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Devenir du métier d'ingénieur

De
182 pages
Voici des conclusions qui résultent de déductions conceptuelles et d'une vision de l'évolution réelle du métier d'Ingénieur. L'Ingénieur n'est pas un être abstrait. Dans ce livre, il y a, en effet, de l'observation, du témoignage, de l'analyse et de la construction. Mais il y a aussi dans l'évolution projetée une part d'imprévisible.
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Le devenir du métier d’ingénieur
Vers une science et une éthique
d’agencements durables des territoires
Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi
complexes à appréhender. Le pari de la collection
« Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de
réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou
praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus
Bernard GOURMELEN, Handicap, projet et réinsertion.
Analyse des processus identitaires pour les travailleurs
handicapés, 2012.
Eric SARTORI, Le socialisme d’Auguste, 2012.
Jean-Christophe TORRES, Du narcissisme. Individualisme et
amour de soi à l’ère postmoderne, 2012.
Yvon OLLIVIER, La Désunion française. Essai sur l’altérité
au sein de la République, 2012.
Joachim MARCUS-STEIFF, La société sous-informée, 2012.
Mikaël LACLAU, Le Grand Plan : nouvelles stratégies de la
globalisation capitaliste, 2012.
Michel JUFFÉ, Quelle croissance pour l’humanité ?, 2012.
Daniel ESTEVEZ, Représenter l’espace contemporain,
Projets et expérimentations architecturales dans les
aéroports, 2012.
Stéphane JACQUOT, en collaboration avec Yves Charpenel,
La justice réparatrice, 2012.
Emilie PICOU, Démythifier la maternité. Concilier foi
chrétienne et droit à l’avortement, 2012.
Lukas STELLA, L’invention de la crise. Escroquerie sur un
futur en perdition, 2012.

Saïd KOUTANI









LE DEVENIR DU MÉTIER
D’INGÉNIEUR
Vers une science et une éthique
d’agencements durables des territoires










L’Harmattan



























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96799-1
EAN : 9782296967991
jP DILOOH0LOpQD

« Nous sommes en opposition avec la mode qui sévit dans ce pays et à
l’étranger de maisons compliquées et heurtées. Nous pensons que
l’unité est plus forte que les parties. Et ne croyez pas que ce lisse soit
l’effet de la paresse ; il est au contraire le résultat de plans
longuement mûris. Le simple n’est pas le facile. […]
Serions-nous passibles des foudres de l’académie ? »
Le Corbusier. Lettre à Madame Meyer. 1925.
Note au lecteur
Ce livre dresse des conclusions qui résultent de déductions
conceptuelles et d’une vision de l’évolution réelle du métier
d’Ingénieur. L’Ingénieur n’est pas un être abstrait, son devenir
dépend évidemment de l’évolution du monde ; lequel a aussi
ses contraintes et ses aspirations larges et diverses. En général,
lorsqu’il s’agit de projection, il y a toujours une part rationnelle,
déterministe ou, dois-je dire, probable, fondée sur l’observation
des facteurs présents qui guident l’évolution. Dans ce livre, il y
a, en effet, de l’observation, du témoignage, de l’analyse et de
la construction. Mais il y a aussi dans l’évolution projetée une
part d’imprévisible, l’on aurait eu tort de l’ignorer. Je l’ai
préservée en indiquant toutefois qu’elle demeure en suspens.
J’aimerais surtout préciser que dans une vision de l’avenir il y a
une autre part que je qualifie d’irrationnelle, qui représente
l’espoir ou le désespoir, l’enchantement ou le désenchantement.
Ce livre contient une part rationnelle et une part irrationnelle
que j’assume entièrement. Mais je ne saurais dire jusqu’où
chacune était allée dans son influence sur l’autre. Simplement,
parce que ce livre est construit de telle façon que ce soit au
lecteur, qui aurait l’intention de séparer l’affect du concept, de
mettre le curseur là où il voit, lui-même, la séparation nette ou
nécessaire entre le déterminisme et l’espoir.
D’autre part, il était simplement utile, particulièrement dans
le troisième chapitre, de préciser des affirmations sur l’état du
9
Le devenir du métier d’Ingénieur
monde, dans ses ressources et ses limites environnementales,
afin de percevoir les impacts réciproques avec un métier. Il n’y
avait donc aucune volonté de dresser un bilan global et très
précis. C’est pourquoi les chiffres sont souvent arrondis, par
rapport aux références citées. L’idée, pour moi, était jugée plus
importante que les détails qui peuvent, néanmoins, impliquer
des nuances importantes pour mes collègues experts dans
l’énergie, le climat, la biodiversité…
Par ailleurs, dans le but de rendre cet ouvrage accessible à
un public plus large que la sphère des Scientifiques, des
Ingénieurs, des étudiants et des acteurs des Écoles d’Ingénieurs,
j’ai choisi des exemples, lorsque cela était utile, qui ne
nécessitent pas de connaissances scientifiques préalables.
Il me paraît enfin nécessaire de préciser préalablement que
cet ouvrage a naturellement des implications professionnelles et
politiques qui n’étaient pas, néanmoins, recherchées. Je dois,
alors, souligner que, même si ce livre a l’empreinte d’une
expérience professionnelle, il ne représente d’aucune manière
les institutions auxquelles je suis rattaché, directement ou
indirectement. L’ensemble des analyses et des projections est
autonome.
S.K.

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- Chapitre I -
LE DERNIER INGÉNIEUR
-
L’ère des ingénieurs est un épisode de maîtrise et d’autorité
dans l’histoire du cerveau gauche ; une longue et prestigieuse
histoire d’exploration et de conquête, engagée dans des temps
lointains. Plus précisément, dès que l’homme devint conscient
qu’il ait pu dire Je. Ce fut là la naissance d’un pouvoir qui
allait, à chaque phase d’évolution, s’amplifier et s’étendre, mais
toujours en deux mouvements : extraction du Je et domination
de l’environnement. Dans ses premiers outils, déjà, même
rudimentaires, l’homme voyait s’affirmer lentement l’extraction
de son individualité du monde, qui était chaque fois
accompagnée d’un retour du pouvoir acquis en un mouvement
de domination de plus en plus redoutable. Dans l’outil, il y a
toujours une emprise. Elle est une amplification et un
prolongement de l’individu. La transmission, la culture et plus
tard la civilisation avaient ordonné et organisé ces mouvements
d’extraction et de domination dans un savoir implacable.
Lequel, tout en se communiquant d’une génération et d’un
peuple aux autres, s’étendait et s’intensifiait, non sans peine, le
long de plusieurs milliers d’années. L’œuvre du cerveau gauche
est non seulement ce savoir, mais aussi son organisation et sa
diffusion.
Le cerveau droit avait pendant longtemps les qualités et les
exclusivités des dominants. Puis, durant une autre phase de
cette aventure, un simple rôle d’accompagnement. C’était dans
la création des mythes, dans l’entretien des relations avec les
11
Le devenir du métier d’Ingénieur
dieux ; car le cerveau droit devait calmer les angoisses et la
solitude que générait le cerveau gauche dans son œuvre
d’extraction et de domination. Longtemps, il n’y avait ni
psychiatres ni Assurances. À l'époque des pharaons, les
constructeurs des pyramides avaient l’analyse des détails, la
précision et la rationalité du cerveau gauche ; des aptitudes
essentielles qui empruntaient, néanmoins, la cohérence au-
dehors, par des principes et des assises métaphysiques du
cerveau droit. Les Égyptiens devaient bénéficier de la présence
des prêtres qui permettaient au cerveau droit d’embrasser
l’absolu, rayonnant des étoiles de l’au-delà. D’une civilisation à
l’autre, le but de l’aventure était le même pour le cerveau
gauche, avec, néanmoins, des intensités marquées et des
accélérations à des moments, et aussi des ralentissements et des
accalmies à d’autres.
Finalement, l’évolution, elle-même, s’est transformée en une
marche élégante et autonome de la Science, une nouvelle
connaissance du cerveau gauche, prétendant désormais à
l’autocohérence. Quant au cerveau droit, avant de s’abandonner
à l’Art, avec des œuvres d’une autre distinction et d’une autre
élégance, il avait créé des nuances et des genres, chaque fois
lorsqu’il cherchait un apaisement ou tentait un rééquilibrage des
relations entre les hommes, entre les hommes et la Nature, ou
parfois, entre les hommes et leurs dieux. Les œuvres du cerveau
gauche continuent, elles, à ne prétendre à aucune auto-
cohérence.
Toutefois, le lancement de l’ère de l’Ingénieur n’était pas
possible, malgré la distinction et la puissance de la Science, tant
que l’idée de cette aventure millénaire ne s’était pas cristallisée
dans un concept et une conscience. C’est l’idée cartésienne de
« se rendre maître et possesseur de la Nature » qui a marqué en
même temps un achèvement et une rupture dans cette histoire.
C’est elle qui a inauguré la nouvelle ère de l’autocohérence du
Je face au monde. Qui mieux que l’auteur du célèbre « je pense,
donc je suis » peut représenter mieux un concept collectif et une
conscience individuelle d’un mouvement qui allait affiner sa
marche vers la gloire ?
12
Le dernier Ingénieur
C’était, alors, une marche implacable. Et, les conquêtes des
Ingénieurs n’étaient pas des moments de repos pour le cerveau
gauche. Les conquêtes étaient parfois brutales, remplies de
violences. Au renoncement du cerveau droit, ces conquêtes
étaient même devenues de plus en plus explosives. Il n’y a pas
lieu, pour nous, de nous étonner que les premiers Corps
1d'Ingénieurs n’aient pas été civils, mais militaires . D’ailleurs,
ce sont l’ordre et l’exactitude des machines de guerre, qui nous
ont légué le langage de « l’objectif » et de « la cible ». Au
siècle, lorsque l’Encyclopédie a proposé une distinction
entre les Ingénieurs militaires et les Ingénieurs civils pour les
ponts et chaussées, le langage du cerveau gauche était déjà bien
structuré et très performant, et, par conséquent, transférable à
toutes les activités de fabrication. Ainsi, au début du
siècle, des Écoles d'Ingénieurs civils ont commencé à se
développer, chacune avec sa spécialité, mais partageant l'esprit
de conquête et de grandeur de la victoire. Si la révolution
industrielle et le capitalisme avaient structuré l’apprentissage du
savoir et de la technologie, dont le mouvement cherchait la
perfection depuis des millénaires, la pacification démocratique
et la décomposition des Empires avaient ultérieurement
transformé le langage de la conquête et de la victoire en
« concurrence » et « compétitivité ».
Cependant, le jeu qui avait stimulé les conquêtes avec un
double mouvement de retrait et de domination était resté le
même à l’égard de la Nature. Les connaissances accumulées n’y
ont rien changé. Plus encore, ce mouvement millénaire était
devenu tellement machinal, que le Je pouvait s’observer dans
un pouvoir infini et permanent sur la Nature. Ce pouvoir, ne
contrôlant que les détails et n’ayant comme spécialité que le
localisable, a continué, néanmoins, son œuvre sans tenir compte
des limites globales. C’est le prix de l’autocohérence, sans

1 Voici le premier sens que donne le Dictionnaire d’Émile Littré au mot
Ingénieur : « Celui qui invente, qui trace et qui conduit des travaux et des
ouvrages, pour attaquer, défendre ou fortifier des places. Ingénieur militaire.
Le maréchal Vauban, né en 1633, le plus grand ingénieur qui ait jamais été, a
fait fortifier […] trois cents places anciennes »
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ccLe devenir du métier d’Ingénieur
intercohérence. Le pouvoir infini sur la Nature considérait
implicitement la Nature sans limites. De l’infini dans le fini pris
pour infini. Voilà une contradiction essentielle. Les Ingénieurs
ne pouvaient voir cette contradiction, épris par l’image de leur
pouvoir et leur prestige, sûrs de leur rôle dans l’innovation pour
le capital. Engourdis, ces Ingénieurs ne pouvaient alors plus
rien voir, tel Narcisse dans sa torpeur devant son image.
Où en sommes-nous aujourd’hui ? Notre rationalité
autocohérente, infinie, ne nous permet pas de voir sérieusement
l’extérieur, de voir globalement le monde se fermer sur nous.
- La rationalité du cerveau gauche qui était bien utile dans
le progrès industriel et le développement de la société
n’offre plus ni pouvoir, ni prestige ni prospérité.
- Le champ d’action du cerveau gauche s’est rétréci dans
l’Entreprise et dans la société, et parallèlement, nous
sommes devenus trop nombreux sur Terre à vouloir partager
ses bénéfices.
- Les ressources pour les outils, les machines et même pour
les hommes deviennent rares, ou sont en train de le devenir.
- Nous sommes de plus en plus nombreux, et nos rejets
dans l’environnement commencent à limiter les espoirs.
- Un réchauffement climatique est attendu.
- Il y a une crise de la compétitivité. Au fond, une crise de
l’innovation.
Ici, la crise n’a rien de politique dans les causes. Elle en a
dans les effets. Les derniers Ingénieurs sont les accompagna-
teurs involontaires de cette phase engagée de descente
intrinsèque. Ils escortent, depuis 30 ans, cette descente qui
s’accélère. Ils se réveilleront de la torpeur héritée de leurs aînés,
juste avant la fin. Mais ce sera sans espoir.
Je ne sais pas si les dernières gouttes de pétrole seront pour
un avion ou un navire, dans un médicament, un plastique
particulier ou des cosmétiques de luxe. Ce qui est sûr, c’est que
les dernières gouttes annonceront la fin du dernier Ingénieur.
Le pétrole n’est pas la raison de cette fin, nous verrons que c’est
un catalyseur de cette descente malheureuse. Il reste à peu près
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