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Désir d'emprise et éthique de la formation

De
350 pages
Pourquoi désirons-nous transmettre ? Comment notre désir de former peut-il être envahi par un désir de conformer, voire de nuire ou de détruire ? Partant l'hypothèse qu'il y a un désir d'emprise au cœur de toute relation formative, cette étude s'efforce d'élucider les diverses formes que peut prendre ce désir d'emprise afin de proposer une véritable éthique de la formation.
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Désir d'emprise et éthique de la formation

Collection Savoir et formation dirigée par Jacky Beillerot et Michel Gault
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs. Dernières parutions Dominique FABLET, Les interventions socio-éducatives, 2002. Collectif, L'identité chez les formateurs d'enseignants. Echanges francoquébécois, 2002. Jean-François CHOSSON, Pratiques de l'entrainement mental, 2002. Bernadette TILLARD, Des familles face à la naissance, 2002. Jacky BEILLEROT, Pédagogie: chroniques d'une décennie (19912001), 2002. P. CARRE, M. TETART (coord.), Les ateliers de pédagogie personnalisée,2002. Bernadette TILLARD (coord.), Groupes de parents, 2002. Ouvrage coordonné par Chantal HUMERT, Institutions et organisations de l'action sociale. Crises, changements, innovations, 2003. Claudine BLANCHARD-LAVILLE (coord.), Une séance de cours ordinaire. « Mélanie tiens passe au tableau », 2003

Patricia VALLET

Désir d'emprise et éthique de la formation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4114-2

INTRODUCTION

«Le guide, le pédagogue, l'artiste sont-ils porteurs d'un "progrès" dans la civilisation ou bien faut-il se résigner à admettre que le "malaise" est consubstantiel à la nature du langage qui supporte la condition de l 'homme? »1 « Être assez libre pour travailler avec du désir, mais le désir de savoir tombant sous le coup de la loi, il y a des règles à suivre,' le désir n'est pas une boussole. »2 Henri REY-FLAUD

L'impossible est au commencement. Après, se lancer, tâtonner, insister, désirer, rechercher, jubiler, s'effondrer, s'efforcer, se hasarder, s'évertuer, répéter, s'arrêter, observer, ré-essayer, persévérer, résister, continuer. .. Nous sommes pris dans l'insoluble dès que nous engageons notre travail; nous devons nous confronter en permanence à des contradictions, des complexités, des dilemmes, des paradoxes, et habiter des positions intenables. Voilà ma conviction la plus sincère ainsi offerte pour engager notre réflexion en commun sur les enjeux de la formation à partir de quelques questions fondamentales: Pourquoi désirons-nous transmettre? Qu'est-ce qui nous attire et nous "tient" dans cette fonction? Quels sont les fondements de cette "libido formandi" ? Au delà de notre "passion" à former, quelles difficultés, quels obstacles pouvons-nous rencontrer? Y a-t-il des situations qui nous mettent particulièrement en péril? Comment notre désir de former peut-il être envahi
REY-FLAUD H., "Les fondements métapsychologiques de Malaise dans la culture", in Autour du HMalaise dans la culture" de FREUD, ouvrage collectif sous la dir. de LE RIDER J., Paris, P.U.F. (ColI. Perspectives germaniques), 1998, p. 6. 2 REY-FLAUD H., Cours D.E.A., Université. Montpellier III Paul Valéry, 1996. 7
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par un désir de conformer, voire de nuire ou de détruire 7 Comment rencontrons-nous l'altérité des personnes que nous cherchons à former 7 Ce sont toutes ces questions que j'ai travaillées avec des formateurs lors d'une enquête de terrain, qui m'ont amenée à poser l'hypothèse d'un désir d'emprise au cœur de toute relation formative. Quelles sont les différentes formes que peut prendre ce désir d'emprise 7 S'impose-t-il par force 7 par d'autres détours 7 Peut-on sortir des liens d'emprise 7 Peut-on concevoir une "emprise bien tempérée" 7 On pourrait dire d'emblée que le cadre institutionnel et ses procédures, le projet pédagogique et ses outils, le travail en équipe des formateurs, l'organisation en collectif des personnes en formation, etc., sont des éléments tiers pré déterminants et limitant les effets de ce désir d'emprise du formateur. Mais j'ai choisi délibérément ici de mettre en sommeil ces différents contextes, pour creuser plus profond le sillon de la dimension affective et relationnelle de la transmission, d'un point de vue psychanalytique essentiellement. C'est que ce nous verrons dans le cadre de cette recherche que j'ai découpée en trois parties: - La première est une approche du concept de "pulsion d'emprise" élaborée par Freud, puis reprise par de nombreux commentateurs et notamment par R. Dorey qui ouvre des perspectives très fécondes pour notre travail: il situe l'emprise comme un mode relationnel particulier qui vise la neutralisation du désir d'autrui et peut se déployer sous deux formes que nous pouvons repérer à partir de nos "agacements", ou de nos "attachements" les plus excessifs. .. . Une modalité est dite "obsessionnelle": il s'agit d'exercer son emprise par la force (du pouvoir institutionnel, du savoir, etc.) en figeant l'autre dans une position de servitude. (Certaines situations de transmission qui nous plongent dans l'agressivité, la colère ou l'envie de dominer celui que nous ne parvenons pas à convaincre pourraient-elles relever de ce registre 7). . L'autre modalité est dite "perverse" dans la mesure où la relation d'emprise s'exerce sur un registre plus discret, plus sourd, et où l'arme utilisée est essentiellement la séduction. (Capter l'autre, chercher à le conduire là où il n'a pas envie d'aller, conforter les situations agréables, voire ludiques où tout le monde apprend "dans le plaisir", séduire les étudiants les plus "récalcitrants", etc., ces situations pourront être interrogées ici). - La question des différentes formes de l'emprise ainsi repérée, une deuxième partie présente l'enquête de terrain, que j'ai menée auprès de 8

formateurs en service social, à partir d'entretiens et d'observations. Ces vignettes cliniques permettent de tracer quelques figures emblématiques du discours des formateurs et de leurs périls: obsessionnelle", on trouverait donc: Le discours à centration scientifique, qui vise à expliquer plutôt que comprendre, valorise la démonstration, l'argumentation, la puissance affirmée du savoir, au risque d'un aveuglement dans la pensée et l'objectivité, et d'une éviction de la subjectivité. À travers des citations nombreuses, beaucoup de références aux textes, aux maîtres, un discours qui exalte l'exploit, le courage, la hauteur de vue, on vise parfois à faire changer l'autre impérativement ou brutalement, et on privilégie l'excellence. .. Le discours à centration techniciste ou méthodologique est un discours de l'efficacité, de l'utilité, de la rationalité. Agir et améliorer les compétences sont portés en priorités; la logique formelle, les applications techniques et programmatiques sont valorisées; le formateur est un transmetteur de savoir-faire, il incarne le modèle professionnel et précise des principes à suivre autour de la méthodologie, de la déontologie, etc. Il offre des réponses concrètes à des questions qui sont d'un autre ordre éventuellement. Le discours de l'aide bienveillante situe le formateur comme "bon objet à imiter" et sous les conseils et les projets généreux se lit bien l'exigence de "faire entendre, faire passer". Sous la sollicitude qui prône maturation et épanouissement peut s'entendre une recherche de toute puissance, à travers les bénéfices secondaires retirés, qui au fond risque d'aliéner l'autre et nie les effets de la pulsion de mort. perverse, on peut repérer: Un certain "discours du maître" qui fait savoir qu'il sait, s'énonce de lui-même et ne fait référence à aucun maître avant lui, entretient des discours abscons, éclaire et obscurcit en même temps et surtout manipule. À la fois il peut faire l'éloge de quelques disciples s'ils sont bien soumis, et à la fois il leur démontre qu' ils n'arrivent à rien à travers la culpabilisation et les injonctions paradoxales. Il vise la capture duelle, le trouble de l'autre, et jouit de son indécision. Parfois c'est la séduction sans médiation qui s'observe aussi. La prétention herméneutique cherche à décortiquer l'autre, lui "faire prendre conscience" et interpréter ses comportements, ses difficultés en termes de causes et de raisons. Il prétend dire "le vrai" en toutes circonstances et connaître le désir de l'autre.

.Du côté de "l'emprise

.Du côté de l'emprise

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- À partir de ce repérage des différents discours, j'ai ouvert la dernière partie de ma recherche pour proposer la voie d'une éthique et d'une esthétique de la formation: Différenciant la Morale (conçue en référence à des modèles prédéterminés) et l'Éthique (qui vise l'émergence d'un sujet singulier), cette approche envisage la fonction du formateur à l'articulation de ces deux dimensions puisqu'il doit transmettre à la fois une certaine culture professionnelle, certains savoir-faire méthodologiques et certains principes de conduite, mais doit laisser aussi la place au sujet du désir, c'est-à-dire refuser la seule assignation à des modèles, et ouvrir une démarche plus opaque, troublée, que personne ne peut déterminer à l'avance. Cela suppose de distinguer identification "imaginaire" et "symbolique", pour proposer à l'être en formation, non pas la voie courte du transfert qui s'arrête à l'idéalisation, où je suis supposée détenir ce qui lui manque, mais la voie plus longue où mon désir va tendre dans le sens inverse à ce que l'autre demande... J'ai à soutenir cet écart et ce refus comme un champ de tension et un lieu où l'autre va venir s'éprouver, pour permettre l'émergence d'une identification "du deuxième type". Cette position est inconfortable, incertaine, et toujours à repenser. C'est une éthique du détour et du travail de biais que je propose, qui puisse rencontrer "le dépourvu" sans trop de crainte, et supporter que l'être en formation ne nous ménage pas. Il s'agit d'assigner des limites à son désir, sans pour autant être dans "l'épouvante du lien"; en ce sens, je conçois aussi une certaine action séductrice dans la formation: une séduction inaugurative n'est pas à bannir d'emblée, si elle ouvre la relation et introduit au plaisir d'apprendre. Bien entendu, elle peut prendre diverses formes et le "risque hystérique" doit être pris en compte. Au fond, c'est une "séduction bien tempérée" que je propose plutôt, qui ouvre la capacité de jeu, de plaisir, de sensibilité, d'humour et de créativité dans le travail, qui supporte le risque, et pense aussi sa fin car la séduction est sans doute nécessaire mais non suffisante. Ainsi, "l'aporie formative" peut se penser comme cette capacité de circuler entre différentes positions chez le formateur, et d'assumer diverses postures contradictoires à tenir en même temps: prendre en compte la Morale (l'Institution et ses Règles, le cadre de travail et l'environnement social) et l'Éthique (qui entraîne vers l'imprévu, le risque, l'indéterminé et l'ad-venir) ; tendre vers l'objectivité, sans négliger la subjectivité; tenir des objectifs, fixés dans la réalité, sans dénier les phénomènes inconscients qui traversent la relation formative; être ouvert à l'affectivité, se reconnaître comme susceptible d'être troublé, dérangé, agressé, admettre la pulsion d'emprise comme tressée au désir de former; conjuguer engagement et dégagement, présence et absence, etc.

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Enfin l'éthique du formateur suppose de s'éloigner de la relation d'emprise fondée sur le déni de l'altérité de l'être en formation, pour aller vers la maîtrise, qui est au contraire fondée sur la reconnaissance et l'acceptation de celle-ci. Notons entre parenthèses que cet ouvrage lui-même s'inscrit sous l'étendard de l'aporie dans la mesure où il voudrait conjuguer plusieurs paris impossibles à tenir: Une écriture accessible à tous, mais qui ne cède pas sur la rigueur et la complexité des concepts, qui dialectise en quelque sorte le plaisir et la rigueur, évite le dogmatisme, mais aussi l'éparpillement; qui propose la voie d'une éthique, sans faire de prescriptions; veut mettre en valeur l'importance de la séduction dans la relation, sans faire un écrit séducteur; prend en compte le sujet de l'inconscient, dans le cadre d'un travail strictement formalisé; et finira par clore cette recherche... en la laissant infiniment ouverte! Travail permanent, toujours en cours, jamais atteint, qui nous inscrit sous la bannière de "l'esthétique du Non-Finito" : Considérant que les figures de l'impossible ne sont jamais fixées une fois pour toutes, l'éventualité reste ouverte à l'événement, à la "création continuée", toujours "en partance". Notre discours contourne les bords de l'impossible à dire et à faire et transmet seulement que "le pire n'est pas certain", que nous ne sommes garantis en rien mais que nous ne sommes pas condamnés pour autant. "Le tragique est un tonique !" disait Nietzsche. Et cette attitude fondamentale, qui ne craint pas la fragilité et l'inachèvement, cette adhésion lucide comme liberté possible, cette antériorité phatique à laquelle se confondre pour s'en libérer, crée des formes peut-être nouvelles et porte en elle une beauté, celle du danseur de corde que Kant tenait pour le parangon de l'art de faire. .. Voilà ce que je voudrais laisser entendre dans ce travail qui aime à inscrire ses pas dans l'empreinte des poètes: "L'esprit congédierait tout désir de certitude, exercé qu'il serait à se tenir en équilibre sur des possibilités légères comme sur des cordes, et même à danser de surcroît au bord des abîmes"3.

3 NIETZSCHE F., "Le gai savoir", in Œuvres, Paris, Laffont (ColI. Bouquins), 1993. Il

PREMIÈRE PARTIE:

APPROCHE THÉORIQUE DU CONCEPT D'EMPRISE POUR ANALYSER

LA RELATION FORMATIVE

CHAPITRE I

L'ÉTUDE DU CONCEPT D'EMPRISE

«Ce qui enflammait de telle sorte mon zèle, c'était surtout la vanité de produire sur mon maître une impression avantageuse, de ne pas décevoir sa confiance, d'obtenir de lui un sourire d'approbation et de l'attacher à moi, comme j'étais attaché à lui. »4 Stefan ZWEIG

4 ZWEIG S., La confusion des sentiments, Paris, Stock (Bibliothèque cosmopolite), 1992, p.60.

PARAGRAPHE 1. HISTORIQUE DU CONCEPT DE « PULSION D'EMPRISE» CHEZ FREUD5

1. La première mention du terme Uberwiiltigung apparaît dans Trois essais sur la théorie de la sexualité en 1905 : "La sexualité*6 de la plupart des hommes contient des éléments d'agression, soit une tendance à vouloir maîtriser l'objet* sexuel, tendance que la biologie pourrait expliquer par la nécessité pour I'homme d'employer, s'il veut vaincre la résistance de l'objet, d'autres moyens que la séduction. Le sadisme ne serait pas autre chose qu'un développement excessif de la composante agressive de la pulsion sexuelle qui serait devenue indépendante et qui aurait conquis le rôle principal"? Je tiens à noter d'emblée une difficulté qui tient au fait que Freud paraît employer les termes de Uberwiiltigung et Bemiichtigung indifféremment. Dans les traductions françaises que j'ai trouvées, le concept d'emprise est traduit de façon variable, et les extraits de l'œuvre de Freud parfois également. Je présenterai donc ici les définitions que j'ai trouvées dans l'ouvrage de Freud aux Éditions Gallimard (Coll. Idées N.R.F.) ainsi que, si elles diffèrent, celles de F. Gantheret dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 24, 1981 et de P. Denis dans la Revue Française de Psychanalyse, tome LVI, 1992, où tous deux tentent pour leur part, une recension du terme d'emprise dans l'œuvre freudienne: "La sexualité de la plupart des hommes comporte une adjonction d'agression, de penchant à forcer les choses dont la signification biologique pourrait résider dans la nécessité de surmonter la résistance de l'objet sexuel autrement qu'en lui faisant la cour. Le sadisme correspondrait alors à une composante agressive de la pulsion sexuelle devenue autonome, hypertrophiée et propulsée par déplacement en position principale"8.
5 Pour un développement plus complet, on pourra lire utilement: DENIS P., Emprise et Satisfaction. Les deuxformants de la pulsion, Paris, P.U.F. (ColI. Le fil rouge), 1997 ; ou FERRANT A., Pulsion et liens d'emprise, Paris, Dunod, 2001. Pour un résumé succinct, on peut aller directement p. 30. 6 Les astérisques renvoient à un lexique situé p. 341, qui propose une définition brève de certains concepts psychanalytiques. ? FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard (Coll. Idées), 1962, p.43. 8 DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", in Revue Française de Psychanalyse, "De l'emprise à la perversion", n° 5, Paris, P.U.F.., 1992, tome LVI, p. 1302. 17

P. Denis pense qu'il s'agit là de l'emprise comme force intégrée à la sexualité. F. Gantheret quant à lui donne la traduction suivante: "Il y a une composante agressive de la pulsion sexuelle. Cette composante n'est pas sadique en elle-même, elle vient du fait que, pour s'assurer une maîtrise de l'objet sexuel, la demande ne suffit pas"9 (entendue ici comme "la brigue, le racolage"). D'après lui, l'aspect aléatoire disparaît donc avec l' Uberwiiltigung, despotisme dans lequel Freud voit une nécessité biologique. Nulle intention méchante, le sadisme apparaîtra plus tard, en filiation de cette composante, comme son développement excessif et son autonomisation. Le terme d'Uberwiiltigung est donc traduit ici de façon variable, mais il introduit quoiqu'il en soit l'idée d'agression et de tentative de maîtrise, comme une composante de la sexualité. Quand cette force se déploie excessivement, la notion de sadisme peut alors être employée. 2. Une deuxième mention de l'idée d'emprise apparaît dans le même ouvrage, un peu plus loin, à propos du cannibalisme. "L 'histoire de la civilisation nous apprend que la cruauté et la pulsion sexuelle sont intimement unies [...] certains auteurs vont jusqu'à prétendre que l'élément agressif constaté dans la pulsion sexuelle n'est qu'un résidu d'appétits cannibales, ce qui reviendrait à dire que les moyens de domination qui servent à satisfaire l'autre grand besoin, antérieur selon l'ontogenèse, jouent ici un rôle. On a aussi prétendu que toute souffrance contient en soi une possibilité de plaisir. Nous nous bornerons à dire qu'une telle interprétation ne saurait nous satisfaire, et qu'il se peut que plusieurs tendances psychiques s'unissent pour contribuer à la perversion résultante"lO. Traduit différemment chez P. Denis: "D'après quelques auteurs cette agression qui s'ajoute en se mêlant à la pulsion sexuelle est en fait un reste d'appétits cannibaliques, autrement dit une contribution de l'appareil d'emprise, lequel sert à la satisfaction de l'autre grand besoin, plus ancien du point de vue ontogénétique"II. Pour lui l'emprise est ainsi liée à l'organisation sexuelle* prégénitale orale ("cannibalique") et à la satisfaction de la faim. D'après F. GantheretI2, Freud fait ici appel à "certaines autorités scientifiques" pour émettre l'hypothèse que l'origine du sadisme se trouve dans le cannibalisme, et à ce sujet parle de "l'appareil d'emprise", Bemiichtigungsapparat, qui sert à la satisfaction de la pulsion orale. C'est, à
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GANTHERET F., "De l'emprise à la pulsion d'emprise", in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 24, Paris, Gallimard, 1981, p. 105. 10 FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cil., p. 45. Il DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", op. cil., p. 1301. 12 GANTHERET F., "De l'emprise à la pulsion d'emprise", op. cil., p. 105. 18

sa connaissance, la première apparition de Bemiichtigung dans les textes freudiens, et les connotations de ce terme sont selon lui très proches de celles de Uberwiiltigung. Die macht, c'est la puissance, l'État, voire l'Empire. Sich bemiichtigen signifie s'emparer de..., die Bemiichtigung est l'action d'appropriation par contrainte: l'emprise en est donc sans doute la meilleure traduction. Cela dit, cet "appareil d'emprise" reste une notion floue: son rôle et sa contribution ne sont pas précisés clairement. Il est seulement relié à l'organisation prégénitale orale, et il participe à cette forme d'agression qui "s'ajoute en se mêlant" à la pulsion sexuelle. Cette formulation reste ambiguë dans la mesure où Freud ne l'inclut pas directement en tant que pulsion sexuelle, mais en même temps ne précise pas de fonction particulière à cette tendance agressive. 3. Une troisième mention apparaît à propos de la masturbation infantile. "Les garçons préfèrent la main, ce qui fait prévoir l'importance qu'aura dans l'activité sexuelle du mâle, la pulsion de maîtriser"13. D'après P. Denis: "Chez le garçon la préférence accordée à la main est déjà l'indice de l'importante contribution que la pulsion d'emprise apportera plus tard à l'activité sexuelle masculine"14. Il souligne là que le toucher peut être considéré comme faisant partie de l'appareil d'emprise. On trouve ici pour la première fois l'emprise désignée comme pulsion: Bemiichtigungstrieb. La traduction de F. Gantheret est la suivante: "Les garçons préfèrent la main, ce qui fait prévoir l'importance qu'aura dans l'activité sexuelle masculine, la pulsion d'emprise"15. Autrement dit, la prise sur le corps propre deviendra prise sur l'objet sexuel; la nécessité de maîtriser se déplacera de l'organe à l'objet. 4. Une autre dimension, toujours dans le texte de 1905, apparaît à propos des pulsions partielles * : "Nous devons reconnaître que la sexualité de l'enfant, quelque prédominant que soit le rôle joué par les zones érogènes, comprend, en outre, des composantes qui le poussent à rechercher, dès le début, d'autres personnes comme objet sexuel. Parmi ces composantes, mentionnons celles
13

14 DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", op. cU., p. 1303. 15 GANTHERET F., "De l'emprise à la pulsion d'emprise", op. cU., pp. 105-106.

FREUD S., Troisessaissur la théoriede la sexualité,op. cU.,p. 83.

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qui poussent les enfants à être des voyeurs et des exhibitionnistes, ainsi que la pulsion à la cruauté"16. P. Denis ne reprend pas ce passage. Il signale seulement que Freud rattache la pulsion d'emprise et ses dérivés, la cruauté, le plaisir de regarder et de montrer, à des fonctions corporelles qu'il décrit comme relativement indépendantes par rapport aux zones érogènes. F. Gantheret souligne par contre ce passage: "Il y a des composantes de la pulsion sexuelle qui fonctionnent dans une relative indépendance des zones érogènes, qui poussent d'emblée à la recherche d'autres personnes comme objet sexuel, et qui par conséquent ne sont pas, dès leur début, auto-érotiques. Ainsi en va-t-il de la pulsion à voir et à montrer, et de la cruauté"17. Dans ce passage, la notion de pulsion, référée au départ chez Freud à des zones érogènes, est enrichie dans la mesure où cette pulsion partielle est située essentiellement dans son rapport à l'objet. La pulsion d'emprise est ici spécifiée: elle n'est pas rattachée à une zone érogène déterminée, mais plutôt qualifiée par son but, même si lors de la mention précédente l'auteur lui assigne une source somatique; ici Freud met moins l'accent sur un plaisir d'organe que sur la relation d'objet et la prise sur l'objet sexuel. 5. Deux pages plus loin je trouve encore: "La cruauté, facteur de la composante sexuelle est, dans son développement, encore plus indépendante de l'activité sexuelle liée aux zones érogènes (encore plus que la curiosité). L'enfant est, en général, porté à la cruauté, car la pulsion de maîtriser n'est pas encore arrêtée par la vue de la douleur d'autrui, la pitié ne se développant que relativement tard. Jusqu'ici, comme on le sait on n'est pas encore parvenu à faire une analyse approfondie de cette pulsion"18. Une modification en 1915 apparaît juste après: "Ce que nous pouvons admettre, c'est que la tendance à la cruauté dérive de la pulsion de maîtriser, et qu'elle fait son apparition dans la vie sexuelle à un moment où les organes génitaux n'ont pas encore pris leur rôle définitif. Elle domine toute une phase de la vie sexuelle que nous aurons à décrire plus tard comme organisation prégénitale"19.

16 FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cil., p. 87. 17 GANTHERET F., ibid., p. 106.
18

19 FREUD S., ibid.

FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cil., p. 89.

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P. Denis, en comparant ces deux passages, souligne le caractère intermédiaire de l'emprise entre le sexuel et le non-sexuel, et le tâtonnement de Freud à son propos: 1905 : "Nous sommes en droit de supposer que les motions cruelles dérivent de sources qui sont à proprement parler indépendantes de la sexualité mais qu'elles sont susceptibles, par anastomose, d'entrer précocement en liaison avec celle-ci en un point proche de leur origine
respective"20.

Pour lui cet "à proprement parler" ne rejette pas complètement la pulsion d'emprise, dès son origine, en dehors du champ des pulsions sexuelles. D'autre part, les "sources" des tendances cruelles constituent pour lui "l'appareil d'emprise" qui comporterait la musculature de la bouche, de la main etc. 1915 : "La motion cruelle dérive de la pulsion d'emprise et surgit dans la vie sexuelle au moment où les parties génitales n'ont pas encore pris leur
rô 1e ul téri eur"21

.

F. Gantheret part lui aussi de la mention de 1905 : "La cruauté vient du fait que la pulsion d'emprise n'est pas arrêtée par la vue de la douleur d'autrui. Cet âge est sans pitié comme il est sans pudeur: par pure ignorance du mal"22. Il souligne le fait que s'il y a indifférence à la douleur de l'objet, cela ne signifie pas que l'objet soit sans existence. Puis il marque les modifications entre les deux passages suivants. 1905 : "On peut tenir pour certain que les tendances à la cruauté viennent de sources qui sont indépendantes de la sexualité, mais qui peuvent s'unir à elle à un stade précoce par une anastomose de leurs points d'origine"23. 1915 : "Ce que nous pouvons admettre, c'est que la tendance à la cruauté dérive de la pulsion d'emprise, et qu'elle fait son apparition dans la vie

20

21 Ibid. 22 GANTHERET 23 Ibid.

DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", op. cit., p. 1302.
F., "De l'emprise à la pulsion d'emprise", op. cil., p. 106.

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sexuelle à un moment où les organes génitaux n'ont pas encore pris leur rôle définitif'24. Freud modifierait là sa formulation et ne placerait plus les pulsions partielles à voir, à montrer, et la cruauté qu'en dehors de la génitalité (et plus de la sexualité). Précisons à nouveau l'évolution de Freud entre ces deux moments: En 1905 : il s'interroge sur les origines de la cruauté chez l'enfant, et la relie à la pulsion d'emprise dont elle dériverait. Cette pulsion est située comme indépendante de la sexualité, non étayée sur des zones érogènes directement, et dépendant plutôt de la relation d'objet engagée. Mais cette option reste prudente: Freud précise que l'analyse doit être approfondie. En 1915 : La cruauté dérive plus clairement de la pulsion d'emprise. Freud apporte une nuance capitale entre sexualité et génitalité. Dans la version précédente, il situait cette pulsion comme assez indépendante de la sexualité, mais il semblait tâtonner sur ce point; à présent, elle fait partie intégrante de la sexualité. Autrement dit, la tendance cruelle, dérivée de la pulsion d'emprise, s'intègre à la vie sexuelle, mais prise dans un sens global, et non réduite à la seule génitalité. Je trouve encore quelques passages dans la version de 1915 des Trois essais. 6. À propos des recherches sexuelles de l'enfant et de la pulsion de saVOIr: "On voit apparaître les débuts d'une activité provoquée par la pulsion de recherche et de savoir. La pulsion de savoir ne peut pas être comptée parmi les composantes pulsionnelles élémentaires de la vie affective et il n'est pas possible de la faire dépendre exclusivement de la sexualité. Son activité correspond d'une part à la sublimation du besoin de maîtriser (je note que Freud a déjà énoncé cette idée dans "la disposition à la névrose obsessionnelle" en 1913, dans Névrose, psychose et perversion mais j'y reviendrai après en avoir terminé avec les Trois essais sur la théorie de la sexualité) et d'autre part, elle utilise comme énergie le désir de voir"25. P. Denis reprend un passage de ce chapitre sur la pulsion de savoir: "Son action correspond d'une part à un aspect sublimé de l'emprise, et, d'autre part elle travaille avec l'énergie du plaisir scopique"26.

24 GANTHERET F., "De l'emprise à la pulsion d'emprise", op. cil., p. 106. 25 FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, op. cit., p. 90. 26 DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", op. cil., p. 1303. 22

Il constate que Freud ici relie explicitement la pulsion de savoir et l'emprise, en rangeant le travail intellectuel dans "les sources de la sexualité infantile relativement indépendantes des zones érogènes"27, ce qui pour P. Denis rapproche donc le travail intellectuel du registre de l'emprise. F. Gantheret ne revient pas sur ces passages de 1915. Pour récapituler ce passage, on peut dire que la pulsion d'emprise peut devenir pulsion de savoir; ce qui m'intéresse ici, en lien avec ma recherche, c'est d'apprendre que le travail de la pensée peut être adossé à cette pulsion d'emprise au départ. Je pourrai en tenir compte pour situer que le désir de savoir est souvent appuyé sur le désir de dominer, de posséder, et imbriqué avec la cruauté. Les voies vers la sublimation peuvent toujours régresser un moment vers leur origine. . . La pulsion d'emprise peut donc être dérivée vers ce but non sexuel que sont l'investigation intellectuelle et l'apprentissage, mais cette transformation conserve une certaine incertitude, l'attraction des pulsions vers des buts non sexuels restant toute relative. 7. À propos des phases du développement de l'organisation sexuelle et notamment la deuxième phase prégénitale dite "sadique-anale", je trouve encore un passage important: "L'opposition qui se retrouve partout dans la vie sexuelle apparaît clairement; toutefois ce ne sont pas encore masculin et féminin qui s'opposent mais les deux termes antagonistes, actif et passif. L'élément actif semble constitué par la pulsion de maîtriser, elle-même liée à la musculature"28. P. Denis reprend ces lignes à propos de l'appareil d'emprise. En ce qui concerne la musculature et la motricité, le lien est directement précisé par Freud: "L'activité est entraînée par la pulsion d'emprise par l'intermédiaire de la musculature corporelle"29. L'appareil musculaire est donc l'agent de l'emprise d'après P. Denis. Ainsi jusqu'ici, Freud présente donc parfois l'emprise en lien avec des sources somatiques, parfois il passe plutôt de l'organe à l'objet et ne la fait plus dépendre directement de la sexualité. J'en ai terminé avec les extraits des Trois essais sur la théorie de la sexualité et je note que les passages ajoutés en 1915 tiennent compte d'autres textes écrits par Freud entre temps; j'y reviens donc.
27

28 Ibid., p. 96. 29 DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions",

FREUD S., Troisessaissur la théoriede la sexualité,op. cil., p. 90
op. cil., p. 1303.

23

8. "La disposition à la névrose obsessionnelle", texte écrit en 1913. Deux passages font référence à la pulsion d'emprise: À propos de l'ordre sexuel prégénital : "Nous ne devons pas oublier que l'opposition masculin/féminin, introduite par la fonction de reproduction, peut ne pas encore exister au stade du choix d'objet prégénital. À sa place nous trouvons l'opposition des tendances à buts actif et passif, qui se soudera plus tard à l'opposition des sexes. L'activité est due à la pulsion d'emprise au sens large, que nous appelons précisément sadisme quand nous la trouvons au service de la pulsion sexuelle"3o. Dans cet article, Freud va reprendre son schéma du développement de la fonction libidinale et introduire, après la phase de l'auto-érotisme et celle du narcissisme, le stade du choix d'objet prégénital ; celui-ci fait déjà figurer un choix d'objet, mais non encore effectué sous le primat des organes génitaux. Ce sont donc encore les pulsions partielles qui dominent, et notamment les pulsions érotico-anales et sadiques. C'est pendant ce temps de l'organisation prégénitale infantile et du libre jeu des pulsions partielles que Freud distingue un pôle actif et un pôle passif de la pulsion; et la tendance active est due à la pulsion d'emprise. Elle devient sadisme quand elle se met au service de la pulsion sexuelle. Rappelons que Freud a distingué pulsions sexuelles et autoconservation; il est vrai qu'il n'a pas situé explicitement l'emprise du côté de l'autoconservation ; cependant ce sont les mêmes organes qui sont à la disposition des pulsions sexuelles et des pulsions du Moi. Peut-on alors parler de sadisme par rapport aux pulsions sexuelles et d'emprise en lien avec les moyens d'activité du Moi? 9. Un autre passage, deux pages plus loin, finit de présenter l'organisation sexuelle prégénitale et notamment quelques pulsions partielles: "En particulier, la pulsion de savoir donne souvent l'impression de pouvoir se substituer au sadisme dans le mécanisme de la névrose obsessionnelle. Elle n'est au fond qu'un rejeton sublimé, intellectualisé de la pulsion d'emprise"31. Nous notons ici à nouveau que la pulsion de savoir apparaît comme une forme sublimée de la pulsion d'emprise.

30

FREUD S., "La disposition à la névrose obsessionnelle", in Névrose, psychose et
perversion, Paris, P.U.F., Se éd., 1992, p. 194.

31

Ibid., p. 196. 24

Nous aurons à nous en souvenir pour analyser les rapports au savoir du formateur comme du sujet en formation. Le domaine de la pensée paraît donc lié directement à l'emprise, voire au sadisme, et le désir de savoir est souvent tressé avec le désir d'emprise. 10. 1915. "Pulsions et destins des pulsions". Une seule référence explicite à l'emprise apparaît vers la fin du texte. "Au stade supérieur de l'organisation prégénitale sadique anale, la tendance vers l'objet survient sous la forme de la poussée à l'emprise, à laquelle l'endommagement ou l'anéantissement de l'objet sont indifférents"32. Dans ce texte, Freud reprend toute sa théorie des pulsions et leurs destins. Il reprend ensuite les différentes phases du développement du Moi: au départ, celui-ci est "auto-érotique", puis les objets sources de plaisir sont introjectés, et ce qui provoque du déplaisir est expulsé; au sortir de cette phase, Freud situe alors une phase "prégénitale sadique anale", qui fait figurer un choix d'objet, justement situé en lien avec une poussée à l'emprise, mais où l'intention de faire mal n'apparaît pas encore. Ce n'est que plus tard, au "stade génital", que l'on pourra repérer le sadisme comme violence puissante manifestée à l'encontre d'une personne prise en tant qu'objet, avec un but particulier qui consiste non seulement à dominer mais à faire souffrir. 11.1916. Introduction à la psychanalyse. "Donc quelques-uns des éléments constitutifs de l'instinct sexuel ont dès le début un objet qu'ils maintiennent avec force; tel est le cas de la pulsion d'emprise (sadisme), du désir de voir et de savoir"33. Freud décrit ici la pulsion d'emprise comme nécessitant un objet, donc située d'emblée dans une relation à l'autre. Comme dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité, il affirme dans ce texte que certaines pulsions partielles sont par nature objectales. 12. 1920. Au delà du principe de plaisir. On trouve deux mentions de l'emprise. L'une à propos du "jeu de la bobine"* :

32

FREUD S., "Pulsions et destins des pulsions", in Métapsychologie, in Œuvres complètes,
tome XIII, Paris, P.U.F., 2e éd., 1994, p. 185.

33

FREUD S., Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1951. 25

"Il était passif, à la merci de l'événement; mais voici qu'en le répétant, aussi déplaisant qu'il soit, comme jeu, il assume un rôle actif. Une telle tentative pourrait être mise au compte d'une pulsion d'emprise qui affirmerait son indépendance à l'égard du caractère plaisant ou déplaisant du souvenir"34. L'emprise est rattachée au principe de réalité, à un principe de plaisir dépassé, surmonté. La pulsion d'emprise est resituée une fois encore du côté de l'activité, et la tentative de l'enfant pour se rendre maître de la situation n'est pas repérée par rapport au plaisir que procurerait cette expérience. L'important est de l'élaborer pour ne pas seulement la subir passivement. À propos du "jeu du Fort-Da"*, on voit donc comment l'emprise va être reliée à l'élaboration d'une expérience difficile: Freud reste assez prudent par rapport aux diverses hypothèses avancées; cela dit, il explique comment l'enfant va tenter de jouer un rôle actif pour mieux supporter l'expérience de séparation. C'est pour mieux distinguer ce qui relève du principe de répétition, par rapport à ce qui s'élabore comme tentative de symbolisation et d'adaptation, que R. Dorey proposera la différence entre l"'emprise" et la "maîtrise". En ce sens, à propos du jeu de la bobine, l'enfant serait alors dans un premier essai de maîtrise, pour que ce qui est une expérience déplaisante puisse devenir l'objet d'une élaboration psychique. 13. L'autre à propos du sadisme et de la pulsion de mort* : "Comment déduire de l'Éros, qui conserve la vie, la pulsion sadique qui a pour but de nuire à l'objet? N'est-on pas invité à supposer que le sadisme est à proprement parler une pulsion de mort qui a été repoussée du Moi par l'influence de la libido narcissique, de sorte qu'elle ne devient manifeste qu'en se rapportant à l'objet? Il entre alors au service de la fonction sexuelle; au stade d'organisation orale de la libido, l'emprise amoureuse sur l'objet coïncide encore avec l'anéantissement de celui-ci; plus tard la pulsion sadique se sépare et finalement au stade où s'est instauré le primat génital, en vue de la reproduction, elle assume la fonction de maîtriser l'objet sexuel dans le mesure où l'exige l'accomplissement de l'acte sexuel"35. L'emprise est ici assimilée au sadisme, un cas particulier du sadisme (issu de la pulsion de mort), "au service" de la pulsion sexuelle, et non plus un mouvement premier. Dans ce texte, l'emprise est présentée à nouveau comme partie prenante dans l'organisation prégénitale de la pulsion sexuelle, lorsque
34

FREUD S., "Au delà du principe de plaisir", in Essais de psychanalyse, Paris, Payot (Coll.
Payot 44), 1988, p. 54.

Petite Bibliothèque 35 Ibid., p. 102.

26

amour et haine sont encore indifférenciés; lors de la phase ultérieure, le sadisme apparaîtra en tant que tel plus clairement. 14. 1923. Le Moi et le ça. Une note de Freud relie l'emprise à la question de l' identification. "Aux toutes premières origines, à la phase orale primitive de l'individu, investissement d'objet et identification ne peuvent guère être distingués l'un de l'autre"36. La note ajoute: "Les conséquences qui sont attribuées ici à l'emprise orale sur l'objet valent effectivement aussi pour le choix d'objet sexuel ultérieur"37. D'après P. Denis, le rôle constructeur de l'emprise rejoint ici les premières formulation de Freud. Dans ce texte, à partir de l'exemple de la Mélancolie, il explique comment un investissement d'objet est relayé par une identification. Puis il précise que ces deux temps ne se distinguent pas lors des premières phases du développement; c'est à ce sujet que l'emprise orale est évoquée à partir du cannibalisme, où investissement d'objet et identification coïncident. 15. 1924. Le problème économique du masochisme. De nouveau la pulsion d'emprise est reliée au sadisme: "La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice (la pulsion de mort) et elle s'en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l'extérieur, bientôt avec un organe particulier, la musculature, et en la dirigeant contre les objets du monde extérieur. Elle se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion d'emprise, volonté de puissance. Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important. C'est le sadisme proprement dit"38. On assiste ici à un retournement par rapport à la mention précédente: l'emprise n'est plus ici un cas de sadisme mais c'est le sadisme qui est une partie de la pulsion d'emprise, au service de la fonction sexuelle. Lors de la rencontre initiale des deux grandes pulsions: libido et pulsions de mort, s'exerce un domptage de la pulsion de mort par la libido qui la dérive pour partie vers l'extérieur. Cette pulsion de mort dirigée vers le dehors, Freud la nomme pulsion de destruction ou pulsion d'emprise.
36

37 Ibid. 38 FREUD S., "Le problème perversion, op. cit., p. 291.

FREUD S., "Le Moi et le Ça", in Essais depsychanalyse,op. cit., p. 241.
économique du masochisme", in Névrose, psychose et

27

L'emprise est donc ici une forme de la pulsion de mort, dérivée par la libido. 16. 1930. Le malaise dans la culture évoque à nouveau la pulsion d'emprise en la reliant au sadisme mais en la coupant en quelque sorte de la libido. "L'une de ces pulsions d'objet, la pulsion sadique, se distinguait, il est vrai, du fait que son but n'était pas du tout empreint d'amour; de plus, elle se rattachait manifestement, en bien des points aux pulsions du Moi, ne pouvant dissimuler sa proche parenté avec les pulsions d'emprises sans visée libidinale, mais on passa par dessus cette discordance"39. Dans ce texte, Freud réévoque les tâtonnements de sa lente évolution d'une théorie des pulsions: Au départ, il situait d'un côté les Pulsions du Moi au service de l'auto-conservation, de l'autre les pulsions objectales, libidinales, ou sexuelles, pulsions d'amour au sens le plus large. C'est quand il s'aperçut que certaines de ces pulsions objectales étaient manifestement dénuées de tendresse, et notamment la pulsion d'emprise, qu'il rectifia sa théorie: "On passa par-dessus ces discordances dans un premier temps" dit-il. Mais il sera amené à refondre cette approche. Ici, il oppose donc pulsions du Moi et libido objectale ; il évoque alors le sadisme comme l'une de ces pulsions du deuxième type, objectale, où la cruauté remplace la tendresse, et qui serait proche parente de la pulsion d'emprise. Celle-ci n'est donc pas située précisément du côté des pulsions du Moi ou des pulsions d'amour, mais elle est présentée sur un versant non libidinal, exclue de la sexualité. 17. 1933. La dernière évocation de la pulsion d'emprise apparaît dans "Pourquoi la guerre ?". "La pulsion amoureuse orientée vers des objets a besoin d'un certain appui de la pulsion d'emprise si toutefois elle veut s'emparer de son objet"40. Il situe la première du côté des pulsions de vie, et la pulsion d'emprise du côté des pulsions de mort en pointant comment les phénomènes de la vie procèdent des interactions de ces pulsions. Dans ce texte, Freud reprend à nouveau une partie de sa théorie des pulsions, distinguant celles qui visent à développer et à unir, de celles qui visent à "dissoudre les assemblages et ainsi détruire les choses". Il montre
39

FREUD S., "Le malaise dans la culture", in Œuvres complètes, tome XVIII, Paris, P.U.F.,
e 1 éd., 1994, p. 303.

40

FREUD S., "Pourquoi la guerre ?", inRésultats, idées, problèmes 28

- II, Paris, P.U.F.,

1985.

surtout comment ce couple d'opposés s'articule et l'intrication des pulsions est notée comme le point fort ici: la pulsion d'emprise n'est pas resituée en tant que telle, mais du côté de l'appropriation de l'objet et plutôt de la pulsion de mort puisqu'elle est présentée comme opposée à la pulsion d'amour. Elle est donc située sur le versant des pulsions de destruction, mais mise au service des pulsions sexuelles.

29

En résumé, on peut dégager deux temps dans la pensée freudienne:

. Avant

la seconde théorie des pulsions.

La sexualité comprend dès le départ des composantes qui poussent l'enfant à rechercher d'autres personnes comme objet sexuel. La pulsion d'emprise, dont dérive la cruauté, en est une. L'origine de la cruauté infantile est attribuée à une pulsion qui n'a pas pour but la souffrance d'autrui mais qui n'en tient pas compte. Elle est relativement indépendante de la sexualité mais peut s'unir à elle. Puis Freud situe la pulsion d'emprise sur le versant actif à propos de la relation activité/passivité qui prédomine au "stade sadique anal". L'activité serait due à la pulsion d'emprise, qui se nommerait sadisme quand elle est au service de la pulsion sexuelle. l'introduction de la pulsion de mort, l'emprise conçue différemment, finit par s'éclipser derrière la destruction; Freud insiste avant tout sur la nécessaire intrication des pulsions de vie et de mort. L'emprise n'est plus rattachée à une pulsion spécifique, elle n'est qu'une forme que peut prendre la pulsion de mort, quand elle entre au service de la fonction sexuelle pour maîtriser l'objet, ou bien quand elle est domptée par la libido et dérivée vers des objets extérieurs.

. Avec

. Rappelons enfin, pour ce qui concerne plus précisément notre domaine de recherche, que la pulsion d'emprise peut être sublimée; Freud énonce par deux fois que la pulsion de savoir "est au fond un rejeton sublimé de la pulsion d'emprise". Celle-ci peut donc être dérivée vers l'investigation, l'apprentissage et le désir de savoir, même si cette transformation reste incertaine pour une part, puisque l'attraction des pulsions vers des buts non sexuels est toujours relative. ..

30

PARAGRAPHE 2. EXCURSUS et COMMENTAIRES

Plusieurs auteurs ont retravaillé et prolongé l'étude du concept d'emprise après Freud, et ces dernières années ont vu justement la sortie de quelques ouvrages de référence. - En 1990, Emprise et liberté41présente une approche collective et très éclectique (à la fois psychanalytique et anthropologique). Notons un article de R. Major: "La cruauté originaire et le principe de pouvoir", qu'il va approfondir par la suite. - En 1992, un numéro de la Revue Française de Psychanalyse: "De l'emprise à la perversion"42 marque le début de mon travail, notamment autour des articles conséquents de P. Denis, "Emprise et théorie des pulsions" (230 pages), et de R. Dorey, "Le Désir* d'emprise". - En 1997, P. Denis reprend cet article dans un ouvrage: Emprise et
Satisfaction. Les deux formants de la pulsion43.

- En 1999, R. Major propose un chapitre intitulé "la soif du pouvoir, les fondements de la Bemachtigungstrieb", dans son ouvrage Au
commencement, la vie la mort44.

- Enfin sort en 20011'ouvrage d'A. Ferrant, Pulsion et liens d'emprise (il avait proposé un article de quelques pages dans la Revue Française de Psychanalyse de 1992, intitulé L'invention de l'emprise et le dispositif
psychanalytique45).

Nous allons revenir sur les principales analyses proposées par ces auteurs.

41

42 43 44 45

NADAL J., Emprise et liberté, ouvrage collectif, Coll. Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean NADAL, Paris, L'Harmattan, 1990. Revue Française de Psychanalyse, "De l'emprise à la perversion", n° 5, Paris, P.U.F., 1992. DENIS P., Emprise et Satisfaction. Les deuxformants de la pulsion, op. ci!. MAJOR R., Au commencement, la vie la mort, Paris, Galilée, 1999. FERRANT A., "L'invention de l'emprise et le dispositif psychanalytique", in Revue Française de Psychanalyse, "De l'emprise à la perversion", n° 5, Paris, P.U.F., 1992, pp. 1507-1512. 31

Avant d'entrer précisément dans une perspective psychanalytique, j'ai souhaité faire un écart pour repérer quelques définitions du terme d' "emprise" dans plusieurs dictionnaires:

.

.
.

Étymologiquement, "emprise vient du latin "imprendere, saisir, de inpréfixe marquant l'aboutissement d'une action, et prehendere, prendre"46. Le participe passé féminin a été substantivé de l'ancien verbe emprendre qui est la forme ancienne du verbe entreprendre et signifiait "entreprendre quelque chose". Dans le Trésor de la langue "empressé" et "emprisonnement" par croisement sémantique avec courant devient: "ascendant quelqu'un ou quelque chose "domination physique". française47 (le terme apparaît entre !), il est précisé que par extension et empire et empreinte, le sens le plus intellectuel ou moral exercé par sur un individu" et plus rarement

Le dictionnaire étymologique de la langue française48 précise que le premier sens (apparu au XIIe siècle) d"'entreprise" entendu surtout comme "prouesse de chevalier" a disparu au XVIe siècle, sauf dans le cadre juridique où a été préservé le sens d"'action d'empiéter" d'où a surgi l'expression récente "avoir de l'emprise sur quelqu'un". Par ailleurs, l'ancien verbe "emprendre" est à l'origine du verbe "empreindre" qui souligne la notion d'altération.

Ce que je retiens de cette exploration étymologique et sémantique, c'est la force de cette action de domination, qui est soulignée comme extrêmement influente, puissante. Les citations proposées soulignent encore cet effet; par exemple: "Il faut sauver mon enfant de l'emprise de cet homme" (Bataille) ; "L'insidieuse emprise de la nuit" (Rolland) ; "Ceux-là seuls précisément qui surent échapper à ma fatale emprise"49 (Gide) ; "Il n'y a pas un de vous qui ne me soit précieux, pas un de vous, si vil qu'il soit, que je ne désire emprendre comme l'air flamboyant"50 (Claudel, Tête d'Or, 1890, p. 98). Mais revenons à présent à l'étude plus psychanalytique du trajet freudien.

46 Grand Larousse de la languefrançaise, Paris, Larousse, 1972, tome 2e, p. 1579. 47 Trésor de la langue française. Dictionnaire de la langue du jge et du 2(f siècles, C.N.R.S., 48 BLOCH O. et WARTBURG W. von, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, P.U.F., 4e éd., 1964, p. 221. 49 Grand Larousse de la langue française, op. cit. 50 Trésor de la langue française, op. cit. 32
Paris, Gallimard, 1e éd., 1979, tome 7e, p. 992.

Il apparaît que le concept de "pulsion d'emprise" n'a pas eu chez Freud un développement très important: seize apparitions du terme, c'est peu, et cependant suffisant pour que l'intérêt s'y porte car il paraît relativement peu étudié. La notion de Bemiichtigungstrieb connaît une place prépondérante dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité où cette pulsion est reliée à la sexualité, à la cruauté et à l'organisation sexuelle prégénitale. Cependant l'emprise ne paraît pas définitivement située comme une composante de la sexualité, et Freud oscille à plusieurs reprises entre le sexuel et le non-sexuel. Ce caractère intermédiaire de l'emprise peut-il expliquer un certain tâtonnement à son propos, et le fait que cette notion connaisse des acceptions variables puisque des commentaires fort divergents à son sujet apparaissent? Il me semble que c'est avec la seconde théorie des pulsions que l'on voit surgir le plus de controverses: . P. Denis se situe délibérément hors du dualisme pulsion de vie* / pulsion de mort*, et propose une relecture orientée des textes de Freud, en introduisant la dualité au cœur de la pulsion elle-même. En 1992, il reconstitue dans un texte de 125 pages51 la théorie des pulsions en faisant de l'emprise une notion centrale, telle qu'il suppose que Freud aurait pu l'envisager s'il n'avait souhaité l'éclipser pour éviter quelques polémiques à un moment où il craignait que la "théorie de la libido ne soit reléguée au second plan ou abandonnée". D'après lui, c'est parce que Freud relie étroitement emprise et agressivité que le destin de la notion de pulsion d'emprise sera de rester à l'état d'esquisse (pour laisser la libido au premier plan) et d'être éclipsée par la pulsion de mort. P. Denis récuse l'opposition pulsion de vie / pulsion de mort; il propose de replacer l'emprise au cœur de la théorie des pulsions, et après avoir considéré avec Freud que la pulsion peut être caractérisée par sa source, sa poussée, son but et son objet, il propose d'en reconsidérer les moyens. L'emprise serait donc une composante de la pulsion qu'il décrit "comme une force en deux vecteurs distincts: l'investissement en emprise et l'investissement en satisfaction"52, la satisfaction est passive, l'emprise active. Pour lui l'emprise est donc constitutive du pulsionnel en soi, et il situe emprise et satisfaction sur un même plan. Cinq ans plus tard, P. Denis approfondit cette théorie dans un ouvrage qui analyse Emprise et Satisfaction. Les deux formants de la
51

52

DENIS P., "Emprise et théorie des pulsions", op. cil., pp. 1297-1423.
Ibid., p. 1318.

33

pulsion53. Il reprend donc cette hypothèse d'une double composante de la pulsion: l'emprise est pour lui ce qui articule celle-ci au monde extérieur, c'est l'élément réalisateur. Les voies et l'activité de l'emprise sont ouvertes en direction de l' objet, et c'est lors du refus éventuellement de la part de cet objet, que les conduites d'emprise deviennent plus apparentes ou s'exaspèrent: là peuvent surgir des comportements violents ou destructeurs. Par ailleurs P. Denis relie la pulsion d'emprise aux activités de conscience: le registre de l'emprise serait celui qui permet l'instauration du principe de réalité et du domaine de la pensée. Il considère que celui-ci est fondé "sur le développement et l'intégration des opérations effectuées sous l'action du formant d'emprise de la pulsion"54. . Plus récemment encore, R. Major fait appel lui aussi au concept de la Bemiichtigungstrieb freudienne, "cette pulsion de pouvoir qui, après avoir arraisonné la pulsion sexuelle et toute autre pulsion, doit se confronter à sa déconvenue"55. En effet, il situe aux origines de la maîtrise spéculative, de tout ce qui organise, agence, ordonne notre pensée, nos discours et nos actes, une pulsion de pouvoir, ou pulsion d'emprise. Suivons donc son raisonnement: En fait, il propose dans un premier article en 199056de suivre les pas de J. Derrida, qui situe cette pulsion originaire dans une phase antérieure à la pitié et au sadisme, antérieure à toute identification; cette pulsion d'emprise, non sexuelle à l'origine, capable de mobiliser à son service toutes les autres pulsions, est considérée comme "pulsion de la pulsion"57,pulsionnalité de la pulsion, pulsion partielle dominante. Elle marque le rapport à l'autre, même dans l'emprise sur soi, et peut subir différents destins. R. Major les précise clairement dans son ouvrage: - Soit elle vise à dominer l'ensemble du corps pulsionnel, le soumettre à son régime et y parvient; elle va dans ce cas orienter les pulsions érotiques et destructrices vers l'extérieur. C'est alors une cruauté absolue qui va s'exercer, ignorant la souffrance voire même l'existence d'autrui; R. Major repère là ce qui peut expliquer les violences les plus barbares et leur application méthodique, scrupuleuse et rigoureuse... - Soit cette pulsion va être retournée vers l'intérieur: elle est alors à l'origine de la conscience morale, elle va permettre l'accès à la maîtrise du corps propre et à la vie intellectuelle. "C'est dans l'entame de la cruauté
53

54 Ibid., p. 104. 55 MAJOR R., Au commencement, la vie la mort, op. cit., p. 129. 56 MAJOR R., "La cruauté originaire et le principe de pouvoir", ouvrage collectif, Paris, L'Harmattan, 1990, pp. 114-116.
57 Ibid., p. 115.

DENISP., Empriseet Satisfaction.Les deuxformants de lapulsion, op. cit.
in Emprise et liberté,

34

originaire s'effectuant par l'exercice de la pulsion de pouvoir sur le sujet luimême, dont l'effet est l'émergence de la conscience de culpabilité, que se constitue le rapport à l'autre, à partir d'une appréhension endeuillée"58. La pulsion de pouvoir, ou pulsion d'emprise, ira alors de "la maîtrise de l'autre, en sa présence ou en son absence, jusqu'à la maîtrise spéculative"59. Ce processus d'intériorisation permet ainsi l'exercice de la pulsion de pouvoir sur le sujet lui-même et contribue à la maîtrise de sa vie pulsionnelle.

. A. Ferrant, quant à lui, propose une relecture minutieuse des
textes de Freud. Nous allons tenter de synthétiser succinctement ses concepts spécifiques: 1) L'emprise et la perte. Le premier repérage de "l'emprise secondairement sexualisée" est organisé autour des rencontres initiales avec l' objet: la reconnaissance de l'altérité et l'expérience de la perte réfèrent l'emprise à un courant autre que sexuel qui pallie un manque vécu comme douloureux. Autrement dit, l'enfant dans ses premières rencontres avec l'altérité va vivre une expérience douloureuse et tenter d'y pallier. 2) Une double vectorisation : externe et interne. Deux volets du travail de l'emprise sont désignés sous les termes "d'emprise transformatrice" (il s'agit là de transformer le dehors pour assurer les conditions de la satisfaction) et "d'appareillage psychique de l'emprise" (le travail de l'emprise consiste aussi à agir au dedans, pour appareiller le Moi). Pour poursuivre schématiquement notre imaginarisation de la scène, disons que l'enfant va tenter d'agir à la fois sur son environnement pour le modifier dans le sens de sa satisfaction, et sur lui-même pour maîtriser cette expérience de déréliction et supporter la frustration (au sens commun du terme). 3) Emprise et interrogation sur le savoir. L'emprise se présente comme recherche de l'objet perdu et la pulsion de savoir peut qualifier cette tentative active de saisie de l'objet. Autrement dit, le désir de savoir est toujours fondé sur le désir de retrouver ce premier objet perdu. 4) "L'auto-emprise" est un moment de l'organisation sadique-anale qui articule le double mouvement externe et interne, pour permettre au sujet de saisir son corps propre comme objet de satisfaction.

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59 Ibid., p. 148.

MAJOR R., Au commencement, la vie la mort, op. cit., p. 134.

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