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Propagande et polémique au Moyen Âge

De
256 pages

La Querelle des Investitures, qui a opposé le pape et l'empereur, s'est déroulée autour de l'an 1110 et a duré une cinquantaine d'années. Elle est à l'origine de multiples écrits : historiques, juridiques, politico-religieux et polémiques.  Dans cet ouvrage sont présentés, traduits du latin et commentés, des échantillons représentatifs de cette littérature. S'ils sont autant d'éclairages sur des évènements peu connus et des témoignages souvent bouleversants de la mentalité du passé, ils montrent aussi l'incidence de ce siècle lointain sur la société occidentale d'aujourd'hui. En insistant sur les différentes méthodes d'exploitation des documents dans la recherche historique, ce volume sera aussi très utile aux étudiants préparant le CAPES et l'agrégation d'histoire en 2008-2010.

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Avant-propos
La querelle des Investitures est mal connue du public de langue française et a été peu étudiée au sein de l’université française. Son déroulement en France a été peu important et elle est plutôt considérée comme un phénomène de l’his-toire allemande, italienne ou ecclésiastique. C’est ce qui explique d’ailleurs que la majeure part de la bibliographie, que nous citerons dans ce livre, ait été écrite en allemand.
Et pourtant cette Querelle ne relève pas de l’histoire des nations, des nations qui au demeurant n’existaient pas à l’époque, mais bien de l’histoire de l’Europe occidentale. C’est, pour cette région du monde, le premier conflit qui ne se soit pas limité à une lutte armée mais où furent impliqués les intellec-tuels et qui devint le premier conflit d’idées de l’Occident. C’est aussi un conflit au cours duquel la société toute entière fut remise en question, quant à sa direction, sa structure, ses modes de fonctionnement. Bien des phénomènes postérieurs, bien des phénomènes actuels y ont trouvé leur origine.
La collection, dont cet ouvrage fait partie, veut apporter à l’étudiant et au grand public des traductions et des commentaires de sources. Dans le cas de la querelle des Investitures, il s’agit non seulement de chroniques, d’annales ou de récits d’événements, mais de textes hagiographiques, de comptes ren-dus de conciles, de décisions pontificales et surtout, en raison de l’implication des intellectuels, d’extraits de la vaste littérature de combat, regroupée par la recherche moderne sous le nom générique de « libelles ». Elle comprend des élaborations politico-religieuses, des échanges d’idées, des confrontations brutales de thèses opposées, des essais de compromis et même des insultes et des injures. Elle fait appel aux exemples bibliques, à la littérature patristique, au droit canon et romain, à l’Histoire, au raisonnement et parfois aux commé-rages. Tout cela sous de multiples formes : lettres, opuscules, traités, voire poèmes.
C’est à travers ces sources multiples et originales que nous avons essayé de montrer les événements majeurs et les enjeux du conflit, les principaux moyens de controverse utilisés et enfin l’évolution, au cours de ce long conflit, des enjeux et des idées. Ayant à faire à une situation perpétuellement liti-gieuse (ce n’est pas une querelle pour rien), nous avons généralement
groupé, dans chaque chapitre, deux points de vue opposés et, à défaut, deux façons différentes de voir le même problème. Le premier de ces deux textes est commenté, pour le second, des pistes de travail permettent d’orienter plus avant le lecteur.
À la fin de chaque texte traduit, nous avons mentionné, sans prétendre à l’exhausistivité, l’existence d’autres éditions et de traductions éventuelles en anglais, en français et en allemand. Lorsqu’il y a plusieurs éditions d’un même texte, le texte est traduit sur base de l’édition citée en premier lieu. Les men-tions entre parenthèses, dans les textes traduits, ne font pas partie de ces tex-tes. Ce sont, soit des références, surtout bibliques, soit des ajouts que nous avons cru devoir faire pour une meilleure compréhension.
Faut-il ajouter que rien ne vaut le contact direct, en langue originale, avec les sources ? Car tout traducteur est un traître,traduttore traditore, même s’il fut un traître appliqué et consciencieux. Et puis rien ne vaut de fréquenter sans intermédiaire des auteurs dont certains, comme Pierre Damien, Sigebert de Gembloux et Yves de Chartres, furent parmi les plus grands esprits de leur temps et même de notre culture occidentale toute entière. N’est-il pas à la fois paradoxal et malheureux, qu’à l’heure où l’on s’acharne à sauver de toute part des cultures minoritaires, on néglige et on oublie l’extraordinaire richesse de la culture de l’Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance en langue latine ?
Enfin je tiens à remercier madame Michèle Gaillard, professeur à l’Université de Metz et directrice de la collection, qui est à l’origine de ce livre et a bien voulu lire et corriger le manuscrit, ainsi que messieurs Jean-Marie Sansterre et Alain Dierkens, professeurs à l’Université libre de Bruxelles, qui m’ont initié et formé à l’histoire du Moyen Âge. Ce livre est d’une certaine façon le leur.
Jacques van Wijnendaele
Chronologie
er 962 :Otton I empereur. 1032 :avènement du pape Benoît IX. 1039 :mort de Conrad II, avènement d’Henri III. 1045 :avènement du pape Silvestre III puis de Grégoire VI. 1046 :conciles de Sutri et de Rome : déposition de Benoît IX, Silvestre III, Grégoire VI, avènement du pape Clément II (Suidger de Bamberg). 1047 :mort de Clément II. 1048 :avènement et mort de Damase II. 10471048 :libelleDe la nomination du pape. 1049 :avènement du pape Léon IX. 1050 :naissance d’Henri IV. 1052 :Liber gratissimusde Pierre Damien. 1054 :mort du pape Léon IX, nomina-tion de Victor II, grand schisme d’Orient. 1056 :mort d’Henri III, avènement d’Henri IV. 1057 :mort du pape Victor II, nomina-tion d’Etienne IX. 10571061 :Humbert de Moyenmoutier écritContre les Simoniaques. 1058 :mort d’Etienne IX, avènement du pape Nicolas II. 1059 :réglementation par le pape Nicolas II de l’élection du pape. er 1060 :mort d’Henri I , roi de France, er arrivée au pouvoir de Philippe I . 1061 :mort de Nicolas II, nomination du pape Alexandre II et de l’antipape Cadale. 1072 :début de la révolte des Saxons.
8Chronologie
1073 :mort d’Alexandre II, avènement de Grégoire VII. 10741079 :Lettre du Pseudo Ulrich sur la chasteté des prêtres. 1075 :défaite des Saxons sur l’Unstrut. 1076 :concile de Worms : demande de retrait de Grégoire VII, concile de Rome : excommunication d’Henri IV, première lettre de Grégoire VII à Hermann de Metz. 1077 :janvier : rencontre de Canossa. Mai : déposition d’Henri IV par les prin-ces allemands et élection de Rodolphe de Rheinfelden. 1080 :mai : synode du Latran, seconde excommunication et déposition d’Henri IV. Juin : synode impérial de Brixen : déposi-tion de Grégoire VII et nomination de Wibert de Ravenne comme (anti) pape sous le nom de Clément III. Octobre : mort de Rodolphe à la bataille de l’Elster. 1081 :seconde lettre de Grégoire VII à Hermann de Metz. 1084 :prise de Rome par Henri IV, intronisation de Clément III et couron-nement d’Henri IV comme empereur. Arrivée des Normands, départ d’Henri IV, saccage de la ville, départ des Normands. Propos sur la discorde du pape et du roi. Pierre Crassus :Défense du roi Henri IV. 108485 :Livre de la Controversede Widon d’Osnabruck. 1085 :mai : mort de Grégoire VII à Salerne.Lettre à Gebehardde Manegold de Lautenbach. 108586 :Le livre à un amide Bonito de Sutri.
10851089 :Livre à Henri IVde Benzo di Alba. 1088 :élection d’Urbain II. 10901100 :Vie de Bennon d’Osnabruck par Norbert d’Ibourg. 10921093 :LibelleIl faut garder l’unité de l’Église. LibelleIl faut garder l’honneur de l’Église. 1093 :Anselme du Bec est nommé archevêque de Canterbury. 1095 :Concile de Clermont : appel d’Urbain II à la croisade. 1096 :Lettre de Yves de Chartres à Hugues de Lyon. 1097 :Contre les usurpateurs et les simo-niaquesde Deusdedit. 1099 :mort du pape Urbain II, élection de Pascal II, prise de Jérusalem par les Croisés. 1100 :mort de Clément III (Wibert de Ravenne). Mort de Guillaume II d’Angle-er terre, accession de Henri I . 11011106 :Lettre sur les miracles de Clément IIIde Pierre de Padoue. 11021104:Hugues de Fleury écritleTraité du pouvoir royal et de la dignité sacerdotale. 1103 :Lettre des Liégeois contre le pape Pascalde Sigebert de Gembloux. 11041105 :révolte de Henri V. 1106 :février : mort d’Henri IV à Liège, synode de Guastalla. 1107 :concordat de Londres. 1107 :synode de Troyes. er 1108 :Mort de Philippe I , roi de France, avènement de Louis VI le Gros. 1109 :le libelle impérialDes investitures épiscopales, mort d’Anselme de Canter-bury. 1111 :descente d’Henri V à Rome, empri-sonnement du pape. Avril : privilège des Investitures et couronnement d’Henri V,
lettres de Bruno de Segni. Été : un moine de Farfa écritLa défense orthodoxe de l’Empire. Automne : Placidus de Nonantola écrit le libelle papalLivre de l’Honneur de l’Église. 11111112 :lettre d’ Yves de Chartres à Josceran de Lyon. 1112 :concile du Latran : Pascal II et le concile condamnent le privilège des inves-titures. Le concile de Vienne, tenu par Guy de Vienne (futur Calixte II) excom-munie Henri V. 1118 :mort du pape Pascal II, élection de Gélase II, nomination de Maurice de Braga comme antipape sous le nom de Grégoire VIII, réutilisation duLivre de la Controverse. 1119 :mort de Gélase II , élection de Calixte II. Concile de Reims et rencontre de Mouzon, lettre de Godefroid de Vendôme à Calixte II. 1121 :mort de l’antipape Grégoire VIII. 1122 :concordat de Worms. 1124 :mort de Calixte II, avènement d’Honorius II. 1125 :mort de Henri V, élection de Lothaire III, mort de Ponce de Cluny. 1128 :Paul de Bernried écritLa Vie de Grégoire VII. 1130 :mort d’Honorius II. Schisme entre Innocent II et Anaclet II. 1131 :Paul de Bernried écritla Vie d’Herluca. 1135 :mort du roi d’Angleterre er Henri I . 1137 :mort de l’empereur Lothaire III, mort du roi de France Louis VI, avène-ment de Louis VII. 1138 :élection de Conrad III Staufen. 11321141 :’Altmann de Passau.Vie d 116062 :Gerhoch de Reichersberg écrit La Recherche de l’Antichrist.
Chronologie9
Le déroulement d’un conflit qui a bouleversé l’Europe
La querelle dite des Investitures a débuté en 1076 et s’est terminée en 1122. Elle a opposé le pape et l’empereur, avec comme objet déclaré le mode de nomination des évêques et des abbés, un objet qui a d’ailleurs évolué au cours de la période. Des conflits analogues ont eu lieu avec d’autres souverains mais sur une durée et avec une intensité bien moindres. D’une façon plus large, la Querelle a porté sur les places respectives du souverain et du pape au sein de la société chrétienne du Moyen Âge.
Une situation confuse À l’aube de la Querelle, deux personnages dominaient symboliquement la chré-tienté latine, le pape et l’empereur. Évêque de Rome, le pape se présentait comme le successeur de saint Pierre, prince des apôtres et premier évêque de Rome. Quant à l’empereur, il était supposé être le successeur des empereurs romains, plus spécia-lement ceux de l’antiquité chrétienne. Ainsi la Chrétienté, en tous lieux divisée, se retrouvait-elle au sommet dans un idéal d’unité bicéphale, à travers deux personnes unies dans le souvenir mythique et fondateur du baptême de l’empereur Constantin par le pape Silvestre. Dans la réalité le pape n’avait guère de pouvoir, ni même de notoriété en-dehors des environs de Rome où il était devenu le jouet des familles nobles locales. Quant à l’empereur romain, c’était le roi de Germanie depuis 962, er date de la résurrection de la formule par Otton I . Pour appuyer son pouvoir, il utili-sait, comme les autres princes mais de façon plus systématique, les cadres de la hiérarchie catholique, évêques et abbés, qu’il nommait et sur lesquels il s’appuyait dans le cadre de « l’Église impériale ». Pour comprendre cette période et pour comprendre la révolution, qui y mettra partiellement un terme et que l’on appelle « la querelle des Investitures », il importe donc de se défaire complètement de nos concepts politiques actuels. La France et l’Angleterre sont encore quantités négligeables, l’Empire n’est pas un État mais le regroupement de l’ensemble de la Chrétienté sans que les relations avec les autres royaumes existants ne soient précisées. Il n’y a pas de séparation nette entre l’Église et l’État, entre le haut clergé et la haute noblesse, entre un évêque et un haut fonc-tionnaire, entre le sacré et le profane. Malgré son titre, l’empereur des Romains ne vit pas à Rome, le pape couronne librement l’empereur mais, de fait, ne choisit
10Le déroulement d’un conflit qui a bouleversé l’Europe
toujours que le roi de Germanie. Les relations entre pape et empereur ne sont pas clairement définies, les évêques impériaux exercent une fonction à la fois religieuse et profane. Toute la situation politique et institutionnelle d’avant la Querelle, et par conséquence les enjeux mêmes de celle-ci, nous sont donc étrangers mais constituent la réalité du temps qu’il nous faut essayer de comprendre. e En outre, depuis la fin duXsiècle, un vaste mouvement de réforme traverse la Chrétienté. Il a pour objectifs principaux de libérer l’Église de la simonie (l’achat des charges ecclésiastiques) et du nicolaïsme (le mariage et le concubinage des prêtres). Ce mouvement n’est pas mené par la papauté, qui n’en a ni l’ambition ni les moyens, mais par l’empereur et l’ordre de Cluny. Il faut donc bien distinguer ce e qui relève de la réforme de l’Église, en cours depuis le début duXIsiècle, de ce qui relève de la querelle des Investitures, commencée durant le pontificat de Grégoire VII, au dernier quart du siècle, et qui se greffe sur cette réforme.
Préludes au conflit Dans la relation entre papes et empereurs jusque dans les années 1070, c’est l’empereur qui tient le haut du pavé. Henri III (1039-1056), souverain réputé pour sa piété, mit de l’ordre à Rome et y plaça des papes qui, pour sembler à sa dévotion, n’en étaient pas moins de fortes personnalités et des partisans de la réforme et qui s’entourèrent de conseillers réformateurs. La mort inopinée du souverain, qui lais-e sait un fils de six ans, fut catastrophique. AuXIsiècle, faute d’institutions bien établies et d’un corps fixe de fonctionnaires, un souverain ne trouve de pouvoir réel que dans sa propre personnalité et les polémistes de la Querelle, à propos de cet enfant roi, rappelleront la phrase de l’Écriture : « Malheur au pays dont le prince est un enfant » (Eccl., 10 :16). Cet enfant roi fut Henri IV (1056-1106), l’un des grands protagonistes de notre récit. Pendant cette minorité troublée, la papauté de son côté s’affirmait. L’intervention d’Henri III l’avait libérée du joug de la noblesse locale et permis la nomination de pontifes respectés et actifs, comme l’évêque lorrain Léon IX, et la prise en charge de la réforme de l’Église par Rome. Léon IX s’entoura de réformateurs comme Humbert de Moyenmoutier, un autre Lorrain, Pierre Damien, un intellectuel aux goûts ascétiques, et Hildebrand qui deviendra un jour Grégoire VII. La minorité d’Henri IV permit au Saint-Siège de développer son organisation et son pouvoir sans contrainte : en 1054 Rome, rompant avec Constantinople, affirmait son destin occi-dental. En 1059, un décret de Nicolas II réglait l’élection du pape, la curie romaine
Le déroulement d’un conflit qui a bouleversé l’Europe11
se mettait en place et, groupés autour du pape, les cardinaux prenaient en mains la gestion de l’Église. Sous de multiples prétextes, Rome intervenait dans les affaires des évêchés cependant que les Normands, envahisseurs de la Sicile et du Sud de l’Italie, après un premier conflit avec Rome, en devenaient les alliés. Enfin c’est désormais de la ville éternelle que partaient les directives destinées à réformer l’Église occidentale toute entière.
La Querelle sous Henri IV et Grégoire VII
En 1073, Grégoire VII, un homme énergique, inspiré et d’une volonté de fer, devenait pape et se heurtait très rapidement à Henri IV. Cette confrontation éclata sans motif bien établi et sans que l’on ne puisse dater la chose de façon bien précise. Au début il n’était pas question d’investitures mais des fautes morales du roi, entouré de conseillers excommuniés, et d’un conflit à Milan, la querelle des Patarins, entre l’archevêque, nommé par le roi et considéré comme indigne, et la population soute-nue par le pape. Les vrais motifs étaient sans doute plus profonds, d’abord dans les relations mal définies entre le pape et l’empereur. Sur cette mésentente d’ordre insti-tutionnel se greffa un conflit humain. Grégoire VII, un homme moralement et poli-tiquement intransigeant, se voulait le superviseur des souverains et l’arbitre de la Chrétienté. Il estimait que, de par le don des clefs à saint Pierre, le pape était l’ins-tance suprême sur terre. Henri IV ne voulut ni accepter cette mise en tutelle, ni renoncer aux droits qu’il estimait acquis à l’Empire et faisant partie de l’héritage qu’il devait lui-même transmettre à ses successeurs.
Vainqueur de la révolte des Saxons, lassé des reproches permanents du pape, Henri IV, entouré de ses évêques, entendit à Worms au début de 1076 des émis-saires romains lui parler des fautes et de la position fragile du pape. L’assemblée demanda au pape de se retirer pour indignité et le mouvement fut amplifié par une réunion des évêques lombards. C’était se tromper lourdement sur le caractère de Grégoire VII : celui-ci convoqua un concile à Rome, excommunia Henri IV, le déposa et releva tous ses sujets du serment de fidélité qu’ils lui avaient prêtés. De cette confrontation, c’est le pape qui était sorti vainqueur et, dans les mois qui suivi-rent, la position du roi se détériora et se révéla soudain catastrophique. L’un après l’autre les évêques l’abandonnèrent et firent amende honorable auprès du pape cependant que les princes, lassés d’un roi qu’ils méprisaient et qu’ils craignaient, profitaient de l’excommunication pour se révolter. Henri IV, délaissé et menacé par le rapprochement entre le pape et les princes, tenta un grand coup : il descendit presque seul sur l’Italie et, à Canossa, alla demander pardon au pape. Si humiliante
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qu’elle apparut pour le souverain, l’initiative, qui le réintégra dans la communauté chrétienne, fut une réussite. Elle permit d’éviter la rencontre prévue entre le pape et les princes à Augsbourg.
Mais ce qui aurait pu être un rapprochement durable ne le fut pas. Le roi conti-nua sa politique d’intrusion dans les affaires ecclésiastiques comme si de rien n’était, tandis que les princes, soutenus par les légats pontificaux, nommaient un anti-roi, le duc de Souabe, Rodolphe. Une guerre atroce déchira alors l’Empire. Finalement Grégoire VII, après avoir longtemps joué l’arbitre entre les deux adversaires, se prononça pour Rodolphe et, en 1080, excommunia Henri IV pour la seconde fois. Ce dernier, qui resta pour toujours excommunié, fit déposer Grégoire VII et nommer un anti-pape, Wibert de Ravenne qui prit le nom de Clément III. Le sort tourna en sa faveur. En effet, peu après, Rodolphe fut tué au combat et, privée de son chef, l’insurrection fut tenue en échec. Débarrassé de ses adversaires en Allemagne, Henri se retourna sur l’Italie, dévasta les terres de l’alliée du pape, Mathilde de Toscane, et assiégea trois années durant Rome qu’il finit par prendre en 1084. Il y fit intro-niser Clément III qui le couronna empereur tandis que Grégoire VII, barricadé au château Saint-Ange, assistait impuissant à ce spectacle. Arrivés en hâte, les Normands vinrent libérer le pape et la ville, qu’Henri IV avait déjà quittée et qu’ils mirent à feu et à sang. Grégoire VII, qui ne pouvait rester dans la ville saccagée, accompagna ses dangereux alliés pour aller mourir en 1085 à Salerne.
La Querelle sous Henri IV après Grégoire VII
Entre-temps, le litige avait pris une dimension nouvelle avec l’intervention des intellectuels. À travers tout l’Empire et au-delà, tous ceux qui étaient capables d’écrire, donc essentiellement sinon uniquement des moines et des clercs, se mirent à prendre la plume pour défendre, par des lettres, des opuscules et des livres, la posi-tion d’un des deux adversaires. Cette production abondante de « libelles », souvent puissamment argumentés, contribua à l’essor de la pensée politique occidentale mais aussi au renforcement et à la justification de l’opposition des deux camps.
Avec une longue vacance puis le ponticat de peu de durée de Victor III (l’an-cien abbé Didier du Mont-Cassin), le mouvement grégorien se trouvait en plein désarroi. Henri IV fût sans doute resté vainqueur sans l’arrivée sur le trône ponti-fical d’Urbain II (1088-1099), aussi obstiné que Grégoire VII, mais meilleur diplo-mate. Il réussit, entre autres, deux opérations de maître. Il fit épouser à Welf, duc de Bavière, Mathilde de Toscane, beaucoup plus âgée que lui. Le mariage ne dura pas mais les forces conjuguées des deux princes, et surtout la localisation géographi-
Le déroulement d’un conflit qui a bouleversé l’Europe13
que de leurs principautés permirent de bloquer Henri IV en Italie pendant plusieurs années et de lui interdire l’accès vers l’Allemagne. En second lieu Urbain II lança l’appel à la première croisade et prit ainsi la direction morale de la Chrétienté, un rôle normalement dévolu à l’empereur qui par là-même devenait désormais un souverain comme les autres. La mort de l’antipape Clément III en 1100 isola encore l’empereur dont la position se dégradait insensiblement, cependant que sa situation d’excommunié faisait douter ses partisans les plus convaincus de la justesse de sa cause.
Cette situation et d’autres facteurs provoquèrent la révolte du fils de l’empe-reur, Henri, qui en 1105 détrôna et emprisonna son père. Dans un dernier sursaut le vieil empereur s’échappa, trouva un refuge à Liège et réussit encore à battre les troupes de son fils mais, brisé par tant de luttes, il mourut peu après.
La Querelle sous Henri V Si Henri V avait pris le pouvoir avec l’assentiment de la papauté, il ne se montra pas un compagnon plus facile et continua la politique paternelle de nomination des prélats. Entre-temps, Pascal II (1099-1118) avait remplacé Urbain II et le conflit s’était de plus en plus focalisé sur le rituel d’investiture des prélats par un laïc. Dans la plupart des monarchies le conflit, s’il exista, se régla à l’amiable. L’Empire restait intraitable ainsi que les milieux grégoriens qui considéraient désormais l’investiture laïque comme une hérésie. La descente d’Henri V à Rome en 1111 ne fit rien pour arranger les choses. Il y captura le pape et la curie, se fit couronner empereur et arracha un privilège qui lui donnait le droit tant contesté aux Investitures. Alors ce furent les cardinaux et les évêques du parti grégorien qui se dressèrent contre le pape et le forcèrent à désavouer sa signature sous peine d’être lui-même considéré comme hérétique. La Querelle prenait des tours inattendus. C’est sous l’influence d’intellectuels français, surtout d’Yves de Chartres, qu’un compromis se dessina bien qu’il fut longtemps encore remis en question. Un nouveau pape, Calixte II (1119-1124) parvint, sur cette base et sous l’effet de la lassitude générale, à trouver un accord avec l’empereur vieillissant. À Worms, en 1122, fut finalisée une solution qui mettait fin officiellement à la Querelle, bien que ses effets se firent encore sentir pendant longtemps. Après près de cinquante ans de lutte, le conflit se terminait pour la papauté par une victoire morale qui, e jusqu’au début duXIVsiècle, lui permettrait d’exercer une suprématie certaine sur l’Europe occidentale.
14Le déroulement d’un conflit qui a bouleversé l’Europe