Mickey à Gurs

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La publication inédite de trois carnets de croquis extraordinaires. Rien ne prédisposait Horst Rosenthal, un jeune illustrateur juif allemand, au destin tragique qui fut le sien. Hormis être né juif en 1915 à Breslau. Parce qu’il était juif et socialiste, Horst Rosenthal fut obligé de fuir dès juillet 1933 en France, la patrie rêvée des droits de l’homme. Il n’a alors pas 18 ans. S’il trouve refuge dans une France généreuse, c’est une France bien moins respectueuse des droits de l’homme qui l’interna, du fait de sa germanité, en 1940 dans un camp situé en « zone libre », puis le livra, deux ans plus tard, aux nazis en raison de sa judéité. Horst Rosenthal est passé par six camps avant de parvenir à Auschwitz, où il fut vraisemblablement gazé dès son arrivée, en septembre 1942, en raison de la paralysie de sa main gauche. Il a laissé trois carnets de croquis, dont Mickey à Gurs, le seul connu des experts, qui n’avait jamais été édité dans son intégralité. Ce petit fascicule, destiné à circuler entre les prisonniers, raconte d’une manière ironique et subversive, à travers la figure de Mickey et de situations ubuesques, l’absurdité de la condition d’apatride. Le deuxième carnet, La Journée d’un hébergé, est totalement inédit. Derrière le ton potache et faussement naïf, c’est l’insupportable monotonie de la vie au camp et la précarité des conditions d’internement qui se dessinent en creux. Le troisième carnet, Petit Guide à travers le camp de Gurs, inédit lui aussi, est le plus abouti des trois carnets. Imitant une brochure touristique qui invite le lecteur à découvrir un « camp de vacances », le mode parodique est d’une redoutable efficacité car derrière le rire, perce immanquablement toute la souffrance des internés.
Publié le : mercredi 5 novembre 2014
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EAN13 : 9782702151778
Nombre de pages : 192
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Introduction
Des hommes, des souris et des béances
Ce livre s’organise autour de la question des anony mes et des disparus, désormais largement abordée en histoire et davantage 1 encore dans la littérature contemporaine, notamment celle de la Shoah . On songe aux disparus de Daniel Mendelsohn, d’Art 2 3 Spielgelman, d’Ivan Jablonka ou encore à la « mr de Gorgs Prc ». On pense aussi à nos propres disparus , la plupart morts sans laisser de traces, déportés sur les chemins converg ents de Łódź, Varsovie, Sighet vers Auschwitz via B udapest, Malines ou Drancy. L’œuvre magistrale, et référentielle, de Claude Lah arie sur Gurs, un camp de détention français, ne no us éclaire pas sur Horst 4 Rosenthal . Alors qu’il n’a que 17 ans, il fuit l’Al lemagne, dès 1933, parce que juif et jeune militant socialiste. S’il trouve refuge dans une France généreuse, c’est une autre France bien m oins respectueuse des droits de l’homme qui l’inter ne en 1940 du fait de sa germanité, puis le livre, deux ans plus tard, aux nazis, du fait de sajudéité. En 1942, c’est escorté par des gendarmes français qu’il est finalement déporté vers Rivesaltes, puis Drancy , d’où il est envoyé à Auschwitz-Birkenau. Horst di sparaît à quelques mètres du périmètre de Birkenau dans la nuit noire d’une cham bre à gaz artisanale. En définitive, sa fuite franç aise ne lui accorde qu’un sursis de quelques mois. Sa mère et vraisemblablement ses deux frères sont, en effet, déportés vers la Letton ie où ils seront assassinés 5 par balles, le 19 janvier 1942 . Les seules traces tangibles de son bref passage sur terre sont constituées de quelques arides document s administratifs qui contrastent avec trois carnets de dessins, pleins d ’humour et de tendresse tragiques, qu’il réalise, e n 1942, alors qu’il est interné à 6 Gurs. Deux d’entre eux sont conservés au Mémorial d e la Shoah, vraisemblablement déposés par un rescap é de Gurs, le rabbin 7 8 Léo Ansbacher ; le troisième se trouve à Zürich aux archives de l’École polytechnique (ETH), et a été déposé par Elsbeth Kasser , la responsable du Secours suisse à Gurs : « J’ai ic i un dessin qui, aujourd’hui encore, me donne de la joie. C’est l’un des internés 9 qui l’a fait : Horst Rosenthal – je ne sais pas où il vit aujourd’hui, ni même s’il a survécu . »
Parcours de Horst Rosenthal.© Pietro Montanari/Guichart/Page Inextremis.
C’est la première fois que l’œuvre d’Horst Rosentha l est intégralement présentée au public. Jusqu’à pr ésent seulMickey à Gurs était partiellement connu de certains spécialistes. Les deux autres histoires n’ont jamais été publiée s. On ne peut que remercier les
responsables du Mémorial de la Shoah, son directeur , Jacques Fredj, son archiviste en chef, Karen Taie b, et son responsable éditorial, notre ami Georges Bensoussan, de nous av oir donné l’autorisation de publier les deux précie ux carnets. Nos remerciements vont aussi naturellement au directeur du fonds Elsbeth Kasser de Zürich, le docteur Walter Schmidt. Évidemment,Mickey à Gursla plus emblématique de ces trois histoires po ur témoigner tout à la fois du tragique et de est l’optimisme des Juifs durant la Shoah. Parce qu’il ne connaissait pas la fin de l’histoire, de sa prop re histoire, Horst Rosenthal peut encore rêver d’Amérique dans un récit teinté d’un h umour amer. Mickey incarne autant le rêve américain que le fantasme d’un monde sans entrave, sans barrière, sans parias. La souris Mickey prend ici, et non sans paradoxe, l e visage qui sera le sien à la Libération, lorsque le Conseil national de la Résistance n’autorisera pas auJournal de Mickeyreparaître : celui de l’étranger, du cosmopolit e, de l’exclu de la communauté de nationale. Le propos d’Art Spiegelman, quelque 40 a ns plus tard, est évidemment différent. Parce qu’il connaît la fin de l’histoire, l’auteur américain jouera également, non sans génie , de la métaphore animalière, mais dans un registre beaucoup plus tragique. Il l’utilisera pour souligner la terrible singularité du génocide des Juifs. La Shoah procéda, en effet, de ce jeu mortel de la chasse au gibier comme le pressentit, dès 1923, l’écrivain ju if autrichien Sigmund Saltzmann (Félix Salten) dans son roman animalier et métaphoriqueBambi. La mémoire de la Shoah est tiraillée entre la néces sité d’une vue d’ensemble de ce qui constitue le pl us grand crime de l’histoire et le désir de rendre compte du meurtre individuel de chacune des six millions de victimes. En cela, n otre ouvrage tient aussi de l’enquête policière pour tâcher de reconstituer l’e xistence brisée d’une famille ordinaire sur laquell e nous avons peu d’éléments. En dépit de trois années de recherches aux quatre coin s de l’Europe, de la France des camps (Horst passa par près de sept camps d’internement) et des ressources nouvelles de l’Int ernet, nous n’avons guère pu aller au-delà de la re cherche pionnière de Pnina 10 Rosenberg . Certes, nous lui avons découvert deux fr ères et la raison pour laquelle il dut fuir au plus vite sa chère Breslau (il militait au sein de la Reichsbanner, la milice d’au todéfense de la République de Weimar), mais nous n’ avons pas réussi à lui donner un visage malgré l’aide précieuse des meilleurs arc hivistes en Pologne (à l’Institut historique juif d e Varsovie) comme en France (Karen Taieb, Cécile Lauvergeon, Johanna Linsler du Mémorial de la Shoah, Manuela Wyler des Archives d e la Shoah et de Jewish-traces, Anne Grynberg, directrice scientifiq ue du Comité d’histoire auprès de la CIVS), ou enco re en Suisse (Sonja Vogelsang de l’ETH à Zürich) et en Israël (Irena St einfeld de Yad Vashem). Cette absence de trace phot ographique ajoute à l’horreur de la Shoah. Elle témoigne de la victoire posthume des nazis à effacer à jamais le visage de s Juifs. Peut-être ressemble-t-il au héros de son carnet intituléUne journée d’un hébergé; mais comment travailler sur un sujet sans visage ? Ce livre permettra de l’identifier, via un lointain parent, qui sait ? C’est notre espoir. La Shoah engloutit la famille Rosenthal et, avec el le, Breslau-la-juive, qui nous apparaît comme l’une des capitales de la « symbiose judéo-allemande », l’un des laboratoires majeurs de la « modernité juive ».C’est à Breslau, en effet, que s’élaborèrent la réforme et la science historique juives autour d ’imposantes figures comme Abraham Geiger (1810-1874 ), Heinrich Graetz (1817-1891) ou encore Zacharias Frankel (1801-1875). C’es t à Breslau aussi que naquirent Ferdinand Lassalle (1825-1864), le fondateur du mouvement socialiste allemand, le philosophe néo -kantien Ernst Cassirer qui fut le premier Juif rec teur d’une université allemande, Nelly Naumann et Clara Immerwahr, les de ux premières femmes docteures d’Allemagne, respecti vementès mathématiques etèsmilitant marxiste et philanthrope Günter Holzman, l e physiques, le chef d’orchestre Otto Klemperer, le sociologue Norbert Elias, les historiens Walter Zee v Laqueur, Fritz Stern et Günter Lewy, la sœur Thér èse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein), les prix Nobel Fritz Haber et Max Bo rn. Notre livre est ainsi construit autour d’un archipe l de béances. Des Rosenthal ne subsistent que les s eules traces de Horst. Disparue aussi, l’orgueilleuse métropole juive alle mande, mis à part un cimetière et une seule de ses nombreuses synagogues. Avalés aussi, les Bunkers I et II où furent gazés p our majorité les Juifs occidentaux. Il n’en reste q ue quelques gravats… Même effacement pour les baraques et îlots de Gurs où Ho rst fut « hébergé » de 1940 à 1942. Le camp fut déf initivement fermé le 31 décembre 1945, les baraques encore utilisables v endues aux enchères en 1946, les autres brûlées par mesure d’hygiène. Une forêt fut plantée sur les lieux du camp. On peut considérer cet ouvrage en quelque sorte com me le tombeau de Horst Rosenthal, ou plutôt son cén otaphe, témoignage dérisoire d’un destin particulier parmi les innombr ables victimes juives dont le seul crime consista à naître sous une mauvaise étoile, à n’être que deshommes sans qualités humainesque trop ordinaires, n’avaient. Il était, en effet, de ces Juifs qui, pour n’être aucune chance de se voir délivrer l’un des rares vi sas accordés par les États-Unis. On le sait, le Cen tre américain de secours basé à Marseille, qui fut animé de 1940 à 1942 par Varia n Fry et Daniel Benedicte, mena une activité débord ante en faveur de certains Gursiens. Ils purent ainsi sauver d’une mort certaine les plus renommés d’entre eux. Horst, lui, fut a ssassiné.
1. Consulter à ce sujet Alain C ORBIN,Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2002. 2. Daniel M ENDELSOHN,Les Disparus, Paris, Flammarion, 2007 et Ivan J ABLONKA,Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, enquête,Paris, Seuil, 2012. 3. « Mère de Georges Perec ». Georges P EREC,La Disparition, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1989. 4AHARIE,. Claude L Gurs, l’art derrière les barbelés (1939-1944),préface de Serge Klarsfeld, Biarritz, Éditions Atlantica, 2008, et Le Camp de Gurs, 1939-1945, un aspect méconnu de l’ histoire de Vichy, préface d’Arthur London, Biarritz, J&D Éditions, 1993. 5. Cette information est basée sur une liste de Juifs de Berlin assassinés trouvée dans leGedenkbuch Berlins der jüdischen Opfer des Nationalsozialismus / Freie Universität Berlin, Zentralinstitut für sozialwissenschaftliche Forsch ung, Berlin, Edition Hentrich, 1995. Yad Vashem nous renseigne sur une autre Fried a (Zölner) Rosenthal assassinée, elle, à Breslau, m ais célibataire. On n’a aucune information sur le sort des deux frères de H orst. 6OSENTHAL,. Horst R Mickey au camp de Gurs (DS-O.377) etLa Journée d’un hébergé : camp de Gurs, 1942 (DS-O.92), CDJC, Mémorial de la Shoah. 7. Horst R OSENTHAL,Petit Guide à travers le camp de Gurs, fonds Elsbeth Kasser, Archives du temps présent d e l’École polytechnique de Zürich (ETH). 8éto-finlandaise,a guerre d’Espagne, puis au cours de la guerre sovi . Après s’être signalée par son dévouement durant l l’infirmière suisse Elsbeth Kasser (1910-1992) s’in stalle, dès le 20 décembre 1940, à Gurs. Elle y res tera jusqu’à sa dissolution provisoire en novembre 1943. Elle s’est beaucoup im pliquée, en dehors de son activité professionnelle, dans le développement de la vie culturelle du camp. Sa collection d’aquarell es, peintures et photographies a été confiée à la f ondation Elsbeth Kasser, créée en 1994. Elle est accessible au public dans les Arc hives d’histoire contemporaine (Archiv für Zeitgesc hichte) de l’École
polytechnique ETH de Zurich. 9. Elsbeth K ASSER,Les Indésirables. Ceux de Gursürich (ETH), 1989, p. 6., 8 pages dactylographiées, fonds Elsbeth Kasser, Z 10OSENBERG, « Mickey Mouse in Gurs, humour, irony and criticism in works of art produced in the Gurs internment. Pnina R o camp »,Rethinking History, vol. VI, n 3, 2002, p. 273-292, et plus récemment « Mickey orphelin : la courte vie de Horst e Rosenthal »,inRYNBERG et Johanna L Anne G INSLERrs d’art juifs réfugiés du III, L’Irréparable. Itinéraires d’artistes et d’amateu Reich en France, Magdeburg, Koordinierungsstelle Magdeburg, 2013, p. 349-368.
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Breslau : histoire d’une symbiose en forme de leurre
« À un journaliste américain qui lui demandait s’il avait parfois la nostalgie de l’Allemagne, Erich-1 Maria Remarque répondit laconiquement “Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis juif ? ” »
2 Horst Rosenthal, est né le 19 août 1915 dans une ville aujourd’hui rayée de la mémoire des hommes : Breslau-la-juive . Simple effet du hasard ou détail prémonitoire, le docteur Aloïs Alzheimer, l’inventeur de la maladie éponyme, décède en cette même année dans cette ville allemande aujourd’hui effacée.
Une histoire tourmentée : Vratislavia, Vratslav, Vraclav, Presslau, Breslau, Wroclaw…
3 S’il n’est pas envisageable, dans le cadre étroit de cette étude, de s’étendre sur la très riche histoire de Vratislavia (c’est de son nom latin que l’historien américain Norman Davies et Roger Moorhouse ont choisi de désigner cette ville aux noms 4 et identités innombrables ), il est possible de revenir sur son passé juif, dont la première trace à être parvenue jusqu’à nous est une pierre tombale datée de 1203, conservée aujourd’hui au musée de Wroclaw. Ancrage ancien, donc, mais instable et éphémère, jusqu’à l’annexion de la Silésie par la Prusse en 1741.
Une judaïcité sur le fil du rasoir
e e D u XII au XVIII siècle, les Juifs souffrent du caprice des princes et de la populace. Histoire et enchaînement classiques : mise en place d’un ghetto (synode de Breslau de 1267), expulsions à répétition (1319, 1349, 1360, 1453), spoliations, massacres. Tout est prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leurs biens : en 1348, la peste noire qui ravage l’Europe est à l’origine d’un pogrom qui anéantit la petite communauté (seules huit des soixante-seize familles échapperont au massacre général). Mais le pire est à venir : il est à mettre à l’actif du moine italien Jean de Capistrano. Ce franciscain, héros de la foi catholique, canonisé en 1690 et désigné en 1984 comme patron des aumôniers militaires, fait figure, à la fois dans l’histoire juive et dans l’histoire tchèque, de bourreau absolu. C’est à Breslau que le « fléau des Hébreux » se montre le plus cruel. En 1453, Capistrano invente de toutes pièces une double affaire d’hostie profanée et de crime rituel qui lui permettra de spolier et d’humilier la judaïcité de Breslau, non sans avoir préalablement conduit au bûcher 41 de ses responsables communautaires, parmi lesquels le rabbin de la cité. Les Juifs sont expulsés de la ville, tous les enfants de moins de sept ans, convertis de force. Un privilège impérial denon tolerandis judaeiisexclut les Juifs de Breslau. Ils en seront absents de 1455 à 1744, exception faite des jours de foire. Il faudra attendre la prise de la ville par les Prussiens, en 1741, pour voir la situation des Juifs se normaliser. En 1744, e les nouvelles autorités permettent l’installation de 12 familles juives. À la fin du XVIII siècle, Breslau compte trois mille Juifs . Ce seront eux, dont l’élite est, dès l’origine, gagnée aux Lumières juives (Haskala), qui feront de Breslau l’un des pôles majeurs du judaïsme allemand. Après Berlin et Königsberg, la ville silésienne sera la troisième ville prussienne à se doter d’écoles juives inspirées par l’esprit des Lumières. L’avenir semble sourire à cette petite, mais dynamique, communauté qui, outre le fait de se doter en 1726 d’un hôpital, confie trois ans plus tard au plus célèbre architecte de la ville, Carl Gotthard Langhans, le soin de construire sa synagogue. Ce lieu de culte, appelé Synagogue de la rue de la Cigogne blanche (Synagogue Zum Weißen Storch), est le seul édifice juif de la ville à avoir survécu à la Shoah.
Le creuset de la modernité
La sortie du ghetto est à l’origine d’unrisorgimentoreligieux aussi profond qu’inévitable. De ce mouvement, Breslau fut l’épicentre. Vu l’affaiblissement des structures traditionnelles dû à un désir d’émancipation et d’intégration inébranlable, vu les contacts sans cesse croissants entre membres de la Cité juive et de la Cité chrétienne (la sécularisation et laïcisation de la société européenne avaient pénétré bien des cœurs), les Juifs doivent, au risque de disparaître, inventer une nouvelle forme d’être ensemble. Entre 1835 et 1839, la partie qui se joue à Breslau est très serrée, et voit s’affronter les tenants de l’orthodoxie, menés par le rabbin Abraham Tiktin, et les partisans de la modernité, incarnés par le rabbin Abraham Geiger. Après maintes batailles, les libéraux l’emportent. Geiger rallie à sa cause la majorité de la communauté. En 1847, la
5 principale synagogue de la ville, la belle « Cigogne blanche », tombe dans son escarcelle . Abraham Geiger ne tarde pas 6 à devenir le chef de file du judaïsme réformé allemand issu de l’Aufklärung. Le rituel proposé s’inspire du modèle protestant : prières alternées en hébreu et allemand, sermons et cantiques en allemand chantés en chœur par l’assemblée, orgue, etc. Abraham Geiger propose un judaïsme « régénéré », amputé de nombre de ses valeurs et particularités, mais acceptable pour les partisans de la modernité, car soluble dans la germanité, centré sur un noyau universaliste et axé sur 7 une perspective historique basée sur l’étude scientifique du judaïsme . Geiger fut d’ailleurs à la base, en 1854, du séminaire rabbinique de Breslau (Jüdisch-theologisches Seminar), qui n’allait pas tarder à devenir le plus important du monde occidental, bien devant Berlin ou Hildesheim. Le séminaire rabbinique sera confié par la communauté à un autre rabbin, certes tenant de la modernité, mais moins radical que lui. Ce rabbin, Zacharias Frankel fonda le courant religieux dit judaïsme positivo-historique, ditconservatifou encoremassorti. C’est ce troisième courant, à mi-chemin entre orthodoxie et réforme, qui est aujourd’hui majoritaire aux États-Unis. Conçu en tant qu’Institut pour la formation de rabbins et d’enseignants, le séminaire de Breslau attira de grands intellectuels qui, à l’image de l’historien Heinrich Graetz, ne pouvaient espérer faire carrière à l’Université. La capitale de la Silésie devient alors le centre de la Wissenschaft des Judentums(science du judaïsme). La chute des murs du ghetto appelle bientôt la construction d’une nouvelle synagogue, évidemment bâtie en dehors du quartier traditionnel. Confié à un architecte juif (Edwin Oppler), cet édifice symbolise la place que les Juifs entendent désormais occuper, et dans la ville, et au sein de la judaïcité allemande. Assumant une fonction sociale de représentation, elle rivalise avec la Grande Synagogue de Berlin, qui seule la dépassait en taille. Son style, un mélange peu orthodoxe de néo-roman et de néo-gothique, témoigne autant de la fierté des Juifs vratislaviens que de leur acculturation assumée. 8 L’heure paraît à la fusion judéo-allemande . Ceci expliquant peut-être cela, le nombre de mariages exogames quadruple 9 entre 1876 et 1920, pour concerner près de 30 % des couples .
10 L’exemple même de la symbiose judéo-allemande : Bildung macht frei
La surreprésentation des Juifs dans les meilleurs lycées de la ville (30 %) et à l’Université (15 %) témoigne d’un désir effréné d’intégration. Il en résulte logiquement une surreprésentation juive dans les professions libérales, qui seules leur sont accessibles. La haute fonction publique, la justice, l’enseignement et l’armée leur étantde factointerdits, les Juifs frais émoulus de l’Université se tournent naturellement vers le barreau, la médecine ou la presse. Les non-diplômés n’ont 11 d’autre choix que de travailler à leur compte, principalement dans le commerce .
La nouvelle synagogue de Breslau, détruite lors de la Nuit de Cristal. Collection Gérard Silvain.
Dans le climat d’euphorie bourgeoise qui baigne Breslau-la-juive, les Juifs constituent assez tôt le véritable noyau du 12 libéralisme vratislavien, assurant la victoire du camp libéral à chaque scrutin municipal . Dans le contexte des élections censitaires à trois classes, le vote juif est déterminant. Si la pauvreté n’a pas disparu, les Juifs ont globalement des revenus supérieurs à ceux de leurs concitoyens chrétiens. En 1905, le célèbre sociologue Werner Sombart estime que les Juifs de 13 Breslau, qui ne constituent que 4,3 % de la population totale, contribuent pour 20,3 % aux revenus de la ville . Une petite élite juive s’est naturellement introduite parmi les familles patriciennes de la ville. En 1841, le commerçant en textile 14 Hermann Lassalle, qui n’est autre que le père du révolutionnaire Ferdinand Lassalle , est élu au conseil municipal. Pour autant, le fait d’être juif constitue toujours un handicap pour quiconque entend dépasser le stade de la politique locale. Pour les plus ambitieux, la conversion constitue toujours le meilleur, sinon l’unique, moyen d’accéder aux plus hautes 15 fonctions .
Une intégration qui suscite toutefois des remous
La pleine intégration des Juifs est toutefois loin d’être un fait acquis. Un exemple parmi d’autres : en avril 1881, leVerein Deutscher Studenten(VDST, l’Union des étudiants allemands) signe une pétition exigeant du gouvernement allemand de revenir sur l’émancipation des Juifs. Les fraternités étudiantes lui emboîtent le pas, refusant désormais tout membre juif en 16 leur sein . C’est en réaction à la montée de ce climat d’hostilité qu’est fondée, en 1886, à Breslau, Viadrina, la première fraternité étudiante juive. Viadrina reprend, pour l’essentiel, le rituel des fraternités allemandes, la pratique du duel y 17 comprise. Sa devise est des plus claires :Nemo me impune lacessit(Personne ne me provoque en vain) . Dans le contexte de compétition montante entre les élites juives, catholiques et protestantes, l’Université en vint à imposer unnumerus clausus. Elle établit progressivement des quotas aux étudiants étrangers, principalement issus des communautés juives de l’Empire russe, et au corps enseignant. Ce blocage explique sans aucun doute la conversion au christianisme d’un nombre significatif de membres de l’élite intellectuelle et scientifique juive de la ville. Trois des cinq prix Nobel juif de Breslau étaient convertis. C’est que tout intégrés qu’ils soient, les Juifs ne sont pas encore des citoyens à part 18 entière . L’observateur privilégié qu’est Norbert Elias le comprit assez tôt : « Lorsque j’avouais que j’espérais devenir professeur d’université, un de mes camarades me rétorqua que c’était impossible du fait de ma naissance. Cette remarque déclencha un rire général, y compris du professeur. Ces rires étaient sans malice, c’est la véracité de la remarque qui provoqua le rire. J’en fus d’autant plus blessé. Je n’avais pas réalisé que 19 sous l’Empereur cette carrière était pratiquement interdite aux Juifs . »
Juste avant la Grande Guerre : euphorie et premiers doutes
La Belle Époque, si elle ouvre de nombreuses portes aux Juifs, est aussi le temps de la poussée des mouvements völkisch et antisémites. Rares pourtant sont ceux qui, à l’instar d’un Moritz Goldstein, publiciste et pamphlétaire juif né à 20 Berlin en 1880, osent publiquement mettre en doute la réalité de la symbiose judéo-allemande . En 1912, ce jeune penseur sioniste s’en prit aux Juifs qui continuaient à produire de la « culture allemande » sans s’apercevoir qu’ils s’adressaient à un monde qui, selon lui, ne voulait pas d’eux. « Nous, Juifs, ajoutait-il, nous gérons le patrimoine spirituel 21 d’un peuple qui nous dénie le droit et la capacité de le faire . » Aussi n’est-ce pas trop étonnant que naisse en cette même 22 année 1912, toujours à Breslau,Blau-Weiss, le premier mouvement de jeunesse sioniste . Tout minoritaire qu’il soit, le mouvement sioniste exaspère les tenants de la symbiose judéo-allemande par sa critique du modèle d’intégration allemand. Reste que l’Allemagne, en comparaison avec la plupart des autres États européens, offre l’image d’un pays où il fait bon être juif. C’est en France que la société se divise sur la culpabilité présumée d’un capitaine soupçonné, du fait de ses origines juives, de connivence avec l’Allemagne. C’est en Russie que l’on massacre les Juifs. En Allemagne, l’heure est à la germanité assumée. En 1893, l’Association centrale des citoyens allemands de confession juive (CV) déclare : « La naissance, l’éducation et les sentiments ont fait de nous des Allemands et aucune tendance de l’époque ne pourra nous éloigner de notre chère patrie. »
1914 : L’amour inconditionnel de la patrie
Les Juifs de Breslau, comme ceux de Berlin, de Francfort ou de Munich, se sentent pleinement allemands. En tant que tels, ces fiers et fidèles citoyens de « confession israélite » font preuve, dès août 1914, et dans leur écrasante majorité, d’un patriotisme sans concession. En ces temps de crise, où il s’agit de défendre les frontières sacrées de la mère patrie, peu leur importe de se souvenir que l’armée est sans doute, de toutes les institutions impériales, la plus fermée et la plus hostile aux Juifs. En 1914, l’armée allemande ne compte sur un total de 33 607 officiers que 16 officiers juifs, tous d’origine bavaroise. À l’annonce de l’entrée en guerre, l’Union centrale et l’Association des Juifs allemands appelle ses membres « à consacrer toutes leurs forces à leur patrie au-delà de ce qu’imposait le devoir ».
1. Jean-Michel PALMIER,Weimar en exil, le destin de l’émigration intellectuelle allemande antinazie en Europe et aux États-Unis, 2 vol., Paris, Payot, 1988, p. 371. 2. « Curieusement », la petite ville de Breslau intéresse les historiens. Elle a fait l’objet d’au moins quatre monographies, dont trois sur sa judaïcité. Citons les excellents ouvrages d’Abraham ASCHER,A communauty under Siege, The Jews of Breslau under Nazism, Stanford, Stanford University Press, Stanford Studies in Jewish History and Culture, 2007, de Norman DAVIES et Roger MOORHOUSE,Microcosm, Portrait of a Central European City, Londres, Pimlico, 2002, de Maciej LAGIEWSKI,Das Pantheon der Breslauer Juden : Der jüdische Friedhof an der Lohestrasse in Breslau, Berlin,
Nicolai Verlag, 1999, et, enfin, de Till VAN RAHDEN,Jews and Other Germans: Civil Society, Religious Diversity, and Urban Politics in Breslau, 1860-1925, trad. Marcus Brainard, George L. Mosse Series, Madison, University of Wisconsin Press, 2008. 3. Il faut évidemment se garder de confondre Vratislavia avec Bratislava, la capitale de l’actuelle Slovaquie. 4. Norman DAVIES et Roger MOORHOUSE,Microcosm, Portrait of a Central European City,op.cit. 5. Norman DAVIES et Roger MOORHOUSE, Microcosm, Portrait of a Central European City,op.cit., p. 286. 6. Jacques EHRENFREUD,Mémoire juive et nationalité allemande. Les Juifs berlinois à la Belle Époque, coll. « Perspectives germaniques », Paris, PUF, 2000, p. 132. 7. Michael A. M EYER,German-Jewish History in Modern Times, vol. I-IV, New York, Columbia University Press, 1996-1998, vol. I : Tradition and Enlightenment, 1600-1780. 8. Ismar SCHORSCH,Jewish Reaction to German Antisemitism, 1870-1914, New York, Columbia University Press, o Columbia University studies in Jewish history, culture and institutions, n 3, 1972. Marjorie L AMBERTI,Jewish Activism in Imperial Germany: The Struggle for Civil Equality, New Haven, Yale University Press, 1978. 9. On recense en 1934 un peu plus de 300 000 chrétiens d’origine juive pour 525 000 juifs de confession en Allemagne. Voir Rita THALMAN, « La démocratie de Weimar, un espoir déçu »,inABERDAM (éd.), Daniel Berlin entre les deux guerres: une symbiose judéo-allemande ?, Paris, L’Harmattan, 2000. 10. « L’éducation rend libre »,cf.Jacques EHRENFREUND,op. cit., p. 46-47. 11. Abraham ASCHER,op.cit., p. 32. 12. Voir Abraham ASCHER et Norman DAVIES,op.cit., ainsi que Daniel AZUÉLOS,L’Entrée en bourgeoisie des Juifs allemands ou le paradigme libéral (1800-1933),Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2005, et Jacques Paris, EHRENFREUND,op. cit. 13. Paul MENDES-FLORH, « Werner Sombart’s, The Jews and Modern Capitalism: An Analysis of its Ideological Premises »,Leo Baeck Institute Yearbook, 1976, 21(1), 87-107. 14. Ferdinand Lassalle, celui que Karl Marx traita de « youpin » et de « roi nègre », fonda l’Union générale des ouvriers allemands en 1863. À sa mort, à la suite d’un duel, Marx se montra plus indulgent : « Lassalle, et ceci reste son mérite inoubliable, a ramené le mouvement ouvrier en Allemagne. » 15. Karl Rudolf Friedenthal, le neveu d’Isidor Friedenthal, ne s’y trompera pas. Sa conversion lui permettra d’atteindre les sommets du pouvoir. C’est lui qui, en 1860, publie le pamphletSalus Publica Suprema Lex,appelant à la réorganisation de l’armée. Plusieurs fois ministre, il fut aussi un acteur de l’unification allemande. 16. Rita THALMANN,op.cit., p. 33. 17. Keithe H. PICKUS,Constructing Modern Identities: Jewish University Students in Germany, 1815-1914, Detroit, Wayne University Press, 1999, p. 98-99. Jeffrey S. GUROCK,Judaism’s Encounter With American Sports, Bloomington, Indiana University Press, 2005. 18. Abraham ASCHER,op.cit., p. 40. 19. Le mouvement de conversion fut si important que Félix T HEILHABER publiait déjà en 1912 un ouvrage intitulé :Der Untergang der deutschen Juden(Le déclin des Juifs allemands). Voir aussi « Todd Endelman : Conversion as a Response to Antisemitism Modern Jewish History »,inJehuda REINHARZ,op.cit., p. 59-84. 20. Voir notamment Jacques E HRENFREUND,op.cit., p. 56. 21.Ibid. 22. Till VAN RAHDEN,op.cit., 2008, p. 69, citant Hackeschmidt, p. 138-148. Voir aussi Abraham A SCHER,op.cit., p. 42.
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