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De l'école au monde du travail

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 281
EAN13 : 9782296287662
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DE L'ÉCOLE

AU MONDE DU TRAVAIL

La socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens

,

Collection" Bibliothèque de l'Education" dirigée par Smaïn Laacher
Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autre instituion, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social. La collection" Bibliothèque de l'Éducation" veut à sa manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'école (de la maternelle à l'enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel. intellectuel). Déjà parus: - Marie DURU-BELLAT, L'école des filles. QueUeformation pour quels rôles sociaux ?,1990. - AntoineLEON, Colonisation, enseignel1lentet éducation, étude historique et comparative, 1991. - Yvette DELSAUT, La place du maître, 1992. - Claude F. POLlAK, La vocation d'autodidacte,.1992. - Geneviève PAICHELER, L'invention de la psychologie moderne, 1992. - Dominique GLASMAN, L'école réinventée, 1992. - Elisabeth LAGE, Lycéens et pratiques scientifiques, 1993. - François CARDI et Joëlle PLANTIER, Durkheim sociologue de l'éducation, 1993.

Paul BOUFFARTIGUE

DE L'ÉCOLE AU MONDE DU TRAVAIL La socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens
Préface d'Yves Clot

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2438-4

Remerciements

La recherche dont s'est nourri cet ouvrage a été une aventure collective qui a réuni de nombreuses personnes, sans la participation desquelles il n'aurait pas vu le JOur. Outre aux quatre-vingt jeunes débutant dans la vie professionnelle, qui nous ont accordé de longues heures de leur temps, ~ans unç c~njon~ture 4ense et souv~nt problématique de leur eXIstence, Je tIens a expnmer ma gratItude aux chercneurs q!1iont été p.artIe prenante ae tout ou partie de cette recherche: Yves Clot, Gont les nombreux apports m'ont été précieux, tout particulièrement dans le domame de l'approche clinique des J?rocessus de passage à l'âge adulte; FrancIs Godard, à qui l'on aoit la mise en place de la aémarche d'observation longitudinale en temps réel, qui fait l'originalité majeure de l'enquête; je remerCIe également Jean Lojkine, Jeanine GruselIe, Pierre Cohen-Scali, Alain Chenu, Cfiristine de Quatrebarbes, Claude Plan, Danielle Langlois, et Christine Letrou. Mes remerciements vont enfin à l'équipe de l'VGICT-CGT qui a été à l'origine de la demande de recherche sur "les jeunes diplômés", et gui a permis son déroulement dans des conditions d'independance et de coopération excel'tionnelles: Marie-Thérèse Sauvage, Pascal lanots et Patrice Petrault.

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Préface

Rarement, peut-être, préface aura été autant impliquée. D'abord parce qu'en l'écrivant, je retrouve l'ambiance de travail qui a marqué tous ceux qui ont pris pan à cette longue recherche, et que l'auteur, d'ailleurs, remercie à juste titre. Mais aussi en raison du fait que le livre de Paul Bouffartigue touche à des questions brûlantes dont l'histoire de la société française ne cesse de révèler la portée. On a pu parler de "bombe à retardement" pour évoquer les effets sociaux, dans les entreprises et dans les services, de l'entrée de ces jeunes diplômés que tout -la formation, la trajectoire personnelle - presse d'éprouver l'acquis, pousse à demander des comptes au travail. Je crois qu'on peut d'autant plus en parler ainsi que l'exercice même d'un travail ne leur est même plus acquis, tant la croissance du chômage vient jeter le doute sur leur avenir. Il est vrai que le phénomène a pris une consistance qu'il n'avait pas encore au début de notre enquête. Mais ce fut peut-être l'une des qualités de cette dernière que d'avoir attiré l'attention sur des processus plus souterrains. Quoi qu'il en soit, le livre qui suit ne vaut pas seulement par l'étude dont il veut rendre compte. P. Bouffartigue s'est employé à repenser en son nom propre le travail collectif dont cette étude résulte. Il y a si bien réussi qu'il n'a pas écrit un second livre à partir du rappon issu de cette recherche, mais un livre qui la poursui t 1. Il me semble qu'on peut observer ce travail d'élaboration d'un triple point de vue. D'abord l'auteur inscrit ses analyses dans la perspective d'une critique en actes des conceptions détenninistes de la socialisation issues de la tradition durkheimienne en sociologie. Mieux, il s'intéresse aux transfonnations du cours biographique des jeunes
1 Y. Clot, P. Bouffartigue, J. Lojkine, Structuration de l'identité professionnelle des jeunes diplômés entrant au travail, Rapport de Recherche, PIRTIEM-CNRS et MRT, 1990. J. Lojkine, Les Jeunes Diplômés. Un groupe social en quéte d'identité, PUF, 1992.

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professionnels concernés au "tournant" de leur vie: terrain de choix où l'équivocité sociale ne saurait supporter la suffisance d'une description macroscopique univoque et où tous les possibles s'actualisent et coexistent, interfèrent et s'affrontent. Bref, l'auteur approche à la loupe de cette zone d'instabilité dans laquelle la personne est "en même temps" tout ce qu'elle peut être. A cet âge, le cours de la vie se précipite, provoqué par des incitations sociales dyshannoniques, opposant la socialisation à elle-même. Ce "passage", où, selon le mot de P. Bouffartigue, chacun "jongle", même à son insu, avec toutes ses histoires possibles et impossibles, est particulièrement indigeste pour la construction coutumière des échafaudages "idéal-typiques". Non qu'il faille négliger l'utilité des classements et typologies provisoires qui photographient les fonnes sociales. Mais, à l'inverse, chercher à tout prix une coïncidence entre positions sociales et dispositions subjectives rend sourd aux dissonnances qui fonnent le ressort même de la "socialisation". Par cette voie, l'ouvrage prend part aux confrontations que suscite la définition d'une sociologie des identités professionnelles. C'est le deuxième pÔle d'élaboration qu'il comporte. Les références à E.C. Hughes, à A. Strauss comme à C. Dubar en témoignent. On pense aussi à la lecture de Hobo de N. Anderson. Mais, en tout cas, un constat s'impose: pour P. Bouffartigue, l'unité pertinente de l'analyse est moins la "séquence interactionnelle"2 que ce qu'on pourrait appeler, en faisant référence à un autre auteur cité dans sa conclusion, "l'interstructuration des sujets et des fonnes de vie sociales"3. Sa sociologie ne cherche pas à fusionner les deux. Elle semble plutÔt viser à explorer dans le détail les oppositions du social à lui-même en cherchant à identifier, sans jamais négliger l'analyse des données quantitatives, les dissociations objectives auxquelles le sujet s'expose, dans sa famille, sa fonnation, sur le marché du travail. Du coup elle sollicite, par un choc en retour, l'exercice pluridisciplinaire au sein duquel une clinique psychologique tient sa place. C'est que, pour les jeunes adultes, les épreuves trouvant leur source dans les tiraillements de la structure sociale des activités, "mises en souffrance" pour les uns, occasions de se dépasser
2 N. Anderson, Le Hobo, Sociologie du sans-abri (1923), traduction par A. Brigant, Nathan, 1993. Voir aussi la postface d'Olivier Schwartz, qui définit ainsi l'unité de base promue par l'interactionnisme américain. 3 Ph. Mahieu, "Pour une étude interdisciplinaire des changements sociaux", in Ph. Malrieu (Dir.), Dynamiques sociales et changements personnels, Ed. du CNRS, 1989. 8

pour les autres, sont chaque fois un test sur la contenance et l'état de différenciation subjective de chacun. Sans qu'ils puissent les récuser, ils se mesurent à de puissantes topologies sociales qui les renvoient à eux-mêmes, provoquant souvent le retour d'états dépassés de leur propre histoire mais qui ne sont pas abolis peur autant. Les identifications successives sont toujours payées du sacrifice d'autres possibilités qui réapparaissent dans les hésitations, les incertitudes, les renoncements ou les efforts qu'ils consacrent à se reprendre. La démarche longitudinale que l'ouvrage expose dans le détail jette une lumière assez nette sur la nature des continuités biographiques. On y voit l'inattendu social reconduire tel ou tel jeune interlocuteur à une confusion relative de soi et d'autrui, faire vaciller l'identité personnelle sur son socle et parfois troubler, quand ce n'est pas l'inverse, le travail que le sujet accomplit pour s'affranchir des adhérences de son milieu intérieur. Mais la démarche est prudente, attentive aux écluses qui permettent à la vie de passer d'un plan à un autre. Si les activités sociales et les activités personnelles ont quelque chose de commun, de toute façon, c'est en les approfondissant chacune qu'il devient possible de la démontrer. Grâce à ce doigté epistémologique, le travail de sociologie qu'on va lire débouche finalement, après investigation, sur un troisième chantier, débordant largement l'objet de la recherche initiale: savoir n'est pas prévoir. C'est peut-être la plus belle leçon que nous donne ce livre. Pour mon compte, il remet en mémoire au bon moment cette remarque de M. Bakhtine, véritable ressort de rappel contre le monologue où risque toujours de s'enfermer le chercheur: "Dans les sciences humaines, l'exactitude consiste à surmonter l'altérité de ce qui est autre sans le transformer en quelque chose qui est à soi "4. L'ouvrage refermé, on comprend que la recherche était inachevable. Peut-être cela tient-il justement au fait que les jeunes ingénieurs et techniciens qu'on y rencontre ne sont pas muets.

Yves Clot

4 M. Bakhtine, "Remarques sur l'épistémologie des sciences humaines", in Esthétique de la création verbale (Moscou, 1979), Gallimard, 1984, p. 392. 9

Introduction

Ce livre se nourrit avant tout d'une enquête ponant sur "l'entrée dans le monde du travail, au cours de la seconde moitié des années quatre-vingt, de jeunes diplômés: Ingénieurs, BTS et DUT". Mais il ne prend sens que dans une investigation théorique plus vaste, située au croisement de trois champs de la recherche en sciences sociales: la jeunesse et les transformations des modes de passage à la vie adulte; les professions intermédaires et supérieures salariées dans la recomposition du monde du travail; l'approche biographique comme mode spécifique d'intelligibilité du social. Ces interrogations étaient déjà présentes au terme d'une recherche antérieure, portant sur la recomposition des identités sociales des salariés intermédiaires de l'industrie (Godard, Bouffanigue, 88). Nous soulignions alors, entre autres, les points suivants: - l'appon de la prise en compte de la dimension longitudinale de l'existence: des différences en apparence secondaire sur le temps court des trajectoires des individus, se révèlent décisives plus tard, décidant de bifurcations majeures au moment des accélérations de l'histoire; parmi ces petites différences, celles qui se produisent au moment de la fin des études et du passage à la vie professionnelle semblent jouer un rôle croissant; - l'allongement de la scolarité des nouvelles générations, en premier lieu dans les couches techniciennes, s'accompagne d'une mutation dans les modes de transmission des savoirs et des identités sociales, dans lesquels le rôle du père, des pairs, et des anciens, tend à être marginalisé; - le rapport des individus à leur condition et identité sociale est fait d'ambivalences et de contradictions qui sont à la base de bien de conduites paradoxales, et de difficultés pour les catégories et les acteurs de la représentation instituée du monde Il

social à être en phase avec ses représentations spontanées; d'où l'actualité de l'approche biographique, seule à même de donner accès à cette autre scène de l'histoire, celle sur laquelle les individus et les familles "se mobilisent" en s'efforçant de donner sens à leur existence, face aux processus historiques structuraux qui "les mobilisent" (Godard, Cuturello, 79 ; Pendariès, 79). Jeunesse, école, modes de passage à la vie adulte Puissamment stimulées par la conjoncture historique et la demande sociale, les recherches sur la jeunesse connaissent un nouveau départ dans les années quatre-vingt. Le débat social se focalise sur les difficultés d'insertion professionnelle et sociale de fractions grandissantes des nouvelles cohortes, le rôle qu'y jouent les problèmes de la formation et de sa relation à l'emploi - en réalité "introuvable" (Tanguy, 86) -, les craintes d'une marginalisation sociale génératrice de délinquance. Le débat sociologique se structure quant à lui autour d'une question centrale: une fois admise la dimension socio-historique de la construction de la catégorie de jeunesse, et le fait qu'elle ne doit pas occulter les différenciations sociales - de classe et de sexe de cet âge de la vie, comment interpréter ce qui apparaît constituer un "différement" généralisé des passages au statut adulte, non seulement dans le domaine de l'accès à l'emploi stable et à l'indépendance économique, mais aussi dans celui du départ du foyer parental pour constituer son propre dispositif domestique (décohabitation) et fonder sa propre famille (mise en couple, parentalité) ? Quels sont les rôles respectifs, d'une part, des facteurs d'ordre économique, notamment le développement du chômage et de la précarité d'emploi en début de vie active, et, d'autre part, des facteurs d'ordre socio-culturels et démographiques - en particulier des nouveaux comportements dans le domaine de la fécondité et de la nuptialité ? Peut-on parler de "stratégie moratoire" généralisée, dans laquelle le report des engagements viserait à optimiser les conditions ultérieures de l'installation (Erickson, 66; RousselGirard, 82) ? Faut-il distinguer des modèles socio-culturels de passage selon les classes sociales et les sexes (Galland, 85) ? Ne faut-il pas commencer par identifier ces retards, en les objectivant sur les calendriers de passage à la vie adulte de cohortes différentes (GERM, 84 et 89)? Quelle est la signification de ce nouvel âge de la vie, la post-adolescence, et, plus largement, de la "juvénisation sociale" (Chamboredon, 85) ? De toutes ces questions et débats on retiendra quelques points forts. 12

La généralisation et l'allongement de la scolarisation est le processus de base à partir duquel se structure une certaine communauté de situation entre enfants et adolescents issus des divers milieux sociaux, caractérisée par le passage par une phase de socialisation à "distance du travail productif' (Clot, 82). C'est bien dans les années 60 que s'affirme pleinement sur la scène sociale et culturelle la jeunesse, comme catégorie d'âge transc1assiste. Cet allongement détermine bien sûr d'abord des effets mécaniques de translation vers l'aval des divers seuils du passage, effets qui ne gomment pas des différences liées à l'origine sociale et au cursus scolaire (Baudelot, 88). Mais il a des effets socio-symboliques plus profonds, car l'institution et l'expérience scolaires ne sont pas neutres: on ne fait pas qu'y passer, pour y apprendre, plus longtemps qu'auparavant, à faire le deuil des ambitions sociales qui s'y sont manifestées. Structurée par l'opposition entre valeur monétaire et valeur formative des savoirs (Rochex, 90), entre utilitarisme et quête d'authenticité (Dubet, 91), opposition exprimant bien la double fonction sociale de l'école - de reproduction de la hiérarchie sociale par le classement et la sélection, de transmission de savoirs et de culture -, la socialisation scolaire est autant productrice que reproductrice. Les normes, valeurs, attentes et images qui y circulent ne sont pas le décalque de celles du milieu parental, ni de celles du monde professionnel. En particulier, la scolarisation de masse des enfants issus des classes populaires a ouvert un espace nouveau de possibles, dont tout laisse à penser qu'il ne s'est pas refermé purement et simplement avec la crise et le reflux de la timide démocratisation des années 60-70. En témoigne la poursuite de la poussée en avant des scolarités au cours des années 75-80, notamment chez les filles de milieu ouvrier (Establet, 91 ; Terrail, 92). Du divorce entre les attentes et les ambitions sociales impulsées par la scolarisation, et l'espace des positions effectivement accessibles sur le marché de l'emploi, naîtraient ainsi ces phénomènes de "moratoire", ou d'allongement de la période d'ajustement itératif des aspirations aux positions. En fait les choses apparaissent plus complexes. Il n'est pas établi que la qualité de l'emploi obtenu plus tard soit liée à la durée du moratoire, et les modes de gestion de la précarité de l'emploi par les individus sont extrêmement variables. En tout état de cause il convient d'être prudent dans l'usage de la notion de stratégie moratoire, surtout si on l'étend à l'ensemble des catégories de jeunes (de Coninck, Godard, 91). Il est nécessaire d'aller voir au plus près de l'expérience subjective des jeunes comment le passage s'opère, et comment il révèle ou non ces décalages et contradictions entre socialisation scolaire et socialisation professionnelle, en particulier chez ceux qui ont été 13

les plus longtemps marqués par la fréquentation du système éducatif. Il est nécessaire également de ne pas oublier que la désynchronisation, la dilution, et le déplacement vers l'aval des seuils de passage à l'âge adulte, s'accompagnent d'un déplacement vers l'amont: la jeunesse ne finit pas seulement plus tard, elle commence plus tôt, l'accès à un certain nombre des attributs de l'autonomie adolescente étant plus précoce. Cette tension entre précocité plus grande de la maturation, et donc des aspirations à l'indépendance et aux responsabilités, et report (ou "différement") de l'accès à l'autonomie complète qui est celle du statut d'adulte, semble être au principe de bien des attitudes juvéniles. souvent paradoxales et imprévisibles. Si les jeunes filles et jeunes femmes jouent un rôle moteur dans les transformations des modes de passage à l'âge adulte, c'est à la fois parce qu'elles ont été en pointe dans le mouvement en avant des scolarités, rattrapant puis dépassant les garçons, que leurs comportements au regard de l'activité et de la vie familiale sont directement liés à ce mouvement, et que ceux-ci ont constitué le levier essentiel des transformations démographiques et culturelles des trente dernières années. Or la crise de l'emploi intervenue à partir du milieu des années soixante-dix n'a pas inversé ce qui apparaît dès lors d'autant mieux comme étant une tendance d'évolution culturelle de longue durée: l'émancipation féminine à l'égard de la domesticité. Mieux, cette crise a stimulé la revendication fémine à l'égard de l'emploi, tout en déplaçant les lignes de segmentation et en en renouvelant les modalités au sein du salariat féminin (Bouffartigue, Pendariès, 91). Les aspects et les effets socialement régressifs de la crise économique, en premier lieu dans les couches populaires, ne doivent pas donc occulter leur cohabitation avec la poursuite même infléchie - de processus structuraux initiés antérieurement. On pense avant tout à cette "conquête de l'individualité" et au recul du destin, dans les couches populaires, permis par la socialisation des risques et l'ouverture des possibilités de mobilité sociale ascendante (Terrail, 91).Car ce sont ces transformations qui ont donné et qui donnent encore sens à la mobilisation scolaire des familles et des enfants issus de milieux modestes, que l'on retrouvera plus nombreux que ce que l'on pouvait attendre dans notre panel de jeunes diplômés de l'enseignement supérieur technique. La juvénisation est alors pensable de manière dialectique, comme un enjeu des affrontements sociaux, entre les visions libérales et marchandes d'une flexibilisation généralisée du cours des existences, à commencer par l'installation dans la vie adulte, et les aspirations à la reconnaissance et au développement de ses capacités, à la quête d'une individualité plus autonome et plus solidaire. La 14

crise de l'ensemble des formes sociales instituées doit pouvoir être lue du point de vue de l'élévation du niveau des attentes à leur égard (Bouffartigue, 86). A cette condition, peut-être sera-t-on moins surpris des retournements de l'histoire, comme celui qui métamorphose brusquement une jeunesse apathique, réaliste, voire cynique, aux yeux des sondeurs et de bien d'autres observateurs, en "génération morale" (Joffrin, 87), mgbilisée par centaines de milliers dans la rue, imposant de bricoler pour la désigner, faute de mieux, des notions mariant la carpe et le lapin, telle celle "d'individualiste généreux" (Solé, 87). C'est en tout cas sous cet angle que nous chercherons à décoder les conduites paradoxales qui marquent souvent la socialisation professionnelle, en particulier dans le domaine de l'investissement dans le travail - oscillation entre surinvestissement et détachement instrumental - ou encore dans celui du rapport aux institutions collectives, directions d'entreprises et mouvement syndical - forte disponibilité aux initiatives proposant buts et idéaux susceptibles de donner sens à l'activité, regard sévère sur la rupture entre les discours et les actes. Sans doute cela nous amènera-t-il à critiquer la notion d'individualisme, comme laminant les ambivalences essentielles des représentations et des pratiques juvéniles. Salariat intermédiaire On vient d'insister sur l'intérêt des débats et des efforts de construction sociologique de la jeunesse comme forme de transition à l'âge adulte. C'est en effet surtout dans cette première direction que les apports des années quatre-vingt ont été nombreux. Dans une seconde direction, celle qui consiste à penser la jeunesse comme le moment d'expériences collectives fondatrices d'une appartenance générationnelle, les contributions sont plus rares. Face au travail médiatique de mise en scène, selon un rythme annuel ou presque, d'une nouvelle génération "bof génération", look génération" -, sauf à la fin de la décennie où semble s'imposer la notion de "génération de la crise" ou de "génération sacrifiée", les travaux des sociologues sont en effet moins nombreux5. Il est vrai que la génération de la crise n'a pas l'évidence empirique de la dernière génération politique et
5 Aux côtés des travaux de F. Godard (85), on doit signaler un numéro spécial de la revue Les Annales de Vaucresson (nO 30-31, 1991), qui regroupe les contributions d'une vingtaine d'auteurs français ayant travaillé dans cette perspective.

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culturelle, identifiée et auto-identifiée communément comme telle, celle de 1968. On l'a dit, les conditions d'entrée dans la vie des nouvelles cohortes sont aussi génératrices de forts clivages intragénérationnels. Mais nous tenions à signaler cette perspective au moment d'aborder les transformations du salariat. En effet, la montée en puissance du diplôme dans la définition du destin socioprofessionnel probable, et la différenciation sous cet angle entre les diverses générations qui cohabitent à l'intérieur de chaque catégorie ou fraction du salariat, sont des phénomènes généralisés. Parents et enfants se retrouvent fréquemment dans la même zone de l'espace social, mais c'est à des moments différents de leurs trajectoires sociales et professionnelles, avec des ambitions et des projets différents, des rapports au savoir, à la mobilité, bref à leur identité sociale, profondément marqués par la différence générationnelle. On voit là tout l'intérêt de combiner l'exploration des relations intergénérationnelles intrafamiliales à celle des rapports intergénérationnels au sein des rapports sociaux de travail. Car si la jeunesse est l'âge du passage à la vie adulte, c'est aussi le moment où se reproduit et se transforme un groupe social, au travers de relations matérielles et symboliques faites de transmission - donc de filiation et de continuité - et de réappropriation - donc de réinterprétation, voire de rupture, souvent encouragée, on le verra, par les missions "réaparatrices" assignées aux nouvelles générations par les anciennes. Ces relations sont également faite des concurrence et de conflits, vifs en ces pèriodes où, surtout en France, on précipite volontiers les anciens vers la porte de sortie du monde du travail pour y faire entrer moins difficilement les débutants. Elles sont parfois faites de solidarité transgénérationnelle, même dans l'espace public qui est celui de l'entreprise. Or s'il est une zone de l'espace salarial où ces différences de trajectoires entre générations sont accusées, c'est bien celle des professions intermédiaires, et même des cadres supérieurs des entreprises. Et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, ces catégories ont toujours combiné recrutement direct de jeunes débutants diplômés et promotion de salariés expérimentés et moins diplômés, car le type de qualification requis fait appel à deux genres de qualités sociales bien distincts. Le premier est l'expérience professionnelle accumulée dans le collectif salarial de base, qui conditionne une familiarité minimale avec les références culturelles des travailleurs avec lesquels il s'agit de coopérer. Le second est fait de la maîtrise de savoirs plus universels et théoriques, de type scolaire (Drexel, Mehault, 91). Tendanciellement, la première qualité est davantage associée à l'exercice des fonctions d'autorité 16

(pôle hiérarchique ou politique de la "fonction d'encadrement" (Benguigui et a1., 77», les secondes à celui des fonctions techniques (pôle technique). Ainsi, la figure de l'agent de maîtrise ou du cadre de production autodidacte fait face à celle du technicien ou de l'ingénieur diplômé exerçant des fonctions techniques. Deuxièmement, le patronat français n'a jamais trop favorisé un essor, par trop autonome, de la formation scolaire ou universitaire de ses cadres intermédiaires ou supérieurs (Boltanski, 85 ; Lucas et al., 91). Troisièmement, l'expansion numérique des positions intermédiaires a permis non seulement l'absorption des effectifs croissants de jeunes plus diplômés, mais également la poursuite de flux promotionnels en provenance des strates inférieures, si bien que le recul des moins diplômés ou des autodidactes est moins rapide que ce que l'on pourrait penser: aujourd'hui encore la moitié des techniciens n'a pas le niveau du bac, et 40% des ingénieurs et cadres techniques n'ont pas de diplôme de l'enseignement supérieur. Au total, si on observe le niveau de diplôme selon la classe d'âge, les clivages sont impressionnants: le pourcentage des titulaires d'un titre d'enseignement supérieur n'est que de 41 % chez les ingénieurs de 45-54 ans, il grimpe à 75% chez ceux qui ont moins de 35 ans; celui des niveaux "bac+2" est de 12% chez les techniciens de plus de 35 ans, de 43% chez les moins de 35 ans6. Catégories en expansion numérique continue ces trente dernières années, les catégories intermédiaires et supérieures de salariés ont dû puiser dans les fractions de l'espace social situées principalement dans leur voisinage, en particulier dans les strates immédiatement inférieures du salariat. Ce sont donc à la fois des catégories carrefour de trajets sociaux hétérogènes, et des catégories globalement promotionnelles. Catégories charnières dans la division du travail et dans la gestion des rapports sociaux, elles sont au cœur des tensions animées par les mutations technologiques et organisationnelles des entreprises. On pense notamment à la diffusion des nouvelles technologies de
6 Données INSEE: Recensement de Population de 1982 pour les ingénieurs; Enquête Emploi de 1989 pour les techniciens. Cette distribution, observée à un moment 1., d'un attribut selon la classe d'âge est, comme toujours, à interpréter avec prudence: elle résulte à la fois de la position dans le cycle de vie et de la génération d'appartenance (Kessler, Masson, 85). Le déroulement de carrière augmentera la proportion de non diplômés dans les classes d'âge âgées observées plus tard ; et il est plus difficile aujourd'hui que par le passé de débuter dans ces positions sans diplôme. 17

l'information, qui tendent à recomposer en profondeur les relations entre les dimensions techniques et les dimensions relationnelles ou communicationnelles des activités de travail, et à impliquer décloisonnement entre fonctions et polyactivité. Catégories pionnières dans un certain nombre d'évolutions sociales, culturelles et politiques, elles ont fait l'objet de nombreux débats au cours des vingt dernières années, en termes de montée ou de malaise des "cadres", de statut des couches ou classes "moyennes" - on parle moins aujourd'hui de "petite bourgeoisie". Les marxistes se sont longtemps affrontés sur leur place au regard de l'antagonisme de classe. Les libéraux en ont fait le symbole de la moyennisation sociale et de l'extinction des classes. Les sociologues ont plutôt ausculté leurs styles de vie, leur place dans les mouvements sociaux et la vie associative, en s'intéressant surtout aux "nouvelles couches moyennes intellectuelles", du secteur public ou parapublic. Ils ont fait progresser une vision pluridimensionnelle et dynamique de l'espace social qui interdit de faire de la place occupée instantanément dans la division technique et sociale du travaille critère exclusif d'une appartenance sociale, laquelle se construit de manière plus complexe: sur la durée de plusieurs générations (Thélot, 82) ; au travers de domaines ou de "champs" sociaux multiples et relativement autonomes; et au terme de tout un travail de construction socio-historique des catégories (Boltanski, 82 ; Desrosières, Thévenot, 88). Mais force est de reconnaître que les travaux touchant au travail et à la socialisation professionnelle dans ces catégories demeurent rares. Nous souhaitons ici y contribuer, non sans avoir noté que les phénomènes plus larges de brouillage des frontières entre classes sociales (Bouffartigue, 91) les affectaient au premier chef pour les raisons évoquées à l'instant, sans toucher de manière aussi nette les deux groupes professionnels ici étudiés, les ingénieurs et les techniciens. Les premiers ont su - malgré toute l'ambiguïté qui demeure attachée à l'appellation d'ingénieur, à la fois titre scolaire, titre professionnel, et fonction professionnelle instaurer une certaine protection de leur profession par le diplôme et jouer un rôle majeur dans l'invention de la catégorie et du statut cadre, spécificité française aujourd'hui interrogée, mais définissant une barrière statutaire et symbolique inconnue entre d'autres catégories de salariés des entreprises. Ce n'est pas le cas des techniciens, ni des techniciens supérieurs, dont la définition demeure essentiellement négative, par opposition aux deux grands pôles du salariat industriel, construits historiquement par des acteurs sociaux, mouvement ouvrier et mouvement des cadres. Une question centrale de notre recherche 18

est alors de savoir si certains mouvements de rapprochements des fonctions professionnelles exercées par les uns et par les autres, et des processus sociaux plus généraux comme une scolarisation longue, ou le brouillage plus large des systèmes de classement et de repère dans l'espace salarial, se traduisent par des phénomènes comparables lors de la socialisation professionnelle.
Question biographique

Dernier enjeu théorique auquel touche notre travail, et non des moindres, la question biographique. Nous parlons de question pour indiquer combien il s'agit d'un vaste chantier, encore loin d'avoir livré toutes les réponses aux interrogations que le sociologue est en droit de nourrir à son propos. On l'a dit plus haut, l'approche biographique des processus sociaux est d'abord une voie d'accès irremplaçable à un certain type d'intelligibilité du social, qui refuse de déduire les logiques sociales qui organisent les existences individuelles de celles qui animent les grands appareils institués de la vie sociale. Elle paraît indispensable notamment dès lors qu'il s'agit de comprendre comment se transmettent et se transforment les formes de représentation de l'existence, les identités sociales et professionnelles, comment s'opère le procès de socialisation des individus. Il est temps de préciser l'usage que nous ferons de cette dernière notion. Il ne s'agit ni de l'individu au sens de la représentation commune, ou de l'individualisme méthodologique radical, c'est-à dire d'un atome insécable du corps social, stratège de son existence; ni d'une conscience de soi contemplative; ni d'un simple agent support d'une mécanique sociale. C'est un "agent-sujet", "mobilisé par" et "se mobilisant pour", s'efforçant de donner sens et cohérence à son existence au travers de compromis identitaires toujours instables - d'où les limites de la notion d'identité - et du récit qu'il construit, pour lui-même ou à destination d'un l'interlocuteur. On refuse donc à la fois la démission scientifique qui consister1iit à renoncer au travail d'interprétation, de construction de sens sociologique, et donc de mise à jour de séries causales, évidemment complexes et probabilistes avant tout, et la surinterprétation structuraliste qui évacuerait la question du sens que les individus donnent à leur vie, et de son rôle dans la structuration pratique des existences singulières. L'ambition est alors de combiner deux éclairages: - l'éclairage structurel, aidant à la mise à jour des matrices socio-historiques de l'individualité (Sève, 69), formes sociales objectives d'organisation et d'activité dans lesquelles sont 19

prises, et par lesquelles sont informées et infiltrées les biographies singulières; - l'éclairage clinique, aidant à la mise à jour des formes subjectives, sociales et personnelles, au travers desquelles les sujets s'efforcent de donner sens à leur existence et par lesquels se développent des dynamiques biographiques singulières. Cette approche se nourrit de développements récents de travaux sur la subjectivité et le symbolique (Bertrand et al., 87), comme des développements de la sociologie clinique (Broda, 90; de Gaulejac, 90 ; de la Cruz, Roche, 90). La sociologie doit alors accepter de s'ouvrir sur d'autres champs disciplinaires mieux outillés pour penser la dimension subjective des dynamiques biographiques, dès lors qu'avec D. Bertaux (79), elle fait sienne l'idée selon laquelle "tous les rapports sociaux ne tirant pas dans le même sens, en leur point de rencontre émerge quelque chose qui est de l'ordre de la liberté", ou que "la résistance à la domination fait partie du nécessaire" (Terrail, 87). Partant d'une conception du social comme essentiellement conflictuel, on en vient à chercher à comprendre comment chacun fait face aux "provocations des contradictions sociales", en élaborant des réponses personnelles à partir d'une autre histoire que l'histoire sociale: son histoire personnelle et subjective, histoire qui n'est pas un décalque de l'histoire sociale, même si elle en est infiltrée de part en part, mais dans laquelle les tensions d'ordre social sont transposées et métabolisées dans un autre registre (Clot, 90). Les concepts de "champ des possibles" - ne se réduisant pas au "champ des probables" - et dlttappropriation" de ce champ, plutôt que d"'intériorisation", servent alors de guide dans une approche dynamique de la socialisation, particulièrement prescriptives, convoquant le sujet à un grand effort d'invention pertinente à l'heure où reculent les valeurs et les normes pour donner sens à son existence 7. La construction d'une enquête longitudinale Au milieu des années quatre-vingt, ces questionnements scientifiques ont rencontré les interrogations d'un acteur social

7 Cette approche participe d'un effort plus vaste caractérisé par des tentatives parallèles, et parfois convergeant avec la nôtre, pour sortir de la conception déterministe de la socialisation, issue de la tradition durkheimienne, notamment par l'intégration des apports issus de la tradition webérienne et interactionniste américaine (Hughes, 81 ; Strauss, 92 ; Dubar, 91. 20

syndical, l'UOICT -COT8 Ce dernier partage alors à sa manière la montée des préoccupations largement présentes également dans le monde patronal et la presse spécialisée, relatives à ce qui est désigné comme la population des "jeunes diplômés". Cette catégorie, qui est avant tout une catégorie pratique, est définie tout à la fois par son jeune âge, sa faible ancienneté sur le marché du travail, et par un niveau de certification scolaire supérieur au baccalauréat. Compte tenu des besoins croissants des entreprises en qualifications élevées, ces jeunes sont l'objet de toutes les attentions,. Mais en même temps leurs comportements semblent bien souvent échapper. Du point de vue d'un acteur syndical, l'enjeu est de taille: les difficultés générales de la syndicalisation semblent ici revêtir des fOlmes rédhibitoires. Sa demande initiale de connaissance est d'ailleurs fort simple: "aidez-nous à connaître et à comprendre les comportements, les aspirations, l'identité, de ces "jeunes diplômés"". La première phase de la recherche va donc consister à reformuler cette demande de connaissance, en déplaçant et en précisant les questions, ce qui débouchera sur un certain nombre d'options méthodologiques. L'originalité de cette séquence initiale est qu'ell~ se déroule en interaction étroite entre les chercheurs et le partenaire, sur un mode écartant tout à la fois les dérives possibles d'instrumentalisation de la recherche et de soustraitance à un expert savant (Bouffartigue, 91). L'objet de la recherche devient alors "le processus de strucuration de l'identité sociale et personnelle des jeunes techniciens et ingénieurs entrant au travail". Deux choix majeurs sont alors opérés, quant à la méthode d'observation et aux catégories à enquêter. Premièrement, le choix d'un dispositif d'observation longitudinal du passage de l'école au monde du travail, par la construction et la fidélisation d'un vrai panel interrogé à trois reprises, à partir du moment le plus proche de l'accès au premier emploi. De ce choix se déduit l'option consistant à construire l'échantillon à partir de filières et d'établissements de formation et non à partir d'entreprises. Deuxièmement, découlant directement de ce premier choix, les niveaux de formation inférieurs à "bac+2", s'insérant trop nombreux dans des emplois d'ouvrier ou d'employé, sont écartés. Par ailleurs le partenaire syndical souhaitait vivement que les ingénieurs soient inclus dans le champ d'observation, ce qui fut fait en choisissant deux écoles d'ingénieurs, toutes deux de rang moyen, mais de tradition et d'orientation très différentes: le centre d'Aix de l'Ecole Nationale Supérieure des
8 Union Générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens, spécifique de la CGT destinée à ces catégories de salariés. 21 organisation

Arts et Métiers (ENS AM), et l'Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Paris (ENSCP). Le cœur de l'enquête est ainsi constitué d'un panel de quatrevingt jeunes diplômés d'IUT, de STS et d'Ecoles d'Ingénieurs, interrogés le plus souvent à trois reprises, de fin 1986 à début 1989, selon un guide d'entretien semi-directif. Il fallait auparavant, à la fois pour construire et situer ce panel de jeunes débutants, disposer de données plus vastes sur les sortants des filières et des établissements de formationsque nous souhaitions enquêter. C'est pourquoi nous avons procédé à une interrogation postale de 2000 anciens élèves de formations techniques supérieures implantées en région parisienne et en Provence, sortis en juin 1985 et en juin 1986 - plus juin 84 pour l'une des deux écoles d'ingénieurs à faibles effectifs. Aux côtés des deux écoles d'ingénieurs, six Lycées Techniques et Instituts Universitaires de Technologie, dispensant des spécialisations d'orientation industrielle des ont été sélectionnés. Parmi les quelque 400 qui occupent alors un emploi, 80 seront choisis pour faire l'objet de l'enquête par entretiens. Un tiers sont des ingénieurs, les deux tiers sont des BTS-DUT; un tiers sont des filles et deux tiers des garçons9. On s'est ici appuyé sur l'ensemble de ces matériaux, au travers de procédures d'analyse et d'interprétation combinant, d'une part, la connaissance interne de chaque "cas" et de sa dynamique au cours des deux à trois années de suivi et, d'autre part, la confrontation "transversale" avec les autres cas, et d'abord avec ceux issus de la même formation ou de formations proches. Nous n'avons pas voulu structurer cet ouvrage à partir de ce qui aurait été une typologie des modes de socialisation professionnelle, ou des profils psychosociologiques d'insertion dans le monde du travail. Car l'ambition centrale étant de mieux approcher les dynamiques biographiques associées aux modes de passage, une telle démarche nous aurait conduit, comme de coutume, à privilégier la recherche de correspondances - même "idéales-typiques" - entre trajet objectif et expérience subjective, écrasant les dissonances entre ces deux dimensions des itinéraires de socialisation, dissonances dont la prise en compte nous est
9 On trouvera en annexes des précisions techniques complémentaires sur ces deux phases de l'enquête ainsi que les principales caractéristiques des 80 jeunes membres du panel. On donnera par ailleurs dans le premier chapitres de chacune des deux parties quelques indications sur les fonnations d'ingénieurs et de techniciens supérieurs concernées par l'enquête, et les caractéristiques de leurs publics et de leurs débouchés. 22

précisément précieuse pour comprendre les modes de transformations identitaires. Ce qui ne signifie pas que l'on renonce à s'appuyer sur des classements ou des typologies provisoires, dont l'utilité est avérée, en particulier dans le domaine des identités professionnelles (Dubar, 91 ; Sainsaulieu, 87). Mais nous sommes ici davantage préoccupés par la manière dont chacun "jongle" dans une certaine mesure, avec les ressources identitaires disponibles, à partir de son histoire propre, et par les potentialités de changements que recèle cette histoire. Nous avons décidé de traiter séparément jeunes ingénieurs et jeunes techniciens supérieurs, tant la ligne sociale qui les partage encore au terme de deux à trois années de vie professionnelle est peu contestable. La comparaison entre les deux catégories intervient surtout pour éclairer la socialisation professionnelle des jeunes techniciens, ainsi qu'en conclusion générale. Chaque partie est introduite par une approche générale, nourrie d'une analyse transversale des entretiens, mettant à jour un certain nombre d'enjeux sociaux communs. On entre ensuite davantage dans l'épaisseur biographique propre d'une quinzaine de cas, choisis comme exemplaires ou significatifs de divers trajets (sociaux, scolaires et professionnels) de socialisation, dans leurs composantes objective et subjective.

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Première partie Une nouvelle génération d'ingénieurs?

Chapitre 1

A l'épreuve du modèle de carrière

Apparemment, l'appellation d'ingénieur ne souffre pas de la même ambiguïté que d'autres, notamment celle de technicien supérieur. Depuis longtemps - depuis la loi de 1934 sur la protection du titre d'ingénieur -, les ingénieurs sont des diplômés d'une des écoles reconnues par la commission des titres, et qui ont la garantie d'une prise en compte de leur diplôme dans leur classification professionnelle (Grelon, 86). Certes. Mais à y regarder de près, les choses se compliquent singulièrement. Près de 40% des "ingénieurs et cadres techniques d'entreprise" ne sont pas diplômés d'une école d'ingénieurs: ils sont titulaires d'un autre diplôme universitaire, de plus en plus nombreux; ou ils sont autodidactes, et n'ont pas de diplôme supérieur au baccalauréat (Vincens, 67). On peut donc fort bien exercer la fonction d'ingénieur sans en avoir le titre scolaire. Symétriquement, un grand nombre des ingénieurs diplômés d'école n'exercent pas de fonctions d'ingénieurs au sens strict: ils sont environ la moitié à remplir des tâches de gestion, d'administration, de commercialisation (FASFID, 88). C'est précisément cette fuite vers d'autres domaines d'activité qui est l'une des causes majeures du "déficit d'ingénieurs" dont se plaignent les entreprises en France, et que cherchent à corriger un certain nombre d'initiatives récentes: développement de "Nouvelles Formations d'Ingénieurs", notamment par la formation continue des techniciens supérieurs, à la suite du Rapport de la commission présidée par Bernard Decomps (89), revalorisation ici ou là des carrières au sein des filières techniques. Le parcours qui conduit des fonctions techniques (recherche, études, production) vers des fonctions relationnelles ou managériales (commercial, gestion, administration) constitue 27

même un modèle de carrière extrêmement prégnant. Il fonctionne comme référence structurante dans les discours des ingénieurs débutants. Mais de là à fonctionner sans heurts ni contradictions, il y a un gouffre. A l'inverse c'est la confrontation, tendue, parfois conflictuelle, avec ce modèle, qui nous semble constituer la problématique centrale de la socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs. Ce difficile travail d'appropriation se manifeste d'abord au travers d'une multiplicité de conduites de report des premiers choix professionnels. Après les avoir décrites, on tentera de les éclairer à partir de trois des dimensions essentielles des trajectoires de socialisation: sociale, scolaire et professionnelle. Et si ces conduites faisaient aussi écho, à leur manière, aux interrogations et aux recompositions en cours concernant les modèles de carrière et de professionnalité des ingénieurs ? Deux écoles d'ingénieurs de rang moyen l'ENSAM et l'ENSCP
Les promotions diplômées en 1985 et en 1986 (plus juin 1984 pour l'ENSCP, aux faibles effectifs) des deux écoles représentent 400 anciens élèves. 24 font partie du panel. Deux écoles d'ingénieurs le champ des grandes écoles en position intermédiaire dans

Elles occupent une position approximativement moyenne dans l'échelle des grandes écoles d'ingénieurs, qu'il s'agisse des caractéristiques sociales et scolaires de leurs élèves, ou de la valeur des diplômes sur le marché du travail. Elles recrutent principalement sur concours à l'issue des classes préparatoires scientifiques (ENSCP) ou technologiques (ENS AM). Elles se présentent toutes deux comme dispensant une formation généraliste, avec respectivement une coloration chimiste et mécanique. L'ENSCP fait partie de la vague des créations d'écoles d'ingénieurs de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle (création en 1907), conçues pour faire face aux besoins liés à l'essor industriel de cette époque (Grelon, 89). L'ENSAM est l'une des plus anciennes (premier centre ouvert en 1803) et des plus importantes écoles d'ingénieurs (700 diplômés par an au début des années quatre-vingt, 25 000 adhérents revendiqués par la Société

des Anciens élèves). Formant initialement les cadres techniques intermédiaires de l'industrie en puisant dans les classes populaires et 28