Les Nouvelles Affaires criminelles politiques

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Sujet - Après le succès des Grandes Affaires Criminelles Politiques, Vincent Brousse et Philippe Grandcoing continuent à revisiter l'histoire de France à travers le récit de trente-cinq nouvelles affaires qui ont constitué autant d'événements politiques en leur temps. Ils nous font revivre de grands moments des siècles passés, ainsi que des épisodes tombés aujourd'hui dans l'oubli, de la tentative d'assassinat perpétrée contre Louis XV par Damiens aux sanglants affrontements idéologiques de l'après-Mai 1968. Au fil des pages, nous retrouvons des personnages célèbres, tels Napoléon Ier, Louis-Philippe, Napoléon III, Louise Michel, Alfred Dreyfus, Georges Clemenceau, Jean Zay, Victor et Hélène Basch, ou encore André Malraux. Mais nous découvrons aussi des anonymes, acteurs ou victimes de la violence politique, depuis les foules révolutionnaires parisiennes et provinciales jusqu'aux terroristes de l'OAS, en passant par les régicides de tous bords, les journalistes engagés, les fusillés de la Grande Guerre et les militants maoïstes... De la Bastille au Panthéon, du château de Versailles à celui de Schönbrunn, du Havre à Toulouse, des berges du canal de Panama aux rives du fleuve Niger, des champs de bataille de 1914-1918 à l'hémicycle de l'Assemblée, les auteurs nous invitent à les suivre dans les coulisses de la vie politique française. Leur ouvrage se lit comme un roman, mais un roman dont les moindres détails ont été puisés aux sources historiques les plus fiables.


Auteurs : Vincent Brousse et Philippe Grandcoing sont tous deux professeurs d'histoire et chercheurs, spécialistes des xixe et xxe siècles. Aux éditions De Borée, ils ont notamment publié Les Grandes Affaires Criminelles de Haute-Vienne (2008), Les Nouvelles Affaires Criminelles de Haute-Vienne (2009), Les Grandes Affaires Criminelles du Lot (2010), Les Grandes Affaires Criminelles Politiques (2010), Les Nouvelles Affaires Criminelles de la Creuse (2011) et Les Nouvelles Affaires Criminelles du Lot (2012).
Publié le : vendredi 1 novembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812916021
Nombre de pages : 430
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Vincent Brousse
Philippe Grandcoing
Les Nouvelles
Affaires
Criminelles
x
De Borée
ÉDITIONSLes Nouvelles
A f faires
Criminelles Des mêmes auteurs
Aux éditions De Borée
Les Grandes Affaires Criminelles de Haute-Vienne
Les Grandes Affaires Criminelles du Limousin (avec Jean-Marie Chevrier et Jean-Michel
Valade)
Les Gres Criminelles du Lotrandes Affaires Criminelles Politiques
Les Nouvelles Affaires Criminelles de Corrèzeouves Criminelles de Haute-Vienne
Les Nouves Criminelles de la Creuseouvelles Affaires Criminelles du Lot
Les Nouves Criminelles Politiques
Vincent Brousse
Les Grandes Affaires Criminelles des Landes (avec Philippe Berthelot)
Autres éditeurs
1905. Le printemps rouge de Limoges (avec Dominique Danthieux)
eEngagement(s), Résistance(s) et Mémoire(s) au XX siècle en Limousin
Ostensions. Un siècle de photographies
Vincent Brousse
Guide dictionnaire des noms de rues de Saint-Junien (avec Sylvie Chabernaud)
Jean-Baptiste Boudeau, un épicier photographe des campagnes limousines, 1900-1924
La Manufacture Ahrenfeldt
Les Antitout, mémoires d’un anarchiste limousin à la Belle Époque (avec Dominique
Danthieux)
Les Misérables du Limousin (avec Ingrid Nys)
Philippe Grandcoing
Des funérailles de porcelaine. L’art de la plaque funéraire en porcelaine de Limoges
eau XIX siècle (avec Jean-Marc Ferrer)
La Baïonnette et le Lancis : crise urbaine et révolution à Limoges sous la Seconde
République
La Belle Limousine : la vache en Limousin, un patrimoine historique et génétique
(avec Raymond Julien)
e eLa Limousine : histoire d’une race bovine, XIX -XX siècles (avec Dominique Danthieux)
eLe Limousin, pays et identité. Enquêtes d’histoire de l’Antiquité au XXI siècle (avec Robert
Chanaud et sous la direction de Jean Tricard)
eLes Demeures de la distinction. Châteaux et châtelains en Haute-Vienne au XIX siècle
Le Siècle d’or des châteaux : Haute-Vienne 1800-1914
Une histoire de Limoges (avec Jean-Marc Ferrer)
e eUn Robin des Bois entre Périgord et Limousin : histoire et légende de Burgou, XIX -XX siècles
En application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
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© De Borée, 2013Affaire Robert-François Damiens, Versailles,
5 janvier 1757
Damiens, le
dernier régicide
ou l’effroi
du supplice
Un supplice hors d’âge
ES FENÊTRES TOUT AUTOUR de la place de Grève
avaient été louées à prix d’or. On murmurait que la femme
d’un fermier général avait même déboursé 12 louis (soit L l’équivalent de plusieurs mois de salaire d’un ouvrier)
pour pouvoir jouir tranquillement du spectacle. Casanova lui-même
n’avait pu trouver qu’une fenêtre d’entresol, coincée entre deux
escaliers, pour répondre aux souhaits de trois dames désireuses d’assister
à la scène. D’autres n’avaient pas hésité à grimper sur les toits des
immeubles tout autour de l’Hôtel de Ville ou à s’agripper aux
cheminées. Jusqu’en milieu d’après-midi de ce lundi 28 mars, les spectateurs
n’avaient pu observer que les derniers préparatifs du bourreau et de
ses aides. Une palissade avait été dressée sur la place, formant une
sorte d’enclos carré aux quatre coins allongés afin de pouvoir faire
manœuvrer les chevaux. Au centre, une grande estrade de bois
finissait d’être dressée. Tout autour, un immense déploiement de troupes
comme Paris en avait peu connu : archers du roi, gardes suisses,
sergents de ville aux uniformes bariolés.
Le supplice de Damiens, issu tout droit
du Moyen Âge, choqua profondément les beaux
esprits des Lumières.
7Vers 4 heures de l’après-midi, il y eut un mouvement de foule sur
le pont Notre-Dame. Le condamné, venant du parvis de la cathédrale
où il avait fait amende honorable pieds nus, en chemise et un cierge
à la main, se dirigeait vers la place de Grève, debout dans un
tombereau tiré par de robustes chevaux. On le fit entrer dans l’Hôtel de
Ville où les commissaires du roi devaient l’interroger une dernière
fois. Il y resta près d’une heure. La foule commençait à s’impatienter,
craignant que quelque aveu ou révélation ne suspendît l’exécution.
Mais, manifestement, il n’avait rien dit qui puisse lui octroyer un
quelconque sursit, car, lorsqu’il ressortit de l’Hôtel de Ville, ce fut
pour être directement amené dans l’enclos. Là, assis sur une chaise,
il assista aux derniers préparatifs du bourreau. Charles Jean-Baptiste
Samson, exécuteur des hautes œuvres de justice, s’échinait à achever
sa besogne. Quoiqu’il ait fait appel à plusieurs de ses collègues de
province pour l’aider, il n’avait pas réussi à installer à temps l’ensemble
du dispositif destiné à l’écartèlement. Il lui fallait encore ficher sur
les planches de bois de robustes sangles d’acier qui allaient enserrer
le buste du supplicié, ne laissant libres que ses bras et ses jambes.
La foule regardait avec un intérêt
malsain la physionomie du condamné.
On s’attendait à ce qu’elle trahisse
sa peur ou qu’elle exprime du repentir.
Au lieu de cela, l’homme observait en
silence les préparatifs, ne montrant aucune
émotion. Un peu avant 5 heures,
on le fit monter sur l’échafaud. Samson
et ses aides le couchèrent sur l’estrade
et le sanglèrent tandis qu’un autre
bourreau préparait sur un brasero
un mélange de plomb fondu, d’huile
bouillante, de poix, de soufre et de cire.
On commença par répandre du soufre brûlant sur la main droite
du supplicié, la main qui avait osé porter le coup sacrilège. Puis un
bourreau se munit de fortes tenailles en acier et lui entailla le gras
8 - Damiens, le dernier régicide...des jambes et des bras, lui arrachant ensuite les tétons. Le
supplicié hurlait de douleur mais sans jurer ni blasphémer. Le bourreau
reposa ses tenailles et se saisit d’une grande cuiller de fer qu’un
des aides lui tendait. Il la plongea dans le mélange bouillant et en
versa le contenu sur les plaies sanguinolentes. Les cris du condamné
redoublèrent. À plusieurs reprises, le greffier du roi s’approcha de lui
pour lui demander s’il avait quelque chose à déclarer. Chaque fois, il
lui répondait en demandant seulement pardon à Dieu et embrassant
le crucifix que lui présentait un aumônier.
Quand il eut achevé sa sinistre besogne, le bourreau descendit de
l’estrade et laissa la place à des aides qui attachèrent des cordes aux
bras et aux jambes de l’homme qui avait cessé de crier et qui
s’efforçait de redresser la tête afin d’observer ce qui se passait. Le public
s’étonnait de cette attitude. Manifestement, le supplicié s’était juré
de ne point parler et de mourir dignement. Lorsqu’il fut solidement
attaché aux quatre chevaux, le greffier revint lui demander s’il avait
quelque chose à dire. Comme il se contentait de répondre « pardon
Seigneur », le greffier ordonna au bourreau d’entamer le supplice.
Les quatre chevaux, tenus par la bride par des aides de l’exécuteur,
s’ébranlèrent. Rien ne se passa. On réitéra la manœuvre une seconde
fois. Les membres du supplicié étaient toujours intacts. Au bout
de plusieurs tentatives, les bourreaux adjoignirent deux autres
chevaux à ceux qui étaient attachés aux jambes. En vain. Le condamné
ne disait rien, assistant comme en spectateur à son propre calvaire.
Au bout d’une heure d’essais infructueux, Samson alla retrouver les
commissaires du roi siégeant à l’Hôtel de Ville et leur demanda
l’autorisation de couper les tendons du supplicié. Ils accédèrent à sa requête.
Samson entailla d’abord le haut des cuisses. On fouetta les chevaux
et les deux jambes se séparèrent du tronc l’une après l’autre dans un
grand craquement. Puis il répéta son geste à l’articulation de l’épaule.
Un ultime coup de collier des chevaux et le supplice s’acheva enfin.
L’homme était mort après deux heures d’atroces tortures. On jeta ses
membres et son tronc sur un bûcher préparé à l’avance, puis on les
recouvrit de fagots. Il fallut quatre heures pour que tout soit consumé
et qu’il ne reste que cendres de Robert-François Damiens.
Un domestique régicide
Quel homme était-il donc pour s’être ainsi vu infliger les pires
supplices que la justice royale ait pu inventer ? Qu’avait-il donc
fait pour que les lecteurs de Voltaire et de Montesquieu puissent
9assister à un spectacle semblant tout droit sorti des temps obscurs
du Moyen Âge ?
Robert-François Damiens, né vers 1715, était l’un des dix enfants
d’un fermier de l’Artois. Sa mère était morte alors qu’il avait quatorze
ans et son père avait rapidement glissé de l’indépendance économique
à la misère. Robert-François fut donc placé comme domestique chez
un oncle, cabaretier à Béthune. Mais au bout de quelques années,
il se lassa de cette situation et partit à l’aventure, tâtant d’un peu
tous les métiers, garçon perruquier, gâte-sauces, domestique d’un
officier durant la guerre de Succession de Pologne. En 1736, on le
retrouve garçon de réfectoire à Paris, au collège Louis-le-Grand,
tenu par les Jésuites. Il y resta trois ou quatre ans. Puis il enchaîna
à un rythme accéléré les emplois de domestique. Il ne restait jamais
bien longtemps, non que ses maîtres aient eu beaucoup à se plaindre
de lui, mais plutôt parce qu’il manifestait une forme d’instabilité
chronique. De plus, Damiens s’était marié en 1739 avec une Irlandaise,
elle-même domestique et avec laquelle il avait eu une fille. Or, les
maisons aisées répugnaient à engager un serviteur ayant par ailleurs
une vie de famille, car cela semblait incompatible avec les exigences
du service des maîtres. Aussi, Damiens se faisait-il embaucher sous
un faux nom, prétendant s’appeler Flamand. À plusieurs reprises, la
supercherie fut découverte et Damiens congédié.
Au cours de ses pérégrinations dans le monde de la domesticité
parisienne, Damiens eut l’occasion de servir des maîtres
appartenant à l’aristocratie, qu’il s’agisse de la maréchale de Montmorency
ou de M. de La Bourdonnais, ancien gouverneur du comptoir de
Pondichéry aux Indes françaises. Surtout, il côtoya de nombreux
membres du parlement de Paris, des magistrats appartenant à la
plus haute instance judiciaire du royaume, alors en conflit avec
Louis XV. En effet, tout édit du roi devait être enregistré par le
parlement de Paris pour avoir force de loi dans tout le pays. À ce droit
d’enregistrement s’ajoutait le droit de remontrance. Les magistrats
avaient la possibilité de faire connaître au monarque les raisons
pour lesquelles ils refusaient d’enregistrer ses décisions. Le roi
pouvait alors soit tenir compte de l’avis des parlementaires qui
s’érigeaient ainsi en gardien des traditions et des lois fondamentales du
royaume, soit passer en force en organisant un lit de justice,
cérémonie durant laquelle le roi en personne venait imposer ses décisions
aux magistrats. Louis XIV, en bon praticien de l’absolutisme royal,
10 - Damiens, le dernier régicide...Le parlement de Paris, principale juridiction
du royaume, avait la possibilité de contester
les décisions royales.
11avait supprimé les droits du parlement. Mais, à sa mort en 1715, alors
que la monarchie traversait une période critique du fait de l’extrême
jeunesse du roi (Louis XV n’a que cinq ans lorsqu’il succède à son
arrière-grand-père), le régent Philippe d’Orléans décida de rétablir
le parlement dans ses prérogatives. Aussi, tout le règne de Louis XV
fut-il rythmé par une incessante guérilla entre le pouvoir et le
parlement, les phases d’apaisement succédant aux périodes de tension au
gré des oscillations de la politique royale.
Or, le 13 décembre 1756, Louis XV avait tenu un lit de justice, bien
décidé à briser la résistance des parlementaires qui ne voulaient pas
que les autorités judiciaires et ecclésiastiques puissent sévir contre
les curés et les fidèles jansénistes. Le jansénisme, doctrine
extrêmeement rigoriste née au cœur du catholicisme au XVII siècle, avait été
condamné à la fin du règne de Louis XIV et par le roi et par le pape.
Tous les parlementaires ne partageaient pas la vision
fondamentalement pessimiste de l’homme et l’idée d’une prédestination opposée
à la faculté d’user de son libre arbitre véhiculées par les jansénistes.
Mais ils avaient vu dans ce combat un moyen de défendre les
traditions et les libertés de l’Église de France face aux empiétements de
Rome et de Versailles. Damiens avait dû se familiariser avec
quelquesuns de ces débats lorsqu’il avait successivement servi chez quatre
membres du parlement. Toutefois il n’était guère croyant et c’est là
un euphémisme. Sans doute l’idée d’un roi tyrannisant son peuple
l’avait-elle davantage marquée, d’autant plus que Damiens faisait
partie de ces petites gens souffrant directement de l’augmentation
des impôts due à la guerre et de la misère qui en résultait.
Chez son dernier employeur, un riche marchand dont le négoce
s’étendait jusqu’en Russie, Damiens avait basculé dans la
délinquance. Il avait dérobé une forte somme et s’était enfui. Recherché
par la police, il avait préféré regagner son Artois natal. Là, durant
plusieurs mois, il avait tout d’abord commencé par mener grand train,
faisant profiter sa famille de ses largesses. Mais très vite, il avait été
obligé de reprendre la route car les autorités avaient retrouvé sa trace.
Durant ces semaines d’errance, ceux qui l’avaient côtoyé avaient
remarqué qu’il était particulièrement agité et qu’il lui arrivait souvent
de soliloquer. À la fin du mois de décembre 1756, Damiens décida
de s’en retourner à Paris. Il y arriva le 31 décembre par la voiture
publique. Le 3 janvier au soir, il prit le coche pour Versailles. Arrivé
dans la nuit, il somnola quelques heures dans le bureau des voitures
12 - Damiens, le dernier régicide...publiques puis qu’enquit d’une auberge. Il arrêta son choix sur celle
du sieur Fortier, rue de Satory. Il semble qu’il ait passé sa journée à
déambuler dans Versailles et à fréquenter les cabarets. Le soir, il se
plaignit de devoir encore rester quelque temps puisque le roi
séjournait à Trianon. Le 5 dans l’après-midi, alors que le vent glacial était
particulièrement mordant, il se rendit au Château. Il avait appris que
Louis XV s’était décidé à quitter Trianon, beaucoup plus confortable
que Versailles impossible à chauffer par grand froid, pour rendre
visite à une de ses filles, Mme Victoire, souffrante.
Guet-apens à Versailles
Vers 5 heures et demie, le roi fit avancer son carrosse jusqu’au
pied de l’escalier de la nouvelle salle des gardes. Un quart d’heure
plus tard, chaudement emmitouflé dans un épais manteau, il en
descendait les marches. La nuit était tombée et des serviteurs le
précédaient, portant
des flambeaux. À ses
côtés marchaient le
dauphin, le duc de
Duras, le duc d’Ayen,
capitaine des gardes
du corps, le marquis
de Montmirail, colonel
commandant les
CentSuisses et le marquis
de Beringhen, son
premier écuyer. Des
sol dats de la
compagnie d’élite des gardes
du corps les
escortaient. Au pied de
l’escalier, le comte de
Brionne, grand écuyer,
attendait le roi.
Lorsqu’il vit le monarque,
il s’empressa d’ouvrir
Damiens frappa
le roi au moment
où celui-ci
montait dans son
carrosse.la porte du carrosse et avança son bras pour aider Louis XV à monter
dans la voiture comme le voulait l’étiquette. Soudain, une silhouette
surgit d’un renfoncement. L’inconnu, que personne n’avait remarqué
en raison de l’obscurité et de la fumée des flambeaux, bouscula le
dauphin, réussit à passer entre deux gardes du corps et frappa le roi
à la poitrine. Louis XV crut d’abord qu’il n’avait reçu qu’un coup de
poing. Mais quand il eut passé sa main sous sa veste et qu’il l’eut
retirée ensanglantée, il s’écria :
« Je suis blessé ! C’est cet homme qui m’a frappé. Qu’on l’arrête
mais qu’on ne lui fasse pas de mal. »
Le roi remonta seul les escaliers jusqu’à sa chambre. Là, on
l’allongea sur un matelas, on le déshabilla et on examina la blessure. Elle
ne semblait pas très grave. La lame avait pénétré entre la quatrième
et la cinquième cote, ne touchant aucun organe. Manifestement, les
nombreuses épaisseurs de vêtements qu’il portait pour se
prémunir du froid l’avaient protégé. Mais certains craignaient que la lame
n’ait été empoisonnée. De plus, de La Martinière, premier chirurgien
du roi, était resté à Trianon. En son absence, le médecin du dauphin
ne voulut prendre aucun risque et se contenta de saigner son royal
patient, selon les préceptes médicaux du moment. En attendant
que le chirurgien n’arrive, on appela un aumônier afin qu’il
entendît Louis XV en confession et qu’il lui administre l’extrême-onction.
Le monarque était sous le choc de l’attentat. Au prêtre, il confessa
ses pêchés, demandant pardon pour sa vie dissolue et notamment sa
liaison avec la marquise de Pompadour. Il désigna le dauphin comme
lieutenant-général du royaume, estimant qu’il n’avait plus longtemps
à vivre. Même les paroles de son médecin, arrivé entre-temps avec la
reine, ne purent calmer son anxiété. Le roi se croyait perdu. Les jours
suivants, alors que son état de santé s’améliorait rapidement et que
tous autour de lui s’en réjouissaient, Louis XV ne cessait de répéter
que la blessure était allée jusqu’au cœur, qu’elle était inguérissable.
Certains, à la Cour, pensaient que le choc allait être salutaire, que
le monarque allait renoncer à sa vie de débauche, qu’il renverrait
Mme de Pompadour, qu’il mettrait fin au conflit avec les
parlementaires et qu’il renoncerait à poursuivre la guerre contre la Prusse et
l’Angleterre suite à l’alliance conclue en 1756 avec l’Autriche, alors
que Vienne était depuis deux siècles et demi l’ennemi traditionnel de la
France. À Paris, dès que la nouvelle fut connue, l’émotion et la
consternation furent immenses. On célébra partout des messes pour le salut
14 - Damiens, le dernier régicide...Louis XV et Mme de Pompadour : deux personnages
détestés dans les années 1750.
15L’arrivée au pouvoir du duc de Choiseul fut
pour Louis XV l’occasion de se rapprocher
des hommes des Lumières.
du roi, on organisa des prières publiques dans toutes les églises. Mais,
très vite, alors que Louis XV recouvrait la santé, la vie reprit son cours
normal. Les théâtres rouvrirent le 9 janvier et le regain de popularité
du roi ne fut qu’éphémère. Le 23 janvier, Louis XV, de fort robuste
constitution, chassait à nouveau le cerf. Quant à ceux qui espéraient
voir disparaître de la Cour Mme de Pompadour, ils durent déchanter.
erAu contraire, le 1 février, le comte d’Argenson, secrétaire d’État à la
16 - Damiens, le dernier régicide...Guerre, et Machaud d’Arnouville, garde des Sceaux, étaient renvoyés.
Désormais, au gouvernement, la voie était libre pour un protégé de
la marquise de Pompadour : le duc de Choiseul.
Pendant ce temps, Damiens avait été arrêté et interrogé. On n’obtint
au départ de lui que des réponses évasives et ambiguës. À la question
de savoir s’il avait des complices, il laissa entendre à plusieurs reprises
qu’il n’avait pas agi seul et qu’il ne fallait pas que le dauphin sorte
du palais, car il risquait de connaître le même sort. Mais Damiens
se refusa toujours à nommer ses éventuels complices. Quant à ses
motivations, il ne fut jamais en mesure de les expliquer clairement.
Il affirma au cours de ses différents interrogatoires avoir agi pour
défendre les prêtres injustement persécutés parce que jansénistes,
pour rappeler au roi qu’il devait écouter le parlement et pour
attirer son attention sur la misère du peuple et sur les souffrances qu’il
endurait. Il semblait avoir été particulièrement sensible aux affaires
de refus de sépulture, les autorités ecclésiastiques parisiennes ne
permettant pas que soient enterrés en terre chrétienne ceux qui seraient
restés fidèles au jansénisme. Dans ses réponses, Damiens se montrait
particulièrement hostile envers l’archevêque de Paris, monseigneur
de Beaumont, qui avait été le principal artisan de la lutte contre les
jansénistes. En revanche, il ne semblait montrer aucune haine
particulière envers le roi, soutenant même qu’il n’avait pas voulu le tuer
mais seulement le rappeler à ses devoirs. Pour appuyer ses dires,
il faisait remarquer qu’il ne l’avait pas frappé avec la grande mais
avec la petite lame de son couteau, ce qui expliquait que la blessure
ait été aussi superficielle.
Un procès très politique
Louis XV était plutôt enclin à la clémence. Il aurait souhaité
gracier l’auteur de l’attentat. Mais on lui fit remarquer qu’il n’y avait
pas eu de tentative de régicide en France depuis que Ravaillac eut
occis en 1610 le fondateur de la dynastie des Bourbons, Henri IV,
et qu’il fallait donc sévir. De plus, l’organisation du procès pouvait
également permettre de sortir du conflit politique avec les
parlementaires parisiens. Le roi décida donc que le procès serait mené par la
Grand’chambre du parlement à laquelle on adjoindrait les princes
du sang et les pairs du royaume. En revanche, Louis XV refusa que
les magistrats démissionnaires depuis le lit de justice du 13 décembre
puissent y participer. Il voulait bien rechercher la conciliation avec
les parlementaires mais point abdiquer son autorité.
17Chronologie
- 9 janvier 1715 : naissance de Robert-François Damiens près
d’Arras.
- 1736 : Damiens est engagé à Paris comme domestique
chez les Jésuites.
- 1739 à 1756 : Damiens sert différents maîtres, dont plusieurs
membres du parlement de Paris.
- Juillet 1756 : Damien s’enfuit de Paris après avoir dérobé une forte
somme chez son dernier employeur.
- 29 août : début de la guerre de Sept Ans.
- 13 décembre : Louis XV limite les droits du parlement de Paris.
- 31 décembre : retour de Damiens à Paris.
- 5 janvier 1757 : Damiens poignarde Louis XV à Versailles.
- 28 mars : exécution de Damiens.
Damiens fut transféré à Paris le 17 janvier au soir et placé sous
bonne garde dans une tour du palais de Justice afin d’être entendu
par les magistrats. Si sa culpabilité ne faisait aucun doute, les juges
voulaient surtout savoir qui avait bien pu le convaincre de commettre
un tel acte, car personne ne pouvait imaginer que le projet de frapper,
voire de tuer le roi avait germé dans l’esprit d’un simple domestique.
Certains pensèrent aux Jésuites, chez qui Damiens avait travaillé
edurant plusieurs années. N’avaient-ils pas été, à la fin du XVI siècle,
à l’origine de la notion de tyrannicide, justifiant ainsi l’usage de la
violence contre un monarque ne respectant pas les préceptes de
la religion catholique ? Henri III en 1589 puis Henri IV en 1610 avaient
bien été, directement ou indirectement, les victimes d’une telle
théorie. Mais rien dans les dires de Damiens ne permettait d’étayer cette
hypothèse. Plus fructueuse semblait la piste liée au monde
janséniste et au milieu parlementaire parisien. Le fait qu’il ait, avant son
attentat, dicté une lettre adressée au roi où il demandait à ce que le
parlement fût rétabli dans ses droits, le fait qu’il nommait sept
parlementaires dans cette lettre, le fait qu’au cours de ses interrogatoires
il ait déclaré que l’idée de frapper le roi lui soit venue en fréquentant
le palais de Justice, le fait enfin qu’il ait servi en tant que domestique
chez plusieurs magistrats parisiens semblaient donner plus de poids
à cette théorie.
18 - Damiens, le dernier régicide...La situation devenait dès lors fort embarrassante pour les
parlementaires qui se trouvaient dans l’obligation d’enquêter au sein
de leur propre milieu. Aussi chacun trouva-t-il fort opportun que
Damiens ait toujours refusé de nommer d’éventuels complices.
L’enquête ne s’attarda guère sur les zones obscures de l’emploi du
temps du régicide entre le 3 et le 5 janvier.
De même, le fait qu’un garde ait entendu à l’endroit même où
Damiens s’était caché deux hommes s’entretenir peu de temps
avant que le roi ne fut frappé ne donna pas lieu à de très amples
investigations.
Enfin, la découverte de deux cadavres
sur la route de Versailles à Paris
le 6 janvier au matin et la présence
de deux chevaux abandonnés à la grille
du château ne furent point corrélées
avec l’attentat contre Louis XV.
Pour les autorités monarchiques, il était politiquement nécessaire
que Damiens ait agi seul et que son projet ne soit que le fruit d’un
esprit exalté, ayant, de par ses fréquentations, adhéré à la cause des
jansénistes et des parlementaires mais sans en comprendre les
véritables enjeux. Aux yeux des juges, le peuple n’avait pas à se mêler
de politique, d’ailleurs, il n’en avait pas les capacités…
Le 28 mars au matin Damiens fut soumis à la question
extraordinaire. On l’installa dans un fauteuil et on enserra ses jambes entre des
planches. Le bourreau enfonça alors un coin entre les deux planches
centrales. Puis un second et ainsi de suite jusqu’au huitième. Damiens
cria, Damiens hurla, ses jambes étant peu à peu broyées sous l’effet
de cette torture des brodequins. Mais il nia avoir eu des complices. Au
bout d’une heure et demie de tourments, il se contenta de regretter
son geste en s’écriant :
« Pourquoi ai-je eu l’esprit si faible ? Le roi est si doux et si bon ! »
On s’en tint à cette forme de repentance, les médecins estimant
qu’il ne pourrait pas davantage supporter la torture. Il fallait que
Damiens soit encore en vie pour être supplicié.Affaire Bernard-René de Launay
et Jacques de Flesselles, Paris, 14 juillet 1789
Les têtes coupées
du 14 Juillet
Dans l’effervescence politique d’un bel été
A FOULE S’ÉTAIT MASSÉE depuis le matin à l’ombre de
l’antique forteresse. Il y avait là des habitants du quartier,
hommes et femmes du faubourg Saint-Antoine, artisans L et boutiquiers, maîtres et compagnons, patrons et salariés.
Gens du petit peuple de Paris, gens instruits et politisés, gens
préoccupés par le prix du pain et par l’avenir de l’Assemblée nationale
qui avait, à Versailles, osé défier le roi. Depuis plusieurs semaines, le
cours du blé n’avait cessé de monter sur les marchés
approvisionnant la capitale. La récolte de 1788 avait été mauvaise et les réserves
s’épuisaient. On était entré dans la phase la plus critique : celle de la
soudure. La moisson de 1789 s’annonçait abondante, mais il fallait du
temps pour faucher les épis, les rassembler en javelles, les engranger
et battre le grain. D’autant qu’un printemps pluvieux laissait
présager une moisson tardive. Puis il faudrait encore les voiturer jusqu’aux
moulins avant que les boulangers puissent acheter à bas prix cette
belle farine blanche, cette farine de froment qui faisait du pain de
Paris le meilleur pain du monde. En attendant, on devait se nourrir et
cela devenait difficile quand la grosse miche de quatre livres,
nécessaire à l’alimentation quotidienne d’une famille, coûtait 20 sous et
qu’un honnête travailleur espérait en gagner 50 en une journée.
Mais ceux qui étaient là n’avaient pas tous la faim au ventre. Loin
de là. Il y avait aussi des boutiquiers, des hommes de loi, des
soldats et des sous-officiers du régiment des gardes-françaises, pour qui
manger n’était pas la première des préoccupations. Ceux-là
s’inquiétaient surtout du sort qui était réservé à l’Assemblée réunie depuis
La prise de la Bastille,
événement phare de la Révolution.
20 - Les têtes coupées du 14 Juillet 21

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