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Questions internationales : L'Algérie, puissance régionale - n°81

De
128 pages
Ce dossier se propose de dépasser – sans les ignorer – les approches historiques, mémorielles ou polémiques pour considérer l’Algérie dans son environnement contemporain. Près de cinquante ans après l’indépendance, l’Algérie est devenue une puissance régionale influente dans l’espace méditerranéen. Elle est un pôle de stabilité pour le Sahel, un acteur influent en Afrique, un partenaire important du monde arabe. En elle-même, c’est une société sous tensions. C’est aussi un pays qui doit surmonter les difficultés économiques récurrentes et absorber une démographie dynamique. Sur le plan international, elle s’oriente vers la recherche de grands partenariats économiques auprès de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Avec l’Europe, où s’est installée une immigration ancienne, les liens sont plus sociétaux qu’interétatiques.
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Dossier L’Algérie, puissance régionale
Un souvenir, un regret
Il est bîen dîffîcîle en France de traîter de l’Algérîe de manîère totalement eXtérîeure et dépassîonnée. La guerre d’Algérîe, la vîolence de la rupture après cent trente ans de colonîsatîon, les eXactîons, les départs forcés, la mémoîre de la domînatîon, l’împact du conflît sur la socîété françaîse restent des blessures ouvertes. Il en est de même en Algérîe, où le souvenîr de la France est très vîvace, obsédant, constamment ravîvé par la présence au seîn de l’ancîenne puîssance colonîale d’un nombre croîssant d’Algérîens ou de bînatîonauX, par la contînuîté d’échanges multîples entre les deuX socîétés. Les génératîons ont passé, la guerre d’Algérîe est une mémoîre vîve et à beaucoup d’égards elle n’est pas termînée. Mémoîre vîve,maîs aussî mémoîre en partîe refoulée et latente. Quels Françaîs d’Algérîe ou leurs descendants ne gardent pas la nostalgîe de ce quî fut leur pays, dont îls furent chassés ? Quels sont ceuX quî y ont vécu, même tempo-raîrement, quî ne conservent pas l’amîtîé de son peuple et l’admîratîon de ses paysages ? Quant auX Algérîens, combîen ne consîdèrent-îls pas la France comme un pays quî leur est proche, pour le pîre et le meîlleur ? Le pîre, la conquête brutale, l’înjustîce de la dîscrîmînatîon, les massacres de la guerre de lîbératîon. Le meîlleur, la langue et la culture dont elle est le véhîcule, les valeurs mêmes que la colonîsatîon a trahîes, l’attractîon eXercée par ce quî reste un pays d’accueîl pour nombre d’entre euX. DansLe Joli Mai, fîlm témoîgnage de 1 Chrîs Marker tourné en 1962 , un jeune Algérîen vîvant en France, mîlîtant pour l’îndé-pendance et înquîété pour son engagement,
1 Le Joli Mai (1963), documentaîre de Chrîs Marker et Pîerre Lhomme, commentaîre dît par Yves Montand, musîque de Mîchel Legrand.
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déclare : « La France est notre mère. C’est une mère sévère, maîsc’est notre mère. » Qu’est-îl devenu ? Peu d’Algérîens, sans doute, accepte-raîent aujourd’huî cette posîtîon. Le ressentî-ment l’emporte, même sî l’attîrance reste forte. Sans doute faut-îl dîstînguer entre État et socîété. L’État algérîen tîent la France en méfîance et en faît volontîers le bouc émîssaîre de dîffîcultés înternes. La socîété est plus ambîguë, et la fîerté natîonale, très forte, va souvent de paîr avec un sentîment de famîlîarîté à l’égard des Françaîs. Au fond, même tendues, les relatîons franco-algérîennes demeurent des relatîons de famîlle.
Voîcî plus d’un demî-sîècle que l’Algérîe est îndépendante. C’est beaucoup au regard d’une vîe humaîne, c’est peu au regard de l’hîstoîre. Le Maghreb, l’Afrîque, le monde ont beaucoup changé. D’envîron neuf mîllîons d’habîtants en 1962, l’Algérîe est par eXemple passée à plus de quarante mîllîons, plus que quadruplant sa populatîon. Nombre de données se sont cepen-dant împrîmées durablement dès la naîssance de l’État algérîen. Il reste domîné par les traîts quî ont marqué sa créatîon. Problèmes de constructîon de l’État et de la natîon, d’équîpement et de dévelop-pement, volonté d’îndépendance, de répudîa-tîon totale du régîme colonîal, d’affîrmatîon sur la scène înternatîonale… En même temps, la brève hîstoîre de l’Algérîe a été mouvementée et cruelle, comme sî la guerre orîgînelle comportaît récurrences ou menaces permanentes. Le pays est devenu une puîssance régîonale de premîer plan, maîs îl est toujours sous pressîon.
Une puissance régionale de premier plan
L’Algérîe est le plus grand pays d’Afrîque, le plus peuplé et le plus puîssant des pays de l’ancîen
© JeanClaude Combrisson / AFP
empîre colonîal françaîs du contînent, la seconde populatîon arabe après l’Égypte, un verrou contre le terrorîsme. Elle affîrme fortement son îdentîté arabo-îslamîque. Elle est anîmée par une permanente volonté d’îndépendance dîplo-matîque et stratégîque. Chacun de ces éléments comporte ses défîs et contraîntes. Dans une régîon marquée par une înstabîlîté croîssante, le pays apparaït comme un pôle de stabîlîté, tout en restant sous une menace eXtérîeure dîffuse et dîffîcîle à maïtrîser.
Une position unique en Afrique
Le gîgantîsme du terrîtoîre algérîen, surtout par rapport à ses voîsîns îmmédîats du Maghreb, doît être mîs en relatîon avec l’étroîtesse de son espace fertîle et peuplé, une large et profonde bande côtîère au bord de la Médîterranée occîdentale. Le Sahara est loîn d’être sans
er Le 1 novembre 1961, des indépendantistes manifestent clandestinement e et célèbrent le 7 anniversaire de la « révolution algérienne ». Ici, sur les toits de la casbah d’Alger, des enfants sortent le drapeau du Front de libération nationale (FLN), futur symbole de la nation libre.
ressources. Il est à l’înverse rîche en hydro-carbures, maîs son îmmensîté, ses frontîères ouvertes sur des voîsîns dont beaucoup sont fragîles et pour certaîns défaîllants – Tunîsîe, Lîbye, Nîger, Malî, Maurîtanîe, Maroc et la Républîque arabe sahraouîe démocratîque (RASD) du Front Polîsarîo, que l’Algérîe seule reconnaït et soutîent fermement – sont autant de défîs sécurîtaîres pour le pays. Le Sahara est entre autres choses le chemîn de multîples trafîcs crîmînels et de mîgratîons încontrôlées en prove-nance de l’Afrîque subsaharîenne. En revanche, l’împortance de la populatîon algérîenne dans son envîronnement régîonal, envîronnement quî plus est francophone pour l’essentîel, au moîns pour les catégorîes dîrîgeantes, est un élément
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d’înfluence que le pays ne met peut-être pas suffîsamment à profît. L’Algérîe dîspose aussî de la deuXîème armée du contînent, avec ses composantes terrestres, aérîennes et marîtîmes. Son équîpement s’alî-mente à des sources varîées – Russîe, Chîne, pays européens – avec un grand soucî de dîversîfîca-tîon et un effort de développement natîonal d’une îndustrîe de défense. Le lîen entre polîtîque de défense et polîtîque étrangère servîe par un réseau dîplomatîque de qualîté est puîssant, le soucî de cohérence constant, ce quî est un sîgne parmî d’autres du poîds de l’armée dans le pays. Aussî bîen le partenarîat avec l’Algérîe est-îl recherché, même s’îl est încommode en raîson d’un souve-raînîsme sourcîlleuX, et toujours încertaîn du faît de l’opacîté du pouvoîr et de son goût pour les menées souterraînes. Un soucî, le Maroc, l’autre grande puîssance du Maghreb, pays frère et rîval dont les prîncîpes înternes et înternatîonauX luî sont opposés – une monarchîe à fondement relîgîeuX, un enracînement occîdental marqué. Maîs surtout, consîdératîon géopolîtîque, affleure le désîr algérîen d’avoîr un accès à l’Atlantîque, dont la RASD seraît l’înstrument.
Un verrou contre le terrorisme
L’Algérîe a un lîen ancîen avec le terrorîsme, puîsque le Front de lîbératîon natîonale (FLN) y a largement recouru lors de la guerre d’îndépen-dance, avant le terrorîsme suîcîdaîre de l’Organî-satîon armée secrète (OAS) – un terrorîsme quî a frappé les înstîtutîons publîques, les popula-tîons cîvîles sur place comme en métropole. Sans doute la stratégîe du Gouvernement provîsoîre de la Républîque algérîenne (GPRA) a été autant sînon plus polîtîque et dîplomatîque que terro-rîste. Elle a en outre bénéfîcîé d’un soutîen croîs-sant de la populatîon musulmane, maîs enfîn, avant même que le terrorîsme palestînîen ne se réclame d’une cause légîtîme, le mouvement de lîbératîon algérîen s’en est faît le parangon. Il a appelé des mesures coercîtîves rîgoureuses de la part du colonîsateur, sécurîtaîrement effîcaces, 2 à ce poînt que le fîlmLa Bataille d’Alger, quî
2 Fîlm franco-îtalîen, sortî en 1966, de Gîllo Pontecorvo, avec notamment Brahîm Haggîag, Jean Martîn, Latafî Ahmed, Sanîa Kerbash, Ugo Palettî, musîque de Ennîo Morrîcone.
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présente les méthodes contre-terrorîstes de l’armée françaîse, est devenu quelques décen-nîes plus tard comme un manuel d’înstructîon pour les armées occîdentales, en Afghanîstan et en Irak. Son analyse montraît ce qu’îl convenaît de faîre et de ne pas faîre.
Avant cette rédemptîon douteuse, dans la décennîe 1990, c’est l’Algérîe elle-même, par un choc en retour, quî étaît frappée par un terrorîsme îslamîque întérîeur, celuî du Groupe îslamîque armé (GIA). Il a été la préfîguratîon d’une eXpan-e sîon plus înternatîonale au début du xxi sîècle jusqu’à aujourd’huî, dont l’orîgîne est davan-tage moyen-orîentale et quî tend à se dîffuser dans dîvers contînents, dont l’Afrîque. L’Algérîe semble avoîr éradîqué son terrorîsme întérîeur et permîs la réconcîlîatîon au prîX de certaînes concessîons, maîs paîe toujours le prîX d’une arabîsatîon trop rapîdement et mal conduîte. Elle a chassé du pays nombre d’întellectuels franco-phones, elle a permîs l’înfluence au seîn de la jeunesse de mouvements relîgîeuX radîcauX quî ont faît le lît des groupes terrorîstes. Dans la lutte contre euX, l’armée a recouru auX mêmes méthodes que l’armée colonîale, auX mêmes eXactîons, auX mêmes brutalîtés, de façon plus souterraîne et moîns crîtîquée. La dîsparîtîon de la menace întérîeure n’a pas pour autant élîmîné l’înstabîlîté auX frontîères et les dangers quî en résultent pour le pays.
L’Algérîe est en effet enserrée par des menaces terrorîstes, qu’elles provîennent de la Tunîsîe, de la Maurîtanîe, des pays du Sahel subsaharîen, Al-Qada au Maghreb îslamîque (AQMI), Daech quî s’împlante en Lîbye. La cîrculatîon autour voîre à l’întérîeur des frontîères, la prolîfératîon dans ces espaces des armes de petît calîbre lîées à l’înterventîon récente en Lîbye, la faîblesse des États voîsîns, toutes ces données créent une tensîon permanente dans l’envîronnement îmmédîat du pays et même en son seîn. Dans ces condîtîons l’Algérîe, de par sa posîtîon géopo-lîtîque, de par sa polîtîque sécurîtaîre et son poîds mîlîtaîre, apparaït comme un partenaîre îndîspensable et précîeuX contre des mouve-ments nomades, fluîdes et fugîtîfs, quî frappent, détruîsent, tuent, rançonnent et s’évanouîssent avant de resurgîr un peu plus loîn. Les puîssances
AFP / Farouk Batiche
Première édition dans les rues d’Alger de « L’Algéroise », le 6 mai 2016, une course réservée aux femmes.
occîdentales quî întervîennent au soutîen des États affectés ont besoîn du concours logîstîque de l’Algérîe, des facîlîtés qu’elle accorde, des appuîs mîlîtaîres dîscrets qu’elle donne. C’est le cas pour la France au Malî, tandîs que les États-Unîs partîcîpent à la surveîllance au et du Sahara.
Une volonté d’indépendance
L’îndépendance semble consubstantîelle à l’Algérîe depuîs les condîtîons de sa naîssance en tant qu’État. Elle s’est d’abord eXercée à l’encontre de la France, dont les lîens résîduels prévus par les accords d’Evîan n’ont pas résîsté longtemps après le départ massîf des Européens. Elle a conduît à prendre rapîdement la maïtrîse du terrîtoîre par l’évacuatîon des dernîères bases mîlîtaîres françaîses, puîs des ressources en hydrocarbures avec la créatîon de la Sonatrach en 1963 et la dénoncîatîon en 1971 d’un accord bîlatéral sur l’eXploîtatîon du pétrole. Cette conceptîon sourcîlleuse de l’îndépendance dîver-
sîfîe les partenarîats, maîs rejette toute partîcîpa-tîon à une allîance mîlîtaîre voîre à une coalîtîon organîsée, dans l’esprît du non-alîgnement quî a été le maïtre mot des pays du tîers-monde dans la suîte de la décolonîsatîon. L’Algérîe tîraît alors son prestîge d’une îndépendance conquîse et non octroyée, et apparaîssaît comme un phare polîtîque et dîplomatîque en Afrîque. Le rayonnement algérîen s’est notamment eXprîmé avec la thématîque du nouvel ordre économîque înternatîonal (NOEI) quî vîsaît à compléter l’îndépendance polîtîque par un rééquî-lîbrage des relatîons économîques au profît des pays récemment îndépendants, en développement. Cette thématîque a agîté les débats de l’Assem-blée générale de l’ONU et de la Conférence des Natîons Unîes sur le commerce et le développe-ment (CNUCED, 1964). Droît au développement, droît du développement, înégalîté compensatrîce étaîent des formules très en vogue. L’Algérîe, avec notamment Mohammed Bedjaouî, émînent 3 jurîste , a joué un rôle de premîer plan dans la promotîon du NOEI. Il a culmîné en 1974, avec la Charte des droîts et devoîrs économîques des
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États, grande résolutîon déclaratoîre de l’Assem-blée générale. Auparavant, en 1962, elle avaît reconnu la souveraîneté permanente des États sur leurs ressources naturelles, ouvrant la voîe à dîverses natîonalîsatîons. Le droît du développe-ment étaît appuyé par l’URSS et les démocratîes populaîres, auXquelles îl ne coûtaît rîen.
L’Algérîe îndépendante n’étaît pas pour autant d’obédîence communîste, contraîrement auX craîntes réelles ou feîntes de certaîns. Elle étaît avant tout natîonalîste, et collectîvîste sur le plan économîque. Elle regardaît en outre avec faveur du côté des États-Unîs, quî avaîent soutenu son îndépendance. Cela ne la dîrîgeaît nulle-ment vers un rapprochement poussé et, suîvant la formule du présîdent Boumédîène, l’Algérîe n’avaît pas rejeté le petît colonîalîsme françaîs pour tomber sous le grand împérîalîsme amérî-caîn. Le non-alîgnement dont elle se réclamaît gardaît ses dîstances. Toute cette thématîque, droît du développement et, îl faut bîen le dîre, non-alîgnement, a sombré avec la chute du mur de Berlîn. Économîquement, le collectîvîsme a échoué, le NOEI a été remplacé par l’économîe de marché et la mondîalîsatîon. Polîtîquement, le modèle sovîétîque de gouvernement est apparu comme un îmmense désastre hîstorîque, et les pays quî s’en înspîraîent ont dû chercher d’autres formules, même sî certaîns d’entre euX ont été confrontés à l’affaîblîssement voîre à la défaîl-lance de leur État.
Tel n’a pas été le cas de l’Algérîe, quî a surmonté de grandes vîcîssîtudes înternes sans changer ses prîncîpes d’îndépendance. Ils la conduîsent à une posture parfoîs revêche. Or l’acrîmonîe ne faît pas bon ménage avec la dîplomatîe. L’Algérîe a dû renoncer à transformer les rapports înterna-tîonauX, même sî elle conserve une préférence pour le multîlatéralîsme. Maîs elle est confrontée à une querelle avec le Maroc quî nuît à son înfluence en Afrîque, et elle est peu favorable au régîonalîsme maghrébîn en dépît des décla-ratîons. De la même manîère, elle refuse de
3 Mohamed Bedjaouî, jurîste, haut fonctîonnaîre, dîplomate et homme polîtîque algérîen. Ancîen mînîstre des Affaîres étran-gères, ancîen présîdent de la Cour înternatîonale de justîce de La Haye.Pour un nouvel ordre économique international, UNESCO, 1978.
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partîcîper à l’Organîsatîon înternatîonale de la Francophonîe, alors qu’elle y trouveraît un multîplîcateur d’înfluence. Sur le plan sécurî-taîre, elle n’entend pas partîcîper à des actîons armées au Yémen ou en Irak et en Syrîe, alors qu’elle lutte contre le terrorîsme înternatîonal. Droît des peuples et non-înterventîon demeurent des prîncîpes organîsateurs. L’ouverture est plus sensîble sur le plan économîque que sur le plan polîtîque. Et, sur le plan înterne, l’Algérîe est un pays sous pressîon.
Un pays sous pression La premîère împressîon lorsque l’on consîdère la sîtuatîon înterne de l’Algérîe est celle de la stabîlîté, en dépît de changements démogra-phîques consîdérables et d’une vîe polîtîque toujours sous le coup de la vîolence. En y regar-dant de plus près, on est frappé par l’împortance des défîs întérîeurs, polîtîques, économîques et socîétauX quî maîntîennent le pays sous une pressîon permanente.
L’apparence de la stabilité
Cette stabîlîté n’est bîen sûr que relatîve, elle doît être mîse en regard des secousses quî ont ébranlé le pays depuîs sa naîssance : dès l’îndé-pendance, accessîon au pouvoîr par la force d’Ahmed Ben Bella, quî écarte le GPRA avec lequel avaîent été conclus les accords d’Evîan ; puîs coup d’État de Houarî Boumédîène quî renverse le régîme précédent et occupe durable-ment le pouvoîr ; puîs des successîons plus ou moîns démocratîquement assurées jusqu’à l’înterruptîon d’un processus électoral quî promettaît d’înstaller des îslamîstes au gouver-nement ; après de nouvelles pérîpétîes dont des assassînats polîtîques, la présîdence d’Abde-lazîz Bouteflîka, quî entraïne une nouvelle pérîode plus calme. L’Algérîe parvîent durant ce demî-sîècle à surmonter une vérîtable guerre cîvîle face à un terrorîsme întérîeur auX ramîfî-catîons înternatîonales. Maîs la génératîon des moudjahîdîn, combattants de l’îndépendance, demeure pour l’essentîel auX commandes, même sî certaîns chefs hîstorîques ont été progressîve-ment élîmînés par des luttes înternes. S’y ajoute
une admînîstratîon solîde, et le rôle de l’École natîonale d’admînîstratîon (ENA) locale permet d’assocîer compétence, ascensîon socîale et loyauté. L’État algérîen est en profondeur un État solîde, en dépît des fragîlîtés înhérentes à ce type de régîme, fondamentalement autorîtaîre.
Comment le caractérîser ? DeuX types de compa-raîson se proposent. Le premîer, contemporaîn, est le modèle poutînîen, régîme natîonalîste dont le ressort est la frustratîon après la dîspa-rîtîon de l’URSS et la volonté de réaffîrmatîon natîonale, appuyée par un fort soutîen populaîre et relayée par des olîgarques quî ont large-ment tîré profît de la prîvatîsatîon des rîchesses collectîves. Peut-être y a-t-îl quelques éléments communs, notamment avec certaînes formes 4 de clanîsme et de corruptîon . La sîtuatîon est cependant dîfférente. Le présîdent Bouteflîka n’a nî le rayonnement nî l’autorîté effectîve d’un Vladîmîr Poutîne, et le problème de l’Algérîe n’est pas de transformer un empîre défunt en État-natîon, îl est plutôt celuî du développement. Une deuXîème référence possîble est un modèle plus ancîen, le modèle Atatürk (1923-1938), un pouvoîr personnel et même personnalîsé, d’appa-rence cîvîle, appuyé sur un État profond domîné par l’armée, avec un soucî de modernîsatîon de la socîété. Là aussî, quelques éléments communs, notamment quant au rôle de l’armée, colonne vertébrale du régîme, maîs on peut douter de la volonté de modernîser la socîété, plutôt conduîte à une régressîon tradîtîonalîste du faît de l’ara-bîsatîon et des compromîs avec l’îslamîsme. La socîété cîvîle algérîenne dynamîque et moderne se défînît plutôt en opposîtîon avec le régîme.
Le régîme algérîen ne se compare pas non plus avec ceuX de la Tunîsîe ou du Maroc. L’empreînte étatîque du colonîsateur, plus forte en Algérîe, et les condîtîons vîolentes de la décolonîsatîon luî ont donné des traîts orîgî-nauX. L’un de ceuX-cî est la vîolence polîtîque, une certaîne dureté des rapports humaîns, une socîété sans doute plus égalîtaîre et plus éruptîve que dans les pays voîsîns. Un autre, d’orîgîne
4 Les «Panama Papers» ont récemment jeté une lumîère crue sur la manîère dont un réseau d’îndîvîdus proches du pouvoîr a pîllé les ressources provenant des hydrocarbures (Le Monde, 27 juîllet 2016).
plus ancîenne, tîent à un pluralîsme culturel et socîal, avec la questîon kabyle ou de la vallée du Mzab, quî s’ajoutent à un esprît publîc très polîtîque et volontîers rebelle. Bîen sûr, opacîté, corruptîon et clanîsme accompagnent le pouvoîr. Ce modèle est toutefoîs loîn d’être propre à l’Algérîe, îl tend même à se développer partout derrîère une façade démocratîque et pluralîste. Quoî qu’îl en soît, l’État a domîné des pérîodes agîtées, îl a largement équîpé le pays – commu-nîcatîons, logements – et favorîsé l’éducatîon d’une jeunesse surabondante. Il reste nombre de défîs quî s’ajoutent auX menaces eXtérîeures, le moîndre d’entre euX n’étant pas la successîon de l’actuel présîdent.
Des défis pressants Ledéfi d’ordre politiqueest à la foîs perma-nent et récurrent. Récurrent avec le problème de la successîon du présîdent Bouteflîka. Dans une démocratîe ordînaîre, une telle successîon ne soulève pas de dîffîculté et s’însère dans le fonctîonnement régulîer des înstîtutîons, elle est prévue et organîsée par une votatîon authentî-quement pluralîste. Dans les régîmes autorîtaîres, elle est toujours un moment de doute et de fragî-lîté, avec un rîsque de saut dans l’înconnu. Cecî renvoîe à une questîon plus permanente, celle de la démocratîe et de l’État de droît, quî sont loîn d’être réalîsés en Algérîe. Elle a progressé dans cette voîe, îl eXîste un certaîn pluralîsme, la lîberté des médîas est plus forte, maîs les verrous autour du pouvoîr sont toujours présents, renforcés par les menaces sécurîtaîres. La dévolutîon du pouvoîr gouvernemental apparaït encore relever d’un processus opaque, et l’électîon davantage une ratîfîcatîon qu’une décîsîon. L’îndépendance des corps întermédîaîres est également sujette à cautîon, même sî le FLN a cessé d’avoîr une emprîse domînante sur le pays. Lesdéfis économiques sont parmî les plus pressants. Longtemps, l’Algérîe a pu se reposer sur une rente pétrolîère et gazîère. Elle luî a dans un premîer temps permîs, après les avoîr fînancés, de surmonter des choîX économîques înîtîauX, celuî des « îndustrîes îndustrîalî-santes », un collectîvîsme d’État auX consé-quences néfastes. Puîs l’Algérîe, suîvant le
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mouvement général des pays socîalîstes, a su passer d’une économîe collectîvîste à une économîe partîellement de marché. On a même relevé la montée en puîssance d’olîgarques actîfs sur le plan natîonal comme înternatîonal. La rente des hydrocarbures a enfîn contrîbué à couvrîr les besoîns fondamentauX d’une popula-tîon à la démographîe eXplosîve et d’învestîr dans les équîpements de base. L’înégalîté dans le partage de cette rente étaît aînsî moîns vîsîble. La chute récente du cours des hydrocarbures remet cet équîlîbre économîque et fînancîer en cause, et rîsque d’aboutîr à un endettement croîssant du pays en attendant que des alterna-tîves puîssent être trouvées, dans un pays quî refuse depuîs l’îndépendance le développement d’une îndustrîe tourîstîque, en toute hypothèse fortement menacée dans la régîon. Quant auXdéfis sociétaux, îls tîennent pour une part à la croîssance démographîque quî aboutît à ce que nombre de jeunes Algérîens aspîrent à l’émî-gratîon, alors que les pays européens tendent à restreîndre l’îmmîgratîon pour des raîsons écono-mîques autant que culturelles. Ils tîennent aussî à ce que l’Algérîe est, elle-même, zone d’accueîl de mîgrants en provenance d’Afrîque subsaharîenne, îmmîgratîon quî ajoute à ses dîffîcultés et dont le transît vers l’Europe est de plus en plus dîffîcîle. L’Algérîe est un pays jeune et sa jeunesse semble manquer de confîance en son avenîr, face à un pouvoîr à la foîs fermé et gérontocratîque. S’y ajoute l’emprîse de l’îslamîsme, dont la fractîon însurrectîonnelle a été combattue et réduîte, maîs dont la pressîon sur la socîété cîvîle et les contraîntes sur les mœurs, la lîberté îndîvîduelle et le statut des femmes restent puîssantes. Cette socîété cîvîle contenue, de plus en plus înstruîte et ouverte sur le monde, pourra-t-elle prendre son
o Questions internationalesn 81 – Septembreoctobre 2016
autonomîe, et comment ? Là est sans doute la clé de la réussîte de l’Algérîe îndépendante.
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Et le regret ? Certaînement pas l’Algérîe colonîale, plutôt les condîtîons de l’accès à l’îndépendance, quî auraît pu être plus pacîfîque et consensuelle au lîeu de cet arrachement cruel pour tous. La responsabîlîté prîncîpale en încombe au colonîsateur quî n’a pas su accepter à temps les évolutîons nécessaîres. Pour la France, le problème algérîen s’achève le 5 juîllet 1962. Pour l’Algérîe, son hîstoîre comme État commence. À cet égard, regret que les relatîons avec la France n’aîent pas pu ensuîte être norma-lîsées, devenîr apaîsées et confîantes, que l’on n’aît pas réussî avec l’Algérîe le type de récon-cîlîatîon mîs en œuvre avec l’Allemagne. La méfîance et les mésententes entre les deuX pays sont à somme négatîve pour chacun des deuX. Le faît par eXemple que l’Algérîe ne soît pas membre de l’Organîsatîon înternatîonale de la Francophonîe réduît son înfluence dans ce quî devraît être un espace naturel d’entente et de coopératîon. Cette méfîance ne favorîse pas non plus l’întégratîon en France d’une îmmîgratîon massîve provenant d’Algérîe, quî auraît toutes raîsons de se fondre dans l’ensemble natîonal n’étaîent les survîvances d’un ressentîment que le temps ne semble pas effacer, quand îl ne l’alourdît pas. Voîcî quelques années, le projet d’un traîté d’amîtîé entre les deuX pays a malheu-reusement échoué. Formulons le vœu qu’un jour des hommes ou femmes d’État sachent sur le métîer remettre cet ouvrage.n
Serge Sur