un espace social et politique qui ne se résume pas à une dichotomie simple entre le pouvoir des dominants et la résistance des dominés, l’autorité des patriciens vénitiens et la soumission des gens du peuple de Murano. Les pratiques quotidiennes des habitants, leurs interactions avec le podestat et la justice, leurs relations professionnelles ou de voisinage révèlent leur intégration à une multitude d’institutions et de lieux de sociabilité. La société muranaise est régie par des usages, des codes et un ordre dont la genèse est collective. Les habitants interviennent constamment dans l’espace public, d’une façon bien moins spectaculaire que le 27 janvier 1511, mais bien plus efficace. Ils sont amenés à débattre avec leurs compagnons et à prendre des décisions visant l’intérêt de la communauté, mais aussi à construire un discours sur l’ordre social et à qualifier les structures qui le fondent. Certains collaborent directement avec le gouvernement et contribuent à la gestion de l’île en occupant des offices et des charges administratives, les autres participent à l’élaboration quotidienne des cadres économiques, sociaux et politiques qui organisent la société.

Une communauté restreinte, une chronologie resserrée, un événement ponctuel demeurent des conditions nécessaires pour identifier et suivre les acteurs, reconstituer leur biographie, considérer les interactions sociales situées et circonstanciées dans lesquelles ils sont engagés. Mais si Murano est notre terrain d’enquête, gageons que les processus mis au jour auront une pertinence pour d’autres espaces, que nos conclusions rencontreront une résonance ailleurs. Le lecteur familier de la microhistoire retrouvera une méthode qui, depuis les années 1970, a inspiré de nombreuses recherches. Ces travaux, comme ceux consacrés à Murano et à Venise, au peuple des villes médiévales et modernes, aux révoltes populaires et aux formes de politisation, ont nourri ce livre. Ils ne seront toutefois pas mobilisés au fur et à mesure de l’ouvrage, mais discutés dans la bibliographie, à laquelle on pourra se référer pour reconstruire son armature historiographique et méthodologique.

Après avoir découvert Murano et ses habitants, puis analysé leurs relations avec Venise, nous reviendrons sur le rituel de passation de pouvoir et son étrange déroulement le 27 janvier 1511, avant de le replacer dans son contexte, en particulier celui des guerres d’Italie. Il s’agira alors d’analyser le procès organisé à Venise dans les semaines suivantes, d’interroger la procédure mise en place par les magistrats vénitiens et le rapport que les habitants entretiennent avec la justice. Ainsi pourra-t-on questionner la signification de la révolte des boules de neige et son éventuelle portée politique. Une histoire de la société muranaise à la fin du Moyen Âge, une enquête sur la révolte des boules de neige et une analyse des formes d’action des gens du peuple : voici les trois objectifs de ce livre.

Chapitre premier

L’île de Murano

Le verre et les jardins

Au début du xvie siècle, le flâneur qui se promène sur les quais au nord de Venise peut voir les fumées s’échapper des fours à verre de Murano et, lorsque le vent porte, deviner la cloche de Santo Stefano appeler les verriers à la messe. Une vingtaine de minutes de gondole lui suffisent pour traverser le bras de lagune qui sépare les deux îles et rejoindre le sud de Murano, la Fondamenta et le Rio dei Vetrai (le quai et le canal des Verriers). Pour les habitants, c’est le Rio, et l’expression in Rio y fait implicitement référence. La bora et le greco s’y engouffrent facilement, les vents froids venus des Alpes qui évacuent les fumées des fours et garantissent à Murano un air pur.

L’art du verre est pratiqué à Venise depuis le xiie siècle. Le matériau est obtenu grâce au mélange de silice (du sable de la lagune et des proches rivières alpines) et de soude (contenue dans les cendres importées de Syrie et produites par la combustion d’algues méditerranéennes). Refroidi dans les eaux saumâtres de la lagune, ce verre est dit d’une qualité exceptionnelle. L’activité verrière contribue à la prospérité du secteur artisanal, lui-même stimulé par le commerce maritime qui assure l’hégémonie de la cité en Méditerranée. Mais pour écarter les risques d’incendie, la pollution et les fumées irrespirables, le gouvernement décide de déplacer certaines activités dans les marges urbaines et les îles : fours à verre, à brique ou à chaux, savonneries, tanneries et abattoirs. Le 8 novembre 1291, le Grand Conseil impose la destruction des ateliers de verre de Venise et autorise leur érection dans tout autre lieu de la lagune. Ils disparaissent de la capitale en quelques années, même si certains d’entre eux, où l’on imite les pierres précieuses grâce au verre, obtiennent le droit d’y demeurer en respectant une distance de sécurité suffisante avec les maisons voisines.

Grâce à une interprétation du texte en leur faveur, les habitants de Murano assurent que les fours doivent s’installer dans leur île et monopolisent alors la production du verre. L’invention du cristal transparent au milieu du xve siècle, puis la multiplication des verres peints et rehaussés de dorures, d’émaux et de vernis font progressivement le succès et la fortune de leurs ateliers. Leur renommée gagne les cours italiennes, où les princes et les collectionneurs de la Renaissance deviennent de grands amateurs du verre de Murano.

Les artisans fabriquent toutes sortes d’objets : vaisselle grossière ou raffinée, bouteilles et flacons, verres pour les mesures officielles du vin dans les auberges, coupes et bols de mauvaise facture, verres à pied et calices précieux, tasses, gobelets, confituriers, coupelles et carafes, bocaux et plats. Le verre est doré, azur, turquoise, rouge ou blanc laiteux, marbré, strié, bariolé ou polychrome, transparent ou opaque, décoré de rosettes ou imitant la calcédoine. On trouve aussi des chandeliers, des encriers, des manches de couteau, des salières, des fiasques pour l’alcool et des fioles pour l’eau bénite, des instruments de musique, des lampes suspendues, des chapelets, du verre plat pour les fenêtres et les miroirs. Et des perles, des fausses pierres précieuses, des tablettes peintes d’images pieuses, du verre tranchant pour les barbiers, des ampoules pour les alchimistes. Les verriers de Murano se plaisent également à réaliser des objets décoratifs, fruits colorés, galères aux amarres de verre filé ou petits animaux. L’île, enfin, est célèbre pour la production des verres de lunettes – revendiquant même l’invention de la monture permettant de fixer les verres ensemble – et des lentilles qui permettront bientôt les observations astronomiques de Galilée.

Murano est l’une des étapes incontournables des visites organisées pour les marchands, les pèlerins, les ambassadeurs et les princes, qui viennent découvrir les splendeurs de la Sérénissime. Le tour commence au cœur même de Venise, par le spectacle des ors de la basilique Saint-Marc, puis l’ascension des centaines de marches du campanile où, du sommet, le regard plonge vers la mosaïque des toits, le tressage des ruelles et des canaux, l’Adriatique au sud, les Alpes enneigées au nord et Murano, petite tache à proximité qui semble presque toucher Venise. Pour s’y rendre, il faut d’abord remonter les Mercerie, passer devant les étals de soieries italiennes, de parfums et d’épices venus d’Orient, d’objets de cuir ou d’étain, les images pieuses, les jeux de cartes et les ouvrages imprimés. Les tavernes près de Rialto servent le vin sucré de Malvoisie, accompagné de sardines marinées dans l’oignon. Sur le pont, les chanteurs de rue colportent les derniers ragots sur les courtisanes à la mode ou informent les habitants des rebondissements de la guerre contre les Turcs. De l’autre côté du pont, l’immense marché déborde de cris et de victuailles, dorades et cigales de mer, fromages des Dolomites, têtes d’agneaux, fenouils frais, oranges de Sicile et jujubes de la lagune. Pour expier les joies de l’abondance, un tour s’impose dans les églises de la ville auprès des saintes reliques, le sang miraculeux du Christ, le bras de saint Georges, la tête de saint Eustache, la main de sainte Marthe, un os de la cuisse de saint Christophe, l’anneau de saint Marc ou le pied de saint Martin. À l’est de la ville, on rend hommage au travail, en observant l’ouvrage des charpentiers et des calfats de l’Arsenal qui se vantent de pouvoir construire une galère en quelques heures. Enfin, on embarque pour Murano, « où l’on fait le verre » (dove si fa veri).

Ambassadeurs, voyageurs et auteurs de traités géographiques rapportent leur émerveillement devant le talent des verriers. Le dominicain allemand Felix Faber visite l’île en 1483, avant de partir pour le pèlerinage en Terre sainte. Il y admire cet « art très fin » et des verriers qui n’ont pas leur pareil « dans le monde entier ». Quelques années plus tard, Pietro Casola, un prêtre italien lui aussi en chemin vers Jérusalem, évoque « tous les beaux vasi de verre qui sont envoyés à travers le monde ». La reine Anne de Hongrie, en août 1502, et le fils du marquis de Mantoue, en mai 1517, comptent parmi les hôtes de marque, souverains, amateurs d’art, cardinaux ou hommes de guerre, qui viennent observer les artisans souffler et façonner le verre.

Aux devantures, des panneaux identifient les différents ateliers. Apparues durant le premier tiers du xve siècle, les enseignes se multiplient ensuite au fil du temps. Se succèdent ou cohabitent sur la Fondamenta dei Vetrai un vrai bestiaire (Au Coq, À l’Aigle, Au Dauphin, Au Dragon, À la Sirène, À l’Ours, Au Lion d’or, Au Phénix, À la Colombine), des images d’inspirations célestes (À la Lune, À l’Étoile, Aux Deux Séraphins) et figuratives (À la Pomme d’or, Aux Trois Croix, Au Calice d’argent, Au Chapeau, À la Fontaine, Au Navire noir). Certaines sont plus spirituelles (Aux Trois Saint-Marc, Au Jésus, À l’Ange, À la Foi fleurie, Au Saint-Esprit, À la Fortune) et d’autres bien incarnées (À la Tête d’or, Au More, À la Tête turque, À l’Allemand). Ces enseignes, souvent à l’origine des patronymes des verriers, constituent des référents majeurs pour les habitants et les visiteurs. Elles façonnent les imaginaires et organisent les représentations spatiales à une époque où les images ne sont pas si nombreuses dans les espaces publics et privés, mais restent un support majeur d’information.

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