Les Fous de la République

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Au commencement est l'émancipation, oeuvre de la Révolution. Ayant désormais accès aux grandes écoles comme à l'Université, quelques Juifs, sous la Monarchie de Juillet et davantage encore sous le Second Empire, entrent dans l'Administration ou siègent dans les Chambres. Mais ce n'est qu'avec la " République des Jules ", imbue de laïcité, d'universalisme, de méritocratie, que plusieurs Juifs d'Etat parviennent réellement aux sommets de l'appareil politico-administratif. Dans le sillage de Gambetta, de Jules Ferry ou encore de Clemenceau, ils entrent en politique, dirigent des préfectures, siègent au Conseil d'Etat, à la Cour de cassation ou dans des cours d'appel, deviennent même généraux.

Cette émancipation par l'Etat est propre surtout à la France et résulte en droite ligne du siècle des Lumières. Les Juifs d'Etat dont on retrace ici l'histoire se montrent en retour littéralement fous de cette République ouverte à tous les talents. Ils la servent et l'honorent avec la foi et le zèle de ses admirateurs les plus dévots, affrontant ses ennemis les plus acharnés qui se recrutent du côté des droits nationalistes ou des gauches révolutionnaires, combattant à chaque guerre contre l'ennemi d'outre-Rhin.

Plongés malgré eux au coeur des guerres franco-françaises, ils essuient de plein fouet, au plus profond des provinces, la colère des adversaires de la République. Chose plus inattendue, le danger peut également venir du dedans de l'Etat lui-même dont les responsables administratifs ne sont pas toujours à l'abri de préjugés antisémites se traduisant par exemple par d'incontestables retards de carrière: ces ostracismes internes, insoupçonnés, témoignent comme d'une face cachée de la République. Et soudain Vichy vient rompre dramatiquement le contrat républicain en les expulsant de la haute fonction publique. Leur destin inattendu est alors souvent tragique.

Ces Juifs d'Etat ne connaissent-ils pas un sort inverse de celui des fous du Roi, ces doubles du souverain qui avaient jadis pour fonction d'attirer des récriminations et des quolibets impossibles à adresser au prince lui-même, lequel avait finalement fait d'eux de simples agents de l'Etat? Les hauts fonctionnaires juifs n'ont-ils pas eu pour rôle de prendre sur eux les haines et les imprécations des ennemis de la République, la préservant le mieux possible avant d'être emportés?

Reposant sur une documentation totalement inédite, cet ouvrage renouvelle en profondeur tout à la fois notre lecture de la IIIe République et notre connaissance de l'émancipation juive en France.

Pierre Birnbaum est professeur de science politique à l'université Paris-I.
Publié le : mercredi 18 mars 1992
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EAN13 : 9782213651224
Nombre de pages : 512
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Au commencement est l'émancipation, oeuvre de la Révolution. Ayant désormais accès aux grandes écoles comme à l'Université, quelques Juifs, sous la Monarchie de Juillet et davantage encore sous le Second Empire, entrent dans l'Administration ou siègent dans les Chambres. Mais ce n'est qu'avec la " République des Jules ", imbue de laïcité, d'universalisme, de méritocratie, que plusieurs Juifs d'Etat parviennent réellement aux sommets de l'appareil politico-administratif. Dans le sillage de Gambetta, de Jules Ferry ou encore de Clemenceau, ils entrent en politique, dirigent des préfectures, siègent au Conseil d'Etat, à la Cour de cassation ou dans des cours d'appel, deviennent même généraux.

Cette émancipation par l'Etat est propre surtout à la France et résulte en droite ligne du siècle des Lumières. Les Juifs d'Etat dont on retrace ici l'histoire se montrent en retour littéralement fous de cette République ouverte à tous les talents. Ils la servent et l'honorent avec la foi et le zèle de ses admirateurs les plus dévots, affrontant ses ennemis les plus acharnés qui se recrutent du côté des droits nationalistes ou des gauches révolutionnaires, combattant à chaque guerre contre l'ennemi d'outre-Rhin.

Plongés malgré eux au coeur des guerres franco-françaises, ils essuient de plein fouet, au plus profond des provinces, la colère des adversaires de la République. Chose plus inattendue, le danger peut également venir du dedans de l'Etat lui-même dont les responsables administratifs ne sont pas toujours à l'abri de préjugés antisémites se traduisant par exemple par d'incontestables retards de carrière: ces ostracismes internes, insoupçonnés, témoignent comme d'une face cachée de la République. Et soudain Vichy vient rompre dramatiquement le contrat républicain en les expulsant de la haute fonction publique. Leur destin inattendu est alors souvent tragique.

Ces Juifs d'Etat ne connaissent-ils pas un sort inverse de celui des fous du Roi, ces doubles du souverain qui avaient jadis pour fonction d'attirer des récriminations et des quolibets impossibles à adresser au prince lui-même, lequel avait finalement fait d'eux de simples agents de l'Etat? Les hauts fonctionnaires juifs n'ont-ils pas eu pour rôle de prendre sur eux les haines et les imprécations des ennemis de la République, la préservant le mieux possible avant d'être emportés?

Reposant sur une documentation totalement inédite, cet ouvrage renouvelle en profondeur tout à la fois notre lecture de la IIIe République et notre connaissance de l'émancipation juive en France.

Pierre Birnbaum est professeur de science politique à l'université Paris-I.
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