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Écrire pour apprendre

De
320 pages
Dans la démarche ECLER, ceux et celles qui disent ne pas savoir sont autorisés à écrire. Ils sont invités à s'appuyer sur ce qu'ils savent déjà, pour construire de nouvelles compétences. Dans une posture " d'accompagnement-expert ", le formateur accueille, conseille, oriente en construisant avec chacun, pas à pas, une progression sur mesure des connaissances à acquérir. Depuis plus de 25 ans, ECLER fait de l'hétérogénéité un levier pour l'apprentissage et développe chez les apprenants, initiative, créativité, autonomie et responsabilité.
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Écrire pour apprendre Noël Ferrand
La démarche ECLER
« Vous voulez apprendre à écrire, à lire, à mieux parler, alors écrivez les mots
que vous connaissez comme vous les voyez, comme vous les entendez,
ensuite le formateur vous aidera à les mettre dans leur forme correcte.
Écrivez les mots de votre vie, ceux que vous avez envie ou besoin d’apprendre
en acceptant de signer votre texte et de le rendre public. »
Écrire pour apprendre
Dans la démarche ECLER, ceux et celles qui disent ne pas savoir sont
autorisés à écrire. Ils sont invités à s’appuyer sur ce qu’ils savent
déjà, pour construire de nouvelles compétences. Dans une posture La démarche ECLER
«d’accompagnant-expert », le formateur accueille, conseille, oriente en
construisant avec chacun, pas à pas, une progression sur mesure des
connaissances à acquérir.
Le travail a un double e et : la personne progresse dans la maîtrise de
la langue, mais en « s’écrivant » dans ses textes, elle se révèle à
ellemême, « se donne » aussi à lire aux autres ; elle y trouve con ance en Ecriresoi, reconnaissance et prise de pouvoir sur sa vie et son environnement.
Depuis plus de 25 ans, ECLER fait de l’hétérogénéité un levier pour
l’apprentissage et développe chez les apprenants, initiative, créativité, Communiquer
autonomie et responsabilité.
Lire
Exprimer
Noël Ferrand a été formateur d’adultes de 1971 à 2003 dans un Ré échirorganisme de formation grenoblois. À partir de 1988 il conçoit et
développe la démarche des Ateliers ECLER en tant que salarié, puis
en tant que formateur indépendant depuis 2003. Il a formé à ce
jour (2014) plus de 500 formateurs / trices en France, en Belgique
et en Suisse romande. Il participe au « pôle formateurs ECLER » qui aujourd’hui
prend le relais pour assurer la pérennité et le développement de la démarche
ECLER.
Contact : poleformateurs38-ecler.blogspot.com
ISBN : 978-2-343-04351-7
32 euros
Écrire pour apprendre
Noël Ferrand
La démarche ECLER















Écrire pour apprendre
La démarche ECLER























Noël Ferrand













Écrire pour apprendre

La démarche ECLER

E crire
C ommuniquer
L ire
E xprimer
R éfléchir




Préface de Jean-Marie Besse
Postface de Francesco Azzimonti




















































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04351-7
EAN : 9782343043517







Dédicace

Cet ouvrage, synthèse d’une vie professionnelle de formateur, est
dédié à toutes ces personnes désireuses d’améliorer leurs compétences
en français pour l’écrire, le lire et le parler qui ont fréquenté les
Ateliers ECLER de MPS formation entre 1988 et 2003. C’est pour
elles et grâce à elles qu’ECLER a vu le jour, s’est structuré et
développé au fil des ans. Ce sont elles qui ont donné à ma vie
professionnelle tout son sens et qui m’ont enrichi de tout ce qu’elles
m’ont donné…

A mes collègues qui m’ont accompagné dans cette aventure,
Sylvie, Solange, Annie et aux collègues formateurs avec qui nous
avons cherché depuis les années 1970, des réponses pédagogiques
appropriées pour les adultes en formation…

A toutes les formatrices et formateurs, salariés ou bénévoles,
rencontrés dans les formations de formateurs ECLER depuis 1993
jusqu’à ce jour qui se sont appropriés la démarche pédagogique, l’ont
adaptée à leur contexte, l’enrichissent et la développent à leur manière
et au-delà d’eux à toutes les personnes en formation qu’elles
accompagnent…

A toute l’équipe du Pôle formateurs ECLER qui aujourd’hui prend
la relève pour qu’ECLER reste vivant dans le monde de la formation
et continue à porter des fruits.











Remerciements

Mes remerciements à Jean Marie Besse qui m’a incité à écrire cette
synthèse, m’a encouragé et accompagné dans cette entreprise.

A Francesco Azzimonti pour tout ce que nous avons vécu ensemble
dans notre vie professionnelle et au sein du Comité de Liaison
Alphabétisation et Promotion (CLAP Rhône Alpes).

Aux amis de Belgique, de Suisse, d’Ecosse, du Pays Basque et de
France avec qui nous avons partagé de si bons moments pendant les 5
saisons de nos rencontres européennes « Grundtvig » entre 2005 et
2008, en confrontant et enrichissant nos pratiques sur le thème des
« pédagogies émancipatrices ».

A Josée et Marie-Hélène qui ont patiemment relu toutes ces pages
pour en traquer les erreurs et imperfections…









Préface


Saluer la sortie d’un livre est toujours un moment émouvant,
d’autant plus lorsque la parution de ce livre a été longtemps attendue,
ce qui est ici le cas : ce qu’écrit Noël Ferrand va servir à de nouveaux
formateurs afin que d’autres adultes apprenants, des malhabiles de
l’écriture pour la plupart, continuent d’oser dire ce qu’ils vivent, ce
qui les fait souffrir, ce qu’ils ressentent et espèrent et, en le disant et
l'écrivant, en viennent à devenir des écrivants en français.

Ce livre est avant tout acte de transmission, formalisation d’une
longue expérience de formateur inventif, sur une trentaine d’années,
ces décennies où notre génération, à Noël, Francesco Azzimonti et
bien d'autres engagés dans cette volonté de former de manière
professionnelle, s’est trouvée confrontée à cette mise à l’écart de la
lecture et de l’écriture qu’ont subie et continuent de subir des adultes
qui vivent à côté de nous et qui se sentent trop souvent culpabilisés et
marginalisés de ne pas savoir communiquer par l’écrit.
Noël Ferrand restitue ici les conditions de mise en place de son
premier atelier d’écriture, dans un groupe où il était là comme
formateur, un groupe très disparate, un groupe qui était là pour
apprendre à s'exprimer en français.

Faire écrire ! Peut-être cette simple idée n’est-elle plus aussi
provocante qu’elle n’était dans les années 1980, provocante comme
l’idée de permettre à des jeunes écoliers de maternelle d’essayer
d’écrire alors qu’ils n’avaient pas encore entrepris d’apprendre à lire,
ce que j'ai proposé à la même époque, dans le sillage d’Emilia
Ferreiro, ou provocante comme l'idée lancée par Francesco Azzimonti
– on comprend peut-être mieux pourquoi Noël nous a demandé, à
Francesco et moi, d’ouvrir et de fermer, amicalement, son livre – de
11
créer un concours d’écriture ouvert à ces adultes qui, comme dans
l’atelier de Noël, n’étaient pas du tout à l’aise avec l’écriture du
français.

ECLER est né de ces intuitions de Noël, de ses convictions de
formateur exigeant et à l’écoute des personnes, mais aussi de son
ouverture, de ses lectures, de ses contacts et de son expérience.
Ce qui frappe dans l’attitude de Noël, c’est la sympathie profonde,
authentique, qui le lie aux personnes qui viennent apprendre auprès de
lui, ces apprenants à la peine pour lire et écrire et qui ne voulaient pas
se risquer à écrire lorsqu’ils sont arrivés au seuil de l’atelier. Une
sympathie, une chaleur et une attention à l’autre, mais aussi un souci
de choisir les « bonnes » démarches, les « bons » outils, ceux qui font
confiance à la personne, ceux qui la rassurent mais aussi lui
permettent d’oser tenter, de prendre ce risque à partir duquel beaucoup
devient possible, le risque de se montrer écrivant devant les autres.
Noël a su autoriser ces essais, ces expressions, maladroites certes au
début, mais qui témoignent déjà d’une réflexion sur soi et sur le
monde et aussi – et c’est moins souvent relevé - d’une réflexion sur la
langue, sur ce à quoi elle oblige comme cadre commun pour échanger
avec l’autre. Ceux qui sont passés par les groupes ECLER, sur cette
trentaine d’années, sont ainsi devenus des auteurs de leur histoire,
écrivant pour eux et pour d’autres, pour ceux, tout d’abord, qui sont
dans l’atelier et avec qui on échange, on peine, on rit, on découvre, on
apprend et on discute, y compris sur la manière d'écrire !

E crire, C ommuniquer, L ire, E xprimer, R éfléchir : chacun de ces
verbes traduit bien la volonté d'ancrer la démarche et les objectifs dans
l'écriture personnelle et de considérer cette dernière comme l'outil de
travail privilégié pour acquérir des compétences linguistiques. Car les
personnes qui apprennent sont déjà des utilisateurs de la langue écrite,
même si c'est de manière maladroite.

ECLER est aussi un lieu de formation et de regroupement de
formateurs intéressés à échanger entre eux sur leurs expériences, leurs
tentatives, leurs idées, leurs découvertes. Si Noël a été à l’origine et a
permis que se fédèrent toutes ces énergies, il a voulu très vite que les
échanges s’organisent pour permettre la continuité et la transmission à
ceux qui, à leur tour, arrivent sur ce chantier. C’est pourquoi aussi ce
livre était nécessaire et devenait urgent : donner, donner à connaître
12
les inspirations, les situations, les réalisations, les adaptations aussi car
ECLER est en mouvement. Comment ECLER se préoccupe du suivi
individuel des personnes en formation, comment prendre en compte
l'hétérogénéité des publics, quelles méthodologies préférer et pourquoi
... Ce livre multiplie les exemples, les productions des personnes ; il
donne à voir et comprendre comment un formateur peut faciliter la
rencontre active et positive de l'écriture.

Il existe bien un esprit ECLER, des références théoriques et des
parcours de formateurs et d'éducateurs qui ont nourri l'action de Noël
Ferrand : au moment qu'il a choisi pour "passer la main" à d'autres, ce
livre aidera à prolonger cette belle aventure qui a rendu tant de
services aux apprenants qui ont pu en bénéficier.
J’ai senti, à toutes les pages de ce livre, combien il allait apporter
aux praticiens de la formation pour adultes, ces adultes en difficulté
pour écrire et lire le français, pour des raisons très diverses. C’est un
grand et beau livre, un livre qui donne envie d’essayer à son tour de
prendre sa place dans ce travail de facilitation de l'accès et de l'usage
de l’écriture.


Jean-Marie Besse
chercheur en psychologie


13












Avant-propos
1Genèse d’ECLER

1 Ce texte réactualisé en 2011, a été publié dans la sélection des textes
d’apprenants réalisée en 1998 pour les 10 ans d’ECLER sous le titre : « De
quoi je me mêle, dans quoi je m’emmêle ? »



L’idée a jailli, je me souviens, en 1987 lors de l’élaboration du
projet d’un nouveau stage que le Directeur de MPS/Formation me
2demandait de mettre en place.

J’avais reçu une trentaine de personnes pour constituer un groupe
de quinze et toute la palette d’un public que je connaissais bien
s’étalait sur mes listes avec sa diversité, son hétérogénéité, la
singularité de ses histoires individuelles, de ses attentes, de ses
besoins.

Le dénominateur commun, le leitmotiv trente fois exprimé était :
« J’ai besoin d’apprendre à écrire le français pour mieux me
débrouiller dans la vie ! »

Ceux qui l’énonçaient n’avaient parfois jamais été scolarisés ni en
France ni dans un autre pays et ne savaient lire ni écrire aucune
langue.

D’autres avaient fréquenté l’école dans un pays d’origine et
maîtrisaient peu ou bien les codes écrits de leur langue maternelle : en
français par contre, des difficultés subsistaient à l’oral, le vocabulaire
était limité et ils n’avaient jamais appris à écrire notre langue dans
laquelle ils s’exprimaient parfois de manière très approximative.

Enfin il y avait ceux qui avaient fréquenté l’école en France et qui,
soit parce que c’était très loin, oublié, soit parce qu’ils n’avaient
jamais réussi à intégrer suffisamment les normes de la grammaire et
de l’orthographe, se déclaraient démunis face à l’écrit.

Tous étaient des adultes, des hommes et des femmes de vingt à
quarante cinq ans, beaucoup d’origines étrangères, quelques-uns
français de souche. Pour tous le stage devait être une étape vers
l’emploi.

Comment répondre à une demande aussi unanime et prendre en
compte une telle diversité ?


2 Maison de la Promotion Sociale de Saint-Martin d’Hères (38).
17
Constituer des groupes de niveaux ?
C’était impossible et je ne le voulais pas !

Depuis longtemps comme formateur j’en avais pris mon parti.
Puisque l’hétérogénéité était une donnée incontournable, il fallait non
seulement « faire avec », mais plutôt que de la subir, la valoriser
comme un facteur favorable pour une pédagogie différenciée. J’avais
déjà beaucoup travaillé dans ce sens depuis plusieurs années dans le
domaine « logico-mathématique » où je m’étais investi auparavant.

Revenant à mes premières amours, la langue et ses codes, la
communication, j’étais au pied du mur : comment prendre en compte
la diversité et offrir à chacun un chemin balisé, repéré, où il pourrait
avancer à son rythme en s’appuyant sur la dynamique d’un groupe,
avec les conseils d’un formateur ?

Et l’évidence a surgi, en latin, du fond de ma mémoire et de mes
« humanités » gréco-latines. Quel maître avait semé la graine ? De qui
était la citation ? Je n’en ai plus aucun souvenir !
Mais elle était bien là, refaisait opportunément surface au moment
où je ne l’attendais pas :

Nulla die sine linea, pas un seul jour sans une ligne, formule
lapidaire qui me montrait l’itinéraire…

Elle faisait écho dans l’air du temps avec une autre expression qui
me plaisait beaucoup et que je laissais chanter dans mon esprit :
« Atelier d’écriture ». Je ne connaissais rien de ces groupes réunis par
le désir (plaisir !) d’écrire, sinon qu’ils existaient. Mais ce que
j’aimais c’était l’alliance de ces deux termes et les résonnances qu’il
avait dans mon imaginaire. D’un côté ATELIER : la fabrication, le
façonnage, la transformation de la matière soumise aux lois de l’esprit,
de la technique pour devenir objet par le travail de l’homme. Et de
l’autre, quand la matière c’est l’esprit lui-même qui se plie dans la
configuration des mots pour devenir communicable, la trace fabriquée,
déroulée devient un texte sur la page blanche : ECRITURE… !

La voie était là, ouverte, évidente : ce qui permettrait
l’individualisation des apprentissages, le respect des rythmes, ce serait
18
la production des textes, chacun à son niveau, chacun selon ses
possibilités.
« Pas un jour sans une ligne » : ce fut réellement la consigne de ces
premiers stages où la démarche qui s’est ensuite inscrite dans l’Atelier
ECLER s’est élaborée et structurée.
Les outils de base étaient là : le cahier réservé à l’écriture des
textes ; le répertoire alphabétique pour y remettre les mots mal
orthographiés dans la production initiale et permettant de se
familiariser avec l’ordre alphabétique, préparation à l’utilisation du
dictionnaire ; le cahier d’exercices où chacun peut s’entraîner,
retravailler à partir de ses difficultés et erreurs repérées.
La consigne d’écriture n’a plus varié depuis :

J’écris les mots comme je les vois dans ma tête, comme je les
imagine, sans craindre de me tromper, sans chercher dans le
dictionnaire pour ne pas interrompre le fil de ma pensée.
J’écris ce que je veux en sachant que mon texte sera lu par le
formateur et par les autres : mon écrit est public, j’en prends la
responsabilité en le signant.
Je n’écris donc que ce que j’accepte de communiquer aux autres.
Ce que je dis à quelqu’un quand je parle, c’est du français si je
m’exprime dans cette langue, je peux partir d’une situation de
3communication quotidienne pour écrire.

Et ça a marché tout de suite avec une application, un
émerveillement devant les productions : les vingt heures de travail qui
nous réunissaient chaque semaine devenaient légères ; au sérieux de
l’apprentissage s’ajoutait le plaisir de la découverte et du partage.

L’informatique alors n’était pas intégrée comme elle l’a été par la
suite. Chacun passait son temps à écrire : pas un jour sans une ligne !
La date faisait foi. On écrit sur la page de gauche du cahier, celle de
droite, reste blanche pour le formateur. Pendant la semaine le
formateur passait environ une heure pour lire avec chacun, sous son
contrôle, ses productions écrites, les réécrire si nécessaire, travailler,
négocier avec lui la formulation, le style et élaborer avec lui un
programme individualisé d’exercices, articulé avec ses erreurs et ses
difficultés identifiées : grammaire, orthographe, conjugaison….

3 Plus tard sera formalisée la charte de l’écriture personnelle.
19

Pas de progression préexistante, mais un ajustement aux besoins et
aux demandes de chacun pour lui permettre de comprendre les règles,
de les intégrer et de progresser ainsi dans la maîtrise de la langue à
partir de l’écrit.

Pour la personne qui n’avait jamais été scolarisée la démarche
n’était pas différente. S’appuyant sur sa représentation de l’écrit en
français, elle traçait des signes représentant pour elle ce qu’elle voulait
exprimer. Le formateur ensuite, avec elle cherchait à décrypter le
système qui se cachait derrière l’organisation de ces signes : c’était
souvent des assemblages de lettres qui n’étaient pas sans évoquer le
mot représenté.
Le formateur alors réécrivait le texte que l’auteur s’appropriait en
identifiant chaque mot (lecture) est en le réécrivant (graphisme et
mémorisation).
La formulation collait au maximum à celle proposée par l’auteur
tout en devant se plier à l’impératif de la communication dans la
langue standard : ce que j’écris doit être compris ! Il faut donc que
cette formulation permette au message de circuler sans ambiguïté,
avec le maximum de clarté. D’où parfois, une recherche laborieuse,
une négociation difficile, jusqu’à ce que l’auteur puisse reconnaître
son idée dans une forme qu’il n’arrive pas seul à trouver mais qui doit
obtenir son accord.

Pas de mots compliqués, difficiles dans ces textes !
Des mots connus de tous, ceux que nous utilisons tous les jours et
font partie du vocabulaire usuel le plus communément partagé. Mais
ces mots tout simples s’enracinent dans la singularité de chaque vie,
de chaque expérience et le texte qui s’organise, tout simple lui aussi,
souvent beau et émouvant, est unique et soulève un coin du voile de
mystère qui entoure chaque personnalité. Dans ces lignes malhabiles,
laborieusement tracées, la personne s’engage toute entière : ces mots
sont d’elle, ses mots sont elle !

D’où la richesse de la communication qui s’instaure entre les
participants à partir de ces textes. Ils sont le lien par qui circule
l’énergie, s’installe la confiance, se nourrissent l’envie et le plaisir
d’écrire : nous n’avions pas encore pendant ce premier stage le
classeur collectif pour les recueillir et les communiquer aux autres.
20
C’étaient les cahiers eux-mêmes qui circulaient entre les participants
avides chacun de connaître la production des autres. Dès ce premier
stage nous avons réalisé un « florilège » des textes produits que nous
avons pu montrer autour de nous et que chaque participant a emporté à
la fin de la formation : premier numéro d’une longue série des écrits
du futur atelier ECLER.

Ces vingt heures hebdomadaires étaient entrecoupées de périodes
collectives riches elles aussi d’échanges et de communication. Elles
permettaient des mises en commun sur la façon dont chacun écrivait,
sur les questions de grammaire qu’ils étaient en train de comprendre,
sur d’autres questions encore non résolus.
Nous échangions du vocabulaire et enrichissions le lexique
disponible de chacun par une mise en commun des connaissances sur
un thème (évocation mentale). Quelquefois nous construisions
ensemble un texte collectif que chacun écrivait au fur et à mesure de
son élaboration en même temps que le formateur. Ce dernier faisait
ensuite une photocopie de son texte et le donnait à chacun comme un
corrigé d’une dictée qui ne disait pas son nom !
Travail méthodologique sur les outils : apprendre à lire et à se
servir d’un tableau de conjugaison, se servir du dictionnaire, chercher
dans un index, une table des matières pour trouver une réponse à un
problème que l’on se pose.
Et puis dans ces vingt heures nous devions aussi travailler sur la
recherche d’emploi, le curriculum vitae, la communication par
téléphone ainsi que sur les thèmes de la vie quotidienne et citoyenne :
autant de domaines concrets qui permettaient de faire vivre la langue
dans des situations différentes à la fois à l’oral et ensuite à l’écrit par
des courts textes de synthèse qui résumaient nos échanges : l’écrit
alors devenait mémoire, moyen de se souvenir et de clarifier…

Une autre expérience de cette période a été la collaboration avec les
bibliothécaires à Saint-Martin d’Hères d’abord (Bibliothèque Paul
Langevin), à Grenoble ensuite (Bibliothèque Teisseire).
Une fois par semaine pendant trois heures, la séance de travail se
déplaçait dans la bibliothèque. Elle avait été préparée conjointement
par le formateur et les bibliothécaires : familiarisation avec le livre,
ouverture sur l’écrit des autres.
Les activités étaient multiples :
- Temps de lecture publique préparée par une bibliothécaire.
21
- Présentation d’un livre
- Enquête dans les livres documentaires, les encyclopédies, les
dictionnaires pour chercher des réponses à un questionnaire élaboré
ensemble sur un thème donné…
La manipulation d’un maximum d’ouvrages pendant la séance était
recherchée, avec l’objectif de se repérer dans un écrit à partir de ses
éléments périphériques : résumé de présentation, titre, table de
matières, index, quatrième de couverture etc. tous éléments qui
permettent une approche du contenu avant de se plonger dans une
lecture linéaire du texte.

Cette expérience de collaboration entre le formateur et les
bibliothécaires reste dans ma mémoire comme un souvenir très riche,
nos compétences mutuelles se complétant à merveille pour animer des
séances qui ont vraiment éveillé chez tous les participants un appétit
de livres insoupçonné. Un de mes regrets a été par la suite de ne plus
pouvoir reconduire cette collaboration à partir du jour où ECLER, vu
son succès, est devenu un dispositif à entrée et sortie permanentes.

L’étape suivante, ce fut en 1989, quand le Directeur de
MPSFormation de l’époque, Jacques Gerbaux me proposa de mettre en
place un Atelier permanent de lutte contre l’illettrisme. Une
opportunité se présentait permettant de réaliser un investissement en
matériel. Nous avons saisi la balle au bond : la démarche pédagogique
qui venait de faire ses preuves pour trois groupes successifs depuis
octobre 1987 allait alors s’inscrire dans son nouveau contexte pour
accueillir plus de personnes dans un cadre plus souple.

Avec ces 5 verbes : Ecrire, Communiquer, Lire, Exprimer,
Réfléchir, l’Atelier ECLER trouvait son nom et la forme qu’il a
encore aujourd’hui.
La subvention nous permettait d’équiper une salle informatique
dans laquelle les ordinateurs seraient en libre accès pour les personnes
en formation. Le plus informatique nous apportait, outre le traitement
de textes, la possibilité d’intégrer les logiciels d’entraînement à la
lecture de l’AFL, ELMO et ELMO0.
Atelier permanent dans un lieu fixe, ouvert cinq jours sur cinq et
fonctionnant par séquence de quatre heures pour des groupes de huit à
dix personnes avec un formateur. Les personnes qui s’y inscrivent
viennent au minimum deux fois par semaine sur des plages horaires
22
fixes en fonction d’un calendrier établi lors de l’inscription. Elles
peuvent ne faire comme formation que ces huit heures hebdomadaires
et être le reste du temps dans un emploi (ou en recherche d’emploi !)
Elles peuvent également être dans un stage d’insertion interne ou
externe et venir deux fois par semaine parfaire leur maîtrise de la
langue française à l’atelier ECLER.

La durée minimum d’un cycle est de quatre-vingts heures sur dix
semaines. Selon sa situation de départ l’impulsion donnée par un seul
cycle peut suffire à une personne pour s’engager vers d’autres
formations ou vers l’emploi après avoir retrouvé une confiance perdue
face à l’écriture. Mais dans la plupart des cas, quand il y a satisfaction
réciproque de tous les partenaires (apprenant, formateur, financeur) et
que le besoin le justifie il est possible d’enchainer un deuxième, puis
un troisième, voire un quatrième cycle.

Avant son intégration dans un cycle chaque candidat fait l’objet
d’un positionnement qui permet :

Au formateur :
- D’évaluer la compétence de communication orale et les
performances de scripteur/lecteur du candidat.
- D’interroger sa motivation.
- De lui faire comprendre la démarche dans laquelle il est appelé à
s’intégrer en la lui faisant déjà expérimenter pendant cette séquence.

Au demandeur :
- D’expliciter sa demande.
- De la resituer dans son parcours de vie et de formation.
- De prendre conscience de ce qu’il sait déjà et qui constituera le
point d’appui de ses apprentissages ultérieurs.

La première trace écrite lors de cette séance sur une feuille blanche
signée et datée, reste dans son dossier comme la référence au regard
de laquelle viendront se juxtaposer les évaluations successives qui
seront faites en fin de chaque cycle et permettront de mesurer les
écarts.

La souplesse de l’Atelier permanent permet d’intégrer rapidement
un candidat quel que soit son statut, son origine ou son niveau dès lors
23
qu’il est demandeur et peut justifier d’un financement pour sa
formation. Ils peuvent être aussi bien demandeurs d’emploi que
salariés d’entreprises ; stagiaires en formation dans des actions
d’insertion ; tous accueillis dans les locaux de MPS/Formation à Saint
Martin d’Hères. Rapidement l’atelier ECLER s’est exporté vers
d’autres sites : d’abord les antennes MPS de Voiron, L’Ile d’Abeau,
Saint Marcelin, par la formation en interne des collègues formateurs.
Puis des demandes se sont fait jour en entreprise : Rhône-Poulenc à
Pont de Claix ; FIT à Moirans ; Barriol et Dalière dans la Loire ;
Fruehauf à Auxerre…

Dès le début des années 90 ECLER a essaimé vers Montpellier,
puis Bruxelles : ce fut le début de la structuration de la formation de
formateurs qui n’a cessé depuis de se développer. Aujourd’hui (2014)
ce sont près de 600 formateurs professionnels ou bénévoles formés en
France, en Belgique francophone, en Suisse Romande. En mars 1999
MPS/formation a été lauréate d’un « trophée de la formation » à Lyon
au titre de l’Atelier ECLER avec cette mention :

ECLER, comme Ecrire, Communiquer, Lire, Exprimer, Réfléchir.
Depuis 10 ans cet atelier permanent mis en place par MPS/
Formation offre, mieux encore qu’une mise à niveau en français, un
véritable épanouissement personnel : « Maintenant je sens que
j’existe » dit une stagiaire.

L’atelier ECLER ne serait pas devenu ce qu’il est si au cours de ces
années il n’y avait pas eu des lieux, des moments, des personnes, des
événements, des rencontres qui ont permis confrontation, réflexion
collective, approfondissement….

D’abord la section lyonnaise du CLAP (Comité de Liaison pour
l’Alphabétisation et la Promotion) en la personne de Francesco
Azzimonti.

Dans les années 1988/89, le FAS (Fond d’Action Sociale) avait
commandité une mini recherche action que Francesco animait et à
laquelle je participais. Elle devait déboucher sur des propositions pour
« former les publics en difficulté ». Ce fut pour nous l’occasion
d’impulser en différents lieux auprès des formateurs en mal de
méthode cette démarche de « mise en écriture ». A partir de là, l’idée
24
a germé chez Francesco du « concours d’écriture » avec l’objectif de
faire circuler ces écrits, de les montrer et de les valoriser.
Même si l’idée de concours à laquelle il a fallu sacrifier ne nous a
jamais réellement enthousiasmé, celle au contraire de la convergence
des écrits, de leur circulation, de leur valorisation a été une initiative
formidable qui instaure et amplifie encore aujourd’hui un peu partout
en France (et même au-delà des frontières !) cette dynamique de
« l’écrire pour apprendre ». De ce point de vue, la recherche action du
FAS a largement atteint son objectif et nous continuons d’en vivre
aujourd’hui les développements.

A la même période j’étais invité à participer à un collectif
grenoblois qui se réunissait depuis peu à l’initiative d’une
universitaire, Yvonne Johannot, chargée de la formation des
bibliothécaires-documentalistes. Ce groupe de personnes était
soucieux de mettre en route et de coordonner une réflexion sur un
phénomène que venait de mettre en exergue le rapport Espérandieu de
1984 : l’illettrisme. Il se proposait de faire connaître les pratiques de
remédiation et les outils existants, de mettre en relation les acteurs et
les partenaires qui se sentaient concernés par le problème. Peu de
temps auparavant était née à Lyon, animée par Jean-Marie Besse,
universitaire, l’association AG3I avec des objectifs comparables.

A Grenoble un premier colloque s’est tenu à la Maison de la
Promotion Sociale réunissant environ 200 personnes sur le thème :
Qu’est-ce qui se cache derrière l’illettrisme ?en mai 1989. Ce fut déjà
pour moi l’occasion de rendre compte de ma perception du
phénomène et de présenter la démarche d’écriture. De ce premier
colloque est née l’association ARALE (Association de Recherche et
d’Action autour de la Lecture et de l’Ecriture) à laquelle j’ai participé
au nom de la Maison de la Promotion Sociale, depuis sa création.

L’ARALE a marqué la réflexion sur l’Illettrisme d’une manière
profonde sur le plan local et bien au-delà. Elle a organisé des stages à
destination des acteurs concernés par l’illettrisme : travailleurs
sociaux, enseignants, formateurs, éducateurs, bibliothécaires etc. dans
le département de l’Isère, en Savoie et Haute-Savoie.
25
Elle a proposé en 1991 un second colloque intitulé Illettrisme et
4Psychanalyse dont les actes ont fait date et continuent d’être une
référence.
Un troisième colloque fut organisé en novembre 1994 sur
Illettrisme, Formation et Emploi.
L’ARALE a été pour moi un lieu de questionnement,
d’approfondissement de ma réflexion sur l’écrit, l’écriture, le livre
avec des personnes d’horizons différents : la responsable de formation
des bibliothécaires-documentalistes, le philosophe, le chercheur en
sciences de l’éducation, la psychologue, les formateurs : une palette de
points de vue, de sensibilités et de personnalités, un laboratoire où
l’action stimule et prolonge la réflexion.

L’ouvrage d’Yvonne Johannot Illettrisme et rapport à l’écrit,
publié par les Presses Universitaires de Grenoble (PUG) en 1994, fait
écho aux débats et réflexions que nous y avons menés et donne à
l’action de cette petite association dont elle a été l’inspiratrice et « la
cheville ouvrière », une audience qui dépasse largement le cadre local.
Aujourd’hui l’ARALE n’est plus qu’un souvenir…
A partir de 1996 les centres ressources « Illettrisme » se sont
implantés dans les départements, IRIS a vu le jour à Grenoble. D’une
certaine manière le relais a été pris plus officiellement. Mais ces
centres ressources ne peuvent pas remplacer l’ARALE comme
structure militante de recherche et d’action.

Et puis il y a eu cet événement de ma vie personnelle qui a marqué
autant l’histoire de l’Atelier ECLER que mon propre rapport à
l’écriture !
En juin 1990, au terme de deux journées de travail avec des
formateurs de Montpellier qui m’avaient sollicité pour parler de mon
expérience, je me retrouvais sans voix !
Entré en clinique pour examens en juillet, j’avais dans mes
bagages, à lire, une grosse pile de textes du premier concours
d’écriture : Francesco me les avait remis quelques jours auparavant.
Au lendemain d’une intervention chirurgicale bénigne, j’émergeais
progressivement d’une anesthésie nauséeuse, et ces textes me tenaient

4 Illettrisme et psychanalyse, Actes du Colloque, in « L’immédiat », bulletin
d’information de MEDIAT Rhône-Alpes, numéro spécial 10, 1991,
Université Pierre Mendès France – Grenoble.
26
compagnie. Après l’opération je ne pouvais ni ne devais parler
pendant au moins huit jours.

Est-ce à cause de ce mutisme obligé ?
Est-ce le fait du choc émotionnel de l’opération ou celui provoqué
par la lecture de ces textes si touchants et si beaux que le concours
avait drainé ?
Je ne sais pas !
Toujours est-il que j’ai été saisi alors par un puissant, un
formidable désir d’écrire moi aussi. Jamais jusqu’alors je n’avais osé,
moi qui m’étais fait une spécialité de faire écrire les autres. Je savais
écrire bien sûr et j’avais déjà beaucoup utilisé cette capacité dans le
cadre de mon activité professionnelle. Mais me « jeter » moi-même
dans l’écriture comme le faisaient spontanément les auteurs de ces
textes, je ne m’y étais jamais senti autorisé !

Un premier texte est né sous ma plume dans cette chambre 107 :
j’en ai écrit deux exemplaires ; un pour me souvenir et le faire lire aux
autres ; un autre que j’ai remis au personnel soignant qui m’avait
accompagné pendant ces quelques jours, ils en étaient aussi les
destinataires. J’avais franchi le pas, j’avais osé, je venais d’entrer dans
le plaisir d’écrire.

Mes ennuis vocaux se sont prolongés à l’automne de telle sorte que
pendant près de six mois j’ai dû interrompre mon activité
professionnelle. C’était la rentrée 1990/1991 : l’atelier permanent
ECLER commençait sa troisième année d’existence et il a
normalement fonctionné grâce à ma collègue Sylvie avec qui j’avais
travaillé l’année précédente. Je n’étais donc pas indispensable.

Pendant ce temps une nouvelle intervention chirurgicale me laissait
à nouveau privé de parole pendant plusieurs semaines. Je partais
passer quelques jours de convalescence silencieuse dans la maison de
mon enfance. Je faisais dans cette campagne automnale du
BasDauphiné de longues promenades et même des rencontres
« surréalistes » puisque je ne pouvais parler. L’une d’elles, peu banale,
que j’ai eu très envie de raconter a donné naissance à un texte
marquant parmi tous ceux que j’ai écrits depuis. L’écriture a pris
possession de moi dans cette période de ma vie où je ne pouvais plus
27
faire écrire les autres, où ma voix m’ayant momentanément
abandonné, j’ai dû pour communiquer explorer une autre voie.

Ce plaisir de l’écriture je l’ai dès lors, pris pour moi comme un
droit légitime, comme une activité qui me structure et me permet de
vivre ma relation aux autres et au monde d’une manière nouvelle. Ce
cadeau sans prix, cette autorisation, je les ai reçus, à travers les textes
du concours et à travers mon activité de formateur de ceux qui disent
ne pas savoir écrire !

La rencontre avec les ateliers d’écriture s’est opérée
progressivement. D’abord j’ai lu en 1989 le livre d’Elisabeth Bing
(1982) Et je nageai jusqu’à la page. J’y découvrais une démarche
proche de celle que j’avais spontanément mise en œuvre dans le sens
où elle était « branchée » sur la personne de l’écrivant, sur ses désirs,
ses plaisirs, ses frustrations : une écriture qui s’inscrit dans sa propre
histoire. La différence était ensuite dans le traitement de cet écrit
spontané. E. Bing travaillait dans un contexte scolaire (même si
spécialisé !), avec des enfants préadolescents. Le premier jet était pour
elle la base d’un travail approfondi : réécriture pour l’amender, le
polir, l’enrichir, en faire un objet de plus en plus littéraire.

A l’Atelier ECLER, ce traitement du texte spontané n’est fait que
dans le temps individuel de correction avec le formateur : il a comme
unique but de faire entrer la formulation employée par le scripteur
dans la forme standard du français usuel de manière à ce que le
message trouve le maximum de clarté. Nous laissons de côté toute
préoccupation littéraire, notre objectif étant avant tout de mettre en
place une compréhension et une appropriation des règles
fondamentales du fonctionnement de la langue.
Il n’en reste pas moins que beaucoup de ces textes sont
spontanément beaux. Chaque auteur qui est aussi lecteur du classeur
collectif est invité à cocher d’une étoile un texte qui lui plaît. Il peut
aussi, à l’écritoire faire œuvre de copiste et recopier à la plume un
texte qu’il a distingué pour le garder et le valoriser.

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En 1992 l’atelier ECLER a été recensé comme une forme d’atelier
5d’écriture par Claire Boniface et Odile Pimet dans leur livre enquête
sur les ateliers d’écriture en France et à l’étranger, dans le chapitre
« Ecriture et formation ».

Cette enquête a été suivie des rencontres d’Aix-en-Provence en
1993. J’y ai participé avec beaucoup d’intérêt. Immersion pendant
trois jours dans un bouillonnement de créativité et de diversité : les
théoriciens, les ténors, les chefs d’école et puis aussi tous les autres,
les praticiens avec leurs multiples approches de l’écriture et la
diversité des situations où s’inscrit leur pratique.

J’ai vécu ces journées comme une sorte de traversée initiatique, en
même temps j’ai découvert une appartenance : oui dans le courant
foisonnant, multiforme, créatif des ateliers d’écriture, l’atelier ECLER
a une place originale, spécifique. En même temps les ateliers
d’écriture apparaissent comme un excellent terrain de formation
continue pour nous, formateurs d’adultes.

Nous l’avons nous-mêmes expérimenté dans notre groupe
d’autoformation du CLAP qui s’est réuni à Lyon tout au long de l’année
92/93 à l’initiative de Francesco Azzimonti. Quelques praticiennes des
ateliers d’écriture ont su chacune à leur manière nous faire écrire en
nous faisant vivre la richesse et l’intérêt de cette démarche. Et puis, il
y a eu surtout ces huit journées animées par Marie Motay sur les
hauteurs de la vallée du Rhône près de Tournon : immersion
fantastique dans l’univers des mots, sur la trace des auteurs qui
ouvrent pour nous des sentiers d’écriture dans des paysages
lumineux !
Marie, initiatrice et accompagnatrice possède l’art et la manière et
puis surtout elle aime : les mots, les idées, les textes, les gens. Elle
savoure et nous fait découvrir la saveur, la jouissance des mots : alors
dans l’enchantement partagé et le plaisir s’ouvrent les voies de notre
propre écriture, une et multiple qui nous assemble et nous ressemble.
Magie du groupe où chacun reçoit de l’autre ce que lui-même n’aurait
jamais su ni pu écrire : variété infinie des écrits même quand les mots
sont les mêmes et la consigne aussi !

5 Boniface, C, Pimet, O, Les ateliers d'écriture, Paris, Pédagogie / Retz,
1992.
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L’écriture de chacun est unique, comme son auteur lorsqu’elle
plonge ses racines dans la singularité d’une histoire, d’une vie.
Caléidoscope de nos différences, de nos sensibilités, de nos
perceptions et de nos émotions. Elle nous permet de maîtriser le
nondit en le disant, de dominer l’irrationnel inquiétant, mouvant,
insaisissable. Pris dans les mots, identifié, il est « domestiqué »,
replacé sous le contrôle de la raison. Le texte nous livre à
nousmêmes le message qui nous habite, « notre univers de mots », en
même temps qu’il le donne à lire aux autres, nous expose quand nous
l’osons !

Il est question d’écriture, et la réalité c’est un voyage : voyage à
l’intérieur de nous-mêmes, voyage sur les terres revisitées de notre
mémoire, les lieux, les visages, les événements.

Voyage dans l’utopie de nos rêves jamais réalisés, de nos désirs, de
nos phantasmes.

Voyage sur un nuage où l’on se sent léger, prenant de la hauteur, de
la distance : la réalité des mots dits et encore plus écrits est comme
apprivoisée moins lourde à porter. Elle a un nom, elle est identifiée
sortie de l’imprécision d’une pensée magmatique et informe : plaisir
de dire, plaisir d’écrire.

Il est question d’écriture et il s’agit de pouvoir, de notre place à
prendre dans ce monde où nous vivons, de nous faire reconnaître pour
ce que nous valons.

L’ouvrir au plus grand nombre c’est ouvrir des voies (des voix !)
dans la polyphonie de nos vies pour qu’émerge la richesse et le timbre
de chaque être singulier : trouver le ton et s’intégrer en harmonie dans
le merveilleux concert d’un monde en construction. Voilà un enjeu qui
dépasse infiniment le simple apprentissage du lire/écrire.

Noël Ferrand
octobre 93, janvier 98, printemps 2011

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Première partie
Le contexte
Principes, valeurs et références
Cadres et postures