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Les sources orales et l'histoire

De
288 pages

L'histoire orale se développe en France et en Europe car elle permet un renouvellement de l'histoire contemporaine en travaillant sur les quetsions du "temps présent" dont l'étude est impossible par une autre voie puisque les archives sont fermées.

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Avantpropos
e e La fin duXIXsiècle et leXXsiècle ont vu naître et se développer dans la société, à côté du support écrit et imprimé, des nouveaux moyens de communication, d’information et de transmission : la photographie, l’enregistrement et la transmission du son et de la parole, la radio, la télé-vision, le cinéma, l’audiovisuel en général… Il est résulté de ces succes-sives révolutions technologiques une multiplication exponentielle des e « traces » des activités humaines et sociales. L’historien duXXsiècle pouvait-il ignorer ces innovations et restreindre son corpus de sources aux sources écrites et archivistiques traditionnelles ? Toute l’histoire de la disci-e pline historique auXXsiècle témoigne de la découverte de ces nouvelles sources, de leur apprivoisement, de leur progressive maîtrise et de leur lente intégration dans la panoplie des outils de l’historien. Parmi elles, il faut faire une place distincte à la parole enregistrée, qui a une histoire longue en France mais qui n’a conquis que tardivement son statut de source historique. Dans le cadre de cet ouvrage, nous nous attacherons plus particuliè-rement à la méthode consistant à faire appel à la parole des acteurs et des témoins, et ce, dans un objectif de compréhension, de connaissance de la société ou de préservation de la mémoire. Il ne sera donc pas question ici des sources radiophoniques ou audiovisuelles produites par les institu-tions dans l’exercice normal de leurs activités, mais uniquement deparoles humaines « provoquées », c’est-à-dire suscitéesa posterioripar rapport aux faits dont elles témoignent, dans un but patrimonial, culturel, scien-tifique ou pédagogique. Un premier chapitre introductif général sera consacré à l’acclimatation de la source orale dans le paysage historiographique français, à la consti-tution d’un large patrimoine oral en France et à la place prise par le témoi-gnage oral en histoire contemporaine.
Dans un second temps, alors que le recours au témoignage oral se fait omniprésent sur les écrans de télévision ou de cinéma, il a semblé utile de rappeler aux étudiants les précautions méthodologiques à prendre, dans le cadre d’un travail scientifique, pour susciter, constituer, analyser, interpréter et restituer des sources orales, ainsi que les difficultés et les enjeux qui entourent leur utilisation. L’initiation à la constitution et à l’exploitation des sources orales devrait, en effet, faire partie de la forma-tion de tout apprenti-historien en histoire contemporaine, à l’instar de ce qui se fait depuis longtemps dans les autres sciences sociales. Un deuxième chapitre est donc consacré aux questions de méthode. Mais, pour aller plus loin dans la compréhension des spécificités et de l’intérêt de la source orale, il a semblé utile de proposer un parcours documentaire et thématique permettant la confrontation directe du lecteur avec la parole des témoins, d’une part sous une forme écrite par le truchement de transcription d’entretiens, d’autre part sous une forme sonore par le biais d’extraits d’interview placés sur le site de Bréal (www.editionsbreal.fr). La seconde partie de l’ouvrage présente donc une série de « documents », assortis d’un commentaire visant à expliciter les apports du témoignage, ses lacunes, sa fragilité ou sa force. Les indications bibliographiques ou la mention de sources complémentaires sont destinées à attirer l’attention sur le nécessaire croisement des sources et la non moins nécessaire discussion des hypothèses et des résultats. Dernière remarque, il ne sera pas question dans cet ouvrage de témoi-gnages oraux concernant les situations-limites de l’existence humaine : guerres, déportation, torture, violences, souffrances… Ce type de témoi-gnages, même s’il est aujourd’hui très présent dans les travaux historiques, au sein des musées d’histoire et sur les écrans de télévision, nous semble mériter un traitement particulier que le présent ouvrage ne permettait pas. Je remercie tous les auteurs pour leur contribution et pour leur bien-veillance à l’égard des contraintes qui leur ont été imposées ; je forme le souhait que cet ouvrage fasse naître beaucoup de vocations d’historiens et d’archivistes oraux en histoire contemporaine.
Florence DESCAMPS
1.Les sources orales et l’histoire : une difficile et tardive reconnaissance par Florence DESCAMPS
La relation qu’entretient l’historien avec ses sources est souvent marquée d’une certaine ambivalence: d’un côté, désir, fascination ou bouli-mie et de l’autre, méfiance, distanciation ou tout simplement regard critique. La source orale n’échappe pas à cette règle, mais en France, elle a suscité et suscite encore des attitudes particulièrement contrastées, de sorte que ce n’est qu’au terme d’un long processus d’acclimatation et d’apprivoisement qu’elle a réintégré la boîte à outils de l’historien. En France, il s’est pourtant précocement constitué un important 1 « patrimoine parlé » et enregistré , empiriquement accumulé depuis le e début duXXsiècle, très diversifié et doté d’un volume non négligeable, puisque les collections atteignent sans doute plusieurs dizaines de milliers d’heures. C’est ainsi que dans leGuideen six volumes duPatrimoine sonore et audiovisuel françaisparu en 2005 et réalisé sous la direction d’Agnès Callu et Hervé Lemoine, sont recensés quelque 845 détenteurs de collec-tions sonores ou audiovisuelles, et que, parmi eux, près de la moitié possè-dent des collections de témoignages oraux à vocation patrimoniale, culturelle, scientifique ou pédagogique. Mais ce patrimoineimmatérielreste en grande partie méconnu, voire méprisé, en tout cas sous-exploité. Comment expliquer cette mécon-naissance et cette sous-exploitation ? Il faut dire en premier lieu que ces « archives parlées » ont été constituées par des disciplines de sciences humaines et sociales distinctes (ethnologie, sociologie, anthropologie, linguistique, ethnographie, histoire, psychologie etc.), qui se sont consti-e tuées séparément auXXsiècle et qui encore aujourd’hui s’ignorent trop souvent, ou du moins ignorent leurs réalisations respectives. D’autre part, ce patrimoine oral est dispersé pour ne pas dire éparpillé sur l’ensemble du territoire national et, à l’exception des grandes masses conservées par les trois ou quatre grandes institutions patrimoniales natio-
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nales (Bibliothèque nationale de France, Archives, Musée national des Arts et Traditions Populaires, Musée de l’Homme), il est cloisonné en petits corpus thématiques spécialisés de quelques centaines voire de quelques dizaines d’heures. Ensuite, il est placé entre les mains d’acteurs institutionnels d’impor-tance et de statut très divers (services d’archives nationaux ou départe-mentaux, bibliothèques ou phonothèques, associations, collectivités locales, administrations centrales, entreprises, musées, sociétés savantes) qui n’ont pas toujours l’habitude de travailler ensemble. Enfin, pendant longtemps mal recensé, ignoré du grand public, regardé parfois avec condescendance par les institutions patrimoniales traditionnelles restées attachées au support écrit et imprimé, il est souvent minoré ou méconnu par les chercheurs eux-mêmes, et notamment par les historiens. De fait, les archivistes et les historiens se sont montrés en effet long-temps réticents à l’endroit des témoignages oraux et ne leur ont accordé une reconnaissance archivistique et scientifique que tardivement, dans le e 2 dernier quart duXXmême aujourd’hui, à rebours des milieuxsiècle ; médiatiques et audiovisuels qui se montrent particulièrement friands de témoignages parlés, il subsiste encore des réserves à leur égard au sein des milieux académiques et savants. Il reste que, même si les débats persis-tent autour des questions méthodologiques et épistémologiques, un dialogue fécond avec les sciences sociales, une rigoureuse réflexion sur le statut du document en histoire et l’apprivoisement des successives tech-nologies du son ont permis la réintégration de la source orale dans la boîte à outils de l’historien.
e Le discrédit de la tradition « orale »(finXIXs.)
La période clef pour le rejet de la source orale est sans doute cemoment e où, à la fin duXIXsiècle, à coup de manuels et de manifestes méthodo-logiques, se constitue l’histoire méthodique en France, dite aussi « histoire positiviste », sous la direction de Gabriel Monod, Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois, pour ne retenir que les chefs de file les plus emblématiques de cette école historique. Ces historiens excluent de la science historique ce qu’on appelle à l’époque la tradition orale qu’ils
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assimilent à la rumeur, à l’anecdote, au folklore, à la petite histoire ou à la légende et ne retiennent parmi les sources de l’histoire que le docu-ment écrit, rien que le document écrit, et ce dans le but de constituer une histoire-science, obéissant à des méthodes scientifiques et rigoureuses. Ce bannissement de la tradition orale constitue une rupture dans l’historiographie, puisque depuis l’Antiquité les historiens ont utilisé les témoignages de leurs contemporains : Hérodote et Thucydide ont forgé le concept de témoin oculaire et auriculaire, inventé les premières enquêtes orales ainsi que le croisement des témoignages. Les historiens de l’Antiquité juive et surtout chrétienne ont quant à eux accordé une place centrale aux témoins et à la chaîne de transmission de la parole. Le témoin (martus) est en effet celui qui atteste, authentifie et se montre garant de la réalité et de la vérité des faits qu’il relate, et ce, jusqu’à verser son propre sang par le martyr (marturion). Apôtre et vicaire à la fois, il est celui qui se met au service de la parole, de la mémoire et de la transmission, répétant inlassablement les faits, les gestes et les paroles de celui ou de ceux dont il veut témoigner. Forts de cette doctrine, les chroniqueurs ecclésiastiques ou monar-chiques du Moyen Âge se sont faits à leur tour grands relayeurs, grands copieurs et grands compilateurs de traditions orales, jusqu’à ce que la e révolution de l’érudition introduite auXVIIsiècle par les bénédictins de Saint-Maur vienne ébranler et contester la chaîne de transmission. Néanmoins, en dépit des avancées de la nouvelle science des textes, des diplômes et des chartes, Voltaire lui-même ne dédaigna pas en son temps utiliser les témoignages des contemporains pour sonSiècle de Louis XIV, tandis que Michelet, à l’instar des autres historiens romantiques, se mit à l’écoute « des murmures » du passé pour sa grandeHistoire de la Révolution françaiseet pour son ouvrage surLe Peuple. e La rupture historiographique « positiviste » de la fin duXIXsiècle est donc forte. Mais quels sont donc les motifs au nom desquels les historiens métho-diques ont banni la source orale des sources de l’historien ? Ils invoquent successivement dans leurs écrits méthodologiques la volatilité et la non- fixabilité des traditions orales, l’altération des souvenirs et des témoi-gnages au travers du temps, de la mémoire et du bouche à oreille, le non-intérêt de la source orale en termes de contenu, l’impossibilité
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d’établir la provenance et l’authenticité des informations, la confusion et l’imprécision des affirmations, les erreurs et les inexactitudes contenues dans les témoignages, l’invérifiabilité des jugements portés par les témoins, le caractère secondaire, subjectif et métissé des souvenirs qui comportent toujours un mélange de « réalité et d’imagination » (Seignobos et Langlois, 1898)… Ce procès des témoignages oraux par les historiensméthodiques qui a été réactualisé et résumé au milieu des années 1980, sous un chef d’accusation unique, « le handicap de l’a posteriori» (Becker, 1987), a pesé longtemps, un siècle presque, sur la source orale et l’a repoussée durable-ment sur les marges de la discipline historique.
La découverte de l’oralité dans les autres sciences humaines et sociales
e À la même époque, au tournant duXXsiècle, les autres sciences humaines et sociales s’instituent elles aussi en tant que disciplines autonomes et forgent leurs doctrines et leurs outils. Parmi elles, la linguistique, la dialectologie, le folklorisme, l’ethnologie, découvrent les richesses de l’oralité et élaborent ce qu’on appellera bientôt les premières méthodes d’enquête.
L’idée de procéder à l’enregistrement de la parole humaine ne naît donc pas au sein de la communauté historienne, mais chez les linguistes, les philologues et les dialectologues. Les motivations qui inspirent la création des Archives de la Parole au sein de la Sorbonne en 1911 sont patrimo-niales, scientifiques… et non dépourvues d’arrière-pensées. Le premier objectif tient à la promotion du français « moderne », du français langue parlée, contre le parti des « anciens », celui du latin, des humanités, de la langue écrite et de l’académisme, mais aussi contre le parti félibrige qui ambitionne à Montpellier de faire revivre la langue occitane. Il s’agit aussi, dans un contexte de concurrence scientifique et universitaire accru entre la France et l’Allemagne, d’affirmer le modèle linguistique français qui lie langue et culture contre le modèle allemand qui lie langue, «Volk» et nation. Enfin, alors que le français – celui de Paris – s’impose progressi-vement dans les campagnes sous l’influence de la scolarisation obligatoire, du développement de la presse, de l’accroissement de la mobilité géogra-phique et de l’intensification des moyens de communication, les philo-logues de la Sorbonne prennent également conscience de la diversité des
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expressions linguistiques et dialectologiques françaises : ils décident de recueillir les différents parlers de France et de réaliser avant qu’il ne soit trop tard l’Atlas linguistiquedes provinces de France; ce projet de grande ampleur ne se réalisera véritablement qu’après 1945 et fera l’objet en 1979 d’une convention entre le CNRS et la Bibliothèque nationale, de façon à assu-rer la conservation à long terme des enquêtes réalisées par les chercheurs.
Mais la transcription écrite des dialectes et des patois ne suffit plus ; pour les étudier rigoureusement, il faut en fixer rigoureusement la pronon-ciation, la phonétique, la locution… En 1911, sous l’impulsion de Ferdinand Brunot, sur le modèle des « Archives phonographiques » autri-chiennes et allemandes, sont donc créées les Archives de la Parole ados-sées à l’Institut de phonétique de l’université de Paris ; en 1912-1913, grâce au mécénat d’Emile Pathé, sont menées sur le terrain les premières campagnes d’enregistrement par car phonographique dans les Ardennes, en Berry et en Limousin. La même motivation linguistique guide les enre-gistrements effectués auprès des groupes d’« indigènes » venus à Paris à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931 et ceux réalisés dans le cadre des premières expéditions ethnolinguistiques aux confins de l’Empire.
Parallèlement, sont constituées des collections de paroles par l’enre-gistrementen studiode personnalités supposées posséder la « bonne » diction ou la « bonne manière » de parler le français : des comédiens, des poètes, des écrivains, des hommes de lettres, des hommes politiques… On passe ainsi subrepticement des archives de la langue parlée à des collections de « voix » célèbres, mission que la Phonothèque nationale créée en 1938 reprendra à son compte jusque dans l’après-guerre.
À ce premier âge linguistique des archives parlées, première strate du patrimoine oral français, s’ajoute très rapidement un deuxième âge, celui-là ethnographique et anthropologique, qui commence dès l’entre-deuxguerres et ne s’est jamais interrompu jusqu’à nos jours. Le Musée de la Parole et du Geste créé en 1927, héritier et successeur des Archives de la Parole, reçoit une mission nationale de collecte phonographique des traditions populaires, nationales et internationales ; il est épaulé dans sa tâche par la Phonothèque nationale créée en 1938, qui reçoit la mission du dépôt légal des phonogrammes conformément à la loi de 1925 et qui finira par unifier sous sa houlette les différentes institutions sonores parisiennes et natio-nales. L’élan est donné. Le mouvement ethnographique se renforce dans
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les années 1930 sous l’impulsion de Georges-Henri Rivière, d’André Varagnac et d’Arnold Van Gennep ; il se voit doté sous le Front Populaire d’une reconnaissance institutionnelle et scientifique avec en 1937 la créa-tion du musée de l’Homme par Paul Rivet, celle du Musée national des Arts et Traditions Populaires par Georges-Henri Rivière et la tenue à Paris la même année de l’Exposition internationale et du Congrès inter-national de folklore. En 1939, Claudie Marcel-Dubois lance la première campagne d’enregistrement ethnomusicologique en Basse-Bretagne. L’initiative appartient donc cette fois-ci, non pas aux linguistes et aux philologues, mais aux folkloristes qui se voient relayés dans l’après-guerre par les chercheurs ethnographes des Arts et Traditions Populaires et les anthropologues du CNRS.
Là encore, les objectifs des campagnes d’enregistrement sont priori-tairement patrimoniaux et scientifiques : sous l’impact successif des deux guerres mondiales successives, de l’exode rural, de l’urbanisation et de la modernisation agricole, la civilisation rurale, agraire et traditionnelle est en train de disparaître ; il s’agit d’en recueillir d’urgence les manifestations et les traces encore vivantes, et en priorité celles qui se transmettent par la tradition orale. Les collections d’enregistrements oraux se diversifient et s’enrichissent de nouveaux aspects: à la recherche desfaits de langues’ajoute désormais la recherche desfaits de civilisation, définis comme tels par les folkloristes et souvent désignés comme desœuvres, sous l’influence de la littérature orale et de l’ethnomusicologie : légendes, contes, proverbes et maximes, récits, généalogies familiales, rituels, coutumes, usages, recettes, prières, chansons, berceuses, cantiques, poèmes, jeux verbaux, devinettes, pharmacopée, techniques artisanales et agricoles, rites festifs et religieux… L’intérêt se déplace du support ou du contenant (la parole, la langue, la phonétique, la locution) vers le contenu et le signifié (les cultures orales et populaires) et de plus en plus, vers ce que l’informateur dit ducontexteou de l’usagede ces traditions dans les sociétés villageoises et rurales.
Les collections d’archives parlées élaborées pendant les deux âges décrits ci-dessus ont des caractéristiques communes : premièrement, elles constituent les premières réalisations liées à l’enregistrement en direct des informateurs, sans passage par l’écrit ni par un correspondant intermé-e diaire comme auXIXsiècle. Deuxièmement, elles sont constituées souvent de monologues ou deprestations individuelles(récits, chansons, récita-
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tions, déclamation, narration etc.), sans que l’enquêteur apparaisse véri-tablement sur la bande. Troisièmement, elles ne s’intéressent pas priori-tairement à l’informateur, mais au « fait » dont il est porteur, l’individu-locuteur n’étant pas véritablement pris en compte en tant que tel. Quatrièmement, ce sont des collections d’archives contemporaines, desarchives d’actualitéen quelque sorte, au croisement du patrimoine et des sciences sociales naissantes : elles visent à recueillir un présent qui dure encore, même s’il apparaît menacé, celui de la civilisation tradition-nelle et « des temps immobiles », ou encore un présent éternel, celui des œuvres; elles ne possèdent donc que très rare-ou des hommes célèbres ment une dimension événementielle ou politique, elles sont en quelque sortea-historiques. Enfin, ces archives parlées combinent un modèle à la foisnaturaliste(aller sur le terrain, collecter du « matériel », puis de retour dans le cabinet de travail, procéder au tri, au classement et à l’étiquetage, consigner les métadonnées, réaliser les instruments de travail, analyser et exploiter les matériaux, publier) etpatrimonial: il s’agit de créer à desti-nation du public une collection de «monuments» de la langue française, de la société coloniale ou de la civilisation traditionnelle rurale, dûment répertoriés et désignés comme tels.
Ces initiatives, issues de l’ethnographie et de l’ethnologie, peuvent-elles retenir l’attention des historiens de l’époque et les conduire à reconsidérer la place des sources orales dans la connaissance du passé et de la société ?
Vers une réhabilitation du témoignage en histoire ?
L’entre-deux-guerres est en effet une période effervescente qui voit naître et se développer de nombreuses innovations scientifiques et méthodolo-giques dans le domaine des sciences humaines et sociales ; certaines d’entre elles, ébranlant la suprématie incontestée du document d’archive en histoire, mènent les historiens au seuil de la redécouverte des témoignages oraux. Citons en premier lieu le rapprochement entre sciences humaines et sciences sociales amorcé par Henri Berr dans le cadre de ses projets de synthèse (cf.laRevue de synthèse historiquecréée en 1900, le Centre inter-national de synthèse qui développe ses travaux collectifs dans
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l’entre-deux-guerres). Citons aussi chez de nombreux « intellectuels » l’apparition de problématiques communes, qui créent autant de débats et d’échanges, autour de la psychologie collective, de la conscience indivi-duelle et collective, « des forces profondes », de l’opinion publique, des mentalités collectives, de la tradition et des traditions, de la culture popu-laire, de l’oralité, du temps et de la mémoire… La création des Annales en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre témoigne également de ce besoin nouveau d’un dialogue entre l’histoire et les sciences sociales, avec l’accueil au sein de la revue d’historiens, de géographes, d’économistes, de folkloristes ou de sociologues, et avec l’affirmation d’un véritable inté-rêt pour les réalités contemporaines et internationales. Par ailleurs, le souhait de l’équipe des Annales de renouveler en profondeur les champs de la connaissance historique en développant une histoire économique et sociale ainsi qu’une histoire des mentalités les conduit à faire éclater la notion de source et à l’élargir à la notion plus probabiliste et plus indiciaire de « trace » : l’historien n’utilisera plus seulement les archives adminis-tratives, les documents écrits et les textes mais aussi l’archéologie, la photo-graphie aérienne, les plans cadastraux, les objets… À cette liste, il ne manque guère que les témoignages oraux !
Enfin, même si seul un petit nombre d’historiens a accepté de livrer ses réflexions sur la guerre et son expérience des combats (Henri Pirenne, Jules Isaac, Lucien Febvre, Marc Bloch), le conflit mondial n’a pu manquer d’exercer un impact sur la discipline historique en général, en ébranlant les repères temporels, méthodologiques et disciplinaires traditionnels et en introduisant de nouveaux questionnements et de nouvelles pratiques. La mobilisation d’un certain nombre d’historiens en tant que combat-tants les a, en premier lieu, contraints à sortir de leur « cabinet » de savant, à aller sur le « terrain » et à se colleter avec l’histoire en train de se faire. D’autre part, la perception de l’écartentre la vie au front et les représen-tations officielles qui en sont données par la presse ou les pouvoirs publics (les fameux « livres de couleur » produits par les protagonistes aux fins de propagande, les sources militaires, « le bourrage-de-crâne ») leur a aussi permis de prendre conscience des limites des sources d’information tradi-tionnelles et les a conduits à chercher ou à admettre d’autres voies de connaissance. C’est ainsi que Pierre Renouvin, pourtant fervent militant de la vérité des archives publiques, se trouve étroitement associé à la
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