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ÉDUCATION POPULAIRE ET TRAVAIL DE LA CULTURE

De
178 pages
Comment contribuer à l'émancipation d'individus acteurs des transformations sociales et politiques qu'ils jugeront nécessaires ? Tel est l'enjeu central d'une éducation populaire et d'un travail de la culture qu'il s'agit de repenser, tant dans leurs finalités que dans leurs modes d'action. Le parti pris de cet ouvrage est de considérer l'éducation populaire et le travail de la culture comme un processus réfléchi et construit de transformation des rapports sociaux et du statut social et politique de la personne.
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Education populaire et travail de la culture

~L'Harmattan,2000 ISBN: 2-7475-0109-4

Christian MAUREL

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Education populaire et travail de la culture
Éléments d'une théorie de la praxis

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan !taUa Via Bava, 37 10214 Torino ITAllE

HISTOIRES

DICTÉE SOUS LA NEIGE
C'était jour de dictée. Il neigeait. Après avoir ôté leurs capuchons et tapé leurs souliers contre le mur de l'école, les enfants étaient entrés dans la classe. « Prenez vos cahiers» a dit le maître. Silence. Frémissement des feuilles. Puis à nouveau le silence. Dehors il neigeait toujours. Le texte de la dictée décrivait un paysage sous la neige. Tout avait été recouvert. Mais tout avait été transformé comme par magie. Les arbres étaient devenus d'autres arbres. Les grilles étaient devenues d'autres grilles, les barrières d'autres barrières, les maisons d'autres maisons, les champs et les forêts d'autres champs et d'autres forêts... Le maître a demandé à tous de poser les porte-plume et de relever la tête. La neige avait cessé de tomber.
« Maintenant levez-vous et regardez par les fenêtres» a dit

le maître. Les enfants se sont levés, incrédules, et ont fait ce qui leur était habituellement interdit. Dehors tout était silencieux. Comme dans la dictée, les arbres étaient devenus d'autres arbres, les grilles d'autres grilles, les barrières d'autres barrières, les maisons d'autres maisons et, au loin, les champs et les forêts d'autres champs et d'autres forêts. Magie de la neige ou magie du texte décrivant la neige? Sans la magie du second, les enfants n'auraient sans doute pas perçu la magie de la première et la neige serait restée à jamais froide et sans âme. « C'est l 'heure de la récréation, vous pouvez sortir» a dit le maître. « Aujourd'hui, on ne corrigera pas les fautes ».

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ÉLECTIONS PRÉSIDENTIELLES PENSIONNAT

AU

En ces jours d'automne 1965, les discussions allaient bon train entre les élèves des classes de Terminale du lycée Émile Duclaux d'Aurillac (Cantal). On parlait des élections présidentielles. La campagne battait son plein. Les candidats étaient nombreux pour ce premier tour: François Mitterrand, Jean Lecanuet... quelques autres, et bien sOr le Général de Gaulle. Pour les pensionnaires, les informations étaient rares. Que pouvaient-ils connaître des programmes des candidats alors que la lecture des journaux leur était totalement interdite? Ils ne savaient que ce que leurs camarades externes pouvaient leur en dire, du moins pour ceux qui lisaient les journaux, regardaient la télévision ou avaient la chance d'en parier en famille. D'une manière générale, les enseignants ne parlaient pas de l'actualité politique. Souci de laïcité, d'objectivité, de neutralité.. . Quand les questions étaient posées et que les élèves s'interpellaient, immanquablement leur professeur de philosophie s'écriait avec l'emphase liée à sa fonction: « que les flots boueux de la politique s'arrêtent aux portes du temple de la pensée! ». Cependant, il appelait régulièrement les élèves à la raison critique, à l'engagement et à la responsabilité... Leur professeur d'histoire, de son côté, leur avait longuement parlé de la Guerre d'Espagne, de la Résistance dans le Cantal dont il était déjà un spécialiste, du fonctionnement de la Bourse et surtout, de l'affaire Ben Barka dont tout le monde parlait à ce moment-là.

Il

Le premier tour de l'élection présidentielle approchait. Les candidats allaient présenter leur programme pour la dernière fois à la presse. Dans une réunion improvisée dans la cour, les élèves pensionnaires décidaient de mandater une délégation qui irait négocier auprès du proviseur le droit d'entendre les candidats le soir même à la télévision. La délégation fut rapidement constituée: «les chefs de classe» des internes des élèves de Terminale (Philosophie, Sciences expérimentales et Mathématiques élémentaires) renforcés par un élève reconnu par tous pour son charisme et sa capacité d'argumentation. Maintenant, il s'agissait d'obtenir le rendez-vous et pour cela, de remonter toute la hiérarchie: surveillant général, censeur, proviseur enfin. Par un surveillant, on apprit à 19 h au moment du repas du soir, que la délégation serait reçue à 19 h 30. Après le repas, la délégation entrait dans le bureau du proviseur. Le chef de la classe de philo formula la demande et tous attendirent debout la réponse du chef d'établissement, solidement installé dans son fauteuil. C'était non, et sans explication. Les élèves n'en restèrent pas là. Ils avaient décidé d'argumenter. Les externes avaient le droit de savoir, de lire des journaux, de regarder la télévision. Et les pensionnaires n'avaient pas ce droit: ça n'était pas juste. De plus, la politique, ça les concernait aussi, même si aucun d'entre eux n'avait encore le droit de vote, fixé à ce moment-là à 21 ans. On ne pouvait pas en même temps apprendre ce que sont les droits de l'homme et du citoyen, la résistance à l'opposition, l'esprit critique, la nécessité de s'engager pour des causes justes et n'avoir soi-même aucun droit, même pas celui de savoir. Rien n'y fit. Le proviseur expliqua que c'était inutile, qu'ils n'étaient pas en droit de voter et que par conséquent ça ne les concernait pas, qu'ils étaient là pour faire des études et non de la politique, et qu'en plus, ultime argument, les partis 12

politiques cherchaient à embrigader la jeunesse, ce qui était intolérable tant pour les parents que pour l'administration. La montre tournait et l'heure de l'émission télévisée approchait. La dernière estocade ne changea rien - on avança que les élèves attendaient dans la cour d' honneur du lycée et qu'on ne pouvait prévoir leur réaction en cas de refus et déclencha même la colère du proviseur qui se fit menaçant: même l'année du bac, on pouvait exclure des élèves, et puis à cette heure-là, on devait déjà être en étude du soir. La délégation quitta le bureau. Les pensionnaires des classes terminales attendaient dans la nuit froide et noire, les poings serrés au fond des poches de leur blouse. On expliqua que la demande était refusée et on donna rapidement les raisons. À peine un léger brouhaha et les élèves firent demitour pour regagner leur salle d' étude accompagnés de leur surveillant d'internat. Une fois de plus, ils n'avaient rien obtenu. On dirait aujourd'hui que l'initiative de ces élèves était une démarche citoyenne. Ils considéraient en effet que les problèmes politiques devaient être les problèmes de tout le monde et qu'ils avaient le droit de s'occuper de choses dont l'administration disait qu'elles ne les concernaient pas. Enfin, leur volonté collective visait à produire du droit, droit au savoir, droit à l'information.

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PAUL ET LES JEUNES

« J'ai eu la chance de tomber à Romans et j'ai contribué à faire naître une première Maison des Jeunes, considérée actuellement comme la première Maison des Jeunes ayant servi d'exemple à beaucoup d'autres... Le Vercors était tout près et les gars de la Maison des Jeunes, après avoir vécu à peu près tranquilles en 1942 ont commencé à bouger en 1943... Nous appartenions à l'A.S (Armée Secrète) et les autres maquis étaient des groupes francs. Il y avait des tendances un peu diverses et ce n'est qu'après, dans les combats, qu'on s'est retrouvés... Durant les longues soirées que nous avons passées dans ce coin du Vercors que nous connaissions très bien, avec les soixante jeunes qui étaient dans mon groupe, nous avons fait de l'Éducation Populaire. Nous appartenions à une section qui comprenait cent trente trois volontaires. Il y avait aussi des adultes, nous étions très mélangés, et nous avons fait de véritables sessions d'étude. Il faut bien le dire, les combats n'ont commencé que beaucoup plus tard. À part deux incursions des Allemands au début et à la fin de 1943, il n' y a pas eu de présence allemande là-haut; nous étions tout à fait tranquilles. Je descendais à ma Maison des Jeunes très régulièrement pour sauver les apparences et nous n'avons pris le véritable maquis que le 6 juin pour rester définitivement au Vercors jusqu'à la fin. Pendant les hivers, nous montions pour ravitailler les jeunes ayant échappé au S.T.O. ou les prisonniers évadés d'Allemagne, et nous avons fait ces soirées «d'Éducation Populaire» sans le savoir. Nous discutions de tout, on reconstruisait le monde, et je me suis rendu compte cela a été la naissance de ma propre vocation - qu'il était tout à fait facile de faire cohabiter des gens qui avaient des tendances et des âges différents, lorsqu'on discutait de problèmes qui les

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touchaient particulièrement, comme le travail après guerre, la reconstruction du pays, la famille, etc... Les idéologies disparaissaient, et on trouvait des cheminements qui nous permettaient de travailler très correctement ensemble... Je dis que sur les grands problèmes on trouvait des points communs, un accrochage commun, et c'était passionnant! Nous nous sommes dit, en faisant la même réflexion qu'ont faite les futurs animateurs de « Peuple et Culture» : il doit y avoir là-dedans quelque chose pour l'avenir. Cela a déterminé certainement la vocation d'un certain nombre de camarades, et en particulier la mienne. Le maquis terminé, nous sommes rentrés, hélas pas tous, puisque rien que dans mon groupe, nous avons perdu seize garçons de moins de vingt ans, et nous avons recommencé à vivre; enfin, on espérait vivre... L'expérience de Romans a été la première expérience de

mise en place de ce qu'on a appelé le « conseilde maison»...
Pourquoi le «conseil de maison» était-il en fait assez révolutionnaire? C'est que jusqu'à présent toutes les associations, quelles qu'elles soient, et même et surtout les associations de jeunesse, étaient dirigées par des notables. Les notables étaient en général des gens sympathiques, ouverts, qui se penchaient avec générosité sur les jeunes, comme les intellectuels se penchaient sur les ouvriers, mais ils étaient quand même des notables et ils ne pouvaient pas se mettre dans la peau d'un jeune... Nous avions constaté que lorsqu'un conseil de vingt-cinq personnes comprenait quatre ou cinq jeunes, le phénomène suivant se produisait à chaque coup, sans exception: les notables dirigeaient, administraient, conseillaient, ratifiaient, c'était magnifique, et au moment où c'était en pleine forme, il y avait toujours le plus grand notable, en général le pharmacien ou le notaire, qui se penchait vers les deux ou trois jeunes qui étaient dans le secteur et disait: « mais que pensent les jeunes de cette initiative que nous venons de prendre? »

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Alors les jeunes se regardaient, et puis l'un d'entre eux plus courageux que les autres, soutenu par ses camarades, disait: « eh ! bien, moi je pense que peut-être ceci ou cela... » Alors on disait: «Ils sont formidables, ces jeunes! On dit toujours que les jeunes ne valent plus rien mais à mon époque, ils n'étaient pas aussi réfléchis! C'est panait, nous tiendrons compte de votre avis ». Et puis on passait à la suite de l'ordre du jour. Cinq ou dix minutes après, un autre jeune, ou le même, encouragé par cet accueil, revenait à la charge et, sur un autre point, donnait son avis. «Ah, disait le monsieur, c'est très intéressant ce que vous dîtes, oui, oui, nous en tiendrons compte ». Et si par malheur le jeune prenait la parole une troisième fois, il était fusillé du regard, car prendre la parole trois fois de suite dans une assemblée de notables, c'était impardonnable! Alors nous avons inventé le conseil de maison qui était un conseil parallèle de jeunes qui n'avaient pas pouvoir juridique, d'autant que la loi à cette époque-là ne donnait le pouvoir réel qu'à vingt et un ans, et on ne pouvait être élu qu'à dix-huit ans dans une Maison des Jeunes, et à vingt et un an au conseil d'administration. Ce conseil parallèle obtenait quand même de la part du conseil d'administration des assurances sur un certain nombre de domaines: par exemple sur la marche interne de la maison, il avait pouvoir d'organiser les horaires, l'entretien, toutes les tâches relativement mineures. Je me suis aperçu que les jeunes finalement, comme ils étaient entièrement responsables et qu'ils rendaient des comptes devant le conseil à l'assemblée générale, prenaient le jeu au sérieux... Un jour les jeunes du conseil me disent: «On n'est pas content des statuts du conseil de maison et on voudrait en faire tout seuls ». J'ai dit que j'étais d'accord; ils m'ont demandé un mois, du papier, une machine, etc... Ils ont « pondu» leur texte seuls, et un jour ils l'ont sorti devant moi. J'étais effaré! Il Y avait 71 articles! Je n'aurais jamais osé dire le dixième de ce qu'ils disaient; par exemple: un jeune du conseil de 17

maison qui ne venait pas à trois séances consécutives payait une amende de Jamaisje n'aurais osé imaginer que c'était possible, et tout était à l'avenant! Je leur ai demandé comment ils avaient inventé ces statuts, et ils m'ont dit: « On a trouvé des bouquins à la bibliothèque ». Nous avions un fonds de bibliothèque, parce que les braves gens du pays nous avaient donné des bouquins, et au début j'avais passé du temps avec quelques jeunes à refaire les bouquins, à les recouvrir. C'est d'ailleurs un bon souvenir du début. C'est tout ce qu'on pouvait faire. Je leur demande donc quelques bouquins, et ils me les montrent: il y avait en effet quatre volumes énormes, genre encyclopédie, le « bulletin de la Société Astronomique de France, 1908-19091910 ». Il y avait là-dedans les statuts de la Société Astronomique de France qu'ils avaient copiés et transposés, mais c'était ~ statuts! Et là j'ai découvert encore quelque chose: les gens qui adoptent eux-mêmes quelque chose sans qu'on leur propose il vaut mieux ne pas leur proposer, il faut le leur laisser découvrir et s'ils font des erreurs, on leur dit, et ils les découvrent à la longue - acceptent beaucoup de choses qu'ils n'accepteraient pas autrement. Ils acceptent une propre discipline que vous n'arriverez jamais à leur imposer, et c'est

une des méthodes pédagogiques que j'ai retenues. »

Paul Jansen: « La naissance des Maisons des Jeunes et de la Culture », Éléments pour l'Histoire de l'Éducation Populaire, Document INEP n021, Marly-le-Roi, 1976.

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L'ALLÉGORIE DE LA CAVERNE

«Maintenant, repris-je, représente-toi notre nature, selon qu'elle est ou qu'elle n'est pas éclairée par l'éducation, d'après le tableau que voici. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l'entrée, ouverte à la lumière, s'étend sur toute la longueur de la façade; ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaines, en sorte qu'ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux; car les liens les empêchent de tourner la tête; la lumière d'un feu allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux; entre le feu et les prisonniers il y a une route élevée; le long de cette route figure-toi un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent entre eux et le public et au-dessus desquelles ils font voir leurs prestiges. Je vois cela, dit-il. Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des ustensiles de toute sorte, qui dépassent la hauteur du mur, et des figures d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, de toutes sortes de formes; et naturellement parmi ces porteurs qui défilent, les uns parlent, les autres ne disent rien. Voilà, dit-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers. Ils nous ressemblent, répondis-je. Et d'abord, penses-tu que dans cette situation ils aient vu d'eux-mêmes et de leurs voisins, autre chose que les ombres projetées par le feu sur la partie de la caverne qui leur fait face? Peut-il en être autrement, dit-il, s'ils sont contraints toute leur vie de rester la tête immobile? Et des objets qui défilent, n'en est-il pas de même? Sans contredit.

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