Nouvelle histoire de la Guyane

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?Les décideurs et le grand public disposent ici d’une Nouvelle histoire de la Guyane, documentée à la lumière des travaux les plus récents, et illustrée de photographies d’objets emblématiques du patrimoine, témoignant de la dynamique des cultures guyanaises. L’ouvrage permet de comprendre aisément les mutations dont le pays a été l’objet.


Durant les trois siècles de la période coloniale (1676-1946), les espaces naturels, qui couvrent encore aujourd’hui plus de 80% du territoire, sont perçus comme des obstacles à la mise en valeur, et la pauvreté de la colonie est le lot commun d’une population qui est constamment menacée d’extinction. La départementalisation (1946) change radicalement la vie des hommes. A la fin du xxe siècle, au prix de graves déséquilibres du développement, le nouveau département affiche en effet un niveau de vie relativement élevé, et connaît une exceptionnelle croissance démographique.


L’état de la Guyane contemporaine est néanmoins le fruit de longues tribulations coloniales, au cours desquelles toutes les composantes de la population ont dû adapter leurs manières de voir. Qu’il s’agisse des Amérindiens dans la situation précoloniale comme dans celle créée par la colonisation française ; des ancêtres de ceux que l’on désigne aujourd’hui par le terme de Créoles, qui ont connu et le système esclavagiste et la lutte pour « l’assimilation », valant à leurs yeux décolonisation ; ou encore de ces hommes et de ces femmes qui ont rompu avec la vie sur les habitations esclavagistes du Surinam, pour créer les sociétés marronnes (bushinenge), l’un des lieux les plus remarquables de l’extraordinaire diversité culturelle guyanaise.


L’ouvrage met plus particulièrement en relief les traits de la nouvelle société guyanaise, née de la départementalisation de la colonie (1946), marquée par l’enfermement dans le cercle vicieux de la dépendance économique, et confrontée aux défis que posent les contraintes de l’immigration récente et ceux d’un développement économique que tous appellent de leurs vœux.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782844509284
Nombre de pages : 384
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Introduction
1 Dans une première vue d’ensemble de l’histoire de la Guyane j’avais repéré les grands problèmes guyanais qui dominent l’histoire du 2 pays , et proposé l’étude de leur évolution sur une longue durée. Cette manière de voir était justifiée par une bibliographie encore modeste, qui permettait le dégagement de grandes lignes directrices et l’identification de problèmes récurrents, sans toutefois autoriser une chronologie des événements qui ait une densité satisfaisante. L’état du savoir sur la Guyane rend possible aujourd’hui une approche mieux documentée, qui, loin d’ignorer les grands problèmes guyanais, les situe dans une trame chronologique où l’on peut saisir les grands moments de l’évolution sociétale. L’historien y repère des rup-tures, génératrices de mutations qui affectent la vie des hommes, et des continuités qui font l’originalité du pays. La bibliographie sur la Guyane est en effet aujourd’hui plus étoffée et plus diversifiée. Elle touche notamment l’archéologie et l’histoire, l’anthropologie et l’ethnomusicologie, la démographie et l’économie, les sciences juridiques et politiques. Cette bibliographie s’est ainsi enrichie e de travaux majeurs sur les débuts de la société coloniale auxXVIIet e XVIIIsiècles, sur la dimension prise par la résistance au rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte en 1802, sur l’histoire et l’an-thropologie des groupes culturellement différenciés composant la popu-lation guyanaise, ainsi que sur l’histoire politique et culturelle. Des éléments essentiels pour la compréhension de la société guyanaise contemporaine sont mieux connus grâce aux travaux réalisés en écono-mie du développement et en géographie des migrations. On peut donc mettre à profit de fort intéressants matériaux pour reconstituer la vie des hommes du temps où les peuples amérindiens étaient maîtres de leurs terres à l’institution d’un département de la République française, avec les mutations politiques, sociales et écono-miques qui en sont les conséquences.
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Serge Mam Lam Fouck,Histoire générale de la Guyane française. Des débuts de la e colonisation à la fin duXXsiècle. Les grands problèmes guyanais, Matoury, Ibis re Rouge Éditions, 1 édition 1996, revue pour une deuxième édition en 2002. Il s’agit de la difficile construction du territoire, de la question récurrente du peu-plement, du handicap séculaire de la dépendance économique, et du rapport à la France orientant l’évolution politique. Rapport construit sur les fondements des idéologies du progrès et des droits de l’homme.
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Les décideurs et le grand public disposent là d’une nouvelle approche de l’histoire de la Guyane qui prend largement en compte cet enrichissement du savoir. Ainsi peut-on mieux saisir la manière dont le pays se situe dans l’histoire du monde. L’ouvrage offre une lecture des événements qui ont construit la Guyane, en privilégiant volontiers la clarté dans l’exposé des faits et dans l’analyse de leur sens. Le lecteur peut comprendre successivement la situation des Amérindiens avant les conquêtes européennes ; leur dépossession par la colonisation française ; la vie sur les habitations exploitées par des propriétaires « blancs » ou « mulâtres », où peinent des esclaves « noirs » ; la première abolition de l’esclavage et le renfor-cement de la rébellion lors de son rétablissement ; la seconde abolition de l’esclavage, l’aventure de l’or et la lutte des « hommes de couleur » pour obtenir « l’assimilation » ; la départementalisation de la colonie et l’enfermement dans le cercle vicieux de la dépendance économique ; l’agitation nationaliste et les violences urbaines qui ponctuent les muta-e tions politiques de la fin du xx siècle. L’histoire racontée ici a pour théâtre, dans la partie orientale du Plateau des Guyanes, le territoire situé au nord de l’Amérique du Sud 2 qui, couvrant 84 000 km , est compris entre les fleuves Maroni à l’ouest, Oyapock à l’est, la frontière brésilienne au sud et l’océan Atlantique au nord. Les habitants d’aujourd’hui distinguent, d’une part, le Littoral, une bande côtière ne dépassant pas 40 km de largeur dominée plutôt par les savanes à l’ouest de Cayenne, et plus fréquemment par des marais à l’est, d’autre part, l’Intérieur, un massif disséqué par des fleuves au cours parfois impétueux, et couvert d’une forêt renfermant une remarquable biodiversité. Le climat de cet espace qui deviendra la Guyane française est de type subéquatorial comprenant une saison sèche (de juillet à novembre) et, lors des passages de la Zone intertropicale de conver-gence, une longue saison des pluies interrompue par la petite saison sèche, plus ou moins marquée en mars-avril. La hauteur des pluies annuelles peut varier de 2,5 m à 4 m avec des précipitations souvent abondantes ; la température moyenne annuelle à Cayenne se situe autour de 29° et l’amplitude thermique annuelle ne dépasse pas 2°. L’humidité de l’air est importante et évolue en fonction des saisons (humidité moyenne vraie 90% le mois le plus arrosé, celui de mai, 81% au mois d’octobre, le mois le plus sec). Avant qu’il ne soit l’objet de la conquête et de la colonisation par des Européens, le Plateau des Guyanes dispose d’une organisation pen-sée par ses habitants. Les structures des sociétés amérindiennes y orga-nisaient en effet les relations politiques et économiques, ainsi que les échanges matrimoniaux entre les groupes sur de grandes distances, le long de routes tissant des liens entre partenaires. Le contact avec les Européens se fait au détriment de l’état sanitaire des populations amérindiennes qui sont décimées par de nouvelles
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pathologies. La colonisation européenne finit par s’imposer, en entraî-nant la mutation de structures politiques et économiques établies depuis plusieurs siècles. Les Amérindiens n’ont d’autres choix que de se plier aux exigences du jeu social colonial ou comme le dit un récit kali’na « de 3 partir, vers l’est, vers l’ouest, dans la forêt… » . Quant à la colonisation française, elle débute tardivement, au cours e de la première moitié duXVIIsiècle, dans des conditions difficiles. Elle manque de tout ce qui a fait le relatif succès de la colonisation du Brésil, du Surinam ou des Antilles. Les colons et les esclaves ne sont jamais ainsi en nombre suffisant au regard des objectifs du développement colonial. Font particulièrement défaut les femmes de toutes conditions, « blanches » ou « noires », sans lesquelles il n’y a pas d’implantation coloniale durable. La société qui s’enracine prend néanmoins ses marques. La colonie de la Guyane ne représente qu’une petite affaire parmi les possessions européennes dans les Amériques et les Caraïbes. Elle en e acquiert cependant les traits fondamentaux à la fin duXVIIIet au cours e de la première moitié duXIXsiècle. L’emploi d’esclaves sur les habita-tions créées par les colons français commande l’organisation sociale, avec ses grands et petits « blancs », ses affranchis et la masse représen-tée par les « nègres ». Par ses productions, comme celle du coton, du sucre ou du rocou, la colonie doit vivre de ses propres forces, tout en contribuant à la richesse de sa métropole. Lorsque survient en 1848 la seconde abolition de l’esclavage, les quelque 20 000 personnes concer-nées vivent, pour la plupart d’entre eux, dans l’espoir de quitter les habi-tations sans esprit de retour. L’exploitation de gisements aurifères donne alors assez rapidement à la Guyane les moyens de se maintenir dans la logique du système de production coloniale, tout en réduisant à sa plus simple expression la production des habitations, sur lesquelles avait reposé la vie des hommes. Dans les années 1880, la Guyane a cessé d’être une colonie agricole, pour se transformer en colonie minière et pénitentiaire. Le poids des importations de denrées alimentaires contribue à l’accentua-tion de la dépendance économique de la colonie. L’abolition de l’esclavage de 1848 avait marqué la rupture avec le système social qui avait présidé à la destinée des « blancs », des « noirs » et des « gens de couleur libres ». La société fondée sur l’inégalité des conditions et des « races » avait fait place à une nouvelle érigée sur les principes proclamés par la devise de la Seconde République (1848-1851) : « Liberté, Egalité, Fraternité ». La Seconde République avait en effet fait coup double : elle avait aboli l’esclavage et octroyé aux esclaves libérés la citoyenneté française.
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Récit rapporté dans Gérard Collomb – Félix Tiouka,Na’na Kali’na. Une histoire des Kali’na en Guyane, Matoury, Ibis Rouge Éditions, 2000, p. 32.
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Cette décision politique a des répercussions à long terme sur la manière de penser le devenir de la colonie. Avec la disparition de la classe des « blancs » après l’abolition de l’esclavage, et l’instauration du suffrage universel, les anciens affranchis et la masse des anciens esclaves, ainsi que leurs descendants, ont désormais toute latitude pour s’emparer du pouvoir politique dans la colonie. L’expression « hommes de cou-leur » les désigne alors dans les milieux coloniaux. Ces « hommes de couleur » considèrent la France comme un pays exceptionnel. Ils la reconnaissent désormais comme leur mère patrie. Sous la Troisième République (1875-1940), leurs porte-parole (représentants élus, membres d’associations culturelles, responsables syndicaux, écrivains, maîtres d’école…) en louent volontiers les mérites. Au nom des Guyanais, ils engagent la lutte pour l’obtention de ce qu’ils nomment « l’assimilation ». Dans leur esprit il ne s’agit pas d’assimilation cultu-relle, qui est déjà un élément constitutif de la colonisation dés ses ori-gines, mais d’un projet politique qui emporte la fin de la domination coloniale. Celle-ci serait abolie par l’intégration de la colonie au sein de la nation française. En somme, en se situant dans la logique de la citoyenneté octroyée, pour mettre un terme à la domination coloniale, ceux qui parlent au nom des Guyanais de ce temps-là pensent qu’il est impératif d’arracher à la France la transformation de la colonie en département de la République.
Mais la lutte est longue et rencontre des obstacles majeurs. Ainsi la revendication de la transformation de la colonie en département entre en conflit avec la représentation que l’on a, en France, des « hommes de couleur » des « vieilles colonies », que l’on peine à percevoir comme des citoyens à part entière.
Une telle revendication exige donc que les Guyanais se présentent aux yeux des Français de la métropole comme des Français crédibles. C’est le temps où le patriotisme devient l’une des valeurs dominantes de la société guyanaise. Les pratiques scolaires, par exemple, visent la for-mation de citoyens français, et de jeunes Guyanais s’engagent volontiers pour partir à la guerre, lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918) ainsi que lors de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).
De longs développements (chapitre 4 et 7) ont été réservés à la ques-tion de l’assimilation, telle que l’entendaient les Guyanais d’avant la départementalisation. Il y a là une question complexe, dont la compré-hension ne peut se satisfaire de simplifications. C’est pourquoi, ces déve-loppements s’appliquent notamment à l’idéologie, aux représentations et aux attitudes politiques et culturelles qui ont porté les pratiques de l’assimilation. Il s’agit en fait de comprendre, en fonction du contexte de la Guyane post-esclavagiste, les fondements politiques de la société guyanaise contemporaine. Des développements qui me semblent parti-culièrement utiles, car, bien souvent, le savoir sur cette question n’est reçu qu’au travers du discours dénonçant « l’assimilation ». Cette
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dénonciation a pu offrir un certain confort sur le plan des pratiques poli-tiques et identitaires. Mais, si légitime que l’on puisse considérer la dénonciation de « l’assimilation », elle ne peut tenir lieu d’analyse his-torique. Rappelons qu’en France et dans l’outre-mer, le contexte politique et e culturel de la seconde moitié duXXsiècle a largement contribué à brouiller la compréhension du discours et des pratiques de l’assimila-tion, qui ont dominé dans la vie politique et culturelle de la Guyane d’avant la Seconde Guerre mondiale. e Au cours de la seconde moitié duXXsiècle « l’assimilation » n’a en effet bonne presse nulle part. Elle fait l’objet d’une contestation virulente et généralisée à l’ensemble des sociétés des départements d’outre-mer. La contestation est en premier lieu le fait des écrivains de la négri-tude et de leurs émules, puis des nationalistes des Antilles et de la Guyane. Le discours culturel anti-assimilationniste gagne ensuite large-ment les canaux de communication touchant le grand public (la fiction littéraire et cinématographique, la presse écrite, les radios et les télévi-sions). La contestation de l’assimilation devient un élément constitutif du verbe des hommes politiques, toutes tendances confondues. A la fin des années 1970, le gouvernement de la République s’est également joint au concert de la condamnation des pratiques de l’assimilation, en 4 dénonçant à son tour « la politique d’assimilation » . En fait ce sont essentiellement les pratiques culturelles jugées assi-milationnistes qui sont l’objet d’une contestation généralisée. Quant à la départementalisation dont le projet a été porté avant-guerre par le même système de valeurs que les pratiques de l’assimilation culturelle, elle n’est rejetée que par la fraction nationaliste de l’opinion des départements d’outre-mer. Cette unanimité dans une dénonciation sélective qui voue aux gémonies les valeurs qui ont porté le projet politique de la départemen-talisation, sans remettre en question le projet lui-même n’est pas sans susciter trouble des esprits et contradictions. La dénonciation ayant eu notamment pour effet d’interdire l’ouver-ture d’un dossier-clé de l’histoire de la Guyane, de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion, les sociétés de ces pays-là sont pratique-ment demeurées sans éclairage sérieux sur leurs fondements politiques.
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En septembre 1979, par exemple, Paul Dijoud, secrétaire d’Etat auxDOM-TOMdans le gouvernement de Raymond Barre, déclarait « On a commis trop longtemps l’er-reur qui consiste à penser que seule l’injection massive de la culture française Outre-Mer renforcerait l’appartenance des populations, et en particulier des jeunes, à la France… La mutilation qui a consisté trop longtemps à nier la valeur de la cul-ture créole, celle de la culture polynésienne ou canaque me paraît dépassée », « Un entretien avec M. Paul Dijoud », inLe Monde, 19 septembre 1979, p. 10-11.
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En général, elles connaissent mal les fondements idéologiques, le dis-cours et les pratiques de la culture politique de l’assimilation, telle que l’on peut l’observer durant prés d’un siècle, avant l’émergence et l’affir-mation de la contestation. Conséquence de la contestation généralisée du discours et des pratiques de l’assimilation, le remarquable refoule-ment de ce volet de l’histoire.
Il faudra pourtant rappeler qu’en Guyane et aux Antilles françaises, comme ailleurs d’autres colonisés, la petite bourgeoisie créole a fait sienne l’idéologie de l’assimilation qui postulait, avec ses implications sur les esprits et sur les pratiques sociales, la supériorité de la civilisation française. Cette élite croyait en la « mission civilisatrice » de la France. Il faudra bien entendre le discours de ceux qui ont cherché le salut poli-tique dans les voies de l’assimilation construites par le colonisateur. A comprendre le sens du projet politique des « hommes de couleur » des quatre « vieilles colonies » françaises.
Il n’en est pas moins vrai que la revendication de l’assimilation aboutit à la faveur des changements qui affectent les rapports entre l’Europe et ses colonies. Le Parlement français adopte en effet à la fin de la guerre la loi du 19 mars 1946, qui « érige » la Guyane, en même temps que la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion, « au rang des départements français ».
Les changements induits par l’application de la loi du 19 mars 1946 constituent un tournant majeur dans l’histoire de la Guyane. Les muta-tions en question sont comparables moins aux effets de l’abolition de l’esclavage de 1848, qu’aux conséquences de la colonisation européenne sur les sociétés amérindiennes. La vie des hommes et des femmes de la Guyane – celle des autochtones, des Bushinenge, comme celle des Créoles et des immigrants de toute origine – s’en trouve en effet pro-gressivement bouleversée. La Guyane entre dans un nouvel univers. Sans toutefois que ne soit vraiment gommée l’empreinte de la période colo-niale, les changements affectent la vitalité démographique, les structures économiques et sociales, la vie politique, les représentations collectives, le rapport à la France, les relations avec les pays sud-américains et cari-béens, ainsi que la nature des problèmes que le pays doit résoudre.
e Au début duXXIsiècle la Guyane compte 226 426 habitants (2012). Elle affiche une remarquable vitalité démographique, alors que sous le régime colonial elle a été marquée par une crise démographique de longue durée où les décès l’emportaient le plus souvent sur les nais-sances. C’est là l’un des premiers effets de l’application de la loi du 19 mars 1946. A partir de la fin des années 1950 la population a pu croître de son propre mouvement. Un spectaculaire redressement démogra-phique, qui levait l’un des plus puissants obstacles au peuplement et au développement du pays.
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C’est que la départementalisation de la colonie s’est traduite essen-tiellement par le développement des services publics, les dotations en équipements publics et l’extension du système de protection sociale. En revanche la production n’a jamais pu atteindre un niveau significatif. En effet, depuis la départementalisation la Guyane ne subvient par ses propres productions qu’à une part de plus en plus réduite de ses inves-tissements et de sa consommation. C’est le paradoxe du système écono-mique que l’on retrouve pratiquement dans l’ensemble des départements d’outre-mer. Il y a croissance sans développement. Le contraste est alors saisissant entre la situation coloniale où, au prix de la pauvreté et de la précarité du plus grand nombre, la produc-tion autorisait un relatif équilibre de la balance commerciale, et l’éco-nomie de transferts que connaît le département. De ce fait, il jouit certes d’un niveau de vie qui se situe au dessus de nombre de pays voisins, mais l’entrée dans la société de consommation dans un tel contexte a généré de grandes inégalités sociales, comme elle a façonné des représentations collectives en rapport avec les nouvelles conditions de la vie écono-mique, marquée par la dépendance et « l’assistanat ». Les réactions à la situation ainsi créée n’ont pas manqué. Elles se sont exprimées dans le registre des affirmations identitaires, avec la volonté proclamée par des groupes composant la société que les identi-tés guyanaises soient lisibles dans les pratiques sociales et économiques. Dans le hors texte de cet ouvrage l’ethnomusicologue Apollinaire Anakesa, au travers de quelques exemples illustrés, présente, en en déga-geant le sens, un choix d’objets du patrimoine puisés au sein d’une société guyanaise plurielle, où se négocie un vivre ensemble entre la population d’accueil, elle-même culturellement différenciée, et la masse des immigrants d’origines variées qui ont peuplé le pays depuis les années 1960. Dans le champ du politique, la nature du changement social intro-duit par la départementalisation a eu notamment pour conséquence l’émergence et l’affirmation d’un nationalisme guyanais. A partir de la fin des années 1950, le contexte de la décolonisation a en effet donné libre cours à la multiplication de formations nationa-listes, tandis que celui de la Guyane départementalisée les a contraints à adopter plutôt le mode de la protestation que celui de l’action anticolo-nialiste, susceptible de déboucher sur l’indépendance, comme cela s’est produit dans les colonies européennes de l’Asie et de l’Afrique et dans la plupart de celles de la Caraïbe. Néanmoins, au cours des années 1970 la Guyane connaît une agi-tation politique largement sous-tendue par l’idéologie nationaliste anti-colonialiste. A son paroxysme, cette agitation politique donne le sentiment que le pays pourrait compter au nombre des nouvelles nations issues de la décolonisation.
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En fait, si l’on observe la vie politique sur une longue durée (de l’abolition de 1848 à nos jours), il apparaît que le rapport à la France instauré par les habitants de la Guyane depuis 1848 s’insurge contre cette perspective. Au-delà de moments de rupture et de situations politiques propres à chaque période, se confirme en effet le sentiment d’appartenance à la nation française et son corollaire, à savoir la volonté politique de consi-dérer la Guyane comme un de ses éléments constitutifs. Certes, cette manière de penser le rapport à la France s’exprime différemment selon les périodes, passant du mode consensuel caractérisant le temps de la revendication de l’assimilation (1875-1946) à l’expression dominante que l’on observe sous le système départemental (depuis 1947). Mais le rapport à la France ainsi pensé pèse de tout son poids pour orienter l’évolution du pays. Au cours de la longue durée indiquée, l’expression de ce rapport est repérable tant dans le discours tenu par les hommes politiques, qui réclament l’application du principe de l’égalité républicaine, que dans les pratiques que ce discours légitime. Il y a là ce que politistes et historiens appellent une culture politique. Il s’agit de la culture politique de l’assi-milation dont les traits ont évolué de son émergence à sa contestation. Elle est observable en Guyane, mais également en Martinique, en Guadeloupe et à la Réunion. Un dernier mot pour conclure la présentation de cette synthèse de l’histoire de la Guyane. Il est des questions qui traversent toute l’histoire du pays depuis les débuts de la colonisation. Elles sont bien entendu évo-quées dans les chapitres consacrés aux périodes identifiées. Néanmoins, il est utile d’avoir à l’esprit que d’une manière ou d’un autre au cours de son histoire, la Guyane a toujours été confrontée à la question du peu-plement, qui ne trouve que récemment réponse avec la constitution d’un marché intérieur significatif, grâce à une puissante immigration et à une croissance naturelle remarquable. Par ailleurs, se pose plus que jamais aujourd’hui la question de la dépendance économique à l’égard de la métropole, dont étaient souvent victimes colons, esclaves et gens de couleur libres du temps des habita-tions, comme l’ont été également les gens de l’or au temps des placers. Les structures de la production coloniale comme le système économique départemental n’ont pu susciter, pour des raisons qui leur sont propres, le développement d’activités économiques, qui autorisent une certaine autonomie dans la satisfaction des besoins des habitants. Quant à la question de la définition des frontières du territoire, j’ai convenu d’en traiter sous la forme d’un prologue. Cette manière de pro-céder a l’avantage de donner une vue globale des enjeux géopolitiques qui ont déterminé la configuration actuelle de l’espace guyanais.
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