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En application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© De Borée, 2014eExécutions capitales au XIX siècle en Belgique.
(Droits réservés.)Avant-propos
L’affaire Dutroux à la fin des années 1990, l’affaire Geneviève
Lhermitte en 2007… Ces deux affaires criminelles, terribles et
monstrueuses, sont sans doute parmi les plus terrifiantes qu’ait
connues récemment la Belgique. Choquantes et révoltantes
surtout parce qu’elles ont touché des enfants.
Mais, par le passé, bien d’autres de ces faits divers sanglants
ont, en leur temps, défrayé la chronique et attiré quelquefois des
journalistes venus du monde entier. Tant il est vrai que l’horreur
et le sang attirent les foules, comme au temps où l’échafaud
se dressait en place publique, quand la foule venait voir tomber
les têtes comme on va au spectacle.
Une cour d’assises, d’ailleurs, peut être comparée à une sorte
de théâtre. Décor, costumes, textes parfois grandiloquents, jeux
de manches et effets stylistiques, rebondissements, suspense,
dénouement souvent dramatique… rien ne manque à ce
spectacle qui s’étend sur plusieurs jours comme un feuilleton et dans
lequel se joue la vie d’un homme (ou d’une femme). Ce n’est pas
un hasard d’ailleurs si les feuilletons télévisés font la part belle
aux affaires criminelles, depuis les débuts d’une enquête parfois
complexe jusqu’au procès du coupable et, parfois, jusqu’à son
exécution.
Le public se délecte de ces drames, à la télévision comme dans
la réalité. Sans doute parce que ces victimes et ces assassins lui
ressemblent. Ce meurtrier qui, dans un élan de passion violente,
tue celle qu’il aime (ou celle qu’il a aimée), ce voleur devenu
assassin, ce vengeur sauvage, ils sont de notre race. Qui d’entre nous ne
pourrait basculer, dans certaines circonstances, du mauvais côté ?
La meilleure preuve en est dans les affaires où c’est un notable,
un individu honorable, respecté par tous, qui passe à l’acte. « Eux
aussi », pensons-nous, vaguement rassurés de découvrir que
le mal n’est pas cantonné à une seule catégorie d’individus.
Quand le meurtre est trop atroce, quand le monstre est trop loin
de nous, c’est à la victime ou à ses proches que nous nous
identifions. Cette jeune fille massacrée et violentée, c’est à notre propre
9 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
Avant l’invention de la guillotine, les condamnés étaient pendus ou,
comme ici, place du Sablon à Bruxelles, décapités.
e(Gravure du XVI siècle in Louis HYMANS,
Bruxelles à travers les âges, 1884.)
enfant, à notre sœur, qu’elle ressemble. Cette mère de famille,
cette épouse infidèle, ce mari gênant, ce sont nos voisins, nos amis,
nos proches. « Cela aurait pu m’arriver », pensons-nous avec un
délicieux frisson de terreur.
En effet, cela pourrait nous arriver. C’est cela qui m’a
passionnée dans toutes ces affaires : leur charge d’humanité. Certes,
suivre les méandres d’une enquête, chercher des pistes, se prendre
pour Sherlock Holmes ou pour Hercule Poirot, c’est une sorte de
jeu intellectuel qui a toujours fasciné. Mais découvrir derrière ces
machinations parfois incroyablement complexes, comme dans
l’affaire Peltzer, l’âme d’un homme ou d’une femme, y voir
grandir l’amour, la peur, la haine et tous ces autres sentiments qui
sont aussi les nôtres, voilà ce qui me paraît réellement intéressant
dans ces faits divers d’exception. Stendhal et Flaubert, pour ne
10Avant-propos
citer que ces deux-là, ne s’y sont pas trompés, qui ont puisé dans
les gazettes la matière de leurs chefs-d’œuvre.
La romancière que je suis n’a pu s’empêcher de vibrer à ces
histoires poignantes.
Un autre aspect rend ces faits divers particulièrement
intéressants. En effet, ces affaires criminelles sont forcément insérées
dans un moment de l’histoire, dans un contexte social et politique
qui leur donne valeur de témoignages d’une mentalité, d’un mode
de vie particulier. Combien de femmes victimes ou meurtrières
parce qu’elles ne correspondaient pas à ce que la société attendait
d’elles, trop libres en un temps où l’épouse se devait d’être chaste
et soumise… C’est le cas d’Alice Renaux qui en est morte, c’est
celui de la femme que j’appelle « Annie Lemaan » qui,
certainement, n’aurait pas été jugée aujourd’hui comme elle le fut en 1948.
Quelle était la justice par le passé, comment a-t-elle évolué ?
Quel était le statut d’un homme d’Église, quel était celui de la
femme ? Autant de questions qui se posent autrement et reçoivent
des réponses bien différentes au fil des siècles.
J’ai eu plaisir aussi à retrouver et à recréer la Belgique de jadis,
et notamment le Bruxelles des temps anciens, un Bruxelles qui
n’existe plus.
Dans une affaire au moins, j’ai modifié les patronymes des
principaux protagonistes afin de ne pas nuire à certains d’entre eux
qui sont encore en vie.
Dans cet ouvrage, j’ai donc voulu me promener à travers le
e temps, du XVIII siècle à nos jours ou peu s’en faut. J’ai voulu
exhumer quelques drames anciens qui ont eu jadis un très grand
retentissement et sont plus ou moins oubliés aujourd’hui. Je n’ai
pas souhaité, en revanche, traiter les affaires récentes qui ont été
très médiatisées, comme l’affaire Dutroux ou l’affaire Geneviève
Lhermitte. Il m’a bien fallu opérer un choix. Et un choix, on le
sait, est toujours subjectif…
Sans aller jusqu’à justifier les actes criminels qui ont rendu
célèbres leurs auteurs ou leurs victimes, j’ai tenté de les comprendre .
En mémoire sans doute d’un délinquant très ancien, meurtrier au
11 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
moins une fois, condamné à mort puis gracié, dont nul ne sait
quelle fut la fin de son histoire. Car on peut être mauvais garçon
et grand poète, rappelez-vous…
« Frères humains qui après nous vivez,
1N’ayez les cœurs contre nous endurcis … »
1. Premiers vers du poème de François VILLON, La Ballade des pendus, rédigés en
prison dans l’attente de son exécution.La cathédrale Saint-Paul de Liège.
(Carte postale ancienne, collection particulière.)Comment un homme d’Église
s’accusa d’un crime qu’il n’avait
peut-être pas commis
Affaire Henri-Eustache Sartorius, Visé
1Cour échevinale de Liège , 27 février 1779
Le décor et les acteurs
IÈGE, AU DÉBUT de l’an de grâce 1771, était gouvernée par son L prince-évêque Charles-Nicolas d’Oultremont. Celui-ci mourut
en octobre, laissant vacant le siège épiscopal. Pendant l’interrègne,
ce sont donc les soixante chanoines du chapitre Saint-Lambert
qui exercent la souveraineté et ont la charge des prérogatives
de la justice.
À quelque vingt kilomètres de là, en direction des Pays-Bas,
la petite ville de Visez (aujourd’hui Visé) s’étend paresseusement
sur les bords de la Meuse. Sa richesse passée a laissé la place au
commerce de la mercerie et de l’épicerie. Les anciennes confréries
des Arbalétriers et des Arquebusiers, cependant, gardent vivaces
leurs coutumes. C’est dans ce cadre paisible que va éclater une
e1. « Au XVIII siècle, un procès criminel à la Cour échevinale de Liège se déroulait
dans un bureau, toutes portes closes avec, comme seuls acteurs, l’accusé, les
magistrats, le greffier et les témoins. » (VANDEVOIR, p. 73). La « Cour échevinale »
siégeait au Palais des Prince-Êvêques.
15 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
1« horrible tragédie » au sein d’une famille de notables qui a donné
plusieurs bourgmestres à la ville, notamment Henri-Eustache
Sartorius qui, au moment où débute cette histoire, occupe encore
les fonctions d’échevin au tribunal local tout en tenant boutique
d’épicerie et bonneterie avec son épouse Barbe Mahwin. Le couple
2a eu dix enfants . L’un des fils, Ferdinand-Jean-Maximilien, est âgé
de vingt-sept ans. Chantre à la collégiale Saint-Martin, il a reçu
les ordres mineurs sans être allé jusqu’à la prêtrise. Son frère
Jean-Jacques-Louis vient de prêter le serment d’avocat à Liège.
Henri-Eustache, âgé de dix-neuf ans, étudie le droit à Liège. Les
gens, à Visé, le jugent antipathique et même inquiétant. Il est court,
trapu, le poil noir, robuste. D’autres frères et sœurs sont
apothicaire, médecin, commerçant…
La demeure d’Henri-Eustache Sartorius et de sa famille, sise rue
Haute, possède un jardin qui jouxte celui des « dames Warrimont ».
Jeanne Mester, veuve du sieur Warrimont a, elle aussi, une
nombreuse progéniture. Ses trois plus jeunes filles vivent encore avec
elle, notamment Marie-Madeleine, vingt-deux ans. Jolie et peu
farouche, on l’a souvent rencontrée en compagnie de l’un ou l’autre
des frères Sartorius. En cette fin d’année 1771, elle est visiblement
enceinte. Le père, selon les rumeurs, serait Henri-Eustache avec
qui on l’a souvent vue.
Le drame
Dans la soirée du 19 décembre 1771, une jeune fille qui rentre
chez elle à travers champs entend des plaintes, des gémissements,
des chocs et, finalement, un grand cri. Une autre, non loin de
là, entend elle aussi ce cri, de même qu’un sieur Dehenne et sa
servante.
1. Selon l’expression de Willy VANDEVOIR (avocat à la cour d’appel de Liège), in
L’Affaire Sartorius, Jean Vromant Imprimeur, 1941.
2. Les dix enfants Sartorius étaient : Catherine (née le 17 octobre 1742),
Ferdinand-Jean-Maximilien (né le 8 avril 1744), Jean-Jacques-Louis (avocat, né
le 27 décembre 1745), Jeanne-Isabelle (née le 19 janvier 1748), Jean-Denis (né le
er1 février 1750), Henri-Eustache (né le 6 décembre 1752), Joseph ou Gérard-Joseph
(garçon apothicaire à Liège, qui allait devenir médecin, né le 19 novembre 1753),
suivis de Renier-François (22 janvier 1756), Léonard-Joseph (21 mars 1758) et
Barbe (7 novembre 1760).
16Comment un homme d’Église s’accusa d’un crime…
Le lendemain, deux frères découvrent dans l’eau du fleuve le
corps de Marie-Madeleine, retenu captif par quelques branchages.
Un attroupement se forme et très vite, ragots et commentaires
se multiplient. La jeune femme était enceinte, rappelle-t-on, sans
doute des œuvres de Henri-Eustache Sartorius…
1Aussitôt, le président de la Haute Cour de Justice requiert le
tribunal de se rendre sur les lieux. La nouvelle s’est répandue, et
de nombreux curieux ont rejoint l’endroit où gît le corps de la
malheureuse. Parmi eux se trouvent, en plus du président Bouhoulle,
Henri-Eustache Sartorius père, en sa qualité d’échevin, ainsi que
deux de ses fils, le chantre Ferdinand Sartorius et l’étudiant en
droit Henri-Eustache qui porte le même prénom que son père ;
on aperçoit également leur cousin Nicolas Hennet et l’un de leurs
amis, François Ghiet.
Les magistrats ordonnent « l’ouverture du cadavre ». Le «
médecin et chirurgien sermenté de la Haute Cour de Visez » atteste
avoir trouvé la victime enceinte de huit à neuf mois, « et lui avoir
trouvé la trachée-artère, l’œsophage et toutes les artères et veines
montant à la tête transversalement coupés, comme aussi plusieurs
autres plaies, tant au visage que sur les mains, faites par un
ins2trument tranchant, lesquelles plaies sont absolument mortelles ».
L’affaire est déférée au Tribunal échevinal de Liège. L’enquête
commence, prémices d’un procès qui durera huit années.
L’enquête et la rumeur
C’est le comte d’Aerschot, grand bailli de Hesbaye et haut
jus3ticier de Visé , qui prend en charge cette enquête.
La rumeur publique accuse Henri-Eustache Sartorius dont
chacun dit qu’il a, depuis toujours, « le cœur dur et cruel ». Tout
enfant déjà, il avait l’habitude de piquer ses camarades de classe
avec des épingles ou avec un couteau. Dans sa famille même, on
1. Il s’agit du médecin Laurent Bouhoulle, qui se trouvait être l’oncle de la victime.
« Médecin, ancien bourgmestre et maïeur de Visé qui, en cette qualité, présidait la
Haute Cour de Justice de l’endroit. » (Vandevoir, p. 23.)
2. Willy VANDEVOIR, op. cit., p. 24.
3. Il cumule ainsi la charge de l’actuel juge d’instruction et celle de procureur du
roi.
17 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
l’a surnommé « le Turc ». Il trouve du plaisir, raconte-t-on, à tuer
avec cruauté des oiseaux qu’il capture. En outre, cela fait
longtemps qu’il s’affiche volontiers avec « la fille Warrimont », et c’est
à lui qu’on attribue la paternité de l’enfant qu’elle portait. Son
frère le chanoine, quant à lui, est d’un caractère liant et sa
réputation est celle d’un homme doux et affable.
Dès le surlendemain du crime, les langues se délient. On a aperçu
« le fils Sartorius » (c’est de Henri-Eustache qu’il s’agit) les mains
pleines de sang. Les domestiques de la famille se souviennent de
l’air étrange du chanoine à son retour au logis, le jour du crime,
vers 7 heures du soir, et révèlent qu’un couteau a disparu dans la
cuisine. Certes, tous les soupçons se portent sur Henri-Eustache,
mais l’on commence à se demander si son frère Ferdinand n’était
pas au courant, ou pire, s’il n’a pas été son complice.
Une lettre anonyme arrive chez le grand bailli six jours après le
crime. Elle met en cause un jeune homme nommé Lehane, que l’on
rencontrait souvent avec l’une des demoiselles Warrimont, ainsi
que deux frères, les Bettonville, qui fréquentaient sa maison. Le
bourgmestre Sartorius lui-même remet au comte d’Aerschot un
second écrit anonyme daté de Maastricht, qui lui conseille de faire
châtier les auteurs des « calomnies atroces » que l’on répand sur
ses fils. Il sera prouvé trois ans plus tard que ces deux lettres
sont de la même main, celle de l’avocat, Jean-Jacques Sartorius,
qui sera d’ailleurs poursuivi en 1777 « pour avoir écrit des lettres
anonymes dans lesquelles il a voulu impliquer M. Bettonville pour
être l’auteur du meurtre de Mlle Warrimont ».
Le grand bailli s’interroge. Il est possible en effet que les
accusations de plus en plus nombreuses à l’égard de Henri-Eustache
ne soient que des ragots.
Il faut savoir que deux confréries se partageaient, depuis des
temps immémoriaux, les sympathies des Visétois : les Harquebusiers
(ou Arquebusiers) et les Arbalétriers. Chaque habitant de la ville
appartenait à l’une ou à l’autre de ces compagnies, rivales et
souvent à l’origine de bagarres parfois sanglantes. Les Sartorius
sont des Harquebusiers dont l’influence est grande, et la plupart
des accusateurs de Henri-Eustache appartiennent à la confrérie
rivale…
18Comment un homme d’Église s’accusa d’un crime…
Des éléments nouveaux sont mis au jour. On parle d’une
première tentative d’empoisonnement dont aurait été victime
Marie-Madeleine peu de temps avant le crime. Le chanoine lui
a fait manger des tartes aux pommes envoyées de Liège par
son frère Henri-Eustache, tartes qui auraient été empoisonnées.
La jeune femme fut malade mais n’en mourut pas. Des témoins
disent avoir vu le jour du crime Henri-Eustache (ou avoir vu
1quelqu’un qui l’avait vu) les mains et les « frasettes » couvertes
de sang.
Henri-Eustache continue, aux yeux de tous, d’être le coupable
idéal. Inquiet, il s’est réfugié pendant quelque temps au couvent
des Récollets de Liège, où l’un de ses oncles est moine. Il apprend,
par son frère Jean-Jacques (l’avocat) qui le soutiendra tout au
long de l’affaire, qu’il n’existe aucune charge précise contre lui.
Le 27 mars 1772, il adresse aux échevins de Liège une requête
dans laquelle il leur demande d’entendre ses moyens de défense :
« […] Je crois qu’il est de mon devoir de recourir avec confiance
à vos seigneuries comme à des juges dont l’intégrité est si connue,
pour leur présenter une quantité de déclarations, en vue d’ôter
tout ce que cette noire calomnie pourrait occasionner au détriment
2de mon honneur et de ma réputation […]. »
Cette requête est accompagnée de nombreux témoignages
passés par-devant notaire, qui constituent autant d’alibis. Tout cela
n’empêche pas l’enquête de suivre son cours jusqu’au début de
l’année 1773, soit deux ans après le crime. Le 3 février, le tribunal
rend un décret de prise de corps à l’égard de trois suspects :
HenriEustache Sartorius, Nicolas Hennet et François Ghiet.
Avertis, Henri-Eustache Sartorius et Nicolas Hennet prennent
la fuite, cependant que Ghiet est appréhendé et emprisonné. Du
fond de sa retraite, Henri-Eustache continue à produire des
documents destinés à l’innocenter, jusqu’à ce que le tribunal décide,
en s’appuyant sur un règlement datant de 1719, qu’il ne pourra
se défendre avant de s’être constitué prisonnier… ce qu’il fait au
mois d’avril 1772. Hennet est arrêté aux Pays-Bas autrichiens
où il s’était réfugié, et transféré à Liège avec la permission de
1. Les manchettes.
2. Willy VANDEVOIR, op. cit., p. 46.
19 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
1l’impératrice Marie-Thérèse. On décide de lui imposer la question ,
qui lui sera appliquée le 10 janvier 1774.
Son supplice fut celui de l’estrapade dans lequel le suspect, les
mains liées « sur le cul » est attaché sous les aisselles par une
corde reliée à une poulie scellée dans la voûte. Le corps est hissé
à bras d’homme, un poids de cinquante livres attaché aux pieds.
Avant « la question rigoureuse » (qui se pratique en présence d’un
médecin), le prisonnier est « préparé », c’est-à-dire « placé à la
géhenne ». Cette « préparation » consiste en une exposition
pendant un jour et quart devant un feu ardent, sans boire ni manger.
Après quoi on lui bande les yeux et on le conduit devant ses juges
ou ses bourreaux.
Willy Vandevoir a eu accès à une copie d’époque de l’acte
d’inter ro ga tion, qu’il cite in extenso. La séance de torture dura
huit heures et vingt minutes. Le prisonnier avoua tout ce qu’on
voulut, c’est-à-dire qu’il répéta ce qui apparaissait dans la rumeur
et les ragots, n’apportant aucun élément neuf. Il se rétracta
d’ailleurs deux jours plus tard, disant (et signant) :
« Que l’aveu qu’il a fait […] ce ne sont que des ouï-dire que le
prisonnier a entendus qu’on disait publiquement […] et qu’il n’a
coopéré ni directement ni indirectement au meurtre de la demoiselle. »
Le 17 janvier, une semaine après son supplice, le malheureux
Hennet mourut des suites de la question. François Ghiet, torturé
lui aussi, n’avoua rien. Il persista à nier jusqu’à sa mort en prison,
en février 1776.
Quant à Henri-Eustache, après qu’il se fut constitué prisonnier,
il fut autorisé à avoir accès au dossier et à présenter sa défense,
qui s’appuyait sur plusieurs points :
– Il n’avait jamais eu de liaison particulière d’amitié avec
Mlle Warrimont.
– Il n’avait jamais eu avec elle aucun entretien secret ni aucun
rendez-vous.
– Le 19 décembre 1771, il avait quitté Liège avec l’un de ses
frères (Joseph), vers 4 heures de l’après-midi, s’était rendu dans
la maison de son père d’où il n’était plus sorti.
1. La torture.
20Comment un homme d’Église s’accusa d’un crime…
– Il était faux que ce même soir, il se fût rendu chez François
Colpin, ayant ses manchettes ensanglantées.
Il produisit plusieurs témoignages à décharge qui constituaient
autant d’alibis. Le tribunal mit beaucoup de temps à les examiner
et ce n’est que le 23 janvier 1777, soit six ans après le crime, que
les échevins rendirent une « sentence de droit antérieur » qui le
maintenait en prison, aux fers et au secret, l’instruction se
poursuivant par examen et confrontation des témoins.
Plusieurs témoins à charge furent entendus, qui affirmèrent que
Henri-Eustache fréquentait assidûment la maison Warrimont et
passait auprès de la population pour le père de l’enfant
qu’attendait Marie-Madeleine. D’autres – nombreux – expliquèrent avoir
vu Henri-Eustache et son frère Ferdinand dans la prairie fatale
ou dans ses environs immédiats. Beaucoup parlèrent des frasettes
ensanglantées. « C’est le fils Sartorius, il est venu passer l’eau ici,
il avait encore, le malheureux, les mains et les frasettes tout
ensanglantées », avait dit à un marchand de grains « la femme Colpin »
qui n’avait pas précisé de quel fils Sartorius elle parlait. Le même
marchand de grains entendit d’autres femmes raconter qu’elles
avaient entendu « de l’autre côté de l’eau, ladite Marie-Madeleine
Warrimont crier “Bien-Aimé Sartorius, laisse-moi la vie” ». Un autre
témoin, de passage à Visé quelques jours après le crime, eut une
conversation avec une jeune fille : « C’est moi qui ai relavé ses
frasettes. J’habite Fouron, mais j’étais alors servante chez Colpin, le
passeur. » Les proches de Henri-Eustache ten tèrent en vain
d’inti1mider les témoins ; des moines récollets firent de même.
Les preuves et les présomptions continuent de s’accumuler
contre Henri-Eustache. Le comte d’Aerschot s’est forgé une
opinion sur laquelle il bâtit son réquisitoire. Henri-Eustache, qui fut
un enfant cruel et brutal, est tombé amoureux de la peu farouche
Marie-Madeleine. Lorsqu’elle est enceinte, il s’éloigne d’elle et de
Visé où il ne met plus les pieds. Le 19 décembre 1771 au matin,
sa mère se rend à Liège et adresse des reproches à son fils. Sans
doute lui demande-t-elle d’épouser celle qu’il a engrossée.
HenriEustache revient à Visé pour la première fois depuis longtemps,
1. On se souviendra que Henri-Eustache était le neveu de l’un de ces moines, qui lui
avait donné asile dans son couvent.
21 LES GRANDES AFFAIRES CRIMINELLES DE BELGIQUE
fixe rendez-vous à Marie-Madeleine dans les prairies de Souvré
où il la tue avec l’aide d’un complice. À l’annonce de la
découverte du corps, il prend la fuite, se réfugie dans un couvent d’où,
avec des proches, il réunit des témoignages sans doute faux ; puis
il se constitue prisonnier afin d’avoir accès à toutes les pièces du
dossier, persuadé que ses manœuvres seront suffisantes pour le
disculper.
Cette thèse, cependant, est loin d’être avérée. Pourquoi aurait-il
tué la jeune femme plutôt que de l’épouser ou même de
l’abandonner ? N’est-il pas victime d’une opinion publique prévenue contre
lui ? Somme toute, il n’existe pas de preuve incontestable. Toujours
est-il que Henri-Eustache est en mauvaise posture.
C’est alors qu’un coup de théâtre se produit.
La confession de Ferdinand
Ferdinand apprend que les preuves contre son frère
s’accumulent ; par sa qualité d’ecclésiastique, il se sent à l’abri des
poursuites de la justice civile. Il décide donc de sauver son frère en
se chargeant seul du crime. En mars 1777, le chanoine Ferdinand
Sartorius dicte à deux notaires de Liège, en présence de son frère
avocat Jean-Jacques et de deux témoins, deux déclarations qui
seront remises, quelques jours plus tard, aux juges. Le temps pour
Ferdinand de disparaître pour ne plus jamais revenir.
« L’an mil sept cent soixante-et-dix-sept, du mois de mars le
treizième jour, par-devant nous, notaires soussignés, et en présence
des témoins en bas dénommés, comparut le sieur
Ferdinand-JeanMaximilien Sartorius, chanoine et chantre de l’église collégiale
de Visez, de nous lesdits notaires bien connu, lequel, pour rendre
hommage à la vérité, et pour que l’innocence ne soit point
opprimée, nous a déclaré de prendre Dieu à témoin qu’il a fait
connaissance de la demoiselle Marie-Madeleine Warrimont depuis
environ douze ans, et que, de temps à autre, il cherchoit l’occasion
de la voir, et que successivement il a entré en grande liaison et
familiarité avec elle, depuis environ l’an dix-sept cent
soixanteneuf, jusque-là qu’elle lui a une fois pris une bague d’or grenée
qu’il n’a jamais récupérée ; qu’à la suite de ce, s’étant retrouvés, ils
22Comment un homme d’Église s’accusa d’un crime…
se sont donné des rendez-vous dans plusieurs endroits différens,
notamment maintes et maintes fois sur le cimetière, derrière le
deuxième pilier de la tour de ladite collégiale, où ils ne pouvoient
être vus ni aperçus des passans, et deux fois dans une maison
vide leur appartenant dans le faubourg de Souvré, pour y être plus
libres pour leurs mauvais desseins ;
Que, dans ces entrevues nocturnes et familières, il auroit
parvenu à jouir de cette personne à sa volonté, jusque-là même qu’elle
seroit devenue enceinte de son fait, ainsi que ladite demoiselle l’en
a certioré, et que, pour cacher d’autant mieux leur intelligence, ils
affectoient de ne se trouver ni promener ensemble dans le public,
mais que néanmoins, quand ils étoient dans l’intention de se voir,
ils se faisoient des signes réciproques d’un jardin à l’autre, de
derrière leur maison, d’où ils pouvoient se voir, et même parler
facilement, et là se donnoient l’endroit du rendez-vous : l’heure
venue, ladite demoiselle descendoit par la rue du Péron, par la
basse-rue, à l’endroit désigné, et le déclarant par la haute-rue qui
conduit tant au cimetière qu’au faubourg de Souvré, et le premier
arrivé au lieu convenu attendoit l’autre ;
Que le mardi dix-sept décembre mil sept cent soixante et onze,
ils se sont trouvés, vers les 5 heures du soir, savoir, le déclarant et
ladite demoiselle, dans une prairie de M. de Réquillé, située au bout
du faubourg de Souvré, où, après s’être entretenus quelque temps
ensemble dans l’une des remises du four-à-chaux, où ils convinrent
de se retrouver le surlendemain dix-neuf, à la même heure, ils en
sont sortis séparément, savoir, le déclarant le premier, et environ
soixante à soixante-dix pas de distance de ladite demoiselle qui
le suivoit, et ont traversé ainsi tout le faubourg ; et étant ledit
déclarant arrivé sous la porte dudit faubourg, il se cacha derrière
icelle à dessein de lui parler ; mais ladite demoiselle étant suivie
de trop près par le fils de Henri Perot, il la laissa passer, et puis
il remonta l’escalier qui conduit au cimetière, tandis que ladite
demoiselle continua son chemin par la rue, disant ledit déclarant
que les rendez-vous ci-dessus se fixoient tantôt pour 5, tantôt
pour 6 ou 7 heures du soir, à proportion qu’ils prévoyoient que
le temps seroit le plus propre à leur dessein ; attestant en outre
le déclarant de ne lui avoir jamais donné aucun rendez-vous par
missive, ni par aucun commissionné de sa part, autrement que
23