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De la nécessité du grec et du latin

De
192 pages
Fluctuat nec mergitur… Au lendemain des attentats de Paris, en novembre 2015, la devise de la capitale a fait le tour du monde, reprenant soudain une nouvelle vie. Qui eût imaginé il y a peu encore qu’une locution latine pourrait fédérer si fortement ? Car on les croyait bien morts – le grec ancien et le latin –, oubliant quelle intimité nous avions avec ces langues… Sans la moindre nostalgie, De la nécessité du grec et du latin rappelle de façon légère et vive cette belle complicité, soulignant combien ces deux langues contribuent depuis toujours à nourrir la vitalité du français, modelant jusqu’à notre façon de penser.
Pourquoi dit-on que le grec et le latin sont des langues « mortes » ? Où est le plaisir à les apprendre ? Est-ce qu’ils sont vraiment importants pour l’orthographe et le sens des mots ? Est-ce que les oublier, c’est oublier nos origines ? Ont-ils un avenir ?
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Alain Rey et Gilles Siouffi
De la nécessité du grec et du latin
Logique et génie
Flammarion
© Flammarion, 2016
ISBN Epub : 9782081387157
ISBN PDF Web : 9782081387164
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782081376359
Ouvrage composé par IGS-CP et converti parPixellence/Meta-systems(59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur Fluctuat nec mergitur… Au lendemain des attentats d e Paris, en novembre 2015, la devise de la capitale a fait le tour du monde, repr enant soudain une nouvelle vie. Qui eût imaginé il y a peu encore qu’une locution latin e pourrait fédérer si fortement ? Car on les croyait bien morts – le grec ancien et le la tin –, oubliant quelle intimité nous avions avec ces langues… Sans la moindre nostalgie, De la nécessité du grec et du latin rappelle de façon légère et vive cette belle complicité, soulignant combien ces deux langues contribuent depuis toujours à nourrir la vitalité du français, modelant jusqu’à notre façon de penser. Pourquoi dit-on que le grec et le latin sont des la ngues « mortes » ? Où est le plaisir à les apprendre ? Est-ce qu’ils sont vraiment importa nts pour l’orthographe et le sens des mots ? Est-ce que les oublier, c’est oublier no s origines ? Ont-ils un avenir ?
Alain Rey est l’auteur de nombreux dictionnaires et ouvrages, parmi lesquels Mille Ans de langue française, co-écrit avec Gilles Siouffi, professeur en langue française à l’université Paris-Sorbonne.
Par les mêmes auteurs
Mille ans de langue française : histoire d’une pass ionFrédéric Duval), Perrin, (avec 2007 ; « Tempus », 2 vol., 2011.
Alain Rey
Littré, l’humaniste et les mots, Gallimard, 1970 (2e éd. augmentée 2008). Théories du signe et du sens, Klincksieck, t. I, 1973, t. II, 1976. La Terminologie, noms et notions, PUF, 1979 (2e éd. 1992). Révolution, histoire d’un mot, Gallimard, 1989. Le Réveille-mots. Une saison d’élection, Seuil, 1996. À mots découverts. Chroniques au fil de l’actualité, Robert Laffont, 2006 ; Points, 2007. Antoine Furetière, un précurseur des Lumières sous Louis XIV, Fayard, 2006. Miroirs du monde, une histoire de l’encyclopédisme, Fayard, 2007. L’Amour du français : contre les puristes et autres censeurs de la langue, Denoël, 2007 ; Points, 2009. De l’artisanat des dictionnaires à une science du m ot : images et modèles, Armand Colin, 2008. Lexi-com’. De bravitude à Bling-Bling I, Arthème Fayard, 2008. Les Mots de saison, Gallimard, coll. « Folio Senso », 2008. Encore des mots à découvrir : nouvelles chroniques au fil de l’actualité, Points, 2008. Le Français : une langue qui défie les siècles, Gallimard, coll. « Découvertes Histoire », 2008. À bas le génie ! et autres chroniques décalées(avec Daniel Maja), Fayard, 2009. Dictionnaire amoureux des dictionnaires, Plon, 2011. Trop forts, les mots, Milan 2012. Des pensées et des mots, Hermann, 2013. Dictionnaire amoureux du diable, Plon, 2013. Le Voyage des mots, de l’Orient arabe et persan à l a langue française, Guy Trédaniel, 2014 (calligraphies de Lassaâd Métoui). Le Voyage des formes, essai sur l’art, Guy Trédaniel, 2015 (calligraphies de Lassaâd Métoui). Pourvu qu'on ait l'ivresse, Robert Laffont, 2015 (calligraphies de Lassaâd Mé toui). Causa(avec Stéphane Paoli),Échanger, partager, reconnaître, JC Lattès, 2015. Parler des camps au XXIe siècle, Guy Trédaniel, 2016 (photographies de Guillaume Lavit d’Hautefort).
Direction et collaborations de dictionnaires
Le Petit Robert (avec Josette Rey-Debove) 49 e éd. 2016 (1re 1967) ;Le Petit Robert des noms propres(1re éd. 1974) ;Dictionnaire des expressions et locutions (avec Sophie Chantreau), 1re éd. 1979 ;Le Grand Robert de la langue française, (1re éd. 1992 ; nouvelle édition, 2016) ;Dictionnaire culturel en langue française(avec Danièle Morvan), 4 vol., 2005. Dictionnaire du français non conventionnel(avec Jacques Cellard), Hachette, 1991 (1 re éd. 1980) ;Dictionnaire des littératures de langue françaiseJ.-P. de (avec Beaumarchais et D. Couty), Bordas, 1994 (1 re éd. 1984).
Gilles Siouffi
Le « génie de la langue française ». Études sur les structures imaginaires de la description linguistique à l’Âge classique, Champion, 2010. Penser le langage à l’Âge classique, Armand Colin, 2010.
De la nécessité du grec et du latin
Logique et génie
Immortelles
Le latin et le grec sont aujourd’hui qualifiés de l angues mortes. Au mieux, de langues anciennes. En d’autres termes, ce ne sont plus des langues d’aujourd’hui. Ce sont des langues d’autres temps, d’autres peuples, nous n’en avons plus besoin. C’est vrai, on ne parle plus latin ni grec – du moins le grec « an cien ». Ces langues n’appartiennent plus à notre monde. Affaire classée, donc. Et pourtant… Observons l’étrange survie de ces deux langues, sou s diverses formes, durant plus de deux millénaires de civilisation occidentale. On t-elles vraiment disparu ? D’une part, nous en connaissons, et même manipulons encore des bribes, en sachant pertinemment qu’il s’agit de latin et de grec. D’au tre part, on reconnaît qu’elles ont servi à fabriquer nos langues modernes. Non pas en les la issant simplement évoluer, mais en puisant dans leurs réserves. N’aurait-il pas été dans « l’ordre des choses » que ces deux langues s’effacent progressivement, qu’elles s e coulent petit à petit dans d’autres au point de ne plus être visibles, de disparaître s ur la pointe des pieds ? Pensez donc : deux mille ans plus tard ! Mais non. Le latin et le grec, même n’étant plus pa rlés, n’en ont pas moins continué à vivre. Une vie qui n’est pas finie et qu’il suffi t, pour dissiper contresens et angoisses, de mieux cerner, d’appréhender sans rêves ni nostal gie. À force de comparer les mots, les langues, à des êt res vivants, nous les avons crus et dits morts alors qu’ils n’étaient qu’en hibernation. À la différence des organismes, les idiomes et les mots peuvent revivre, ressusciter. L es seules langues qu’on pourrait dire décédées seraient les langues sans écriture ; les a utres laissent des signes de pensée et d’émotion, et sont vivantes pour leurs lecteurs et, grâce à ces passeurs que sont les traducteurs, pour ceux mêmes qui les ignorent. Dans chaque univers culturel, des langues qui ne sont plus parlées vivent intensément . Nous tenterons de voir comment, surtout à propos des dialectes de la Grèce antique et des diverses formes du latin. Le propos de ce livre est d’évoquer cette vie parad oxale, qui n’est pas la vie d’une langue en tant qu’elle est parlée, en tant qu’elle fonctionne comme un outil de pensée, d’expression, mais une autre manière d’exister, partielle, fragmentée, tout autant réelle. C’est une grande leçon sur le langage humain que de comprendre que les langues peuvent fonctionner de manières différentes, selon leur histoire, sans garder la totalité de leur physionomie. On peut montrer que, si le lat in et le grec ne sont plus utilisés en tant que tels, ils occupent encore une place décisi ve dans nos vies de tous les jours, qu’ils rendent de grands services et qu’ils continu ent à « vivre », souvent à notre insu. Notre propos sera ici celui de francophones. Il ne s’agit pas, précisons-le d’emblée, de porter un regard nostalgique sur des époques où le latin et le grec régnaient en maîtres sur les sociétés européennes, et notamment dans l’éducation. L’Histoire fait rarement marche arrière. Il s’agit pour nous, sur c ette question aussi, de regarder notre monde tel qu’il est aujourd’hui. Car nous ne pouvons appartenir à une communauté de pensée et d’action qu’à travers les messages venus du passé, qu’ils soient exprimés par notre langage quotidien ou par d’autres. Vis-à-vis de ces autres langages, nous dépendons de plusieurs expressions du passé, grâce à ce phénomèn e humain universel, la pensée exprimée, la poésie, et par ces ruses qui peuvent r essusciter des idiomes apparemment oubliés : la traduction, l’enseignement . Il va en être question.
Sans nostalgie…
La nostalgie, se souvenant de son nom, nous parle d u mal du retour. Où pouvons-nous « retourner » ? Soit vers un pays natal, dont nous aurions été éloignés, soit vers le passé. Retourner vers le passé ? Comment serait- elle possible, cette recherche du temps perdu ? La nostalgie, sentiment poétique et qui fait partie de nos vies, est souvent le signe d’un rapport compliqué au présent. S’agissant du la tin et du grec, nous sommes peut-être, aujourd’hui, la génération témoin de ce bascu lement dans un monde « sans latin et sans grec » que nous sentons venir depuis des dé cennies, sans l’avoir encore constaté. Alors, une peur ? Elle serait compréhensible. Parce que le latin et le grec sont perçus comme nos racines et nous rattachent aux fondements de notre culture, de notre manière d’être – et surtout de s’exprimer. Allons-n ous couper le lien ? Y a-t-il là quelque chose d’inéluctable ? Qu’allons-nous faire sans eux ? Vers quoi va notre culture ? Ces questions, nous ne pouvons pas faire comme si e lles ne se posaient pas, nous ne pouvons pas les rayer d’un trait de plume, comme nulles et non advenues. Ce sont des questions « modernes », des questions d’une cul ture qui a conscience d’avoir fait déjà beaucoup de chemin, et qui a beaucoup à regard er, s’il lui prend l’envie de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Questions multip les, confuses, mais qui se résument à une seule, « la » question qui se repose tout au long de l’histoire de la culture : si l’on peut continuer à vivre avec toujours les mêmes obje ts dans le paysage, ou si, à un moment, nous devons radicalement changer les référe nces. La « nostalgie » est ici le fruit de cette difficulté. Alors : le latin et le grec… Sont-ils « morts », vr aiment ? Sur le point de l’être ? Comme quand on dit « c’est mort » pour « ce n’est p lus la peine »… Mais si on les dit si « morts » que cela, pourquoi donc continuer d’en parler ? Et depuis quand seraient-ils « morts », donc ? Cette question révèle le para doxe qui nous unit à ces langues que, d’un côté, nous concevons comme derrière nous, sorties de l’usage, inutiles, et que, de l’autre, nous ne pouvons nous résoudre à vo ir s’éloigner et se perdre. Elles sont la rampe qu’on ne veut pas lâcher, ces langues qui furent notre viatique, notre fil d’Ariane. Le grec ancien, lui, a muté. Il est devenu une autr e langue, le grec moderne. Mais si on regarde le latin, oui, on peut penser qu’il est « mort » depuis quinze siècles qu’il n’est plus parlé en tant que langue par une populat ion. Graduellement, insensiblement, mais inéluctablement, son espace s’est amenuisé. D’ abord aux clercs, aux savants, puis à quelques-uns, puis à de micro-domaines, et e nfin qu’il s’est trouvé réduit au stade de vestiges, de bribes, de traces. Mais plus ou moins, selon les langues et les civilisations modernes. Le latin survit aujourd’hui par l’enseignement en Italie, et, par une pratique adaptée aux temps modernes, dans le mi lieu polyglotte du Vatican. Et si l’on parle du grec ancien, on se doute que son degr é de vitalité est beaucoup plus fort en Grèce qu’ailleurs en Europe. Pourtant, en gros, en tant que systèmes de pensée et d’expression, grec ancien et latin sont bien « mort s », par rapport aux langues modernes. Mais est-il intéressant de poser les choses en ces termes ? Cela ne revient-il pas à entretenir une mélancolie dont il faut se défier ? Certes, le latin est mort, mais, à bien y regarder, la vraie question serait : comment se fai t-il qu’il soit resté vivant aussi longtemps après sa « mort » ? Qu’ont eu à nous dire les langues « anciennes » ?
Pourront-elles continuer à nous le dire ? Quoi en f aire ? Voilà des questions d’aujourd’hui. En s’intéressant au destin du latin et du grec aprè s qu’ils eurent cessé d’être parlés, on découvre un usage essentiel que nous faisons des langues, une fonction qu’on pourrait appeler de « mise à disposition », en somm e, qui nous permet d’y revenir sans les enfermer dans une image fixe. Le propos n’est p as de « défendre » le latin et le grec ancien en tant que langues. D’ailleurs, nous n e sommes ni l’un ni l’autre ce qu’on appelle des « latinistes » ou des « hellénistes ». Ce qui nous intéresse, c’est la place qu’on peut accorder au latin et au grec dans les la ngues d’aujourd’hui, dans la langue française, dans la vie, dans la culture, et fatalem ent, donc, dans l’enseignement, l’un des lieux les plus forts de la transmission. En France, cela fait plus d’un siècle que la questi on du latin et du grec est clivante, dans les conceptions de l’enseignement, s’articulan t parfois, mais pas toujours, avec les clivages politiques généraux. L’opposition s’es t véritablement installée avec les débuts de l’enseignement pour tous, laïc et obligat oire, dans les années 1870. Avant cette date, sans vouloir trop schématiser, l’enseig nement ne concernait que les garçons, surtout issus de la noblesse ou de la clas se aisée. Dans cet enseignement, le latin occupait une place prépondérante. On peut mêm e dire qu’il incarnait ce conservatisme social qui ne voulait pas que les por tes de l’enseignement soient ouvertes aux filles et aux garçons des classes « in férieures ». Le latin formait une élite, et une élite conservatrice. Comme les institutions éducatives étaient en majorité tenues par le clergé, il est compréhensible que le latin y jouât un rôle particulier, lié à l’éducation religieuse. De fait, le latin occupait dans cette formation une place démesurée, et qui fait s’interroger sur les raisons réelles d’une telle place. Avec les années 1870, la pensée progressiste a fait du latin l’emblème d’un archaïsme lié au cléricalisme et à la volonté des c lasses bourgeoises de se préserver des influences prolétariennes. Comme plus de deux s iècles plus tôt, au moment de la Réforme, il y avait pourtant eu un mouvement de rej et du latin en faveur des langues modernes. Car les langues modernes, c’était l’aveni r : le latin, c’était, soit hier, soit l’Église. Cette situation se durcit, puis perdura a u tournant du XIXe et du XXe siècle, époque marquée en France par de violents conflits e ntre l’État et l’Église, jalonnée de nombreux débats sur l’enseignement, la place des la ngues, le rapport entre le latin et le français, etc. Entre les années 1950 et le début du XXIe siècle, les choses se stabilisèrent, évoluant insensiblement : le latin se maintenait da ns l’enseignement public, tout en restant plus présent dans l’enseignement privé. L’a ssociation entre latin et catholicisme devenait elle aussi moins immédiate alors que la ré férence à l’« Antiquité » rapprochait le latin du grec. Que l’on soit catholique ou pas, que l’on soit ou non issu d’un milieu « bourgeois », le latin et le grec symbolisaient dé sormais le socle d’une culture « classique » qui avait ses lettres de noblesse et sa valeur en tant que culture. Dans un milieu restreint, très conservateur, leur apprentis sage continua de faire partie des codes d’une éducation « à l’ancienne », fidèle aux traditions. L’association très fréquente entre les noms des lan gues qu’on dit anciennes et l’adjectif « classique » mérite une remarque.Classique fait partie des innombrables mots pris directement au latin, au XVIe siècle, et renvoie à une idée de répartition hiérarchique, appliquée à l’organisation de l’ensei gnement (la « classe » rencontra ainsi l’« école »), à celle de la société, des sièc les avant Karl Marx, et à celle de la qualité, notamment littéraire. Or, la qualité suprê me des écrivains, à Rome, reçoit le même qualificatif que la classe sociale élevée. Aul u-Gelle appelle les auteurs au