Les Juifs d'Orient, Israël et la Shoah

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Au cours des vingt années qui suivirent la création d’Israël en 1948, une puissante vague d’immigrants juifs venus des pays arabes (Irak, Yémen, Libye, Égypte et Syrie) et du Maghreb s’établit dans l’État juif. Ils ont d’emblée le sentiment d’être mis à l’écart d’une société dominée par l’élément ashkénaze et, de fait, ont du mal à considérer comme faisant partie de leur histoire la Shoah, tragédie qui reste celle d’un monde ashkénaze qui les regarde souvent avec mépris.

À travers l’analyse de discours politiques, de manuels scolaires ou de témoignages, l’auteur montre que si la destruction des Juifs d’Europe ne fut pas une mémoire partagée dès le début par tous les Israéliens, un tournant s’opère lors du procès d’Adolf Eichmann, véritable choc politique, dont le résumé des audiences est suivi chaque soir à la radio par des dizaines de milliers d’Israéliens. Mais c’est surtout dans les années 70 que progresse l’idée d’une catastrophe juive globale, et donc d’unité du destin juif : sans distinction d’origine, la Shoah aurait dû impliquer, en effet, tous les Juifs désignés pour la mort.

Le rapport des Juifs orientaux à la Shoah démontre combien cette catastrophe n’est pas à l’origine de l’État juif mais a renforcé l’identité israélienne pour figurer peut-être aujourd’hui son lieu de mémoire cardinal.

 
Publié le : mercredi 24 février 2016
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EAN13 : 9782702152713
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À ma mère, l’arbre de vie
À mes enfants, l’arbre de la connaissance

Note du traducteur

Sauf indication contraire, tous les textes et titres cités et référencés (livres, essais, articles, etc.) ont été publiés en hébreu. Nous traduisons ces titres en français pour la commodité du lecteur francophone.

Avant-propos

Au cours du printemps 2002, le Dr Maurice Roumani organisa à l’université Ben Gourion (Beer-Sheva) un colloque intitulé « La Shoah et son influence sur les Juifs d’Afrique du Nord et des Balkans ». Les conférences furent suivies d’un débat auquel participèrent divers intervenants : la députée Mme Colette Avital, le survivant d’origine grecque M. Jacques Stroumsa, le Dr Sami Shalom Chetrit, le Dr Vicky Shiran et l’auteur de ces lignes. Une fois le colloque terminé, nous restâmes quelques-uns à discuter et c’est ainsi que je parlai à Vicky Shiran du thème de ma recherche. Sa réaction fut immédiate : « Oh, ce n’est pas un hasard si une chercheuse ashkénaze écrit sur un sujet aussi important. » Et elle ajouta sur sa lancée : « Vous avez, vous, des fonds de recherche et des opportunités, et ne voyez pas dans mes propos quelque atteinte personnelle que ce soit. » Après son décès, quelques mois plus tard, je racontai cet échange à son compagnon de route, Haïm, qui éclata de rire. Il semble bien que Haïm Shiran, l’un des pionniers de la télévision éducative et aujourd’hui directeur de la compagnie de danse Inbal, n’ait pas été animé de la même passion.

Le devoir de franchise m’oblige à dire quelques mots sur les remarques de Vicky Shiran. En effet, je suis d’origine ashkénaze. Mes parents sont nés au cours de la dernière année d’existence de l’Empire austro-hongrois et ont grandi dans la démocratie tchécoslovaque de Tomaš Masaryk. Mon identité s’est donc modelée au creuset de la culture de l’Europe centrale. Elle s’est aussi forgée autour d’une profonde conscience de la Shoah et du vécu israélien des années 60, dans lequel, native de Tel-Aviv, j’ai grandi. Mais un détail supplémentaire s’est ajouté à la formation de mon identité, et il déborde l’ordre des choses. Au début des années 60, ma famille a déménagé à Beer-Sheva, ville alors principalement peuplée de nouveaux immigrants. Nombre d’entre eux, originaires d’Afrique du Nord, étaient arrivés au début de cette décennie ou à la fin des années 50. Comme mes parents travaillaient, mon frère Yirom et moi avons été élevés par Fortunée Zigdon, qui était née en un lieu dont je n’avais encore jamais entendu parler : Djerba. Fortunée fait elle aussi partie de mon identité.

En ce qui concerne les fonds auxquels Vicky Shiran faisait allusion – à mon grand regret –, j’ai reçu de mon université mère un soutien qui m’a été octroyé avec parcimonie, et j’ai dû financer moi-même la majeure partie de cette recherche complexe. Mais le point décisif est que même sans l’argent, même sans la « bonne » origine, le sujet me tenait à cœur.

Cette recherche prend sa source dans le livre que j’ai écrit sur le procès Eichmann1, dans lequel j’ai consacré un chapitre à l’histoire des rapports entre le procès et les Orientaux2, intitulé « Les Israéliens à venir ». J’y rapportais quelques lettres, écrites par des Juifs d’origines libyenne et tunisienne, qui demandaient au procureur, Gidon Hausner, de prendre part au procès. Elles furent totalement ignorées ! Le destin des communautés de Libye et de Tunisie n’eut aucun écho au cours du procès. À l’époque, j’avais fait deux lectures de ces lettres : l’une analytique, l’autre interprétative. Dans une langue pleine de retenue, leurs auteurs lançaient un cri pour être entendus, mais, en ces temps-là, il ne fut ni perçu ni compris. C’est de ce cri qu’est né le présent travail.

Ce fut le travail de recherche le plus difficile que j’aie jamais mené au cours de ma carrière universitaire. J’avoue que, plus d’une fois, j’ai pensé abandonner, mais je ne pouvais m’y résoudre. La difficulté essentielle résidait dans le processus de collecte des documents. Le sujet n’avait jamais été posé de cette façon. Ni dans les archives institutionnelles ni dans les lettres des Orientaux eux-mêmes, objets de la recherche. Ils ne fournissaient d’ailleurs que peu de matériel écrit, et le volume d’archives était loin de celui auquel j’avais été habituée en travaillant sur les écrits des survivants de la Shoah, auxquels j’ai consacré mes précédentes recherches. Qui plus est, la définition des « Orientaux » fait l’objet de débats acharnés, mêlés d’argumentations idéologiques passionnées. Autant de raisons pour lesquelles, dans cette recherche, outre des sources historiques, des documents d’archives et des données numériques, j’ai utilisé de nombreuses données ethnographiques et culturelles. Les premières se trouvent dans les archives de l’État d’Israël, en particulier les dossiers du ministère de l’Éducation. Je remercie du fond du cœur à ce propos le Pr Michel Abitbol qui, lorsque j’ai commencé ce travail, présidait le secrétariat pédagogique du ministère, et qui a estimé que le sujet était suffisamment important pour m’ouvrir tous les dossiers, y compris ceux des années 80 et 90, malgré la loi de confidentialité de trente ans appliquée en Israël. On ne dira jamais assez l’importance de ces documents, surtout pour la compréhension des changements générationnels qui se sont fait jour dans la conscience et la mémoire de la Shoah à partir des années 70, ainsi que pour la compréhension du processus de leur formation au cours des années 80 et 90 – dans la société israélienne en général, et parmi les Orientaux en particulier.

J’ai trouvé d’autres sources historiques dans les archives des mouvements kibboutziques (à Efal et à Hulda) et au musée Lohameï Haghetaot (musée des Combattants des ghettos), où sont rapportés, de premières mains, les récits des quelques délégués du mouvement Hakibbutz Hameuchad (« Le kibboutz unifié ») qui partirent d’Israël rejoindre les Juifs d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre. Leurs impressions sur cette période ouvrent une porte sur la compréhension de ce qui s’est passé en ces années lointaines et sur les pensées et les enseignements des Juifs qui vivaient là-bas à cette époque. Les lettres qu’écrivirent des sionistes nord-africains aux dirigeants des mouvements pionniers en Israël donnent elles aussi au lecteur une idée des sentiments et des pensées des Juifs de là-bas.

Les archives du musée Lohameï Haghetaot abritent également des documents concernant l’événement théâtral le plus important qui eut lieu à l’époque en Israël sur le thème de la Shoah, fruit de la collaboration entre le musée, le théâtre de Saint-Jean-d’Acre et son directeur, le metteur en scène Doudou Maayan, natif de Casablanca. Il s’agit de la représentation-événement Arbeit Macht Frei. Je remercie pour leur aide M. Yossi Shavit, des archives, et Mme Daliah Gaï, de l’excellente bibliothèque.

Aux Archives sionistes centrales, à la bibliothèque Yad Ben Tsvi et à la Bibliothèque nationale se trouvent les numéros d’époque de la revue Hayeinu (« Notre vie »), que publia la communauté juive de Libye. Aux Archives sionistes se trouvent également des documents concernant l’une des questions les plus délicates, posée sur un sujet extrêmement sensible : la problématique des réparations. Ces documents sont conservés par les archives Nahum Goldmann et les archives de la United Restitution Organization.

Pour traiter des indemnités personnelles, j’ai reçu l’aide précieuse du personnel du bureau pour la Réhabilitation des invalides auprès du ministère des Finances. Ces fonctionnaires sont préposés à l’application de la loi sur les invalides victimes des persécutions nazies de 1957. J’ai plus particulièrement bénéficié de l’assistance de M. Méïr Bnayahu. J’ai également reçu une aide appréciable du personnel de la Conférence des requêtes en Israël : M. Haïm Holler, son président, et le Dr Avi Blumenfeld, l’historien de la Conférence. La Conférence des requêtes aux États-Unis m’a également été d’un grand secours. Mes sincères remerciements à M. Gidon Taylor et M. Shaul Kagan, et tout particulièrement à Mme Keren Heilig, véritable encyclopédie vivante sur ce sujet complexe.

M. Yossef Tszarni m’a consacré d’innombrables heures dans son bureau de Ramat Gan. Survivant de la Shoah, il apporta un témoignage émouvant au procès d’Ivan Demjanjuk (appelé plus tard John) et dirige aujourd’hui l’organisation Invalides victimes des nazis et de leurs collaborateurs.

Plus que toute autre chose, je veux remercier Mme Rachel Douani, de Yéhud, qui consacre sa vie à la lutte des Juifs de Libye et de Tunisie pour l’obtention d’indemnités personnelles. J’ai trouvé chez elle un fonds d’archives immense, un véritable trésor, et elle l’a généreusement mis à ma disposition.

Les archives administratives de Yad Vashem contiennent elles aussi des documents de grande valeur. Je remercie Mme Méira Edelstein, préposée aux archives, pour son aide considérable. Je remercie également le Dr Yaakov Lazovik, directeur des archives de Yad Vashem. Ils m’ont tout deux accordé une aide précieuse, bien au-delà de ce qu’exige leur fonction. On trouve également un matériau abondant dans les archives administratives de Yad Ben Tsvi. Je remercie M. Michaël Gletzer, secrétaire académique de l’institut Ben Tsvi, pour son aide dans le repérage des documents, particulièrement dans les documents administratifs.

Les archives pédagogiques de l’université de Tel-Aviv renferment un véritable trésor de livres scolaires et de programmes d’enseignement, placés sous la responsabilité de Mme Nava Eisin. Je la remercie, ainsi que le personnel, de leur travail sur l’excellente collection de presse de la bibliothèque Beït Ariella (Tel-Aviv).

Toute ma considération va aux personnes bienveillantes et dévouées qui se sont occupées de la publication de ce livre, M. Shaul Shragaï et Mme Smadar Rothmann. Il faut rappeler, à leurs côtés, le personnel de Yediot Aharonot (« Dernières nouvelles », coéditeur de la version en hébreu) : M. Kouti et Mme Zehava Tepper, Mmes Anat Koresh, Keren Hémo et Dana Einav. C’est la seconde fois que j’ai l’honneur de travailler avec eux. Et je n’oublie pas M. Dov Eichnold, pour sa confiance indéfectible.

Plus d’une fois, au cours de mon travail, j’ai eu besoin de données inhabituelles. Et toujours, j’ai trouvé des personnes prêtes à se lancer dans des recherches. Tel fut le cas pour le repérage des employés des archives et des départements pédagogiques au sein des principaux musées de la Shoah en Israël et de l’organisation Amkha (« Ton peuple »), celle-là même qui apporte une aide psychologique aux survivants de la Shoah et à leurs enfants. De nombreuses personnes se sont attelées à cette tâche : M. Avner Shalev, Mme Iréna Steinfeld et le Dr Moti Shalem, tous trois de Yad Vashem ; Mme Vered Bar Semekh, du musée de la Shoah à Yad Mordechaï ; Mme Aya Ben Naphtali, du musée Massuah (« Flambeau ») et Mme Naomi Shimshi, de Lohameï Haghetaot, mon amie de toujours. Je les remercie tous et leur exprime ici toute ma gratitude. Je remercie également le Dr Béla Kantor et le Dr Nathan Dorst, tous deux d’Amkha.

Des amis et certains de mes étudiants ont continué à découvrir des documents liés à ma recherche et me les ont remis avec enthousiasme : Mme Bina Tsur, directrice du musée de Lohameï Haghetaot ; le Dr Tsvi Tsaméret, directeur de Yad Ben Tsvi, qui fut longtemps directeur du lycée Dantziger à Kiryiat Shmona ; le Dr Elie Tsur, de Givat Haviva ; le Dr Anat Feldmann, du collège Achva (« Fraternité »). Je remercie aussi mes étudiants perspicaces : MM. Reuven Ilani, Shlomo Bar Shean et Amir Peleg, Mmes Smadar Yam, Smadar Wolkovitski-Leifer et Viviane Hafif-Degani.

Mes sincères remerciements à M. Haïm Shiran, au Dr Yitzhak Betsalel, à Mme Shahara Blau, à MM. Méïr Kahalon et Raoul Teitelbaum, pour les entretiens édifiants qu’ils ont bien voulu m’accorder. Les remarques et les éclairages du Dr Haïm Saadoun ont été pour moi d’une très grande importance.

Je remercie mon ami, le Dr Maurice Roumani, qui a traduit pour moi les manuscrits du judéo-arabe en hébreu, ainsi que mon amie, le Dr Osnat Alon, pour la traduction des manuscrits de l’italien en hébreu.

Mme Yehudit Shemesh a révisé ce livre avec méthode et ouverture d’esprit, faisant preuve d’un engagement personnel qui m’a touchée.

M. Avi Katzmann, dans un éclair d’inspiration, a donné son titre à ce livre.

Enfin, je remercie mon amie le Pr Yaël Zrubavel, qui m’a permis (et ce n’est pas la première fois) de travailler dans des conditions idéales, et qui, de concert avec le Pr Ziva Galili, m’a entourée de chaleur et d’amour dans les moments difficiles.

Autour de moi se tiennent mes six amours : ma mère, Yari et Michal, et mes enfants Ido, Dvorah et Adam.

Ce livre est une stèle dédiée à mon compagnon de route, Yossi, qui est mort à la fleur de l’âge et n’a pu assister à sa publication. Nul ne s’y prêtait mieux que lui, artiste dans l’âme et fils de survivants de la catastrophe qui s’est abattue sur les Juifs d’Europe de l’Est.

L’Europe et l’Orient se rencontrent ici.


1. Hanna YABLONKA, L’État d’Israël contre Adolf Eichmann, Tel-Aviv, Yediot Aharonot / Sifre Hemed, 2008 (en hébreu).

2. J’ai adopté tout au long du livre les termes « Juifs d’Orient » ou « Orientaux » pour la traduction du terme Mizrahim utilisé par l’auteur. (N.d.T.)

Introduction

Ce livre retrace l’histoire de l’entrecroisement de consciences qui trouvent leur origine dans la large dispersion géographique et historique du peuple juif jusqu’au milieu du XXe siècle, au moment où le profil de la Diaspora changea profondément.

À cause de la structure démographique de l’État d’Israël, de nombreux Israéliens ont du mal à comprendre que, d’un point de vue historique et numérique, le peuple juif est un peuple européen. Les Juifs d’Europe, concept hétérogène en lui-même, n’étaient absolument pas conscients de l’existence de communautés juives au Proche-Orient et en Afrique du Nord ; en cela, ils se rapprochaient peut-être des peuples européens parmi lesquels ils vivaient. Ceux-ci, en effet, considéraient l’Europe comme le centre à la fois du monde et de la culture. Fondé sur des racines idéologiques, historiques et sociales, le mouvement sioniste fut aussi un mouvement européen. Il vit le jour en Europe centrale et occidentale, avant de s’épanouir surtout en Europe orientale. C’était également la composition démographique de la plupart des vagues d’immigration en Eretz Israël d’avant la création de l’État – ce que l’on appelle le « Yishouv ». Ces immigrants croyaient, non sans raison, que l’Europe centrale serait la source à laquelle serait puisé l’essentiel de la main-d’œuvre pionnière destiné à renforcer l’entreprise de renaissance nationale. Nul, bien sûr, ne pouvait imaginer ce qu’il adviendrait de cette précieuse réserve humaine.

Malgré la proximité géographique, les habitants du Yishouv ne prirent que lentement conscience de la présence des Juifs du Proche-Orient, et de nombreux facteurs contribuèrent à ralentir ce processus. C’est ce qui apparaît quand on se penche sur l’histoire de la Shoah.

La catastrophe des Juifs d’Europe, la destruction de collectivités juives florissantes, parmi lesquelles les communautés juives de Lituanie, en particulier celles de Vilnius (appelée la « Jérusalem de Lituanie »), de Lettonie et les communautés sœurs, dont il semblait que les branches prospères tenaient leur vigueur de racines qui jamais ne seraient coupées, frappèrent de stupeur les habitants du Yishouv. Le coup le plus dur fut la destruction presque totale du judaïsme polonais, la plus grande et la plus dynamique des collectivités juives à travers le monde. Ils considérèrent cette catastrophe comme un malheur national et comme un deuil personnel : elle s’imposa à leur conscience et à leurs sentiments pour de longues années. Ce faisant, peut-être à cause de cela, les Juifs d’Afrique du Nord et d’Orient furent écartés du discours ambiant et devinrent des « présents-absents » dans la conscience de la plupart des habitants du pays. Tel était, en tout cas, l’état des choses au cours des trois premières décennies de l’existence de l’État d’Israël.

Même si le judaïsme européen est composite, c’est sous cette dénomination globale qu’on le désigne, sorte de parapluie sous lequel s’abritent les Juifs d’Europe occidentale, d’Europe centrale et d’Europe orientale. On donne parfois aux Juifs européens le nom général d’« Ashkénazes », souvent utilisé de nos jours sur le mode humoristique. Tel n’est pas le cas lorsqu’on parle des Juifs du Proche-Orient : les définitions sont nombreuses et peuvent être contradictoires, tantôt généralisantes, tantôt réductrices. Pendant les premières années d’existence de l’État d’Israël, on les appela les « communautés orientales », sans se soucier de savoir de qui il était véritablement question. Au vu des données de l’Office central des statistiques, il s’agissait des ressortissants d’Afrique et d’Asie, en d’autres termes, de tous ceux qui n’étaient pas arrivés d’Europe ou d’Amérique. Au fil des ans, après que fut créé, au sein du ministère de l’Éducation, le Centre pour la conservation de l’héritage des Juifs d’Orient, cette définition fut élargie, jusqu’à englober les Juifs originaires des républiques asiatiques de la Communauté des États indépendants, ceux de l’Asie du Sud-Est et tous ceux arrivés dans ces pays après l’expulsion d’Espagne, en particulier les Juifs des Balkans1.

De nombreux termes ont servi à la description du judaïsme dit « oriental ». Il arrive souvent que plusieurs termes soient utilisés dans un même contexte sans aucune cohérence2. Les plus courants dans le discours public sont « les communautés orientales », les « Sépharades », ou conjointement « Sépharades et membres des communautés orientales »3. On employa l’expression de « second Israël » au cours des années 60 et 70. Il n’est pas inutile de préciser que ces définitions ne convenaient pas toujours à la façon dont les Juifs de ces différentes diasporas se percevaient eux-mêmes – et cela s’avère encore exact à l’heure où j’écris ces lignes. Dans le langage populaire, des étiquettes supplémentaires s’ajoutèrent, tel le sobriquet Frenk (un mot yiddish), qui semblait s’appliquer principalement aux ressortissants d’Afrique du Nord, à cause de l’influence dans cette région du pouvoir français – aujourd’hui, cependant, il est employé pour désigner l’ensemble des ressortissants des pays orientaux –, ou bien « Noirs » (Shwartzes en yiddish). Depuis les années 80, c’est le terme « Orientaux » qui est entré dans les mœurs, et à ses côtés, moins fréquent, celui de « Juifs arabes4 », qui fait référence aux seuls Juifs originaires des pays arabes et n’inclut pas le reste des Juifs d’Orient et de Méditerranée.

Des historiens et des spécialistes de sciences politiques tendent à fonder l’étonnante croissance de l’identité collective orientale sur les expériences négatives qui furent le lot de l’émigration en Israël. Un excellent exemple est la réponse que donna le Pr Yossi Yonah, du département de l’Éducation de l’université Ben Gourion, à la question de l’écrivain Sami Michaël : « À quoi pensez-vous au juste quand vous déclarez être oriental ? » Le Pr Yonah répondit : « Quand quelqu’un se déclare oriental, il est clair qu’il entre consciemment dans un champ de mines plein de dangers, de contradictions et de tensions internes. […] Je suis oriental sur le plan politique, surtout sur fond de tension intercommunautaire en Israël5. » Là encore, il n’y a pas d’éléments d’identité collective, de définition qui, du point de vue de tous les Orientaux, corresponde aux faits. Des listes électorales, que l’on identifiait aux Orientaux, avaient en général un caractère communautaire défini géographiquement. Tel fut le cas de la liste des Yéménites et de l’Union des immigrants d’Afrique du Nord, la liste de David Ben Haroush, leader des émeutes de Wadi Salib en 1959. Ces listes pouvaient aussi avoir un caractère traditionnaliste-religieux, telle Tami (acronyme hébraïque du Mouvement pour la tradition d’Israël), dans les années 80, et, plus récemment, Shas (acronyme hébraïque de Gardiens séfarades de la Torah).

En mêlant sémantique et histoire, on peut esquisser le tableau suivant : il semble que l’origine du terme « Sépharades » remonte à l’époque du Yishouv, et même à la période antérieure, dite du « Vieux Yishouv ». Ce terme est ancré dans les liturgies et les traditions prescriptives, qui ont leur origine dans l’âge d’or du judaïsme espagnol – ces liturgies et traditions n’étaient pas communes aux Juifs d’Europe centrale et orientale. Sur le plan socio-économique, ce judaïsme était mieux établi et supérieur aux immigrants qui arrivèrent d’Europe de l’Est au cours des vagues d’immigration pionnières. Même dans le repérage intérieur au Yishouv, pendant la période qui précéda ces immigrations, les Juifs sépharades étaient hiérarchiquement plus élevés que les Juifs ashkénazes – soutenus, eux, par les Collèges (Kollelim).

Aux côtés des Sépharades, dont certains se targuaient d’être des « Sépharades purs », une autre communauté orientale, différente, celle des Juifs originaires du Yémen, croissait. Le groupe le plus connu est celui de « l’immigration de Yavniéli » (1911), lié à l’épisode historique dit de la « simmigration »6.

Quand les grandes immigrations pionnières commencèrent à arriver d’Europe, ces communautés devinrent minoritaires. Pendant la période du Yishouv, pourtant, il s’agissait d’une minorité à caractère plus culturel que socio-économique. Qui plus est, la force unificatrice de l’idée nationale juive et de la confrontation intercommunautaire entre Juifs et Arabes en Eretz Israël émoussa, voire réprima toute source de friction au sein du Yishouv juif avant la création de l’État.

Cette situation changea du tout au tout après 1948. Les grandes vagues d’immigration qui suivirent la création de l’État d’Israël devinrent l’un des événements les plus déterminants de son histoire. La société juive, minoritaire en Eretz Israël, devint majoritaire7, et plus encore : d’une société relativement unitaire dans sa culture, son niveau de vie et ses objectifs, elle devint un pôle d’attraction pour les Juifs de différents pays et de différentes cultures, qui comprirent de diverses façons l’expérience israélienne.

L’élite du Yishouv, tant politique que culturelle, devint également l’élite du jeune État. Elle regarda avec étonnement et curiosité les masses juives qui se pressaient aux portes du pays, ou y étaient amenées, et qui lui étaient pour la plupart étrangères et inconnues. Le nom de « communautés orientales », qui leur fut donné sans doute à cette époque, exprima le monde structuré de la couche majoritaire et dominante en Israël, qui divisa les immigrants en Européens, comme elle, et non-Européens différents d’elle. Or les membres des « communautés orientales » ne furent pas seulement perçus comme différents, mais également comme inférieurs, en particulier sur le plan culturel.

En 1951, le psychologue et pédagogue Carl Frankenstein publia un article intitulé « Sur le concept de primitivisme », qui ferait bondir tout Israélien d’aujourd’hui. On imagine facilement son contenu, que confirme une courte citation :

Quand nous parlons de « communautés orientales », nous visons les Juifs d’Afrique du Nord, du Maroc à l’Égypte ; les Juifs du Liban, de Syrie, de Turquie, d’Irak et du Kurdistan ; les Juifs de Perse et d’Afghanistan, du Caucase et de Boukhara ; les Juifs du Yémen et d’Aden. Nombre de ces régions furent autrefois des centres culturels et elles sont arrivées à leur stade actuel d’arriération au cours de la période qui, du point de vue de l’histoire juive, est celle de l’Exil. L’arriération culturelle des Juifs ressemble beaucoup à celle des peuples qui les hébergent, bien qu’il existe des différences substantielles au sein de chacune des communautés entre villageois et citadins, entre ceux qui vivent dans des zones reculées et ceux qui sont en contact permanent avec les forces culturelles et civilisatrices avancées, entre ceux qui ont réussi au cours de leur exil à conserver et développer leurs traditions spirituelles, et ceux au sein desquels même les valeurs du judaïsme se sont vidées de tout contenu et ont perdu leur force spirituelle et culturelle8.

L’expérience, parmi d’autres, de l’infériorité fut commune à tous les Orientaux, même si elle ne trouvait pas partout son origine dans la conduite des Ashkénazes. Yaron Tsur note que, souvent, elle fut

le résultat d’un sentiment subjectif issu du précédent univers affectif des ressortissants d’Asie dans leurs pays d’origine. Là-bas, l’ordre colonial avait déjà imprimé sa marque de façon déclarée et légitime, à la différence de ce qui se passait en Israël. Or le dévouement à la cause sioniste et la décision d’immigrer étaient le plus souvent liés à l’espoir, conscient ou inconscient, que l’ordre national y remédierait. Le sentiment que cet espoir était déçu approfondit le sentiment de frustration9.

Yaron Tsur relève dans son article d’autres facteurs du renforcement de l’identité orientale : des sentiments de faiblesse sociale, qui se sont approfondis en Israël sous l’effet d’une piètre éducation et d’écarts sensibles dans les revenus et l’instruction. Le rejet massif et total de la culture arabe de ces immigrants, considérée non seulement comme inférieure mais également comme un frein à leur intégration culturelle, constitua aussi une expérience frustrante. Elle fut identifiée comme la culture des ennemis de l’État.

Les choses prirent une tout autre tournure au cours des années 70. En 1971, la société israélienne fut choquée d’apprendre que dix jeunes gens du quartier de Mousrara, banlieue de Jérusalem dans laquelle vivaient essentiellement des Juifs d’Afrique du Nord, avaient fondé le mouvement israélien des Panthères noires. Le nom de leur organisation s’inspirait de la confrontation entre Blancs et Noirs aux États-Unis. Les Panthères inscrivirent à leur actif un acquis d’importance en posant les bases d’une conscience orientale sociale collective qui, plus tard, allait ouvrir le chemin au mouvement Tami et, plus encore, au parti Shas et au mouvement intellectuel oriental actuel « La coalition orientale démocratique ».

Toutefois, la terminologie institutionnelle et parlée ne changea pas, même après la chute du parti travailliste, le Mapaï, en 1977, qui étouffa dans l’œuf la contestation de l’hégémonie ashkénaze. Cet ébranlement eut une conséquence importante : la recherche historique, littéraire et culturelle sur les Orientaux connut un véritable épanouissement. Il arriva que le mot « communautés » fût remplacé par celui de « judaïsme oriental ». Avraham Shtal, l’un des plus éminents chercheurs sur cette question, rédigea des notes sur le programme de formation des professeurs d’histoire du judaïsme oriental : « En ce qui concerne notre propos pédagogique, le judaïsme oriental se définit ainsi : ce sont les membres des communautés orientales d’Afrique du Nord, des pays du Moyen-Orient et de Russie méridionale, les Sépharades des Balkans, de Turquie et d’Eretz Israël. Pour toutes ces communautés, nous nous intéressons plus particulièrement aux XIXe et XXe siècles10. » Il n’est donc guère surprenant que Maurice Roumani, remarquable spécialiste du judaïsme libyen et homme d’une parfaite courtoisie, ait déclaré en 1984, au cours d’un débat de la commission pédagogique et culturelle du Parlement, qu’il avait de sérieuses réserves quant à l’utilisation du terme « communautés », celui-ci faisant directement allusion aux communautés orientales.

Il faut changer ce terme. Les communautés venues de Pologne ou de Russie […] ne font-elles pas partie des communautés d’Israël ? […] Quand on parle de communautés, on vise les communautés sépharades ou les communautés orientales […], alors que la société israélienne par excellence, celle qui donne le ton, serait la société ashkénaze ? Il faut un terme qui nous mette tous dans le même bateau11.

Quand on lui demanda quel vocable il préconisait, il répondit : les « communautés d’Israël » ou les « tribus d’Israël »12.

Bien qu’il n’existe pour l’heure ni définition ni terminologie officielle ou capable de pénétrer le discours public, il faut souligner l’importance de deux faits. Le premier est l’activité fiévreuse à l’époque du ministère de l’Éducation, activité censée compenser tout ce qui avait été manqué jusqu’alors. Le second est l’hésitation à trancher cette question, accompagnée d’une volonté de ne pas éluder les problèmes.

C’est l’équipe C qui s’attacha à la préparation du programme de formation des professeurs de lycée qui enseignaient la continuité de l’implantation des Sépharades et des Orientaux en Eretz Israël. En conclusion de leurs travaux, les rédacteurs s’accordèrent pour dire qu’il fallait « considérer les Orientaux comme une seule entité et souligner la part de chaque communauté dans le thème étudié ». Particulièrement intéressant, le paragraphe intitulé « Explosif » pose que

la période récente et ses thèmes portent en eux une charge émotionnelle formidable, des sensibilités, des préjugés, des sensations fortes de frustration et d’injustice. Le problème est de savoir comment traiter ce sujet. Est-ce en soulignant ce qui est commun et rassemble, c’est-à-dire en créant une idéalisation des relations et du statut des communautés sépharades ; ou est-ce en dévoilant les faits dans toute leur acuité ? De l’avis de l’équipe, il est clair qu’il faut dévoiler le frémissement de la vie sépharade dans ce domaine et le choc de la rencontre avec les Ashkénazes et la culture occidentale, dans toute sa gravité. La mise à nu des nerfs sensibles fera office d’opération qui permettra peut-être un traitement radical du problème plutôt qu’un traitement préventif13.

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