Le marché dans son histoire

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Analyser le marché dans son histoire, c’est d’abord interroger cette catégorie et l’usage qu’en font les historiens. La démarche ne va pas de soi, dans une discipline largement plus empiriste que théoricienne, qui emprunte le plus souvent ses concepts aux sciences sociales voisines, Or, précisément, cette clé de la coordination entre les agents est toujours remodelée par la théorie économique. À la reconstitution des indicateurs macroéconomiques, dans le sillage de Francois Simiand, s’est substituée depuis les années 1980 l’analyse des acteurs, de leurs réseaux de connaissance et d’échange, de leurs décisions mises en contexte. Mais à l’échelle de la microanalyse n’a-t-on pas présupposé, et dès lors consolidé, une représentation du marche excessivement abstraite et passablement anhistorique ? À l’inverse, des historiens spécialistes des époques anciennes ou médiévales ont voulu montrer que le marché « n’existait pas » aux périocles considérées, que les échanges ne s’inscrivaient pas alors dans le pur jeu de l’offre et de la demande.

Ce numéro, coordonné par Dominique Margairaz et Philippe Minard, propose un bilan des recherches les plus récentes qui visent à dépasser ce dilemme entre la surinterprétation de l’action des agents économiques et la dissolution de la catégorie de marché. L’ensemble des contributions se situe dans un itinéraire de questions plus anciennes qui structurent les recherches sur l’économie dans la Grèce antique (Raymond Descat), sur les conditions de la croissance médiévale (Mathieu Arnoux), sur la formation des échanges marchands dans les États-Unis des XVIIIe et XIXe siècles (Pierre Gervais), sur la constitution des critères de qualité des vins en France depuis le début du XXe siècle (Alessandro Stanziani), ou encore sur les formes de la division du commerce international depuis le XXe siècle (Patrick Verley).

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782728838196
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PRÉSENTATION
LE MARCHÉ DANS SON HISTOIRE
Dominique MARGAIRAZet Philippe MINARD
Analyser « le marché dans son histoire », c’est d’abord interroger la catégorie de marché et l’usage qu’en font les historiens. La démarche ne va pas de soi, dans une discipline largement plus empiriste que théoricienne, qui emprunte le plus souvent ses concepts aux sciences sociales voisines. Or, dans les théories économiques, la catégorie de marché occupe une position assez paradoxale : considéré comme le mode de coordination essentiel entre les agents, et souvent même le seul considéré, le marché est au cœur des constructions théoriques, mais celles-ci se contentent souvent d’hypothèses bien réductrices pour le définir. « Dans les approches dominantes, écrivent Benjamin Coriat et Olivier Weinstein, le marché est représenté comme un espace où se rencontrent offreurs et deman-1 deurs, suivant des mécanismes tels que s’y établissent des prix dits d’équilibre . » «Charmante fiction», assurément, que celle que nous propose la théorie standard dominante, d’essence néoclassique, au regard de laquelle la plupart des marchés que peut observer l’historien apparaîtront comme largement « imparfaits », faute de voir réalisées toutes les conditions que requiert le schéma théorique. On peut alors non seulement se demander quelle est l’efficace d’un modèle qui n’est jamais réalisé dans la pratique, mais aussi dans quelle mesure ce concept de marché peut éclairer les historiens de façon heuristique : à bien des égards, il apparaît comme un obstacle à l’analyse historique. De sorte que nombre de travaux récents s’en sont éloignés : les contributions rassemblées ici montrent la complexité des processus de construction des marchés, la pluralité et la variété des arrangements qui rendent possibles leur existence et qui permettent leur fonctionnement. Elles soulignent surtout la nécessité d’historiciser la catégorie de marché, à rebours de toute abstraction intemporelle, de tout schéma universel préconstruit.
1. Benjamin CORIATet Olivier WEINSTEIN, « Institutions, échanges et marchés »,Revue déconomie industrielle, n° spéc. :Dynamique des marchés,107, 2004, p. 37-62.
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LE DÉPLACEMENT DES APPROCHES HISTORIENNES
La manière dont les historiens approchent le marché a changé, c’est l’évidence : on ne fait plus aujourd’hui la même histoire économique qu’il y a une cinquantaine d’années, à l’époque où s’affirmaient la force et la fécondité de l’école labrous-2 sienne. Les conceptions d’Ernest Labrousse, économiste venu à l’histoire , qui dirigeait à la Sorbonne l’Institut d’histoire économique et sociale fondé par Marc Bloch en 1938, se combinaient à celles desAnnales(sous-titrées « Économies, sociétés, civilisations»), dirigées depuis1946 par Fernand Braudel. Elles se sont incarnées dans une grande entreprise éditoriale, l’Histoireéconomique et sociale de la France(4 tomes, en 8 volumes, finalement parus entre 1976 et 1982), tandis que paraissait parallèlement l’Histoireéconomique et sociale du monde, de même facture, sous la houlette de Pierre Léon. Ces grandes synthèses résument bien les orientations historiographiques de cette époque. Il s’agit tout d’abord d’une histoire à la fois économique et sociale – ces deux aspects étant considérés comme inséparables (« le social, c’est le mode d’être de l’économique », dira Jean Bouvier) – avec, en arrière-plan, la perspective d’une histoire globale, capable d’expliquer comment le capitalisme 3 s’est développé à l’échelle du monde entier , mais aussi, tout autant, « comment 4 naissent les révolutions ». En second lieu, les recherches sont orientées selon un double binôme. Le couple structures/conjoncture, d’une part, avec l’idée qu’une économie a la conjoncture de ses structures (comme on dit qu’un corps a l’âge de ses artères) : d’où le privilège accordé à l’approche par le mouvement des prix et le souci de constituer des séries (prix, salaires, profits, rentes, produits, échanges), dans la lignée de l’Esquisselabroussienne, pour rechercher ce que la conjoncture révèle des structures. L’intérêt porté aux séries et à leurs fluctuations, selon la méthode privilégiée de la moyenne mobile, explique le succès des analyses en termes de cycles (Juglar, Kondratieff, phases A et B de Simiand), tant vantées par Pierre Chaunu. D’autre part, le couple croissance/ crise constitue le pendant de l’attention portée à la conjoncture : d’où l’attache-ment à reconstituer la typologie des facteurs de crise et analyser les ressorts de la croissance.
2. Ernest LABROUSSE,Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au e XVIIIsiècle, Paris, Dalloz, 1933, rééd. Paris, Éditions des archives contemporaines, 1984 ; ID., La Crise de léconomie française à la fin de lAncien Régime et au début de la Révolution, Paris, Presses universitaires de France, 1944, rééd. 1990. Voir Maria-Novella BORGHETTI, Luvre dErnest Labrousse. Genèse dun modèle dhistoire économique, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005. 3. Fernand BRAUDEL,Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Paris, Armand Colin, vol. I : 1967, vol. II-III : 1979. 4.Selon le titre du célèbre article d’Ernest LABROUSSE1848-1830-1789. Comment, « naissent les révolutions?»,Actes du congrès historique du centenaire de la révolution de 1848, Paris, Presses universitaires de France, 1948, p. 1-29.
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L’histoire sérielle des prix (objet du premier travail de Labrousse) a donc joué un rôle décisif : « On ne dira jamais assez à quel point les prix ont contribué à 5 transformer le métier d’historien », écrit Maurice Aymard. Les comptabilités de toutes sortes et les mercuriales ont permis d’établir des séries, faisant apparaître de nouvelles périodisations dont les théories des cycles pouvaient rendre compte de façon assez cohérente. Les grandes collections publiées alors sous la houlette de ce qui allait devenir l’École des hautes études en sciences sociales manifestent clairement, par leurs intitulés, les préoccupations dominantes à l’époque : « Ports-routes-trafics » (1951-1969, 28 volumes, plus 1 volume en 1988), « Monnaie-prix-conjoncture » (1952-1973, 11 volumes) et surtout « Affaires et gens d’affaires » (1952-1973, 36 volu-mes). Même cette dernière collection – qui accueille avant l’heure des études de business history, analysant les dynasties marchandes, l’histoire des firmes et leur saga – s’inscrit dans la visée finale d’une reconstruction macroéconomique : il s’agit de comprendre les modalités d’accumulation du capital, industriel ou marchand, et ce sont là autant de jalons pour retracer l’histoire de la croissance économique d’ensemble. On voit par là aussi, bien sûr, combien l’histoire est fille de son temps : la crise des années 1930, puis l’onde d’expansion des Trente Glorieuses ont tour à tour interpellé deux générations d’historiens économistes. Ce type d’approche a dominé jusqu’aux années 1960-1970. En termes de connaissances, l’accumulation fut impressionnante. Mais ce faisant, les historiens se sont trouvés confrontés aux limites du modèle sous-jacent, qu’ils avaient emprunté sans plus de précaution à la théorie économique dominante. Dans le schéma d’inspiration walrassienne, le marché est le lieu où se confrontent des offres et des demandes qui émanent d’individus rationnels, et qui portent sur des biens dont les qualités sont définies et connues de tous. Les prix à l’équilibre sont tels qu’ils maximisent, au bout du compte, le bien-être de chacun des acteurs du marché. Celui-ci apparaît donc comme une sorte de mécanique autosuffisante, autorégulatrice, indifférente à l’enracinement social des motivations, des besoins et des désirs qui orientent les préférences des échangistes. Autant d’hypothèses dont il était difficile de trouver confirmation dans les situations historiques observées : au regard de la théorie économique, on avait bien plutôt des marchés dits « imparfaits ». Or, c’était précisément ces « imperfections » dont il fallait rendre compte. La formalisation empruntée de façon implicite et mal contrôlée à la théorie de l’équilibre général s’avérait alors inutile, ou du moins faiblement explicative. Les historiens avaient besoin, qui plus est, de cadres conceptuels capables de prendre en charge tous les éléments contextuels qu’ils mettaient au jour : contexte social, institutionnel et culturel, voire politique, et pas seulement économique au sens étroit. Pareille opération n’était envisageable que par un changement d’échelle. D’où un lent déplacement, manifeste dans les années 1980, amplifié ensuite, vers des études de type microéconomiques et non plus macroéconomiques. Aux séries
5. Maurice AYMARD, « La formalisation à l’épreuve de l’anachronisme. Les historiens et le marché »,inJean-Yves GRENIER, Claude GRIGNON, Pierre-Michel MENGER, éd., Le Modèle et le récit, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 2001, p. 179-195 (ici, p. 183).
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de prix, aux longues courbes de la rente, du salaire ou du profit, on préférait désormais l’analyse des acteurs, de leurs réseaux de connaissance et d’échange, de leurs décisions replacées dans le contexte précis de leur situation familiale, de leur outillage mental, etc. Les ressources offertes par lamicrostoriaont alors largement séduit. Pensons au succès duPouvoir au village(ou plus exactement, selon le titre original,LHéritage immatériel) de Giovanni Levi, offrant l’exemple d’une recons-e 6 titution minutieuse du marché de la terre à Santena, en Piémont, auXVIIsiècle . Rente, salaire et profit étaient désormais considérés à hauteur d’homme, entendons à l’échelle de l’expérience individuelle des acteurs. Non pas que cette dimension ait été absente de la génération précédente de travaux (encore unefois, songeons à la collection « Affaires et gens d’affaires » ou à la série « Histoire des entreprises » lancée par Bertrand Gille au début des années 1960), mais la visée était autre : chaque monographie, locale ou d’entreprise, venait s’inscrire dans le dessein plus large d’une reconstitution d’ensemble. Ce qui est nouveau, au tournant des années 1980, c’est l’abandon de fait de cette perspective. Tout au contraire, les défenseurs de l’approche microéconomique considèrent que le cas particulier est en soi suffisamment signifiant : l’exemple parle pour la totalité. Bref, le recul de l’histoire quantitative s’accompagne d’un pari épistémologique : non pas que l’on postule la généralisation possible des cas particuliers observés ; on ne parlera pas d’une hypothétique exemplarité du cas, difficile à prouver, mais de sa signi-fication en soi. Tout simplement parce que l’on cherche à décrire des mécanismes, des fonctionnements, sans vouloir en faire la clé de dynamiques d’ensemble, ces dernières paraissant hors de portée. La question du passage d’une échelle à l’autre, 7 du micro au macro, semble avoir été comme suspendue, ou remise à plus tard . Dans ce déplacement du regard, les historiens ont rencontré, parmi les sciences sociales, de nouveaux interlocuteurs, soucieux de réintroduire dans l’analyse des comportements économiques les effets de croyance, d’information ou de connaissance : sociologie de l’action, économie des conventions, nouvelle socio-logie économique, économie de la décision, analyse des réseaux, etc. D’une certaine manière, tous ces courants ont focalisé leur attention sur les agents et 8 leurs actions . Ce supposé « retour de l’acteur » n’a pas été sans malentendus : pour certains, il traduisait principalement un changement d’échelle dans l’analyse ; ce choix épistémologique ne signifiait pas pour autant une adhésion explicite, que d’autres revendiquaient, aux postulats de l’individualisme méthodologique. Mais pour les historiens, ce débat était redoublé par la nécessité d’éviter l’anachronisme : quels qu’aient été les comportements ou raisonnements prêtés à l’homoeconomicus, la question demeurait de leur permanence intemporelle ou de leur évolution diachronique.
6. Giovanni LEVI,Le Pouvoir au village. Histoire dun exorciste dans le Piémont au ere XVIIsiècleéd. Turin, Einaudi, 1985, trad. franç. de Monique A, 1 YMARD, Paris, Gallimard, 1989. 7. Dans le monde anglo-saxon, les historiens économistes n’ont pas le même genre de réticence devant les macroreconstitutions. Il est vrai que l’histoire économique y est enseignée dans les départements d’économie, en général. 8. À titre d’exemple, on peut citer, entre autres, deux numéros spéciaux de la revueGenèses, coordonnés par l’ethnologue Florence WEBER,Ethnographie économique,25, déc. 1996 et Comment décrire les transactions,41, déc. 2000.
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