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Dis-moi comment tu enseignes, je te dirai qui tu es

De
208 pages
Ni manuel de pédagogie, ni traité méthodologique, cet ouvrage dit enfin l'essentiel sur le métier de l'enseignant. L'auteur explore la matière même du métier dans ce qu'elle a de plus subtil, voire parfois les silences, les regards, les hésitations, les désordres, les refus, les élans, l'incontrôlé. Le cheminement à travers ce qui est tu (ou tué) par l'institution explore les secrètes relations que l'enseignant entretient avec les expériences indélébiles de l'enfance, insiste sur les manifestations, durant l'heure du cours, des pulsions et rythmes intimes (de l'affect et du corps), sans négliger jamais les impératifs aussi d'une morale personnelle.
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Dis-moi comme tu enseignes, je te dirai qui tu es

On trouvera ci-dessous la liste des ouvrages cités pour lesquels le copyright a été demandé du fait de la longueur de l'extrait, et accordé par la maison d'édition: Albin Michel, pour L'Amour, la fantasia, d'Assia Djebar, 1985. Armand Colin, pour Eléments de linguistique générale, d'André Martinet, 1996. Arthème Fayard, pour Les Nouvelles maladies de l'âme, de Julia Kristeva, 1993. Atlas, pour Neuvièmes assises de la traduction littéraire - Arles 1992, ouvrage collectif, 1993. Bernard Grasset, pour La traversée littéraire, de Marthe Robert, 1994. Hachette Livre, pour Les Théories de la grammaire anglaise en France, de P. Cotte, A. Joly, D. O'Kelly, E. Gilbert, CL. Delmas, G. Girard et J. Guéron, 1993. Les Éditions de Minuit, pour La Reproduction, de Pierre Bourdieu et le. Passeron, 1970. Le Monde, pour des extraits d'articles divers, précisés aux pages 11, }9, 57, 65, 161 et 178 de l'ouvrage. Editions Payot, pour Le Médecin, son malade et la maladie, de Michael Balint, 1980. Éditions du Seuil, pour Tant qu'il y aura des profs, d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, 1984 ; et La Misère du monde, ouvrage collectif sous la direction de Pierre Bourdieu, 1993. Et pour l'audiovisuel: I.N.A, pour des extraits de "Vladimir Jankélévitch - la vie", 8 juin 1985, et de Radioscopie de J. Chancel avec Claude LéviStrauss, 9 novembre 1988, France Culture. Bouillon de culture, de Bernard Pivot, France 2, pour des extraits aux pages Il, 51, 52,53, 57, 62 et 75.

cg L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5864-5

Danièle ROTH-SOUTON

Dis-moi comm~ tu enseignes, je te dirai qui tu es

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)

- Canada

H2Y lK9

DU MÊME

AUTEUR

Aux Éditions L'Harmattan
Vladimir NABOKOV, L'Enchantement de l'exil, 1994.

Les enfants de la guerre. Debout, bras derrière le dos, deuxième en partant de la gauche

Dernière année au Lycée des Minimes. Debout, bras derrière le dos, troisième du deuxième rang en partant de la droite.

Mes premiers collègues. Debout, bras derrière le dos, à droite du patriarche, lui-même en l'exact milieu du deuxième rang.

Ma première classe. Assise, bras croisés. Décentrée dans le rang

ENFANCE

ET MYTHOLOGIE

PERSONNELLE

Aussi l'enfance est-elle dans ce livre comme une roue à l'intérieur d'une roue, qui commence, tourne autour et finit avec elle. Elle est la fin et le commencement, l'introduction et l'explication. Stephen Spender, Autobiographie.

L'enfance

inguérissable

La guerre, ma marraine et les sureaux ont tous quelque chose à voir avec le fait que je dessine des livres pour les enfants. Mais je ne sais pas exactement pourquoi, ni comment. Propos d'Elzbieta (née en 1936, comme moi-même - coïncidence...) confiés à Florence Noiville, "Elzbieta ou l'enfance inguérissable ", Le Monde, 24 juin 1994.
Ce qui constitue le pavor, le terror, dans les souvenirs, c'est que l'enfance est irréparable, et que ce qui en est la part irréparable fut la part amplificatr ice, fougueuse et constructive. Pascal Quignard, La Haine de la musique.

Personnellement, je me cherche dans le passé: souvent détermine le cours de mon action. Elie Wiesel, Mémoire à deux voix.

c'est l'enfant en moi qui

J'ai su rester ce que j'ai été dans la petite enfance, qui m'a profondément marqué, et je ne changerai jamais. Alain Delon, au Bouillon de culture de Bernard Pivot, FR 2,2 mars 1996.

A l'aube de la vie, deux expériences

majeures

Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours craint les trahisons de la parole et l'énoncé menteur par omission, négligence ou méconnaissance du poids des mots. Je tiens cette obsession pour l'héritage d'une épreuve lointaine, alors terrible, à l'école primaire, et orchestrée par ceux qui avaient mon âge et n'étaient pourtant pas solidaires mais déjà au pas de l'autorité - en l'occurrence, de la maîtresse d'école. Orchestrée est le mot puisque la huée (il s'agit de cela) était à l'époque une composante quasi obligée de l'enseignement primaire, un des temps de la classe, et pas des moins appréciés. Cette manifestation, jamais spontanée mais toujours plus ou moins commandée, était en fait la réponse collective, verbale et minimale, limitée à la répétition de la voyelle Il

exagérément longue, symbolisable - /u:/ -, à la situation d'exception suscitée par quelque scandale. Imposée d'abord par l'enseignant (une intimation donc), mais trouvant bientôt le relais d'une pulsion-compulsion de plaisir individuelle et collective à la fois, elle se traduisait par la reprise enthousiaste et rythmée "Hou! Hou! Hou !" sur le mode ternaire de nos compositions françaises. Voilà comment gérer, quand on est un enseignant d'un certain type, l'économie d'une classe. La raison, ce jour-là, de la huée, situation codée donc de notre impitoyable microsociété, était qu'on m'avait mal comprise. Accusée de propos critiques sur la ou les maîtresses qui auraient été

échangés avec des camarades (lesquelles? J'étais seule, en tout cas,
au pilori) à l'heure des jeux d'après la classe, sur la place des Célestins (il me semble maintenant revoir la scène; je dois l'imaginer en fait d'après le conte fait aux institutrices par les petites rapporteuses, ou menteuses), on m'avait traînée de salle en salle. J'éclatai en sanglots, on me questionna: je craignais la réaction familiale? En réponse à la question insidieuse, au lieu de l'énoncé sans surprise attendu de la coupable en pleurs: "J'ai peur de Maman", je prononçai un "J'ai peur pour Maman" difficilement décodable ; j'en veux pour preuve la réplique des "Hou! Hou! Hou !" vigoureux, préparés pour le premier. La phrase trop nouvelle et libre avait été prise pour un avatar insignifiant de la phrase convenue, linguistiquement et culturellement adéquate, traduisant la relation normale de parents détenteurs de la Loi et de l'enfant soumis à elle (ordre des mots, ordre du monde). Je tirai de l'épreuve ce premier enseignement, ponctuel et nullement mineur, que l'opposition "de/pour" n'était signifiante que pour moi: il s'agissait de communiquer que je ne craignais pas pour moi; je savais fort bien que je n'avais pas à redouter quelque châtiment (si mes parents étaient peu durs avec moi, n'était-ce pas parce que les temps l'étaient suffisamment ?), mais j'étais bouleversée à la pensée de décevoir les miens et les blesser 12

dans leur amour. Et ce deuxième, en conséquence et de valeur plus générale, que ce que je tenais alors, et tiendrai plus tard, pour antithétique était, et serait trop souvent, pour les autres un simple jeu de variantes. Ce choix que j'ai fait alors de la phrase qui différait, matériellement très localement mais dans son sens totalement, de cette autre qu'on voulait m'obliger à dire, revenait (on reconnaîtra Pierre Bourdieu) à m'arracher à la situation sociale terrible de l' humiliation, et encore, et surtout, à la situation langagière inadéquate, terriblement telle. Voilà l'expérience où je vois une donnée empirique constitutive de mon "moi", à l'orée de son histoire; elle dessine un de ces paysages de la rétrospection que chacun revisite à l'occasion de plongées dans une mythologie personnelle plus ou moins vivace. Puisque la modification minimale d'un énoncé tout commun entraînait la catastrophe, il me faudrait désormais travailler à la loupe sur le langage. Une deuxième expérience, à peu près à la même époque, vers mes six ou sept ans (et le milieu de cette même guerre où Elzbieta voit un des facteurs constitutifs de son être et la raison de sa vocation) acheva mon éducation: il m'apparut que les grandes personnes aussi pouvaient avoir maille à partir avec le mot. Cette fois, il était écrit et à lui se réduisait tout le message: "juif', gravé sur notre boîte aux lettres. Je revois mon père, dans le couloir obscur (avions-nous par prudence refermé derrière nous la porte d'entrée de notre immeuble, 6 place des Célestins ?), rayer de sa clé le cuivre de la plaque. Quand la changea-t-on ? J'aimerais l'avoir gardée; quand bien même j'en aurais eu l'idée, je ne l'aurais pas demandée; on ne formulait pas, à cette époque, de désirs incongrus. Est-ce que j'exagère l'importance que j'accordai alors à la scène? Il est vrai que l'enfant ne concatène pas les diverses expériences et ne rationalise pas leur enchaînement ni n'établit la 13

relation de cause à effet; mais celle-là trouvait si exactement sa place dans le concours des circonstances vaguement, confusément effrayantes que je vivais alors. (Comme ce jour où, de retour de vacances passées loin des miens dans une ferme à Dardilly auprès de gens indifférents sinon brutaux, je me retrouvai sans comprendre mais sans interroger non plus, dans un vaste appartement délabré, "chez le comte", disait-on, où les souris couraient dans les placards). Je tiens là sans doute une pièce trop exactement ajustable de mon puzzle pour refuser d'y voir une donnée majeure de mon "moi" d'enfant. M'interrogeant sur la raison du choix de mon métier, d'abord, sur la nature, ensuite, du rapport de ma personnalité à mon enseignement, et nourrissant cette ambition de la portée universelle d'une expérience toute privée que Montaigne disait bien haut (trop haut sans doute) et en préambule à son livre, ne pas nourrir pour sa part ("C'est icy un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée"), je mène l'enquête jusque dans les couches profondes de mon histoire. Il m'a fallu commencer avec ces épisodes "domestiques et privés" et la première de ces strates que déposent les événements. J'ai dit comment le langage, dont je comprenais si précocement et si terriblement ce que l'événement lui doit, allait devenir mon affaire; le choix de l'enseigner n'aura pas été aussi fortuit que parfois je l'ai craint. Ceci encore: je vois bien maintenant, et tente ici de m'expliquer sur le point, ce que ma façon d'enseigner doit à la nature de cette formation plutôt particulière.

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Marginalisation

et culpabilité

(..) chacun porte intérieurement la culpabilité réelle de ses crimes fictifs et entre dans le cycle sans fin de révoltes et de repentirs. Marthe Robert, La Traversée littéraire. D'où l'angoisse de ne pas être crédible, parce qu'on n 'y est pas resté, précisément, parce qu'on a survécu. D'où le sentiment de culpabilité chez certains (...). D'interrogation angoissée. Pourquoi, moi, vivante, vivant, à la place d'unfrère, d'une soeur, d'unefamille toute entière, peut-être? Jorge Semprun, L'Écriture ou la vie. Moi je trouve que je n'ai pas le droit, étant donné ce qu'ont subi les autres, de commencer à parler de mes malheurs à cette époque-là. J'étais très privilégiée (...) j'ai eu cette chance. On éprouve presque une gêne, vous savez, de ça. Nathalie Sarraute, film de Jacques Doillon, dans Un siècle d'écrivains, collection dirigée par Bernard Rapp, France 3, 27 septembre 1995.
C'est plutôt le fruit d'avoir survécu à des choses. Une impression de remords, qui s'associe d'une certaine manière à tous les trucs de l'occupation. Patrick Modiano, au cours d'une émission de Paule Zajdermann et Antoine de Gaudemar, Un siècle d'écrivains, 6 février 1996.

Héritage de l'enfance dans la famille cataloguée comme juive, ce sentiment vague mais insistant d'un degré de marginalisation ? Ou me serait-il venu beaucoup plus tard, avec la remémoration des années de guerre? Je crois pourtant qu'il donnait sa couleur déjà à la perception d'un monde très tôt éprouvé comme hostile, et hostile par ma faute sans que je sache quelle elle était. Aussi, pour me le gagner, ce monde, j'aurais parfois été réellement coupable de lâchetés mineures, au compte desquelles je mettrais ma participation (si tel fut le cas) aux médisances des enfants sur nos institutrices. Quelle a été l'incidence de ce sentiment, plus tard, sur mon enseignement? Entre autres, sans doute le fait que jamais je n'ai pu, pleinement et en toute sérénité, adhérer au rôle de mentor 15

détenteur des vérités communes - et indiscutables parce que telles -, au service de la doxa. Il me faut l'avouer, lorsque dans la classe se dérègle la belle mécanique, le professeur que je suis vient parfois à manquer à sa place, qui est place d'autorité (pour nombre de partenaires professionnels: jeunes élèves - mais non pas les étudiants - , parents et certains collègues, la chose est inavouable en effet). Je me sens à la fois mi-engagée dans le mainstream confortable de l'orthodoxie et mi-dégagée et hors, sans oser jamais le schisme radical et la scission d'avec la "majorité compacte". Il y aura toujours en moi (et sans que je le regrette, car il y a là un ferment précieux) quelque chose de la fillette qui savait qu'elle allait casser les oeufs frais qu'on l'envoyait chercher à la ferme voisine, au moment où il lui faudrait lutter avec la barrière de bois rétive. Qui me confiait la course? Où cela se passait-il? Seule certitude, c'était pendant les vacances scolaires, quand on me mettait à l'abri chez des paysans ou dans une maison d'enfants, à quelques kilomètres de Lyon bombardé. En moi se confondaient alors trop bien le sentiment confus de participer d'une culpabilité collective et celui, fort et paralysant, d'une insuffisance personnelle insigne. Hors de la famille, protectrice et indulgente à proportion des dangers et de l'hostilité extérieurs, j'étais perdue et cruellement moquée pour une maladresse, une inadaptation à la circonstance, qui relevaient en fait d'une inhibition paralysante.

Le service à thé en argent

Je me fais biquotidiennement mon thé dans un service en argent hérité de ma mère. Chez nous, la théière pansue trônait, flanquée de son pot à lait, dans le vaisselier Chippendale. On l'en sortit un jour pourtant, à l'occasion de la visite à mon chevet de malade (une angine, sans doute, j'y étais fort sujette), d'un fils de soyeux lyonnais nantis, en lequel je soupçonne ma mère d'avoir vu un fiancé en puissance. C'est là, selon moi, la raison de l'usage 16

inattendu de ce qui m'avait toujours paru être un pur objet d'art. Je ne fus jamais "reçue" par la famille bourgeoise, malgré nos projets à tous deux et notre possession d'un service digne de leur table. Je ne m'en étonnais pas; m'en indignais encore moins. Le sentiment - humble non pas, mais raisonnable et calme, dirais-je de ne pas appartenir à ce milieu, inconsciemment convoité peutêtre (que je venais à connaître suite à une invitation étourdie, qui n'aurait pas dû être acceptée et le fut pourtant), me l'interdisait. Ce même sentiment de la différence est revenu m'habiter depuis, en d'autres circonstances qui, quant à elles, ne le justifiaient pas. Mais le pli de la marginalisation avait été pris très tôt et je n'aurai, toute ma vie durant, que trop tendance à la vérifier à l'occasion de difficultés surgies dans une situation nouvelle. D'où ma sensibilité à tout~ forme d'exclusion victimisant un élève ou étudiant, par quelque biais que ce soit et, en particulier, l'élitisme d'un enseignement; j'y vois une des raisons fortes du choix de pratiques pédagogiques, diverses au fil des ans (et aussi des modes, qui peut se vanter de leur échapper ?) mais qui toutes satisfaisaient à cette exigence de s'adresser également à tous.

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L'enfant trouvé
Ce phantasme simple, remarquablement stable et si fréquent qu'on peut le dire universel, consiste pour le sujet à se raconter une "histoire" selon laquelle il n'est pas lefils de ses parents mais un enfant trouvé ou adopté. La Traversée littéraire.

Je me souviens avoir affabulé en ce sens à l'âge de six ou sept ans, fondant l'hypothèse de l'adoption sur les quatorze ans d'écart d'avec ma soeur aînée. Ce qui n'était nullement inconciliable avec un sentiment filial très fort. Je ne suis pas loin de penser que la création de ce "roman" et le travail de ré interprétation de la relation originelle étaient le signe annonciateur de la constante interrogation par la suite sur la nature de la relation à l'autre, quelle qu'elle soit (et donc, aussi, la relation à l'élève, l'étudiant plus tard), et du souci de la réinventer au besoin.

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Le facteur hasard
Ne parlons donc jamais de hasard Joseph de Maistre.

Je crois qu'ilfaut mériter le hasard. Je crois qu'ilfaut vivre de manière à rencontrer sur sa route un hasard qu'il (sic) reconnaîtra en tant que hasard pour le sentir et pouvoir le toucher (...). S'il va dans sa direction, à ce moment-là il se trouvera dans un meilleur endroit que celui où il était auparavant. Krzystof Kieslowski, Bouillon de culture, 2 septembre 1994. (Traduction simultanée) . Notre génération va atteindre la soixantaine. Le temps est venu de faire le point. Sur ce qui nous est arrivé - ou pas arrivé. Nous n'avons pas fait la guerre, nous étions des enfants. Trop petits pour la Résistance, trop petits encore à la Libération. Nous n'avons pas "fait" mai 68. Nous avions la trentaine. Propos de Catherine Clément, recueillis par Josyane Savigneau, "Catherine Clément regarde sa génération", Le Monde, 24 février 1995.

Hasards non mérités de la naissance

- dans le temps...

Hasards de la naissance, non pas dans l'espace social, en l'occurrence, mais dans le temps de l'Histoire, à une certaine époque. "Née dix ans trop tôt ou dix ans trop tard", déplore Françoise Giroud dans Leçons particulières. Dix ans plus tôt et j'étais pendant la guerre une adolescente. Nombre de résistants et de miliciens avaient entre seize et vingt ans. Aurais-je choisi un camp? De par mon milieu familial et mes origines, la milice était un choix improbable. La question est donc plutôt: aurais-je agi ou subi? Et là, intervient le facteur du hasard du sexe. Une fille, alors, était plus docile, moins hardie, moins libre de ses choix et mouvements. Dix ans plus tard et la guerre n'était pour moi qu'un chapitre de mon livre d'Histoire. Dix ans plus tôt et j'avais l'âge de ma soeur, de mes cousins et cousines; je vieillissais entourée des miens (enfin, de ceux que la 19

guerre et les camps avaient épargnés). Oui mais, dix ans plus tôt, je n'étais plus "la petite". Je fus gâtée à ce titre et vis mon enfance se prolonger plus qu'il n'est habituel. La présence de jeunes (trop) contemporains, leurs intrusions dans mes jeux, leurs exigences et caprices m'auraient interdit ces rêveries que je me plaisais à cultiver. Bienheureuse vacuité des heures pour l'enfant qu'on laissait à ces ressources imaginatives que la solitude encourage. Dix ans plus tard et j'étais femme de plus d'audace; la génération des "nées dans les années trente" est une génération de transition et de compromis, de femmes chez qui l'aspiration à la réalisation personnelle a été tempérée, freinée par la force du modèle traditionnel. J'en vois les effets dans mon métier. Je posai, certes, l'accès à une profession comme condition du mariage, mais renonçai en revanche à l'entrée par la grande porte (de l'agrégation), de mon plein gré, pour endosser le rôle de mère et me conformer au schéma accepté. Vers la quarantaine, je repris le chemin de la fac. Trajet spiralant, auquel je vois un avantage présent: pour lui avoir enseigné depuis les petites classes du collège, je connais mieux celui ou celle que j'instruis maintenant, dans ses premières années à l'université.

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