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Devenir des universités

De
221 pages
L'université et la recherche sont les points de départ de ce numéro de L'homme et la société. Université publique mise à mal aujourd'hui en France dans ce qui s'annonce comme réforme décisive. Recherche publique dont la mort est régulièrement annoncée. Une grande confusion caratérise la réception de la Loi LRU dans l'université. Ce numéro tente de faire le point sur cette nouvelle norme et sur la foi en l'impossible d'un autre rapport à l'étude, au regard de son historicité.
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L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales

Devenir des universités
Ramener la foi en l’impossible
Coordonné par
Marie Cuillerai et Sophie Wahnich
Revue soutenue par l’Institut des Sciences Humaines et Sociales du
CNRS et le CNL

L’Harmattan L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU †
Directeurs
Claude DIDRY et Michel KAIL
Comité scientifique
Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE,
Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine
COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Christine DELPHY,
René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ,
Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard
MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin
STORA, Nicolas TERTULIAN.
Comité de rédaction
Marc BESSIN, Laurence COSTES, Christophe DAUM, Véronique DE
RUDDER, Claude DIDRY, Jean-Pierre DURAND, Jean-Pierre GARNIER, Gaëtan
FLOCCO, Bernard HOURS, Aziz JELLAB, Michel KAIL, Pierre LANTZ,
Margaret MANALE, Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia
PERIVOLAROPOULOU, Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-
BERGER, Monique SELIM, Richard SOBEL, Sophie WAHNICH, Claudie WEILL.
Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55209-8
EAN : 9782296552098

L’homme et la société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 178 2010/4
Éditorial. De l’actuel……………………………………………………... 5
* * *
DEVENIR DES UNIVERSITÉS
RAMENER LA FOI EN L’IMPOSSIBLE
Marie Cuillerai et Sophie Wahnich
L’université et les organismes publics de recherche à présent……….. 11
Fabien Éloire
Le classement de Shangai. Histoire, analyse et critique……………… 17
Margaret Manale
Science de l’évaluation : évaluation scientifique dans
l’ancienne RDA après 1990…………………………………………... 39
Aurélien Casta
Frais d’inscription et prêts étudiants en Angleterre :
discours, origines et effets……………………………………………. 51
Michel Kail
30 % de boursiers dans les grandes écoles……………………………. 75
Archives collectées par Sophie Wahnich
Transmettre, le rire et l’utopie…………………………………………85
Louis Moreau de Bellaing
Logique intellectuelle, logique empirique, logique scientifique…….. 121
Pierre Lantz
Sciences humaines et humanité…………………..…………………. 139
* * *
HORS DOSSIER
Stephen Bouquin
Harry Braverman face à la sociologie du travail…………………….. 159
* * *
Revue des revues (Thierry Pouch)……………………………………..181
Comptes rendus………………………………….. 193
Résumés/Abstracts……………………………….………… 215
* * *

Toute la correspondance — manuscrits (double interligne, 35 000 signes
maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres,
périodiques — doit être adressée à la Rédaction : L’homme et la société -
Jean-Jacques Deldyck
Université Paris 7 – Boîte courrier 7027
75205 Paris Cedex 13 - Téléphone 01 57 27 64 86
E-mail : deldyck@univ-paris-diderot.fr
ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMÉRO
Éditions L’Harmattan 5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 PARIS
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Éditorial
De l’actuel
Deux actualités, de statut très différent, fournissent l’occasion de cet
éditorial. La publication en français de l’ouvrage de Jack Goody, Le Vol
de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste
du monde (Paris, Gallimard, « Essais », 2010), initialement paru à Cam-
bridge University Press, en 2006, sous le titre The Theft of History, d’une
part, et les soulèvements populaires, tunisien et égyptien, d’autre part.
Qu’est-ce qui justifie un tel rapprochement ?
Rien, selon la logique éditoriale d’une revue universitaire, puisque le
livre de Jack Goody relève de la rubrique « comptes rendus », tandis que
le traitement à chaud de l’actualité n’entre tout simplement pas dans le
cahier des charges de ce type de publication. Or, L’homme et la société
est assurément une revue universitaire. Si donc elle devait traiter des pro-
cessus révolutionnaires, tunisien et égyptien, ce serait à la suite d’un long
temps de réflexion, après avoir élaboré un projet de numéro, lancé un
appel d’offres, sélectionné et organisé les articles. Travail indispensable,
auquel nous nous consacrerons sans aucun doute. Qui ne saurait cepen-
dant interdire une prise de position. Laquelle, oserions-nous prétendre, est
une condition épistémologique de l’activité d’analyse dans le champ des
sciences sociales. Plus largement, un gage de lucidité.
Or, nous ne pouvons manquer d’être frappé par l’évidence selon la-
quelle le caractère autoritaire des régimes, tunisien et égyptien, change de
registre, tant dans l’ordre de la connaissance que dans l’ordre politique,
dès lors qu’il est mis en cause (c’est-à-dire mis en demeure de se justifier)
par la mobilisation des peuples, tunisien et égyptien. Si, antérieurement à
ce soulèvement, les analyses les moins complaisantes pouvaient bien sûr
saisir l’« être » de cet autoritarisme, la critique populaire le fait « exister ».
Cette distinction, que nous allons tenter de préciser, vaut, annoncions-
o L’homme et la société, n 178, octobre-décembre 2010 6 Éditorial
nous, dans l’ordre théorique comme dans l’ordre politique. Plus préci-
sément, elle tient son efficience de l’articulation qu’elle entretient entre le
politique et le théorique, du va-et-vient qu’elle suscite de l’un à l’autre.
L’analyse objective, sinon objectiviste, de l’autoritarisme, tunisien ou
égyptien, « signifie » ce réel à la seule lumière des catégories sociopoli-
tiques que l’analyste met en œuvre en fonction des éléments qu’il recense :
circuit très restreint de la prise de décision qui n’implique que quelques
individus voire un seul, enrichissement personnel des membres de l’élite
gouvernante, captation de la rente et redistribution très sélective en vue de
s’assurer de la reconnaissance de celles et ceux qui en bénéficient, gestion
répressive de la moindre revendication populaire, économique ou sociale,
par exemple. Autant de caractéristiques qu’il met en relation avec des con-
sidérations géopolitiques : principalement, en l’espèce, celle de la stabilité
politique de ces pays, quel qu’en soit le prix pour les populations concer-
nées, faisant obstacle à la montée des islamistes. Islamisme interprété alors
avant tout comme une menace pour l’Occident. Ces quelques indications
suffisent à identifier le discours moyen raisonnable, véhiculé par les mé-
dias et alimenté par les « experts », recrutés dans le champ des sciences
sociales. La logique même de cette analyse objective gomme, indépendam-
ment des options idéologiques de l’analyste, ce qu’il y a pourtant d’inad-
missible dans la réalité à laquelle le terme d’« autocratie » fait référence,
en investissant l’autocrate d’une fonctionnalité « déresponsabilisante » :
s’il s’oppose aux exigences populaires, c’est qu’il doit mener une tâche
autrement plus décisive que celle qui consisterait à les satisfaire, faire
barrage à la déferlante islamiste ; en d’autres termes, sauver la civilisation
occidentale dont un des joyaux est la démocratie. Soit un raccourci sai-
sissant : l’autoritarisme moyen-oriental comme condition de possibilité de
la démocratie occidentale. Inutile d’insister sur les préjugés qu’une telle
analyse objective assume : les masses arabes ne peuvent manquer d’être
sensibles aux sirènes islamistes et ne sauraient y résister par elles-mêmes,
comme si elles étaient enfermées dans une essence dont la crédulité serait
un des traits saillants, et comme si l’islamisme existait en soi. Et bien
d’autres encore.
À partir du moment où il a eu lieu, le soulèvement populaire contre
l’autoritarisme interdit de rayer, par l’invocation de quelque fonctionnalité
que l’on voudra, son inadmissibilité. Entendons bien que notre propos ne
vise pas ici à reproduire l’inquiétude qu’exprimait Primo Levi selon la-
quelle comprendre reviendrait à justifier, ni même d’évoquer la distinction
entre expliquer et comprendre, mais bien de soutenir que c’est la prise en
De l’actuel 7
compte de cette inadmissibilité qui autorise une vue éclairante sur les so-
ciétés, tunisienne et égyptienne, en même temps que sur les sociétés qui,
comme la société française, s’accommodaient de la dictature en lui confé-
rant une telle fonctionnalité. Le refus par les masses, tunisienne et égyp-
tienne, de subir plus avant l’autoritarisme de leurs gouvernants commande,
ou devrait commander, l’analyse de ces sociétés. Lesquelles pouvaient
sembler être figées dans une forme de déterminisme. Sans doute l’étaient-
elles ! Mais un tel déterminisme n’a pu contenir le sentiment du « ça suf-
fit » qui a émergé avec le mouvement de protestation. « N’a pu contenir »
au sens de « n’a pu empêcher, faire obstacle » ; la preuve de cette inca-
pacité étant fournie par le fait même du soulèvement populaire, qui s’est
nourri de lui-même, a défini et précisé ses objectifs au fur et à mesure de
son développement. Autonomie qui l’a dispensé de recourir à des leaders,
au grand étonnement des observateurs. « N’a pu contenir » également au
sens où aucun déterminisme ne pourrait rendre compte de ce surgisse-
ment de la colère populaire, laquelle est précisément synonyme de sus-
pension de l’efficacité d’un tel déterminisme. Le fait qu’il convient de dé-
voiler et de proposer à l’analyse est l’évanouissement de la croyance en la
force de ce déterminisme ; ce que nombre de manifestants exprimaient en
déclarant avec conviction : « nous n’avons plus peur ». Il est impossible
de ne pas penser au Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la
Boétie :
« Ce sont donc les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puis-
qu’en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. […] Soyez donc
résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le [le maître]
heurtiez, ni que vous l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le
verrez, comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre
poids et se briser. » (Édition conçue et réalisée par Miguel Abensour, Paris, Payot,
1976, p. 179 et 183.)
Il resterait à expliquer les aléas du soutien, apporté ou refusé, au maî-
tre. Ce qui outrepasse les limites du genre de l’éditorial, qui permet cepen-
dant d’anticiper une erreur, celle qui consisterait à en appeler finalement,
par paresse intellectuelle, au déterminisme pour rendre compte de ces
aléas alors que ce déterminisme est seulement d’être objet d’une croyance
populaire, et d’oser une recommandation selon laquelle aucune analyse
ne peut prétendre faire l’économie de la liberté. Retenons là encore la le-
çon de la Boétie : « Mais en vérité est-ce bien la peine de discuter pour sa-
voir si la liberté est naturelle […] » (Ibidem, p. 185). « Naturelle », la
liberté, parce qu’elle n’est autre que la réalité humaine.
8 Éditorial
Il est maintenant possible de surmonter l’apparente hétérogénéité des
deux actualités que nous évoquions au début de cet éditorial. Jack Goody
s’attache à dénoncer la tendance occidentale à l’évolutionnisme, à l’œu-
vre y compris dans le discours de Joseph Needham — un des auteurs pas-
sés en revue par Goody aux côtés de Norbert Elias et de Fernand Braudel
— pourtant si attentif à la science et la civilisation chinoises. L’évolu-
tionnisme combine ethnocentrisme et téléologisme, l’Occident fournissant
la norme à l’aune de laquelle les autres civilisations doivent être évaluées
et analysées : leur positivité étant relative à leur plus ou moins grande
proximité vis-à-vis de celle-ci. Cette dénonciation peut apparaître somme
1toute assez classique , bien qu’elle soit ici menée avec une érudition et
une ampleur de vue peu communes, renforcées par une méfiance à l’égard
du relativisme. Il reste qu’elle nous alerte sur notre interprétation de la
démocratie. En quoi nous avons cru utile de nous y référer.
Si nous saluons volontiers les manifestations des peuples tunisien et
égyptien, nous nous démarquons difficilement d’une attitude paternaliste
et ne résistons guère à l’envie d’éprouver un sentiment d’auto-satisfac-
tion. Ces peuples longtemps asservis vont enfin pouvoir goûter aux fruits
de « notre » démocratie, s’installer dans cet état dont nous profitons de-
puis deux siècles. Ils ne feraient ainsi que rejoindre cet état dans lequel
nous sommes solidement établis. En d’autres termes, au mieux peuvent-
ils imiter ce modèle.
Une telle auto-satisfaction fait, cyniquement ou puérilement, l’impasse
sur la dérive oligarchique accentuée de nos sociétés. Pour s’en convain-
cre, il suffit pourtant de constater l’existence, revendiquée et légitimée,
d’une classe politique. Au moment où nombre de déclarations s’empres-
sent d’annoncer la disparition des classes sociales, il y a quelque ironie à
voir justifier la réalité d’une telle classe politique. Si nous nous résignons
si facilement à la fatalité de l’existence d’une classe politique, c’est que
nous avons fini par confondre la « démocratie » avec un mode de gouver-
nement. Auquel cas, ce mode de gouvernement ne se distingue des autres
que quantitativement, par l’obligation où il se trouve d’en appeler, d’une
manière essentiellement formelle, à l’ensemble des citoyens (la définition
de la citoyenneté pouvant elle-même être fort restrictive) pour justifier des
décisions qui sont effectivement prises en dehors du contrôle citoyen, ce-
lui-ci s’exerçant au mieux dans l’après-coup. Or, l’exigence démocra-

1. Un « classicisme » seulement récemment construit dont une pierre d’appui a été
posée par l’ouvrage de Edward W. SAID, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident,
Paris, Seuil, 2005 [1978].
De l’actuel 9
tique est autrement plus ambitieuse, affichant comme principe régulateur
le projet de surmonter le clivage entre dirigeants et dirigés.
Faute de s’analyser lucidement, les sociétés démocratiques se présen-
tent comme des modèles de démocratie, et enferment du même coup
l’exigence démocratique elle-même dans un carcan évolutionniste. Ainsi
assurent-elles avec suffisance, en fait insuffisance, que la démocratie est
définitivement réalisée, comme si la démocratie se laissait inscrire dans
un processus, marqué par différentes étapes, dont elles auraient franchi
l’étape finale. Selon cette vison évolutionniste, la démocratie aurait connu
une période révolutionnaire puis une série d’aménagements institution-
nels pour finalement se stabiliser selon cette configuration occidentale, les
moments précédents étant définitivement surmontés.
Or, le temps de la démocratie, et peut-être celui de la politique, n’est
pas celui du progrès. Pour que soit préservée la vitalité du mode d’être
démocratique, et non pas seulement organisé le mode de gouvernement
démocratique, son moment constituant — celui de la constitution du peu-
ple sujet et citoyen — doit être maintenu contemporain. Le mode d’être
démocratique est toujours sur la brèche, comme l’anticipait Sartre dans
les circonstances de la libération de la France au sortir de la seconde
guerre mondiale :
« Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que
chaque Français la conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme. Nous
voici à présent au bord d’une autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle
conserve au grand jour les austères vertus de la République du Silence et de la
Nuit. » (Jean-Paul Sartre, « La République du silence » (1944), Situations III,
Paris, Gallimard, 1969 [1949], p. 14.)
Pour que l’institutionnalisation ne s’abîme pas dans la dérive oligar-
chique, il importe de réactiver cette vigueur constituante. À quoi procè-
dent, de nos jours, les soulèvements populaires, tunisien et égyptien, qui
ne rejouent pas les épisodes d’un processus que les sociétés occidentales
auraient mené à terme, mais confrontent ces dernières à une contempo-
ranéité qu’elles négligent.
Michel KAIL
(Le 14 févier 2011)
* * *

Revue interdisciplinaire
de sciences humaines
et sociales sur les rapports
des sociétés à leurs espaces
Usages et régulations
des eaux urbaines
N° 139 (n° 4 /2009)
Autoportrait de Georges Benko ● Participation du secteur privé à la gestion
des services des eaux : tendances récentes
DOSSIER et débats dans les pays en voie de dévelop-
Usages et régulations des eaux urbaines pement - Karen Bakker
(dossier coordonné par Bernard Barraqué ● Le buveur d’eau et le recyclage des eaux
et Stéphane Nahrath) usées - Rémi Barbier
● Gouvernance des risques hydrologiques
● Éditorial - Bernard Barraqué, Stéphane dans un contexte urbain – le cas de la ville
Nahrath de Berne (Suisse) - Luzius Thomi, Emmanuel
● Petites communes et opérateurs privés : Reynard
généalogie du modèle français de gestion
des services d’eau potable - Christelle HORS DOSSIER
Pezon, Guillem Canneva ● Les déplacés du cyclone Katrina : de
● De la naissance des réseaux d’eau à l’exode à la migration - François Mancebo
l’hydroélectricité : l’essor du municipalisme ● La possibilité d’une ville. Comprendre les
en Suisse - Géraldine Pflieger spatialités homosexuelles en milieu urbain -
● Nouvelles perspectives pour la gouver- Stéphane Leroy
nance de l’eau dans les métropoles brési-
liennes - Ana Lucia Britto, Rosa Maria NOTES DE LECTURE
Formiga-Johnsson ● Compte rendu thématique
● Gestion de la rareté de l’eau à Amman : Deux livres sur l’eau... à partager - Bernard
rationnement de l’offre et pratiques des Barraqué
usagers - Khadija Darmame, Rob B. Potter ● Recensions d’ouvrages
ESPACES ET SOCIÉTÉS
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Autres pays particuliers......65€ - Autres pays organismes......70€
Prix du n° 4 2009 (139) : 25€
L’université et les organismes publics de
recherche à présent
L’université et la recherche sont les points de départ de cette propo-
sition de numéro de l’homme et la société.
Université publique mise à mal aujourd’hui en France dans ce qui
s’annonce comme une réforme décisive. Recherche publique dont la mort
est régulièrement annoncée. L’une et l’autre semblent relever pour leurs
défenseurs d’une sorte de politique de « salut public » : « sauvons la re-
cherche » ou « sauvons l’université » qui résonnent comme l’aveu d’une
dernière chance pour des cadavres à maintenir en état de survie.
Cette « survie » ne viendra pas combler le déficit de vie à l’université
et dans la recherche que nous connaissons depuis de nombreuses années.
Il s’agit d’en prendre la mesure pour ne pas se contenter de cette reven-
dication faible, « la survie », mais de saisir l’occasion pour reformuler nos
attentes qui ne sont pas de conservation de l’existant mais bien d’imagi-
naires alternatifs. Être à l’Université ou au CNRS pourrait-il avoir partie
liée avec un désir de savoir ? D’échanges intellectuels et politiques ? Un
désir de questionnements singuliers, subjectifs ? Peut-on imaginer la puis-
sance de nouvelles « machines désirantes » de savoirs, de questions, de pé-
tillements ? Il ne s’agit pas de sauver la recherche ou l’université car nous
ne sommes ni les médecins, ni les démiurges de ces mondes, mais de ré-
fléchir en partant de nos expériences à ce que nous avons connu, à ce que
nous aimerions connaître et faire dans nos institutions de savoir et de re-
cherche, à nos utopies pratiques de chercheurs et d’enseignants chercheurs.
1. La loi LRU et sa réception
Une grande confusion caractérise la réception de la Loi LRU dans l’u-
niversité. Confusion due pour partie au tempo réformiste qui cumule dif-
férents motifs du mécontentement social parmi lesquels la contestation de
la loi Liberté responsabilité de l’université s’est retrouvée tantôt solidaire,
tantôt isolée ; et d’autre part, au chahut de la représentation syndicale ha-
bituelle chez les étudiants comme dans le service public. Mais réception
o L’homme et la société, n 178, octobre-décembre 2010 12 Sophie WAHNICH et marie CUILLERAI
difficile avant tout en raison de l’ambivalence des termes mêmes de la loi
qui accentuent les réformes précédentes LMD et PRES en modifiant prin-
cipalement la direction des universités, les relations avec leur environne-
ment (tutelle, établissements de recherche et milieu socioéconomique),
mais reste opaque sur les métiers universitaires et les conditions du travail
universitaire. Ajoutons-y l’amertume des parties engagées dans un mou-
vement légitime d’expression de leurs revendications face à une expres-
sion médiatique frôlant le déni de réalité entre autres, quant à la répres-
sion policière, qui a conduit certains étudiants à censurer la couverture
par les grands médias de l’évolution du mouvement anti-LRU.
2. Le parti de la recherche patiente en situation
Prendre le parti de la recherche patiente consistera à affirmer la conti-
nuité d’une position critique qui, parce qu’elle s’est trouvée amplement
liée à une pratique distribuée en collectifs d’action, de rédaction ou d’étu-
de de textes ou de thématiques, ne se trouve pas tenue d’être une instance
de propositions de réforme alternative, mais se saisit d’une occasion de
pratiquer autrement le travail universitaire quant le rythme et les modali-
tés de son exercice s’en trouvent interrompus par une disposition législa-
tive insuffisamment légitime.
Le projet vise à ressaisir les motifs saillants du mouvement anti-LRU,
ses contradictions, ses spécificités et ses pratiques, et à les confronter à la
langue de la réforme actuelle comme au vocabulaire qui exprime le souci
social pour une institution emblématique des valeurs démocratiques.
3. Peser les mots de la loi
Au-delà de la critique compassée des médias serviles ou des médias
décervelés ; par-delà une spontanéité qui joue a contrario de l’envahisse-
ment présidentiel des médias, s’est fait jour l’idée qu’il était possible et
peut-être nécessaire de se soustraire aux impératifs de l’actualité.
Une telle soustraction se soutient dans le même temps d’une positivité
en affirmant la consistance d’une exigence du présent, en y inscrivant la
marque d’un écart exploratoire. Positivité consistant, par exemple, à se
tenir à l’écart d’une pensée de l’avenir normé par l’objectif de « forma-
tion tout au long de la vie » qui n’envisage du futur que l’actualisation
programmée des compétences stockables ; à déployer dans un autre sens
les perspectives en devenir sises au sein des pratiques réflexives mises en
œuvre dans cet espace.
Une ambition collective s’est ainsi retrouvée sur l’idée de peser les
mots utilisés pour l’écriture de la loi adoptée en août pour réformer l’uni-L’université et les organismes publics de recherche à présent 13
versité. Une exigence légitime de l’évaluer. La divergence interprétative
des termes autonomie, responsabilité, liberté, a conduit les uns et les au-
tres, la multiplicité d’un collectif à s’associer, non pas à partir de la mo-
novalence d’une mission universitaire qui se trouverait ainsi suffisamment
définie, mais à se retrouver sur le partage d’une vigilance du sens comme
premier élément du travail universitaire par delà les différences discipli-
naires. Principe universitaire qui, posant que la justice a trait à la justesse
des mots, valide deux inconditionnels de la réalité universitaire : une com-
munauté de travail, de recherche et d’enseignement, méticuleusement or-
donnée aux exigences du savoir, sa temporalité et ses risques propres, ses
incertitudes, la gratuité de ses finalités. Lieu ouvert aux travailleurs du sa-
voir, dans la singularité de leur appartenance à l’ensemble des personnels
qui font vivre cette communauté quelle que soit la différence de leur statut.
Confronter l’imaginaire de la compétence actualisée, du dynamisme et
de la flexibilité d’une production de richesses fondées sur la connaissance,
à la temporalité de l’étude, aux prolongements qu’elle a connus en se fai-
sant pratique d’une contestation critique.
Examiner les conditions du travail d’étude, les ressources égalitaires
de son exercice, sa prétention à instituer un droit, le droit à l’étude pour
tous, et à faire évoluer de l’intérieur la créativité d'une institution.
4. Désir de savoirs et reconfigurations de la pensée
Quelque contrainte qui puisse peser aujourd’hui sur ceux qui fréquen-
tent l’université, nous ressentons tous l’aspiration de voir, lire, écouter,
écrire, parler ; ce qu’Aristote désignait comme ce désir de savoir qui par
nature affecte tous les hommes. Et si l’université ne se soutient pas de ce
seul désir, pas plus qu’il ne s’y déploie exclusivement, il a historiquement
trouvé en elle le lieu naturel de ses aspirations, comme il a contribué à
son évolution par les reconfigurations de la pensée qu’il engendre. Citons
les études de genre, les études post-coloniales résultantes de séquences de
lutte, disciplines récentes à peine reconnues par nos instances nationales,
mais largement enseignées dans les universités de par le monde et qui se
nourrissent de penseurs encore marginalisés en France. Les idées nova-
trices que les théories académiques (parce qu’il ne s’agit pas d’un domai-
ne isolé comme on tend à le croire un peu rapidement) ont conçu sur la
société et la culture sont déjà « pensées » par les sujets, déjà mises en œu-
vre dans des processus d’évolution qui ont lieu « au dehors » et qu’elles
transforment en objets d’étude tout comme elles sont transformées par eux.
Dans le laps de temps qui détermine cette relation, peut-on repérer les
usages de la pensée qui germineront au sein de l’académie ou ceux qui en 14 Sophie WAHNICH et marie CUILLERAI
déborderont le cadre, la féconderont plus tard ou jamais ?
5. Finalisation de la recherche et professionnalisation de l’université
La conception humaniste de l’université soutient l’exigence de ce que
Kant, dans un texte fondateur de l’université en Europe appelait une idée
de la Raison. Il y concevait que le savoir tenant en lui-même les critères
de son évolution et de son évaluation, l’université devait exister comme
l’expression institutionnelle publique de cette autonomie. Institution orga-
nisée selon un principe de la raison, mais qui reçoit du gouvernement les
conditions de son existence sociale. Prise en ce sens, l’université comme
institution publique dédiée et organisée selon la rationalité du savoir est
indispensable à l’existence même de la collectivité. Mais la collectivité
peut-elle en déterminer la finalité et selon quelle rationalité ? Que signi-
fieraient alors son autonomie, sa liberté, sa responsabilité ?
Il ne s’agit pas de balayer la question de la finalisation du savoir, mais
de prendre acte qu’une telle question n’est ni nouvelle, ni indépassable ni
structurante.
eDu XIX s’est héritée une distinction entre savoirs fondamentaux et sa-
voirs appliqués, qui modèle la distribution de la recherche et de l’ensei-
gnement en France entre grandes écoles (ENA, ENS, École polytechni-
que, écoles d’ingénieurs, etc.) et universités. Mais pas plus que le partage
dedans/dehors, cette distinction ne peut être tracée sans mélange. Les re-
tombées de la science fondamentale ne sont pas seulement un aiguillon
pour des applications lucratives, mais la recherche fondamentale, non fi-
nalisée, en reçoit outre des fonds, des questions et des problèmes qui en
dynamisent rétroactivement le mouvement. Rappelons l’évidence : ceci
n’est pas seulement vrai de la biotechnologie, des nanotechnologies, mais
de l’information, donc de l’herméneutique, de la linguistique, de la poé-
tique, etc. Sont-elles ainsi suffisamment finalisées ? Ce que nous faisons
dans une université peut toujours servir, et ce qui en sera fait, échappe là
encore à toute programmation préalable.
6. D’un droit à l’étude pour tous à tout moment de la vie ?
Que la formation universitaire permette aux gens de trouver du travail
est un fait, pas une finalité. L’aménagement de ce fait que l’on ne cesse
de vouloir nous imposer ne permettra en aucune façon de nous orienter
pour affirmer ce qu’est l’université et ce qui en elle nous importe. La
création conceptuelle, l’investigation du passé, l’enquête empirique, la for-
mulation axiomatique sont autant de manières d’appréhender le réel, d’en
découvrir de nouvelles facettes, d’élargir et de réinventer l’intelligibilité L’université et les organismes publics de recherche à présent 15
du langage, de la matière, de l’espace et du temps. Simplement, à l’uni-
versité, la relation entre dehors et dedans se trouve inversée. Il ne s’agit
pas de soumettre l’étude aux normes marchandes qui règnent dans le mon-
de, mais d’appréhender le monde depuis notre capacité à le probléma-
tiser, à lui soustraire toutes ses évidences.
Étant donné cet écart, qu’est-ce que serait affirmer, pour tous, un droit
à l’étude comme principe de l’université ? C’est dire plusieurs choses à la
fois. Il s’agit d’affirmer en toute conséquence que n’importe qui peut en-
trer dans le cercle d’une logique orientée par l’exigence de l’étude et de
l’élaboration de ces gestes en leurs disciplines respectives : mathéma-
tiques, physique, chimie, histoire, sociologie, philosophie. Pratiquement,
cela exige que chacun d’entre nous s’essaie à élaborer un concept, à ex-
plorer une archive, à faire une fouille archéologique, à produire un théo-
rème, bref qu’il se voue à l’audace universelle de ces gestes. Plus nous
pratiquons l’étude, plus nous faisons exister l’égalité des intelligences.
La finalité propre à la recherche n’a pas à se justifier relativement à
une fonction d’utilité économique, car sa raison d’être n’est pas dans celle-
ci. Mais la lutte pour l’étude n’a pas plus sa confirmation dans le mérite,
car sa raison d’être est ailleurs que dans la reconnaissance diplômante.
Elle est dans sa capacité à contraindre la pensée, ou pour le dire autre-
ment : à rendre impossible la paresse de la raison en tant que celle-ci est
— non pas torpeur de la chair comme le voudrait Kant —, mais mépris de
l’égalité des intelligences, comme le constate Rancière à la suite de Jo-
seph Jacotot.
Il y aurait donc, dans l’université, plusieurs scènes : celle de la lutte
pour l’étude, celle du mérite hiérarchique, celle de la performance mar-
chande. Aujourd’hui, conjoncturellement, certains veulent défendre la
scène du mérite contre celle du marché, d’autres prétendent qu’il faut dé-
sormais les rabattre l’une sur l’autre. Mais aussi bien la scène du mérite
que la scène du marché dépendent en réalité de ce qu’elles nient, la ca-
pacité de n’importe qui à étudier. Elles n’existent qu’à partir de la scène
de la lutte pour l’étude, seule capable de mettre en jeu une communauté
des égaux autour d’un exercice de la raison.
Marie CUILLERAI et Sophie WAHNICH (2009)
* * * REVUE TIERS MONDE
Revue Tiers Monde, n° 199, juillet-septembre 2009
Revue trimestrielle publiée par
l Institut d Étude du Développement Économique et Social
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travers le monde
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ou simple coopération monétaire ?
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Sénégal dans l UEMOAThi Anh-Dao TRAN
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récitPierre PETIT
Richard POULIN Abolitionnistes et réglementaristes : la bataille autour du Protocole
contre la traite des personnes de la Convention des Nations Unies
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Le classement de Shanghai
Histoire, analyse et critique
Fabien ÉLOIRE
Établi en 2003 par l’université Jiao Tong, le classement des cinq cents
« meilleures » universités mondiales dit « de Shanghai », a connu un suc-
cès immédiat et fulgurant, notamment en France. Ce succès ne s’est pas
encore démenti puisque chaque année ce palmarès est très attendu, non
seulement par le milieu médiatique, qui en décrypte les grandes lignes et
s’en fait volontiers l’écho, mais aussi par les milieux politique et acadé-
mique qui s’y réfèrent pour fonder des décisions stratégiques visant à amé-
liorer la position de leur pays et/ou de leurs universités dans la hiérarchie.
En France, le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche est
organisé à la façon d’un service public, qui possède ainsi certaines carac-
téristiques, qui le démarquent des modèles anglo-saxons par exemple.
La thèse défendue dans cet article est celle du caractère performatif du
classement de Shanghai : en objectivant une hiérarchie qui, auparavant,
était soit informelle soit inexistante, il contribue à générer artificiellement
les conditions d’un marché des universités. Depuis le processus de Bolo-
1gne (en 1999) et la stratégie de Lisbonne (en 2000) , ce passage d’une
logique de service public à une logique de marché, concurrentielle et ges-
tionnaire, se présente comme inéluctable. Elle n’est, en fait, issue que
d’une conception néolibérale du fonctionnement de la société, conception
qui s’évertue à placer « l’économique » comme horizon unique et indé-
passable de l’humanité. La « politique de société » chère aux néolibéraux,
consiste à « intervenir sur la société elle-même dans sa trame et dans son
épaisseur […] pour que les mécanismes concurrentiels, à chaque instant

1. Isabelle BRUNO, À vos marques, prêts, cherchez ! La stratégie européenne de Lis-
bonne, vers un marché de la recherche, Savoir/Agir, Éditions du Croquant, 2008 ; Gene-
viève AZAM, « L’institution universitaire face à l’économie de la connaissance », in Claire-
Akiko BRISSET (dir.), L’université et la recherche en colère, Éditions du Croquant, 2009.
o L’homme et la société, n 178, octobre-décembre 2010 18 Fabien ÉLOIRE
et en chaque point de l’épaisseur sociale, puissent jouer le rôle de régu-
2lateur ». Il ne s’agit pas, comme au temps des premiers libéraux avant la
3Grande Transformation , d’instaurer une société marchande, de créer un
marché autorégulateur, de marchandiser le travail, la terre et la monnaie.
Pour les néolibéraux, « l’homo œconomicus n’est pas l’homme de l’échan-
4ge, ce n’est pas l’homme consommateur, c’est l’homme de l’entreprise » :
« il s’agit d’obtenir une société indexée non pas sur la marchandise et sur
l’uniformité de la marchandise, mais sur la multiplicité et la différencia-
5tion des entreprises ». C’est ce que Christian Laval nomme la « culture
néolibérale », qui repose sur « les jeux personnels de l’intérêt et le culte
de la réussite individuelle » et sur « l’extension de la “ culture d’entre-
prise ” à toutes les sphères sociales, [par] l’effacement des frontières entre
domaine public et domaine privé, l’imbrication de l’entreprise et de la vie
6quotidienne ».
À ce titre, l’étude du classement de Shanghai s’avère très intéressante.
En imposant arbitrairement ses critères, le classement de Shanghai impo-
se, hors de tout débat démocratique, une vision normative de ce qu’est
une « bonne » université. Et, en ne laissant place à aucune tentative de
proposer une alternative à cette vision d’une université « efficace » écono-
miquement, le classement règle unilatéralement la question du rôle que
doit jouer l’université dans la société.
Il y a là retournement complet de la situation par rapport à l’époque
des origines de l’université, à la fin du Moyen Âge. Comme le rappelle le
sociologue Michel Freitag, c’est l’université qui sert, au départ, « de réfé-
rence normative pour ce qui concerne toute la dimension idéelle, intel-
lectuelle, culturelle et civilisationnelle de la société […]. L’université a
d’abord été le lieu où le modèle [de référence culturelle] s’est institu-
tionnellement déplacé, hors de l’Église, lorsqu’on est passé de la tradition
à la modernité, de l’autorité dogmatique à la réflexion critique, de la per-
manence des connaissances, normes et formes expressives fondatrices, à
la dynamique de leur élaboration et de leur transmission critique ou réflé-
7chie ». Ainsi, le passage à la modernité se caractérise par le fait qu’« une

2. Michel FOUCAULT, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France,
1978-1979, Gallimard, Seuil, coll. « Hautes études », 2004, p. 151.
3. Karl POLANYI, La grande transformation, NRF - Gallimard, 2005 [1944].
4. Michel FOUCAULT, op. cit., p. 152.
5. Ibidem, p. 155.
6. Christian LAVAL, L’homme économique, Gallimard, « NRF Essais », 2007, p. 334 ;
cf. aussi Pierre DARDOT et Christian LAVAL, La nouvelle raison du monde. Essai sur la
société néolibérale, La Découverte, Paris, 2009.
7. Michel FREITAG, Le naufrage de l’université, La Découverte, MAUSS, 1996, p. 28. Le classement de Shanghai. Histoire, analyse et critique 19
des tâches majeures de l’université est précisément d’être le lieu dans le-
quel peuvent être élaborées les conditions d’un jugement de valeur sur les
8finalités de la société ». Les questions concernant les « finalités de la so-
ciété » et le « rôle de l’université » semblent désormais réglées : avec la
postmodernité, l’université n’est plus l’espace d’élaboration « idéel, in-
tellectuel, culturel et civilisationnel » de la société, mais le moteur d’une
« économie de la connaissance » dont la mise en œuvre « requiert, selon
Geneviève Azam, bien plus une transformation radicale de la connais-
9sance qu’une transformation réelle du capitalisme ».
Constater cela rend d’autant plus essentiel le mouvement qui secoue,
depuis février 2009, le monde universitaire français et en explique certai-
nement la profondeur, la longévité et l’obstination. La défense de l’idée
de service public, qui est au cœur même des revendications des person-
nels, montre que la manière dont l’idéologie néolibérale actuelle règle les
questions essentielles que pose l’université est loin de faire l’unanimité. Et
l’étude du classement de Shanghai apparaît alors comme un bon moyen
de poser et d’analyser les enjeux sociétaux qui se dissimulent derrière la
« (post)modernisation ».
Après avoir, dans une première partie, présenté ce classement à travers
les raisons de sa création, les critères sur lesquels il se fonde, et les rai-
sons de sa diffusion mondiale, nous évoquerons, dans une deuxième partie,
la critique et la riposte des « mal classés » qui émergent nécessairement
d’un tel classement, et dont font partie, pour différentes raisons, les uni-
versités françaises. Nous terminerons, dans une troisième partie, par une
réflexion générale sur les effets performatifs, en termes économique et po-
litique notamment, d’un classement tel que celui de Shanghai. Nous con-
clurons en nous demandant s’il est vraiment raisonnable et sérieux de cher-
cher à modifier en profondeur le système universitaire français pour que
quelques universités d’élite soient en mesure de monter dans ce classe-
ment ?


8. Ibidem, p. 30.
9. Geneviève AZAM, « L’institution universitaire face à l’économie de la connais-
sance », op. cit. 20 Fabien ÉLOIRE


Encadré : À Bologne et à Lisbonne, les gouvernements
européens préparent le terrain
10pour le classement de Shanghai
En 2003, année de lancement du classement de Shanghai,
l’Union européenne s’est, depuis peu, engagée dans l’organisation,
en Europe, d’un « triangle de la connaissance » : stimulation de la
production de connaissances par la recherche, transmission de
celles-ci par l’enseignement, avant diffusion et exploitation dans
l’innovation. D’abord, en 1999, à travers le processus de Bologne,
29 gouvernements européens envisagent la construction d’un « Es-
pace européen de l’enseignement supérieur », puis, en 2000, à tra-
vers la stratégie de Lisbonne, l’Union européenne envisage la cons-
truction d’un « Espace européen de la recherche et de l’innova-
tion ». Pour ce faire, ils choisissent non pas de recourir à la loi,
mais d’expérimenter un mode inédit de coopération intergouverne-
mentale baptisé « Méthode ouverte de coordination » (MOC). Il
s’agit d’un dispositif qui fonctionne à l’incitation, à l’émulation en-
tre pairs et à la surveillance multilatérale, sans recours à la con-
trainte légale, c’est-à-dire qui met le benchmarking (ou évaluation
comparative) et la co-opétition (agencement organisationnel qui
couple coopération et compétition) au cœur de son fonctionne-
ment. Pour une gestion « efficace » des politiques publiques, ils re-
courent donc à la science managériale. Ils introduisent notamment
la culture de la quantification des performances, et recourent à la
pratique des classements et à leur publicisation. Cette nouvelle in-
génierie gestionnaire, mise en place dans l’enseignement supérieur
et la recherche, prend à son compte la maxime selon laquelle « c’est
par la concurrence qu’on devient compétitif ». Au sein de ce nou-
veau contexte institutionnel en mutation, le classement de Shan-
ghai n’a pas de mal à s’intégrer et à prospérer. Il offre aux mana-
gers un étalonnage « clés en main » des performances des établis-
sements, grâce auquel les universités européennes peuvent non seu-
lement se comparer entre elles mais aussi avec le reste du monde.
Mises à l’épreuve de l’objectivation de leurs positions respectives,
elles sont d’autant mieux enclines à mettre en œuvre les réformes
susceptibles, selon les cas, de les faire se rapprocher des « cham-
pions » du classement, ou s’éloigner des « derniers de la classe ».



10. Encadré réalisé à partir du livre d’Isabelle BRUNO, À vos marques, prêts, cher-
chez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, op. cit. Le classement de Shanghai. Histoire, analyse et critique 21
I - Genèse et conception du classement de Shanghai
1. Les raisons de sa création et de son succès
Les universités ont longtemps vécu sans classement international. Cela
n’avait en rien empêché l’émergence d’une hiérarchie entre établissements
d’enseignement supérieur et de recherche. Certains d’entre eux bénéfi-
ciaient déjà d’une forte notoriété. Mais, hormis pour ces quelques uni-
versités, l’appréciation de la valeur de la grande majorité des établisse-
ments laissait une large place aux subjectivités de chacun, sachant en plus
qu’un pays comme la France garantit la valeur nationale des diplômes
délivrés par ses universités. C’est en 2003 que le classement de Shanghai
a vu le jour. À l’origine, l’objectif du professeur Nian Cai Liu, de l’uni-
versité Jiao Tong, vise à objectiver la position des universités chinoises
dans le monde, et contribuer ainsi à la réflexion autour du développement
11d’une politique universitaire pour son pays fondée sur l’existence d’éta-
blissements d’élite, d’envergure mondiale. Dans une optique qui apparaît
comme relativement similaire à celle de la stratégie de Lisbonne, les au-
torités chinoises considèrent que le système universitaire est au centre du
système d’innovation et industriel du pays. Le professeur Liu précise que
le classement est fondé uniquement sur des indicateurs non-subjectifs et
dont les données sont comparables internationalement, et disponibles (à
peu de frais) sur internet. Au moment où il crée ce classement, le pro-
fesseur Liu a l’intention de répondre à certaines questions précises :
« Comment définir clairement ce qu’est une université de “ classe mondiale ” ?
Quelles sont les caractéristiques communes de ces universités ? Combien d’uni-
versités de ce type devrait-il y avoir dans le monde ? Quelles sont les positions
des universités chinoises dans le monde ? Comment les universités chinoises peu-
vent-elles s’améliorer pour atteindre le niveau de “ classe mondiale ” ? »
Le succès ultérieur du classement montre que le professeur chinois
n’est pas le seul à se poser ces questions.
Nian Cai Liu affirme que le classement de Shanghai n’a pas été éla-
boré dans une visée commerciale ; mais dans un intérêt purement acadé-
mique. Ce sont en fait « des collègues du monde entier » qui l’ont con-
vaincu de mettre à disposition les résultats de son classement sur internet.
D’après lui, plus de 2 millions de visiteurs l’ont consulté de 2003 à 2006,
avec une moyenne de 2 000 visiteurs par jour. Plusieurs raisons peuvent
expliquer a posteriori la popularité planétaire du classement : outre qu’il
s’agit du premier classement mondial des universités, il se fonde sur des

11. Nian Cai Liu, « Jiao Tong Ranking of World-Class Universities and the Chinese
University Policy », Conférence à l’IFRI à Paris, le 23 février 2006. 22 Fabien ÉLOIRE
critères simples, accessibles à tous, et objectifs car quantitatifs. Une autre
12raison est avancée par Philippe Massonnet :
« Ignorance des journalistes ? À l’évidence. Parce que Jiao Tong est une uni-
versité connue parmi d’autres, certainement pas très réputée. Le classement n’a,
lui, finalement que très peu de valeur. […] Pourquoi attacher autant d’importance
à un classement nouveau dont les critères sont contestables, pour ne pas dire sus-
pects, pourquoi le surcoter si ce n’est… parce qu’il est chinois ? Parce qu’il faut
vendre la Chine à l’opinion publique occidentale. […] Plus que le classement, c’est
la démarche qui compte : les Chinois s’intéressent de plus en plus à ce qui se
passe hors de leurs frontières. Et ils admettent qu’ils ont du chemin à faire dans le
domaine de l’éducation supérieure. En fait, le classement relève plus de l’instru-
ment politique. Un bulletin de notes annuel délivré aux universités chinoises, for-
tement incitées à marcher dans les pas des plus prestigieuses universités anglo-
saxonnes avec l’espoir de tutoyer, un jour, le sommet du classement. »
En France, l’effet qu’il exerce à la fois sur les médias et sur les déci-
deurs politiques et académiques apparaît important. Pour illustrer cela,
13voyons comment le journal Les Échos traite l’information sur la paru-
tion d’une nouvelle édition du classement de Shanghai : l’article est titré :
« Classement de Shanghai : les universités françaises à la traîne » et le cha-
peau annonce que « seules vingt-trois universités françaises (sur quatre-
vingt-cinq) figurent dans le classement ». Le ton est au reproche lorsque le
journaliste constate que « la France se classe au septième rang des trente-
sept pays représentés ». Le constat est établi juste après : il s’agit d’un
« mauvais score ». L’article nous dit ensuite que ce sont les universités
américaines qui sont à la fois les mieux classées et les plus représentées,
suivies de celles du Royaume-Uni et du Japon. Ce sont elles qui dominent
cette « lutte dans laquelle les établissements français sont à la peine ».
Suit alors une analyse des établissements qui entrent et qui sortent, qui
montent et qui descendent par rapport au classement de l’année précé-
dente. L’auteur de l’article donne des hypothèses pouvant expliquer cha-
cun de ces mouvements en fonction d’événements et de stratégies qui ont
été explicitement mises en œuvre pour avoir des effets sur la position
dans le classement. Par exemple : la montée de Paris 11 serait-elle due au
prix Nobel de Physique d’Albert Fert ? Strasbourg 1 bénéficiera-t-elle en
2009 de la fusion des trois campus locaux ? Si les pôles de recherche et
d’enseignement supérieur (PRES) n’ont pas eu d’impact réel sur le clas-
sement, est-ce parce qu’ils ont été trop récemment créés ? Finalement,
même si certaines universités ont tendance à contester la légitimité des

12. Philippe MASSONNET, Pour en finir avec le miracle chinois, Éd. Philippe Picquier,
2008.
13. Édition du 7 août 2008.