La véritable histoire du château du Maine ou les mystères d'un domaine disparu, au cœur du quartier de Plaisance

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Les villages du Paris de jadis abritaient nombre de châteaux et domaines aujourd’hui disparus, et dont pour la plupart l’actuel paysage urbain n’a pas gardé trace.

Ainsi, dans notre 14e arrondissement, au coeur du quartier populaire de Plaisance-Thermopyles, s’élevait jadis un mystérieux domaine d'agrément érigé au début du siècle des Lumières, danscet environnement campagnard et champêtre de la plaine de Montrouge, finalement absorbé par l’extension continue de la capitale.

C’est l’histoire de ce domaine improprement nommé « château du Maine », de ses propriétaires successifs et de l’évolution d’un coin de campagne devenu le quartier de Plaisance que nous avons voulu reconstituer au travers de cette enquête historique.

Publié le : vendredi 18 septembre 2015
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EAN13 : 9782954849911
Nombre de pages : 192
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PROLOGUELa machine à remonter le temps
e Au sein du 14 arrondissement, le quartier de Plaisance demeure, aujourd’hui encore, beaucoup moins connu que son glorieux voisin, le quartier de Montparnasse. C’est dans ce quartier, longtemps resté dans l’ombre car dépourvu de toute notoriété et de reconnaissance symbolique, que se déroule notre histoire, qui a pour fil d’Ariane un mystérieux domaine disparu il y a plus d’un siècle. Plaisance, en effet, ne peut s’enorgueillir d’une histoire bien ancienne. Ce village, créé de toutes pièces par les lotisseurs à partir des années 1830 dans cette partie de la plaine de Montrouge, n’était auparavant qu’un vaste secteur champêtre à vocation agricole, jadis animé par les ailes des moulins et par la présence de quelques fermes nourricières. Entamons notre ballade dans ce quartier méconnu en nous rendant à présent sur la petite place de Moro-Giafféri, joliment repavée et réaménagée, qui fait la jonction entre la rue du Château, la rue Didot, la rue Asseline et la rue Édouard-Jacques. Prenons place à la terrasse de ce bien convivial bistrot à l’ancienne, fort justement nommé « Café du Château », mais que les habitués appellent simplement
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« Chez César ». Cette placette, rebaptisée en l’honneur de l’avocat qui défendit Landru, s’appelait précédemment « place du Château ». Ainsi, la toponymie des lieux ne cesse, elle, de nous rappeler l’existence de ce château disparu ! Que voyons-nous à présent sur ce vaste quadrilatère déli-mité par la rue du Château, la rue Didot, la rue Pernety, et la rue Raymond-Losserand ? Les immeubles d’une ZAC, la ZAC Didot, ensemble de logements sociaux typiques des années 1980, plutôt imper-sonnels, mais agrémentés toutefois d’équipements sociaux, d’un gymnase, d’une crèche, de locaux associatifs et d’un petit jardin. Si cette ZAC ne représente certes pas le pire en matière d’urbanisme, en la parcourant aujourd’hui, com-ment soupçonner qu’à l’emplacement de ce vaste espace et de ces barres d’immeubles, s’étendait jadis, datant du début du Siècle des lumières, un domaine d’agrément comportant un grand parc arboré, un jardin potager, des corps de ferme avec leurs dépendances, ainsi qu’une charmante folie e typiquementXVIIIsiècle. Cette « folie », bien que ne méritant pas l’appellation flatteuse de « château », constituait cependant une propriété champêtre d’une certaine importance, car le parc à lui seul couvrait une superficie de près de 4 hectares. Ce domaine, connu sous l’appellation de « château du Maine », occupa cet emplacement pendant près de deux siècles, et devait finir tristement sa carrière sous la pioche des 1e démolisseurs , à la toute fin duXIXsiècle, sans laisser d’autres traces qu’une légende erronée !
1 Les dépendances du « château » sont les seules survivantes du domaine de Fantaisie : elles se trouvent encore aujourd’hui dans la cour du 133 de la rue du Château.
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C’est l’histoire de ce domaine disparu, et hélas fort mal documenté, que nous avons tenté de reconstituer, à l’aide des plans anciens, plans parcellaires, cartes d’état-major, atlas de censive, plans et livres terriers, ainsi que des textes extraits de divers ouvrages, revues et documents historiques. Ce long travail préalable de recherche documentaire nous a pourtant permis de mener à son terme notre propre en-quête historique, et de retrouver des faits et des détails iné-dits concernant ses origines, ses propriétaires successifs, ainsi que son évolution au fil du temps. Si nous parvînmes à retrouver sans trop de peine, grâce aux archives numérisées, les plans anciens ainsi que les plans parcellaires de la ville de Montrouge où figure notre domaine, toutes nos recherches en matière d’iconographie demeurèrent infructueuses : en dépit d’opiniâtres et inten-sives recherches, étalées sur près de trois années, au cabinet des estampes de Carnavalet, à la BNF, la BHVP, la Com-mission du Vieux Paris, le musée du Domaine départe-mental de Sceaux, les bibliothèques Sainte-Geneviève, de l’Arsenal, ainsi qu’aux Archives nationales, il nous fut rigoureusement impossible de mettre la main sur le moindre tableau, estampe, dessin, gravure, ou même photo repré-sentant notre domaine, hormis une seule et unique gravure insérée dans le volumineux ouvrage d’Émile Wiriot,Paris de la Seine à la Cité universitaire. Cette gravure, provenant du fonds de M. Adolphe l’Esprit, nous montre le bâtiment principal, habitation bourgeoise e typiquementXVIII, les dépendances, les deux pavillons qui flanquaient l’entrée principale, elle-même précédée par un rond-point, ainsi que le mur entourant le parc, et la végé-tation aux alentours.
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Bien que ce domaine n’ait été démoli qu’en 1899, époque où la photo était déjà fort répandue, nous n’en retrouvâmes pas la trace d’une seule à la Commission du Vieux Paris, dont un rapport en date du 2 juin 1898 avait pourtant men-tionné la vente et la démolition prochaine du domaine. En désespoir de cause, et confronté à cette singulière et inexplicable lacune en matière d’iconographie, nous déci-dâmes alors de nous lancer dans une reconstitution 3D en images de synthèse de l’ensemble du domaine, avec son parc, la ferme et ses dépendances. Pour ce faire, nous disposions heureusement d’autres éléments plus précis et plus fiables que cette seule gravure, qui nous donnait toutefois une idée de l’allure générale du domaine. En premier lieu, une description forte complète et dé-taillée des bâtiments, du parc et des dépendances, provenant d’une affiche de 1845, lors de la mise en location du do-maine par Coüesnon. Nous disposions également des plans parcellaires à grande échelle, précis au mètre près, de 1818, 1849 et 1867, de ce secteur du Terrier-des-Lapins, ainsi que les plans de Girard et Charles Piquet de 1826. La gravure et les plans parcel-laires nous permirent de reconstituer le plus fidèlement pos-sible chaque corps de bâtiment à son échelle et emplacement exacts, les plans de Girard et Piquet nous renseignant sur la disposition des massifs, des allées et de la découpe du parc et des jardins. En faisant la synthèse de tous ces éléments et grâce au talent et à la patience de notre infographiste, M. Laurent Brixius, nous sommes parvenus à modéliser l’ensemble du domaine, des jardins, parc et dépendances, dans les années 1820-1830.
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Cette reconstitution tridimensionnelle sera bien sûr mise en ligne dès la sortie de cet ouvrage, et il sera ainsi possible à nos lecteurs d’effectuer sur internet une visite virtuelle du e domaine, tel qu’il était au début duXIXsiècle. Par la magie de Google Earth, nous pourrons même nous rendre sur les lieux tels qu’ils sont à l’heure actuelle, et faire ressurgir tout le domaine dans ses proportions et emplacements exacts, par rapport au bâti actuel, et retrouver tel qu’il était l’environne-ment de l’époque. C’est aussi l’histoire des propriétaires ayant habité ces lieux, et celle de cette partie de la plaine de Montrouge, devenue depuis le quartier de Plaisance, que nous allons relater, depuis le début du Siècle des lumières jusqu’à nos jours. Il nous faudra donc prendre place à bord de cette « machine à remonter le temps » imaginée par H. G. Wells, qui prend ici la forme d’un puissant logiciel d’imagerie 3D associé à Google Earth, puis régler ensuite le curseur sur l’année 1730, pour nous retrouver instantanément en ce même endroit, et voir réapparaître devant nos yeux ce fort beau domaine champêtre, dont la paternité fut longtemps attribuée à tort au duc du Maine, fils légitimé de Louis XIV me et de M de Montespan. C’est suite à cette erreur historique récurrente que le domaine fut indûment dénommé « châ-teau du Maine ». Aussi, afin de respecter la vérité historique, nous nous contenterons, la plupart du temps, d’appeler le domaine « Fantaisie », ainsi que l’avait baptisé son plus célèbre pro-priétaire, le fameux critique littéraire Élie-Catherine Fréron.
CHAPITREI Montrouge et la plaine de Montrouge e au début duXVIIIsiècle : un terroir agricole, les carrières, les moulins, les réserves de chasse et les premiers domaines d’agrément
e En ce début duXVIIIsiècle, Montrouge s’étendait sur un vaste territoire divisé en deux secteurs. Au sud se trouvait le Grand Montrouge, modeste com-mune agricole qui ne comptait guère alors que 500 à 600 habitants. Cette petite population était majoritairement constituée de paysans cultivant vigne et céréales (avoine, seigle, orge et blé), de meuniers, dont les moulins avaient fait leur apparition dans la plaine de Montrouge dès la fin du Moyen Âge, de fermiers et de carriers. En effet, l’exploitation de cette pierre calcaire, présente en abondance dans le sol de Montrouge, avait débuté dès le Moyen Âge et s’y était développée au fur et à mesure que s’épuisaient les sous-sols parisiens. La construction des immeubles et des monuments pari-siens exigeant toujours plus de matériaux, le sous-sol de Montrouge fut creusé de nombreuses galeries, dont certaines d’une dizaine de kilomètres, et de multiples puits d’extrac-
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tion. Cette exploitation se faisait de façon anarchique, car chaque maître-carrier avait pour unique objectif de tirer le parti le plus rentable de son exploitation en fonction de la qualité des bancs de pierre rencontrés, si bien que les sous-sols de Montrouge devinrent progressivement un véritable gruyère… L’extraction se réalisait également dans des carrières à ciel ouvert. Cette activité devait perdurer près de trois siècles, e jusqu’à sa disparition progressive auXIXsiècle en raison des multiples accidents entraînant des effondrements en surface, occasionnant de nombreux décès parmi la popu-lation des ouvriers carriers. Au nord, le Petit Montrouge s’étendait sur la majeure e partie du territoire de notre actuel 14 arrondissement. Les communes limitrophes étaient Gentilly côté est, Vaugirard côté ouest, et le Grand Montrouge et Vanves côté sud. Côté ouest, la limite avec Vaugirard était une fort an-cienne voie romaine, devenue le « chemin de Vanves ». À l’est, Montrouge était traversé par l’antique voie romaine pavée, la voie de Lutèce à Aurelianum, ou « pavé d’Orléans ». Cet anciencardo maximusconstituait l’axe majeur romain de circulation nord-sud pour entrer et sortir de la capitale. Partant du fleuve, la rue Saint-Jacques sortait de la ville, prolongée par le chemin du Faubourg-Saint-Jacques, puis traversait Montrouge en suivant la rue de la Tombe-Issoire. Cet axe antique fut emprunté par les croisés partant s’em-barquer pour la Terre sainte. C’était également le chemin que remontaient les « jacquaires » en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Chaque année à Pâques fleuries, les pèlerins se rassemblaient à l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dont il ne subsiste que la célèbre tour proche du Châtelet, puis remontaient ce long chemin sous les accla-
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mations. Ils entamaient ainsi un exténuant périple d’une dizaine de mois. Au retour, ceux qui avaient réussi l’exploit de faire à pied le voyage aller-retour étaient accueillis en l’hospice Saint-Magloire, près de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, puis restaurés et nettoyés, avant d’être livrés à la ferveur et à la dévotion du peuple. Au début du Siècle des lumières, ce vaste territoire agri-cole avait fort peu évolué depuis le Moyen Âge et était resté très peu bâti, en particulier la plaine de Montrouge, encore vierge de toute construction d’importance : mis à part les nombreux moulins à vent et les fermes implantées au milieu des cultures, nous pourrions chercher en vain la trace de domaines d’agréments antérieurs à notre futur domaine de Fantaisie. Hormis les carrières et les exploitations agricoles, l’acti-vité de minoterie s’était considérablement développée depuis le Haut Moyen Âge, époque à laquelle les croisés avaient rapporté d’Orient et introduit en Europe la technique des moulins à vent, inconnue jusqu’alors, et invention des savants orientaux. Cette innovation majeure se propagea progressivement à l’ensemble du continent européen, et, dans tous les royaumes du vieux continent, on vit se dé-ployer les fameuses ailes, objets de nombre de contes, fantasmes et légendes, ainsi que de romans dont le plus célèbre reste, bien sûr, leDon Quichottede Cervantès. Et pourtant, de nos jours, nous aurions bien du mal à mesurer l’importance primordiale que revêtaient alors les moulins, rouages essentiels au bon fonctionnement de la chaîne alimentaire de la population… Le pain constituait la base absolue et primordiale de l’alimentation du peuple, qui le consommait sous toutes ses formes. On le fabriquait à partir des farines obtenues par mélange des céréales dispo-
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nibles localement ou acheminées depuis la Beauce. Le blé, céréale de luxe réservé à la confection du coûteux pain blanc, l’orge, le seigle, le froment, le millet, le sésame ou le sarrasin : quel que fût la nature des céréales, il fallait bien moudre le grain pour le transformer en farine avant de pouvoir fabriquer le pain ! D’où l’importance que prirent les moulins et leurs exploi-tants, les meuniers. Les sacs de céréales étaient acheminés en charrette et repartaient allégés d’un seizième de leur poids : c’est ainsi que se rémunéraient les meuniers, régu-lièrement accusés de tricherie. Le son obtenu retournait aux fermes pour nourrir les animaux de basse-cour. Certains moulins ne se bornèrent pas à moudre le grain et vendre la farine, et se bâtirent une réputation en produisant de déli-cieuses galettes, cuites et vendues sur place par le meunier et son épouse. Cette prépondérance des céréales et du pain dans l’ali-mentation du peuple conféra très tôt une importance straté-gique aux moulins lors des guerres ou conflits. En effet, qui contrôlait (ou détruisait !) les moulins tenait les clés de la disette lors des guerres de siège. Privées de leur alimentation de base, les populations affamées rendaient plus facilement les armes. Ces moulins étaient particulièrement nombreux en cette plaine de Montrouge, car l’environnement s’y prê-tait bien : suffisamment venté pour faire tourner les lourdes pales et situé sur la route de la Beauce, le grenier céréalier de la capitale. Les plans, suivant les époques, permettent d’en dénombrer jusqu’à une bonne trentaine (mais certains historiens avancent le chiffre d’une soixantaine). On trouvait deux sortes de moulins à Montrouge. Les constructions fixes ou moulins dits « à tour », ronds, construits en pierre à la manière d’une tour de guet, com-portaient généralement trois niveaux.
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