Les jésuites du Nouveau-Monde

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?Entrées dans l’Histoire en même temps, voilà quatre cents ans, la Nouvelle-France et la France équinoxiale ont connu des destins bien différents.
À l’origine cependant, d’intrépides personnages en robes noires ont fait le même pari d’aller conquérir les âmes des Peaux-Rouges peuplant les vastes territoires de ce qui allait devenir le Québec et la Guyane.

Peu nombreux, mais animés d’une foi hors du commun, les ­missionnaires de la Compagnie de Jésus initiaient ainsi une ­aventure aux fortunes diverses…
Ad Majorem Dei Gloriam !
Publié le : vendredi 1 novembre 2013
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EAN13 : 9782844509321
Nombre de pages : 176
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Introduction
Ce n’est pas par pure coïncidence chronologique que la même date de 1604 marque l’entrée officielle dans l’Histoire de la Nouvelle-France et de la France équinoxiale : il y a en effet quatre cents ans exactement qu’au nom du roi de France, Pierre Dugua de Monts fondait en Amérique du Nord le premier établissement pérenne d’une colonie qui, à partir de l’Acadie et des rives du fleuve Saint-Laurent, allait s’étendre, via les Grands Lacs et le Mississipi, jusqu’au Golfe du Mexique, et que Daniel de la Ravardière prenait possession, en Amérique du Sud, des terres situées entre embouchures de l’Orénoque et de l’Amazone, mar-quant ainsi l’acte de naissance d’une colonie qui, elle, allait se res-treindre bien vite entre celles de l’Oyapock et du Maroni. L’histoire du Canada et de la Guyane débutait donc à cette même date, parce que fruit de la même volonté du roi Henri IV de favoriser l’entreprise ultramarine au travers de ses hommes de confiance, de reli-gion réformée pour la plupart, tels Dugua de Monts et La Ravardière, via les compagnies de commerce. Dans son esprit, il s’agissait avant tout 1 de faire pièce à l’Espagnol , avec les moyens du bord, sans que l’état ait à débourser quoi que ce soit, puisque Sully était opposé à cette poli-tique : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est ali-mentée, les vraies mines et trésors du Pérou. » Il revenait donc aux compagnies de commerce d’en supporter la charge, y compris celle de l’évangélisation des populations à laquelle il a très tôt été pensé. 2 Changement de scénario par la suite : ce sont les ministres Richelieu, puis Colbert qui joueront un rôle très actif dans la politique ultramarine de la France, et la priorité sera mise sur le peuplement plus que sur le commerce. Ce renversement de perspective s’accompagnera d’une volonté marquée d’évangélisation de ces contrées, à commencer par celle de Louis XIII. C’est alors qu’au Nord d’abord, au Sud un peu plus tard, les mis-sionnaires de la Compagnie de Jésus entrent en scène : tous les efforts des disciples d’Ignace de Loyola vont tendre à la moisson des âmes
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B. Barbiche,Henri IV et l’outremer : un moment décisif, sur le site internet http//www.septentrion.qc.ca/fr/champlain/extrait03.pdf Ibidem.
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autochtones, poursuivant ainsi les mêmes objectifs visés par leurs col-lègues, dès le siècle précédent, au Paraguay. Certes, les terrains n’étant pas les mêmes, tant au plan ethnique que géographique, les modalités de l’action pourront être différentes, tenant compte néanmoins de la similitude fondamentale des populations concernées : leur itinérance. L’objet de notre étude consistera à exami-ner comment cette caractéristique commune a été prise en compte au Canada comme en Guyane, comment le problème qu’elle a posé a été étudié, quelles solutions ont été apportées, et par qui. C’est ainsi que notre attention se portera plus particulièrement sur les figures emblématiques de deux d’entre les plus célèbres mission-naires, le père Lejeune au Canada, le Père Lombard en Guyane. Nous examinerons les modalités des missions volantes, ou itinérantes, puis celles de deux des établissements qui, à l’instar des Réductions du Paraguay, ont été créés dans le but de sédentariser, celui de Sillery au Canada et de Kourou en Guyane. Nous conclurons enfin sur les résultats obtenus par la mise en œuvre de cette politique d’évangélisation, tant en ce qui concerne les popula-tions autochtones que chez les missionnaires eux-mêmes, en constatant l’émergence progressive d’un nouveau type de missionnaire : après les Robes Noires ayant couru les arpents de neige ou la forêt équatoriale à la poursuite des Amérindiens à évangéliser, et désormais aux côtés des gestionnaires de Réductions régissant les populations qui y sont canton-nées apparaissent au sein de chacune de ces deux colonies les figures des « Jésuites-Seigneurs » au Canada et des « Jésuites-Habitants » en Guyane.
DÉCOUVERTE ET FONDATION DE LANOUVELLE-FRANCE ET DE LAFRANCEEQUINOXIALE: BUT DES ENTREPRISES DE COLONISATION,PREMIERS CONTACTS AUX AMÉRIQUES ET VOCATION MISSIONNAIRE DE LACOMPAGNIE DEJÉSUS
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e e A la charnière desXVetXVIsiècles, l’Europe découvre qu’un autre continent lui fait face, l’Amérique. De la découverte de cette réalité géo-graphique essentielle découle une conséquence non moins importante : l’histoire de l’Europe devient ipso facto celle de l’Ancien Monde, et, sur ce qui semble être une page vierge, l’histoire du Nouveau Monde paraît tout entière à écrire. C’est ce à quoi allaient s’employer, tout au long du siècle qui commençait, tous ceux qui – monarques et princes, commer-çants et missionnaires – y ont vu d’emblée la possibilité de concrétiser les rêves de puissance et de gloire, de conquête de la fortune ou de mois-son des âmes que cette découverte avait engendrés. En effet, pressés par l’appel de l’aventure et de l’inconnu, stimulés par l’appât du gain et la quête d’hégémonie, les vieux états européens, qu’ils soient espagnols, portugais, anglais, hollandais et français, se lais-sèrent alors conquérir par ces mythes et légendes forgés au gré des pre-mières expéditions outre-Atlantique – avant que de passer à l’acte isolément, chacun pour son propre compte… Comment résister à cette nouvelle version du chant des sirènes à voix d’Amazones, évoquant l’existence de diamants purs au nord de l’Amérique, et celui d’un Eldorado secret et fastueux, au sud… Il y avait là de quoi aiguiser bien des appétits ! e Vint, par la suite, à la fin de ce mêmeXVIsiècle, le temps des pre-mières désillusions, où l’existence d’un Eldorado en plein Orénoque se 3 révéla être « faux comme les diamants du Canada » . En abordant la côte de ce qui deviendra la Guyane, Christophe Colomb se persuada fouler les terres del’homme doré! Ce mythe persista tant et si bien dans les fantasmes de certains explorateurs et hommes d’Etat, qu’il fut encore e auXVIIsiècle à l’origine de conflits entre grandes puissances euro-péennes. Quant l’expression sus citée, résultant de l’aventure du naviga-teur Jacques Cartier, elle exprime les affres de l’expansion française dans ce Nouveau Monde septentrional. Ainsi, à la différence des Espagnols, grands protégés du souverain pontife, Alexandre VI Borgia, les Français ne mirent pas la main outre-Atlantique sur de fabuleux trésors aztèques ou incas ; ils ne parvinrent pas non à établir durablement de colonies
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A. Thévet,Les singularités de la France Antarctique(1557), Paris, Chandeigne, 1997, p. 293.
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4 5 6 7 malgré la pugnacité des Verrazzano , Cartier , Roberval , Coligny , 8 9 10 Ribault et Laudonnière , La Roche , et autres Villegagnon , tous ces hommes qui se retrouvèrent aux avant-postes de l’expansion française e en Amérique durant leXVIsiècle. Le temps des désillusions correspond à celui des premiers tâtonne-ments. Cesterres neuves, si attractives de prime abord, ne tardèrent pas,
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De 1524 à 1527, le Florentin Verrazzano, commandité par des marchands de Lyon, entreprit, au nom du roi, un voyage de reconnaissance de l’Amérique du Nord. Son but était de découvrit le passage septentrional vers la Chine. Il aborda en Floride puis remonta jusqu’à l’embouchure de l’Hudson et, de là, jusqu’au Cap-Breton.
Jacques Cartier, le découvreur du Canada, effectua son premier voyage en 1534, le second, l’année suivante, au retour duquel il ramena dix Indiens. Le bilan com-mercial fut à chaque fois décevant, néanmoins Jacques Cartier avait découvert un territoire propice à l’établissement d’une colonie. Un troisième et ultime voyage fut entrepris en 1541 à la recherche du très riche « royaume du Saguenay », situé quelque part dans l’ouest canadien, aux dires des autochtones, mais cette expédi-tion tourna court bien vite, du fait même de l’agressivité de ces derniers. Il rem-barqua pour la France en 1542.
En janvier 1541, Jean-François de La Roque, seigneur de Roberval, fut nommé lieutenant général du Canada. Intime courtisan du roi François Ier, Roberval avait pour vaste et ambitieuse mission d’édifier outre-Atlantique une véritable colonie de peuplement. Il quitta la Rochelle en 1542, à destination du Canada. Sans l’aide de Jacques Cartier qui, par dépit ou par désespoir, déserta le soir de son arrivée, Roberval ne prit aucune initiative qui ressemblât à un début d’organisation de colo-nie… 200 hommes et femmes, ex-futurs colons, furent ainsi livrés, sans défense, à l’hiver glacial et au scorbut. Au printemps 1543, Roberval tira les conséquences de cet échec, et prit la décision de rapatrier ce qu’il restait de sa petite colonie.
Gaspard de Coligny devint amiral de France en 1552. Converti à la religion réfor-mée en 1559, il souhaitait unir les protestants et les catholiques de France dans une lutte commune contre l’ennemi et concurrent espagnol et, à dessein, il entendait favoriser les tentatives d’implantation en Amérique, plus particulièrement en Floride et au Brésil. Assassiné en 1572 lors du massacre de la Saint-Barthélemy, Coligny est resté le symbole des efforts entrepris par les huguenots pour coloniser le Nouveau Monde.
Jean Ribault, éminent marin de Dieppe, corsaire et guerrier, ainsi que le gentil-homme Goulaine de Laudonnière, sont parmi les acteurs principaux de l’aventure coloniale des Huguenots en Floride (1562-1565). Cette dernière se termina dans un bain de sang ; la campagne espagnole visait bien à extirper l’hérésie lorsqu’en cette « Saint-Barthélemy américaine » des centaines de Français protestants furent égor-gés.
En 1578, le marquis de La Roche, gentilhomme breton, obtint d’Henri III les titres et les pouvoirs de vice-roi et lieutenant général pour le Canada, renouvelé sous Henri IV en 1598. Son expédition au Canada fut vaine. Sur les 50 déportés qu’il laissa en Acadie, 11 furent retrouvés cinq plus tard dans un état lamentable.
Nicolas Durand de Villegagnon, vice-amiral de Bretagne, reçoit en 1555 le com-mandement de la flotte confiée par Henri II à Gaspard de Coligny pour installer une colonie huguenote au Brésil. Il construit le Fort-Coligny dans la baie de Rio de Janeiro et s’installe sur la côte, qu’il dénomme « la France antarctique ». A la suite d’un débat théologique avec ses compagnons, il les fait tous périr et rentre en France.
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au fil des saisons, à dévoiler leur véritable nature, dans toute leur éten-due physique et climatique. Ainsi de la luxuriante forêt des Amazones, à l’embouchure de l’Orénoque, aussi hostile que sa faune et sa flore se révélèrent spectaculairement belles ; ainsi du climat tropical, insalubre et étouffant pour ceux habitués aux températures tempérées d’Europe. De la même manière, mais en symétrie inverse, au nord, l’hiver canadien s’avéra mortel tant il est glacial. Le froid est insupportable, meurtrier si l’on se réfère à l’ouvrage de Jacques Cartier,Brief récit et succincte rela-tion. L’explorateur nous rapporte, dans les détails, comment l’hiver canadien décima son équipage lors de son séjour à Québec de 1535-1536. D’où la conviction d’avoir découvert un pays de neiges perpé-tuelles, « le plus détestable pays du nord », s’exclamera plus tard Voltaire. A l’instar des autres pays européens, la France organisa donc quelques expéditions de découverte, mais il fallut attendre la veille du e XVIIsiècle pour que sa politique s’intéresse et se tourne plus spécifique-ment vers le financement de colonies de peuplement durable aux Amériques. Dans l’intervalle, les rivalités pour la possession d’un mor-ceau de ce Nouveau Monde ne firent que ralentir la dynamique de conquête européenne, puisque n’engendrant que peu ou pas d’explora-tions et de tentatives d’établissement. e Du point de vue de la colonisation de peuplement, leXVIne fut donc pas, pour la France, un siècle bien fécond : il faudra attendre les entreprises de Samuel Champlain au Canada, celle de La Ravardière en e Guyane, durant le premier tiers duXVIIsiècle, pour que s’établissent enfin des colonies viables. Jusqu’alors, tous les efforts en ce sens ont été confondus avec l’exploration et la course aux trésors. Mais les piétine-e ments duXVIsiècle s’expliquent peut-être autant par les préoccupations er et les difficultés européennes de François I , par les guerres de religion qui font rage dans l’Ancien Monde que, dans le Nouveau, par le choc culturel des premières rencontres entre colons européens et autochtones amérindiens (lesquels ignorent l’idée de propriété foncière, au sens où l’entendent les Européens), par le difficile recrutement de colons fiables, et, faut-il le rappeler, la déception résultant du constat de l’absence de métal précieux. Malgré tout, bonne leçon fut tirée de ces débuts chaotiques ; des jalons importants étaient désormais posés. L’idée de colonisation prenait forme autour de trois axes principaux, inhérents à toute dynamique de conquête : un expansionnisme de peuplement, un expansionnisme com-mercial, mais aussi et, pour ce qui nous intéresse, un expansionnisme religieux. e LeXVIIsiècle reçut ainsi en héritage un chantier à peine délimité, un Nouveau Monde certes sorti de l’imaginaire mais n’offrant guère d’em-prise à qui voudrait s’y attacher durablement. Après celle de l’appro-priation, à vrai dire partiellement entamée au tournant du siècle, une
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seconde phase débute, celle de l’exploitation des terres françaises d’Amérique. Au Nord, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, émerge ainsi la Nouvelle-France, dans sa formation initiale du Canada, et qui s’éten-dra bientôt, via l’axe des Grands Fleuves, jusqu’au Golfe du Mexique ; au Sud, sur la façade atlantique du continent, entre Orénoque et Amazone, naissait simultanément la France Equinoxiale, dont l’exten-sion se limitera bientôt à la zone de contact initiale, celle de l’actuelle Guyane. Il faut d’emblée souligner que cette mise en chantier fut moins le fait de la France que des Français, laïcs et religieux qui entreprirent de concert la mise en valeur de ces deux terres, par le biais d’entreprises pri-vées et de compagnies missionnaires d’évangélisation.
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