Des jeunes qui se cherchent

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Pour certains jeunes, les rapports avec la famille, l'école ou la société sont délicats. Pour les aider à trouver leur place, les personnels chargés de leur éducation doivent s'adapter à chacun d'eux, faire évoluer leurs pratiques. Dans ces récits vivants, souvent drôles, où l'émotion affleure, l'auteur témoigne de cette exigence de renouvellement lors de ses entretiens de conseiller d'orientation-psychologue en lycée agricole, puis dans la Protection judiciaire de la Jeunesse, et enfin dans les collèges des quartiers nord de Marseille.
Publié le : mardi 15 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390895
Nombre de pages : 248
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Pierre BRINGUIER
DES JEUNES QUI SE CHERCHENT
UN CONSEILLER D’ORIENTATION TÉMOIGNE
Préface de Philippe Jeammet Posface de Ginette Francequin
21/07/2015 13:53
DES JEUNES QUI SE CHERCHENT
Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau avec la collaboration de Pierre Dominicé (Un. de Genève), Martine Lani-Bayle (Un.de Nantes), José Gonzalez Monteagudo (Un. de Séville), Catherine Schmutz-Brun (Un. de Fribourg), André Vidricaire (Un. du Québec à Montréal), Guy de Villers (Un. de Louvain-la-Neuve). Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le voletFormations'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le voletHistoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens. Dernières parutions Volet :Formation Olga CZERNIAWSKA et Aneta SLOWIK (dir.),Trajets de formation et approche biographique. Perspectives française et polonaise, 2015. Catherine SCHMUTZ-BRUN, Martine LANI-BAYLE et Gaston PINEAU (coord.),La vie avec les animaux. Quelle histoire !,2014. Caroline GALLE-GAUDIN,Penser la formation aux soins palliatifs. Entre repères relationnels et pratique réflexive, 2014. Martine LANI-BAYLE et Maria PASSEGGI (dir.),Raconter l’école, 2014. François de la FOURNIERE,Hosto blues, 2014.Christian LERAY, Fatimata HAMEY-WAROU,L’Arbre à palabres et à récits, 2014. Annemarie TREKKER,Le Travail de l’écriture. Quelles pratiques pour quels accompagnements ?, 2014.Bernard HONORÉ,L’Ouverture spirituelle de la formation, 2013.Marie Christine NOIREAUD,De Pondichéry à Paris, parcours de femmes en formation, 2013.
Pierre BRINGUIER DES JEUNES QUI SE CHERCHENTUn conseiller d'orientation témoigne Préface de Philippe Jeammet Posface de Ginette Francequin
© L’HARMATTAN, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-06800-8 EAN : 9782343068008
PREFACE Réagir à des textes de Pierre Bringuier n'est pas évident surtout quand ces textes sont un témoignage de ce qui a fait sa vie : la rencontre avec des adolescents en danger. Ce n'est pas évident mais c'est un honneur pour moi qu'il ait eu le désir de m'interpel-ler, me donnant ainsi à penser qu'il reconnaissait en moi, dans ce que j'ai pu faire et dire, des points communs avec sa propre dé-marche. "Si vous triomphez des absurdités d'un Surmoi professionnel encombré de préventions, si vous faites fi des peurs infondées, si vous refusez de créditer vos partenaires, vos élèves et leurs parents de toute l'ignorance et la bêtise du monde, alors vous vous libérez de beaucoup de soucis. Vous repensez à l'homme qui faisait confiance. Il semble vous dire aujourd'hui : "N'aie pas peur !" Mon conseil : n'ayez pas peur et passez outre." L'essentiel est dit du sens du témoignage de l'action de Pierre Bringuier. Je le dis avec d'autant plus de force et de tranquillité que c'est ce que m'a appris mon travail de psychiatre de près d'un demi-siècle avec ces adolescents. Ce d'autant plus que j'ai eu la chance de pouvoir en revoir un grand nombre après coup, parfois avec plus de quarante ans de recul. Revoir et constater qu'ils ont pu sortir de la destructivité, c'est-à-dire d'une forme de rupture du lien et d'enfermement que j'appelle la destructivité pour aller vers ce qui fait la vie, c'est-à-dire l'échange et la coconstruction au risque de la déception. Pourquoi ce changement ? Parce qu'ils étaient passés de la "peur" dont parle si bien Pierre Bringuier à la confiance. L'artisan de ce changement : la qualité des rencontres qui en miroir les conduisait de la confiance retrouvée dans le regard de l'autre à la confiance en eux-mêmes et dans les autres. Mais aussi un artisan souvent utile, parfois indispensable et qui fut le grand
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oublié de ces dernières décennies : les psychotropes. La peur comme la confiance se fondent sur les émotions dans la rencontre avec l'environnement mais avec des vulnérabilités individuelles liées à notre tempérament dont les maladies psychiatriques ne sont que les expressions les plus caricaturales. La vie se fonde et se développe entre des potentialités appor-tées par nos gènes avec une marge de variabilité d'un sujet à l'autre et des rencontres déterminantes dans l'expression de ces potentia-lités. Ces rencontres sont inévitablement sources d'émotions d'au-tant plus qu'on est plus jeune et qu'on est plus en attente du re-gard des autres. Plus le potentiel émotionnel est important, plus la réponse peut osciller du positif au négatif. C'est dire que lors de toutes ces rencontres le sens et le vécu émotionnel de l'homme qui est toujours présent derrière la fonction d'expert qu'il exerce sont essentiels, c'est ce qu'on appelle la motivation. Un homme motivé, j'en ai connu au moins un, Pierre Brin-guier. Cet homme motivé sait que derrière l'adolescent ou l'adulte que nous sommes demeure toujours l'enfant qu'on a été et que plus il a peur et se sent seul, plus il partage l'obsession de Pierre Bringuier :"que font les grandes personnes ?"Il nous donne la réponse :"Ne laissez pas tomber !"Docteur Philippe Jeammet, professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent
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INTRODUCTION Certains jeunes sont en délicatesse avec leur famille, l'école, la société. Lorsqu'ils cherchent à s'en sortir, à s'orienter dans la vie, ils se heurtent à un monde du travail de moins en moins accueil-lant. L'activité des conseillers d'orientation-psychologues peut-elle contribuer à leur adaptation, à leur épanouissement ? Que font au juste lesCOP? Informer ceux qui les consultent ou les influencer au contraire ? Réfléchir avec eux ou pronostiquer leur avenir en experts qui savent tout ? Défendre l'enfant face au système scolaire ou l'inviter à se soumettre à l'ordre social établi ? Soutenir ses rêves d'avenir ou accompagner ses renoncements ? Ces questions sont légitimes et j'aimerais pouvoir y répondre simplement. Mais ni les relations humaines ni le monde des mé-tiers et des formations ne sont simples. Aussi ne puis-je dire que ces mots embarrassés : "On fait tout cela, au cas par cas." Dans les récits qui suivent, je relate la sortie d'enfance difficile, souvent touchante, parfois cocasse, de jeunes croisés en établis-sements scolaires ou dans les services éducatifs de justice où j'ai exercé. Ils sont réputésà problème, et c'est vrai qu'ils posent problème à la société ! Mais c'est qu'elle-même leur pose problème. Ils n'en utilisent pas les codes, faute de passeurs moraux ayant confiance en eux. C'est le rôle que j'ai pu endosser pour certains. Mais de façon si occasionnelle, si furtive !... Pour les aider à entreprendre leur vie d'adulte en évitant les obstacles les plus blessants, les galères les moins productives, il a fallu m'adapter à chacun d'eux, bricolermon métier jusqu'à le réinventer, en espérant que ma hiérarchie comprendrait, me sou-tiendrait au besoin. Témoignage chronologique, ce livre est donc tout à la fois une galerie de portraits et une autobiographie professionnelle. La forme narrative m'a semblé plus appropriée que l'exposé ration-nel : les faits parlent d'eux-mêmes. Tous sont tirés de mon expé-rience professionnelle. J'ai seulement modifié les noms et les lieux. En parlant des jeunes, ces faits parlent aussi de l'école. Les pédagogues déplorent l'existence, dans l'école française, d'une loi gaussienne organisant les classes dans le primaire comme dans le secondaire : il y a la petitetêtedeclasse, à laquelle s'identifie
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le professeur, puis le large et profondmarais, qui suit comme il peut, et enfin les quelquesdémissionnaires, à la présence de plus en plus épisodique. Tenter de gagner l'intérêt de ces derniers, d'éveiller leur désir d'apprendre et de comprendre, c'est déjouer les attitudes pseudo scolaires, les simulacres d'attention du marais. C'est opter pour des pratiques actives et générer de nouvelles relations de travail entre enseignants et élèves. L'école française républicaine, formellement égalitariste, "durkheimienne", a longtemps cru bien faire en méconnaissant les origines, le milieu, le monde imaginaire et émotionnel du jeune. Avec l'effritement de l'autorité des adultes, cette pratique de mé-connaissance est devenue contreproductive. Laculturejeuneexerce une force centrifuge irrépressible à laquelle aucun frein ne résiste, sinon une contre force, centripète celle-ci. Là encore, c'est dans la prise en compte de l'enfant le plus éloi-gné du "métier d'élève" que peuvent émerger les pratiques péda-gogiques impliquant mieux les jeunes sujets. C'est d'en bas que l'école française se réforme, se répare. Le grenier des chimères est rempli de réformes décisives. Car si l'école est un train qu'on prend en marche, l'enfant aussi ! C'est en marche que les mécaniciens doivent s'affairer. L'échec de l'enfant, dit-on, viendrait du CP. J'en doute. Il vient de bien plus loin. Le patinagedes apprentissages en CP n'est que le premier bilan méca-nique d'un petit convoi mental déjà bien cabossé. C'est à la mai-son, pas à l'école que se construisent l'inappétence et l'inhibition intellectuelles. Ne cherchons pas à refaire l'histoire, à inventer une bonne école, une école d'avant le malheur et qui l'éviterait en changeant on ne sait quel niveau devenumaillonfaibleyeux aux d'un réformateur impatient. Elle doit s'améliorer, c'est sûr, mais elle accueillera toujours des convois chancelants sur leurs essieux. Et s'ils ont déraillé, dépê-chons sur les lieux des mécanos réactifs, imaginatifs, capables, non pas seulement de trouver des solutions, mais aussi de les inventer. En bousculant, s'il le faut, les habitudes.
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OU J'APPRENDS LE METIER Magali, le grillon qui ne chantait plus 1984, je débute à Amiens le métier de conseiller d'orientation, après avoir connu bien des petits boulots et avoir tâté du journa-lisme. Je ne connais pas les subtilités de la fonction publique fran-çaise et demande naïvement à l'inspecteur de l'orientation de la Somme s'il me serait possible d’effectuer au lycée agricole du Pa-raclet des permanences d'accueil d'élèves. Je regrette aussitôt ma demande : avec un sadisme gourmet, il me rappelle la différence entre le ministère de l'Education nationale et celui de l'Agriculture. Il me laisse savourer ma honte puis me lance, amusé : "Ecou-tez, Bringuier, ne nous laissons pas arrêter par de stupides consi-dérations de compétence administrative. Je m'en vais vous arran-ger ça !" Dès la semaine suivante, me voici autorisé à aller travailler une journée par quinzaine au Paraclet. Devenir conseiller d'orientation est un apprentissage difficile. Au début, c'est bien simple, je ne vois que mes erreurs, comme des taches sur une chemise blanche. Que de fausses pistes j'ai empruntées lors des premiers dialogues avec les lycéens ! Pourquoi les ai-je suivies d'autant plus obstiné-ment qu'elles ne menaient nulle part ?! Si je suis devenu malgré tout un conseiller acceptable, je le dois à une lycéenne de Seconde agricole, pensionnaire comme la plu-part de ses camarades. Peu avant la Toussaint, sa professeure principale me la re-commande. "Magali m’inquiète. Excellent dossier de Troisième, mais elle s’étiole chez nous depuis le début de l’année. Ses résul-tats sont en chute libre. J’aimerais que tu la rencontres." …Tête et épaules basses, Magali est ponctuelle au rendez-vous, docile, résignée. Comment démarrer l'entrevue ? Je lui dis : "Votre enseignante se fait du souci pour vous. Elle vous trouve éteinte, comme si vous n’étiez pas très heureuse en ce
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