//img.uscri.be/pth/22f30a61f3fd9da81a4be571ac354c2a8ed42975
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

ÉDUCATION POPULAIRE : LE TOURNANT DES ANNÉES 70

248 pages
Mais 68 fut un moment d'effervescence pour les associations d'éducation populaire. Rien ne sera plus comme avant, en particulier dans les rapports entre les associations. Au même moment, les politiques locales s'affirment. Sous la bannière de l'animation globale, des municipalités se confrontent aux associations en matière de loisirs. Favorisées par la loi de 1971, la professionnalisation des animateurs est en marche.
Voir plus Voir moins

Éducation populaire:
le tournant des années soixante-dixCoUection Débats Jeunesses
dirigée par Bernard Roudet
Institut national de la Jeunesse
et de l'Éducation populaire
La collection Débats Jeunesses se constitue en appui à AGORA Dé-
bats Jeunesses, revue de l'Institut national de la Jeunesse et de l'Édu-
cation populaire éditée par l'Harmattan. Le comité de rédaction de la
revue constitue le comité éditorial de la collection. La mise en page
et la correction de cet ouvrage ont été assurées par Françoise Jac-
quemin pour Collographe.
La revue trimestrielle AGORA et la collection Débats Jeunesses s'in-
téressent de manière ouverte et transdisciplinaire à tous les problè-
mes de société construisant la trame problématique des questions de
jeunesse. En se situant à la croisée des questionnements profession-
nels et de la recherche, la revue comme la collection se proposent
«de créer du débat» et de devetllr un véritable outil de réflexion
praxéologique pour les lecteurs.
Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET,
L'animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux.
Yannick LEMEL,Bernard ROUDET(coordonné par),
Filles et garçonsjusqu'à l'adolescence. Socialisations diffé-
rentielles.
Pierre MA VOL,
Les enfants de la liberté. Études sur l'autonomie sociale et
culturelle des jeunes en France.
Patrick RAYOU,
La Cité des lycéens.
Bernard ROUDET (sous la direction de),
Des jeunes et des associations.
(Ç)
L' Harmattan, 2000
ISBN: 2-7475-0029-2Sous la direction de Geneviève Poujol
Éducation populaire:
le tournant des années soixante-dix
VHarmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
(Qc)75005 Paris Montréal 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y lK9 HONGRIE ITALIESOMMAIRE
Introd uction
L'Éducation populaire au tournant des années soixante-dix,
l'effet soixante-huit?
Geneviève Poujol Il
Première partie
Où est passée l'Éducation populaire?
Le« soixante-huit» des mouements de jeunesse et d'éducation
populaire: de l'occupation du FlAP à la création du CNAJEP
Françoise Tétard 27
La mise en équipements et les difficultés de fonctionnement des
Foyers et maisons de jeunes: l'exemple de l'agglomération
bordelaise (1963 -1977)
Jean-Pierre Augustin 59
Crises des mouvements et crise de l'éducation populaire
Geneviève Poujol 81
Scouts de France: le grand écart
Philippe Laneyrie 91
Le deuxième âge du gaullisme et les associations rurales: la Fé-
dération nationale des foyers ruraux et le Mouvement rural de
jeunesse chrétienne
Jean-François Chosson 101
Deuxième partie
Les nouveaux projets au tournant des années soixante-dix
Les syndicats d'animateurs à la fm des années soixante
Jean-Marie Mign.on .113
La déclaration de Villeurbanne
Marie-Ange Rauch 129
La Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) de 1965 à
1974, de l'innovation pédagogique à l'innovation politique
Marianne Borrel 143Les associations d'Éducation populaire et la loi sur la formation
professionnelle: entre illusion lyrique et enjeux stratégiques
Jacques Scheer... 147
Une politique de jeunesse à l'aune de la citoyenneté: Grenoble,
années soixante-dix
Bernard Roudet 165
L'ADELS, les mouvements d'éducation populaire et mai 1968
Roger Beaunez 213
Annexes
Déclaration des associations de Jeunesse, d'Éducation populaire
et de développement culturel du 27 mai 1968 223
Chronologie ... 227
Bibliographie 239
Index des noms cités 247Ont contribué à cet ouvrage
Jean-Pierre Augustin, professeur de géographie et
d'aménagement, Université Michel de Montaigne - Bordeaux III,
chercheur au Centre d'études des espaces urbains (CESURB-
MSHA).
Roger Beaunez, Délégué général de l'ADELS (1959-1971).
Marianne Borrel, professeur agrégée de sciences sociales.
Jean-François Chosson, professeur émérite d'études politiques,
Enseignement supérieur agronomique, ancien Secrétaire national
de Peuple et Culture.
Philippe Laneyrie, sociologue, Centre de recherche et d'études
sociologiques appliquées à la LoÎre (CRESAL-CNRS, Saint-
Étienne).
Jean-Marie Mignon, conseiller d'éducation populaire et de jeu-
nesse, Direction régionale et départementale jeunesse et sports de
Paris.
Geneviève Poujol, sociologue, Laboratoire de sociologie du
changement des institutions (LSCI-lRESCO), ancienne rédac-
trice en chef des Cahiers de l'Animation.
Marie-Ange Rauch, chargée de recherche, Union des Artistes.
Bernard Roodet, chargé de recherche, Institut national de la
Jeunesse et de l'Éducation populaire.
Jacques Scheer, sociologue, bibliothécaire, Service départemen-
tal archéologique du Val-de-Marne.
Françoise Tétard, historienne, ingénieur de recherche au Centre
de recherches d'Histoire des Mouvements sociaux et du Syndica-
lisme (CRHMS-CNRS).L'ÉDUCATION POPULAIRE
AU TOURNANT DES ANNÉES SOIXANTE-DIX.
L'EFFET SOIXANTE-HUIT?
Geneviève Poujol
Les journées d'études, dont cet ouvrage rend compte, ont été
réalisées dans la lignée des journées d'études commencées en
1975 à l'Institut national d'Éducation populaire par Raymond
Labourie. C'est dans le cadre de Peuple et culture que ces der-
nières journées d'études ont été organisées. Elles se sont dérou-
lées à l'IRESCO (Institut de Recherche sur les Sociétés
Contemporaines), les 9 et 10 décembre 1994. Il n'yen aura pas
d'autres. L'objet « Éducation populaire» est trop insaisissable à
l'aube du xxf siècle. Mai 1968 était pour nous un repère tempo-
rel, nous en avons analysé les effets dans cet ouvrage1. Ce n'est
pas pour autant que les événements de Mai 1968 peuvent être te-
nus pour responsables de l'impossibilité dans laquelle nous nous
trouvons d'étayer aujourd'hui un projet d'Éducation populaire
qui puisse mobiliser l'ardeur des militants. Cette introduction
dépasse donc le cadre temporel des journées d'études en évo-
quant les facteurs sociaux et idéologiques jusqu'à la fm des an-
nées quatre-vingt-dix qui expliquent, du moins en partie, les
difficultés que nous rencontrons aujourd'hui à défmir ce que
pourrait être l'Éducation populaire.
Les grandes fédérations durant les années soixante-
dix: des partenaires officiels
Le 27 mai 1968, 55 associations nationales signent un texte
adressé au gouvernement énonçant les points sur lesquels elles
souhaiteraient un dialogue avec les Pouvoirs publics (voir texte
en annexe). Le dernier point est relatif à une loi-cadre de
l'Éducation populaire et du développement culturel «précisant
l Voir les articles de Marie-Ange Rauch, de Philippe Laneyrie, de Jean-
François Chosson et de Geneviève Poujol.les droits et les devoirs respectifs des associations volontaires et
des Pouvoirs publics et réglementant le secteur commercial».
Cette demande de loi-cadre dont personne n'a précisé la teneur,
fait encore partie des revendications de certains en cette an-
née 2000.
Françoise Tétard, dans cet ouvrage, décrit comment le
CNAJEP est né d'une mobilisation intense des militants de la
plupart des mouvements d'Éducation populaire dès la fm du
mois de mai 1968. Des mouvements, dit-eUe, investis d'une plus
grande assurance et qui ont appris pendant toute cette période à
mieux apprécier leurs différences et à s'y appuyer pour réaIiser
cette œuvre commune qu'est le CNAJEP qui existe toujours.
Tandis que, de son côté, l'État mettait en place un nouveau
Haut-Comité de la Jeunesse aux projets trop ambitieux pour être
honnêtes et que les associations vont investir en traînant les
pieds. Cette effervescence passée, tout semble alors être rentré
dans l'ordre. L'Éducation populaire n'y avait pas gagné grand-
chose, mais elle n'avait rien perdu non plus dans cette tourmente
de paroles où son nom a été invoqué avec bien peu de conviction.
Beaucoup de choses sont jouées peu après, au début des an-
nées soixante-dix: la disparition du projet d'Éducation populaire au
profit de ceux d'animation, d'action culturelle2 et d'Éducation
permanente3. La disparition du projet et d'un discours sur
l'Éducation populaire aurait été de peu d'importance -l'histoire
montre que cette disparition n'est pas la première - si les rela-
tions avec l'État n'avaient pas été modifiées du tout au tout. Un
État relativement généreux - dans l'Éducation populaire tradi-
tionnelle, il intervient peu - État à qui il ne faut pas déplaire
puisqu'il permet une professionnalisation rapide des associations
transformées en employeurs de salariés dûment formés donc
supposés c'ompétents. Durant une décennie, une relative conni-
vence entre administrations concernées et grandes fédérations
vont permettre d'établir des petits empires associatifs dirigés par
des militants transformés en notables qui «ont l'oreille» de
quelques administrateurs eux aussi tout à leur affaire de ne plus
avoir à gérer la pénurie, mais d'être amenés à distribuer de véri-
2 Voir «L'Éducation populaire au tournant des années soixante», Document
de l'INJEP, n° 10, 1993.
3Voir article de Jacques Scheer.
12tables pactoles. On peut dire alors que Jeunesse et Sports est le
point de référence de l'Éducation populaire. Ces administrateurs,
avant de vieillir, n'en sont pas moins des militants et cette conni-
vence est relativement productive. Ensembles ils vont faire le
CAPASE, diplôme d'animateurs de ce champ nouveau qu'est
l'animation. Tout à leur enthousiasme, ils ne s'aperçoivent pas
que, dans une tout autre logique, un diplôme de l'Éducation na-
tionale a été mis en place au sein des Instituts universitaires de
technologie « carrières sociales» qui auraient dû assurer la for-
mation des éducateurs spécialisés et des assistantes sociales.
Mais devant l'obstruction des écoles privées de ces corps profes-
sionnels, les IUT carrières sociales n'auront plus à se mettre
sous la dent que des animateurs dont la profession commence à
peine à s'organiser sur le plan syndical4. Pour l'heure, en 1970,
les responsables des grandes fédérations comme les administra-
teurs-militants ne se rendent pas compte que la création de deux
diplômes concurrents crée une situation irrattrapable et lourde de
conséquences encore aujourd'hui.
Grâce à la loi de 1971 sur la formation professionnelle conti-
nue, les écoles privées de formation d'animateurs, souvent prises
en charge par les grandes fédérations, se sont multipliées.
Comme le souligne Jacques Scheer dans cet ouvrage: « Ce vaste
courant de professionnalisation des animateurs contribuera à ab-
sorber une part considérable des efforts et des forces militantes
des associations pour aboutir à renforcer leur caractère institu-
tionnel, souvent au détriment de leur action de mouvement. »5Le
secteur des Maisons de la culture, même s'il refuse obstinément
la présence d'animateurs dans les équipements, n'échappa pas à
la professionnalisation. Après 1968, « les hommes de théâtre qui
ont jusque-Ià beaucoup joué sur l'ambigui1:édu mot patron pour
caractériser le pouvoir charismatique de Jean ViIar ou de Louis
Jouvet mais ont toujours refusé de se voir considérer comme tels,
prennent conscience de devoir assumer leur rôle de chefs d'entre-
prise à part entière et révisent à la baisse le contenu révolution-
6
naire de leur discours» .
4 Voir article de Jean-Marie Mignon.
SVoir Jacques Scheer.
6 Voir article de Marie-Ange Rauch.
13Bientôt vont disparaître les administrateurs-militants, rempla-
cés par de jeunes inspecteurs de la Jeunesse et des Sports recru-
tés sur concours et aux ambitions de carrière légitimes pour des
fonctionnaires de catégorie A. C'est sans états d'âme particuliers
et surtout pas par rapport au projet d'Éducation populaire, que
ces administrateurs vont faire appliquer les règles du conven-
tionnement qui succèdent aux règles du subventionnement. Du
reste, on parle peu d'Éducation populaire dans les années
soixante-dix.
Du côté des animateurs, l'École est dénigrée et le modèle en-
seignant devient un anti-modèle. Des courants pédagogiques plus
ou moins compatibles entre eux donnent au discours des animateurs
un aspect surréaliste, puisqu'il faut concilier Marx voire Althusser
avec Illich et Rogers. La non-directivité déstabilise les formateurs.
La place du politique est incertaine. Dans le discours dominant, la
politique est la pire des choses. Chez les animateurs « tout est poli-
tique» et la suspicion par rapport à l'État augmente.
Le champ du socioculturel s'étend, il déborde de beaucoup le
champ de l'Éducation populaire. Ce que l'on a appelé le« socio-
culturel» provient de l'institutionnalisation de l'Éducation Popu-
laire par l'équipement? et la professionnalisation8. C'est ce que
démontre Bernard Roudet avec l'exemple de la ville de Greno-
ble9. Celui-ci examine « comment s'est mise en place, à
ble, la politique municipale en matière d'action socio-culturelle.
Cette fut très marquée par le contexte de cette époque,
à savoir par une logique d'équipements et de professionnalisa-
tion. En outre, elle ne se dégagea, avec sa spécificité propre,
d'une perspective essentiellement culturelle qu'au début des an-
nées soixante-dix.» Il souligne aussi l'enjeu qu'a constitué la
question des jeunes dans cette évolution. L'utilisation des équi-
pements par les jeunes s'accompagnera en effet de conflits qui
conduiront les élus à remettre en cause les orientations adoptées
au début de leur premier mandat municipal.
L'Association pour la Démocratie Locale et Sociale
(ADELS), qui se veut association d'Éducation populairelO est
7Voir article de Jean-Pierre Augustin.
SVoir de Jean-Marie Mignon.
9Voir article de Bernard Roudet.
10Voir de RogerBeaunez.
14alors très active dans cette réflexion sur le rôle des municipalités.
Elle poursuit une action d'information et de formation, en tenant
compte des réalités locales. Grands ensembles, urbanisme, poli-
tique foncière du logement, vie sociale, démocratie et informa-
tion, vie des quartiers, coopération intercommunale, transports et
circulation, place des jeunes dans la cité... font partie des thèmes
d'étude, de stages ou de la revue. Autre ville étudiée, Bordeaux
où les équipements pour les jeunes se sont multipliés dans les
années soixante. Mais « dès le milieu des années soixante-dix, le
modèle unique de l'équipement socio-culturel pour les jeunes est
progressivement abandonné. La crise, le renforcement des ban-
lieues fragiles ne va faire qu'accentuer l'évolution. Une page se
tourne, celle où la notion de jeunesse avait le poids des éviden-
ces. C'est la fm des illusions et le début de nouvelles gestions qui
vont prendre, après 1981, la forme de dispositifs institutionnels,
concertés et territorialisés »11.Le secteur rural est aussi concer-
né : des lycées et collèges agricoles sont « dotés de centres socio-
culturels flambant neufs disposant d'animateurs permanents qui,
outre leurs fonctions d'enseignements, organisent des réseaux ac-
tifs avec les associations rurales intronisées en promotion collec-
tive au même titre que les syndicats. Lesdites associations
»12rurales disposeront par ailleurs de crédits spécifiques.
Le renforcement du rôle de l'État, rationalisé par les Plans,
avait amené, en ce qui concerne le secteur qui nous intéresse, la
réalisation de nombreux équipements, que ce soit à Jeunesse et
sports, grâce au Haut-Commissariat d'Herzog, que ce soit aux
Affaires culturelles, grâce au ministère de Malraux (1959-1969),
que ce soit aux Affaires sociales. On a construit des Maisons de
jeunes, des maisons de la culture, des centres sociaux. Construire
des bâtiments faisait partie des politiques mises en œuvre. Ceci a
concrétisé ce double mouvement d'étatisation et de laïcisation de
l'Éducation populaire qui est propre à la France, construit hors
de l'École et hors de l'Église.
Socio-culturel est alors un substantif pour désigner un champ
d'activités et d'institutions qui déborde le champ traditionnel de
l'Éducation populaire pour toucher le champ du secteur social,
celui notamment des Foyers de jeunes travailleurs et des centres
Il Voir article de Jean-Pierre Augustin.
12
Voir de Jean-François Chosson.
15sociaux rebaptisés désormais «centres sociaux et socio-
culturels». Le qualificatif socio-culturel se verra contesté à la
fm des années soixante-dix par son concurrent « culturel». Un
débat opposera les socio-culturels aux culturels qui veulent
privilégier la dimension artistique dans les activités que mettent
en œuvre les animateurs. L'apogée de ce débat se situe au début
des années quatre-vingt13. Les culturels sont gagnants, le projet
culturel (et les fmancements qui l'accompagnent) du ministère de
la Culture leur donne raison. Beaucoup d'animateurs œuvrant
dans le champ socio-culturel le quittent pour le champ des insti-
tutions culturelles. Devant la parcimonie des crédits de la Jeu-
nesse et des Sports, les associations d'Éducation populaire,
attirées par les financements du ministère de ]a Culture, se sen-
tent des ardeurs culturelles.
Le qualificatif « social» en ce qui concerne l'animateur fait
modestement son entrée dans le même temps. Il est plus subi que
promu. Les emplois d'animateurs, dans le cadre de l'insertion
sociale, s'ouvrent plus nombreux dans le champ de l'action so-
ciale que dans celui de l'action socio-culturelle classique. Que ce
soit dans le secteur socio-culturel, que ce soit dans le secteur
culturel, la désespérance concernant l'efficacité d'un projet de
démocratisation de la culture14 ou de l'éducation n'est pas pour
rien vers la revalorisation d'une action plus sociale qu'éducative.
L'ambition socio-culturelle a été déçue, pourtant elle a laissé
des traces dans les institutions et dans les formations, en particu-
lier dans les diplômes comme le DEFA, diplôme de compromis
entre Jeunesse et Sports et les Affaires sociales. Les années
soixante/soixante-dix restent la référence des membres des jurys
du DEFA. Il convient, si on veut être sélectionné, d'avoir con-
naissance du vocabulaire propre à ces années et de l'esprit qui
animait les anciens qui envisageaient alors de faire du «socio-
culturel» un service public.
On peut, en effet, supposer que si la crise n'était pas interve-
nue et si l'expansion qui a amené à ce qu'on a appelé l'État Pro-
vidence s'était poursuivie, le secteur socio-culturel aurait pu être
pris en charge totalement par l'État. Il était mûr pour être com-
13Voir « Action culturelle/Action socio-culturelle », Les Cahiers de
l'animation, n° 30, 1980.
14Voir article de Marie-Ange Rauch.
16plètement institutionnalisé et, pourquoi pas, ses professionnels
fonctionnarisés. Pour beaucoup de fédérations d"Éducation po-
pulaire, l'ambition est d'avoir, selon la terminologie de l'époque,
une délégation de service public. Le désengagement de l'État a
interrompu ce processus, il l'a même inversé et pour beaucoup
d'associations qui fonctionnaient pour l'essentiel sur crédit pu-
blic, c'est en quelque sorte la privatisation partielle ou totale qui
les a atteintes ou qui les menace. Le socio-culturel est atteint de
plein fouet.
Les associations instrumentalisées
Les nouvelles manières de faire des pouvoirs publics, qui pri-
vilégient une contractualisation aux dépens des subventions, et la
décentralisation ont apporté des modifications considérables dans
la manière de se comporter des fédérations. Les associations
d'Éducation populaire ont été les victimes consentantes de l'État.
Il est vraisemblable que beaucoup d'associations « s'arrangent»
avec les règles établies, vues les lourdeurs administratives et les
exigences parfois impossibles des fmanceurs. Les rapports d'ac-
tivités exigés sont bien évidemment le moment où les associa-
tions doivent se vanter et faire comme si elles répondaient
parfaitement à la demande. Le passage du subventionnement à la
convention a incité les associations à plus ou moins tricher. La sub-
vention donnait aux une liberté très grande qu'elles ont
bien regrettée quand l'État est devenu plus regardant.
Dans les années soixante, seul l'argent de l'État apparaissait
« propre» idéologiquement. Sur ce point, les associations ont
rapidement modifié leurs manières de voir, signe que l'idéologie
dominante dominait bien. L'argent privé s'est très vite trouvé
« blanchi». À écouter les déclarations des Fédérations nationa-
les, il semblerait qu'elles aient mieux intégré à leur projet l'idéologie
libérale en matière de gestion qu'elles n'ont accepté la nouvelle donne
de la décentralisation. Si les associations d'Éducation populaire de
la fm du ~ siècle basaient leur propagande sur l'état de leur ri-
chesse (privée), celles d'aujourd'hui clament leur pauvreté (pu-
blique) et souvent avec juste raison. Surtout aujourd'hui où la
manne publique a cessé de tomber et sans doute pour longtemps. Les
revendications des associations ont reçu un faible écho dans les mé-
dias. L'idéologie libérale a repris le dessus et le désengagement de
l'État est un fait bien admis dans l'opinionpublique qui a aujourd'hui
17complètement modifié son système de pensée. Le fait semble désor-
mais admis que l'État ne peut et ne doit suffire à tout, à l'encontre
d'un principe qui avait mis deux siècles à se faire admettre parce
qu'il représentait un progrès social.
Les années quatre-vingt et la décentralisation
La décentralisation n'était pas à l'ordre du jour dans les an-
nées soixante-dix. Mise en place en 1982, elle a porté un coup
fatal au système fédératif: comme d'ailleurs à l'administration de
la Jeunesse et des sports dépossédée, surtout en matière de for-
mation, au profit des régions. Les associations fédérées n'ont
plus regardé vers Paris pour que leurs problèmes soient réglés
entre les responsables nationaux et les administrateurs de tutelle.
Leurs problèmes se situaient localement au niveau des municipa-
lités ou des conseils généraux, voire régionaux. Le coup de grâce
est donné au projet d'Éducation populaire à la fm des années
soixante-dix par un discours sur l'association qu'ont repris, sans
en voir le piège, toutes les grandes fédérations d'Éducation popu-
laire réunies avec leurs consœurs de l'Action sociale au sein du
« Conseil national de la vie associative» (CNVA). La plupart
des fédérations nationales d'Éducation populaire déstabilisées
par la décentralisation et le désengagement de l'État central, re-
jointes par les associations du secteur social joueront, dans les
années quatre-vingt, la carte associative pour justifier leur exis-
tence et se cramponneront aux regroupements associatifs et aux
Fonds de gestion centralisés comme si la décentralisation n'avait
pas remis beaucoup de choses en question. Les associations
culturelles, plus épargnées par le désengagement de l'État, ne les
rejoindront pas.
En 1981, au niveau idéologique, le projet culturel l'emporte
sur le projet socio-culturel. Le ministère de la Culture brille de
tous ses feux sous le premier septennat de Mitterrand, tandis que
Jeunesse et sports est condamné à terme par la décentralisation.
Une tentative ratée de le rebaptiser: «ministère du Temps li-
bre » ne le fera pas rentrer en grâce. Les problèmes sociaux du
chômage sont trop graves pour qu'on s'attarde à parler ou
s'occuper du Temps libre.
Par rapport à l'arrivée de la Gauche au pouvoir, Jean-Michel
Belorgey nous semble assez bien résumer le problème. «La véri-
té est que ce n'est pas seulement à propos des organisations syn-
18dicales que l'on peut parler de l'étreinte mortelle du premier (ou
des deux) septennat de Mitterrand et plus largement du gouver-
nement de la Gauche. Les ambigui1:éset les déchirements politi-
ques qui ont accompagné l'avènement tant attendu, les redonnes
en matière de culture et de formation qu'ont imposées la décen-
tralisation d'abord et la révision des stratégies ensuite, tant au
Ministère de la Culture, qu'à celui de l'Éducation nationale, ou
de Jeunesse et Sports, mais aussi le désengagement des collecti-
vités et le renvoi du soin d'assurer le fmancement de nombre
d'activités d'irrigation du tissu social au marché... Tous ces élé-
ments ont pris par surprise, d'une certaine manière à front ren-
versé, la plupart des mouvements d'Éducation populaire ».15
L'Éducation populaire à l'épreuve de l'insertion
La préoccupation d'accompagner l'insertion sociale ou d'une
manière générale toutes les mesures d'aide sociale individuelle,
d'une formation adéquate était une idée née dans les milieux de
l'Éducation populaire. Elle a été reprise comme une exigence par
les pouvoirs publics dans des mesures telles que le RMI. Ce
n'est pas pour autant qu'Éducation populaire se confond avec
Insertion.
Le fait que des associations, traditionnellement attachées à
l'Éducation populaire, se soient tournées vers des actions
d'insertion, a sans doute plusieurs causes, dont une et non la
moindre, a été de pérenniser des emplois de formateurs alors que
le marché de la formation permanente se rétrécissait. Néanmoins,
certaines associations locales se sont battues, ont innové sur le
plan pédagogique, ont inventé de nouvelles formes de relations
avec les différents partenaires, publics et associatifs. Un souci de
collaborer entre associations de même « sang» s'est fait jour.
Pourtant les dépôts de biIan ne sont pas rares et ne sont pas tous
dus à des défauts de gestion. Ce fait, à lui seul, mériterait d'être
analysé. L'Éducation populaire à l'épreuve de l'insertion n'est
pas arrivée à trouver sa spécificité.
Des formateurs de terrain se demandent s'ils peuvent donner
une dimension d'Éducation populaire aux actions entreprises
sous le label « insertion sociale », ils ont de la peine à se persua-
15
BELORGEY, J.-M., préface de l'ouvrage de TÉTARD, F., LEFEUVRE,Ch.,
Culture et Liberté, ColI. Culture et Liberté, 1998.
19der qu'ils font de l'Éducation populaire. Une des raisons, sans
doute, tient au mode de recrutement du pubJic de J'insertion. Ja-
dis, et par tradition, l'Éducation populaire s'adressait à un public
volontaire. La commande des pouvoirs publics, liée à l'insertion,
rend plus ou moins obligatoire la participation à des activités de
formation. Autre raison du malaise des formateurs: la réussite de
leurs interventions se mesure au nombre d'emplois trouvés et ce
nombre est faible. Réfléchir sur la pédagogie apparaît alors comme
un refuge, faute d'aborder les problèmes en termes politiques.
Où en est-on aujourd'hui?
L'Éducation populaire a connu un tournant décisif à la fm
des années soixante et au début des années soixante-dix, tournant
sur lequel le mouvement de mai 1968 aura fmalement eu peu
d'effets. Faire le bilan de ces années, comme cela est proposé
dans cet ouvrage nous paraît important pour comprendre les in-
terrogations d'aujourd'hui. On parle encore, en l'année 2000,
d'Éducation populaire, on en parle même beaucoup. Toutefois, il
faut préciser si l'on parle du projet, de ses pratiques ou des
structures qui la portent.
-En tant que projet l'Éducation populaire a été un projet
fort, aujourd'hui en partie vidé de sa substance.
Traditionnellement l'Éducation populaire est «un projet de
démocratisation de l'enseignement porté par des associations
dans le but de compléter scolaire et de former des
citoyens». Dans notre défmition, basée sur l'Histoire, projet et
structure (associative) sont liés. Actuellement, les responsables
politiques tendent à faire l'impasse sur l'Histoire, comme les as-
sociations d'ailleurs, toujours prêtes à invoquer Condorcet, mais
surtout pas l'histoire de ces trente-cinq dernières années ni en-
core moins le temps où eUesrivalisaient entre elles.
Le projet d'Éducation populaire, depuis qu'il existe et jus-
qu'aux années soixante/soixante-dix, était partagé par des asso-
ciations qui se combattaient politiquement entre elles avec
beaucoup d'énergie, et c'est dans ce combat qu'elles puisaient
une bonne partie de leur dynamisme. Le relatif consensus des as-
sociations d'Éducation populaire d'aujourd'hui, a contribué à
démotiver les militants. L'Église a laïcisé ses œuvresl6, et les laï-
16 Voir article de Philippe Laneyrie.
20ques ont une défmition de la laïcité proche de l'idée de tolérance,
ce qui n'était pas spécialement le cas au xOC ni même à la Libé-
ration. Enfm, ce projet était envisagé dans une société qui se vi-
vait divisée en classes sociales qui s'affrontaient, ce qui, si l'on y
pense, était plus tonique que la division actuelle entre exclus et
non-exclus, division qui ne suppose pas l'affrontement. Les fédé-
rations ont eu à s'adapter aux nouvelles règles établies par l'État.
La décentralisation a, par ailleurs, éveillé parmi les associations
fédérées, des ardeurs d'autonomie. L'inquiétude que l'on peut
avoir, c'est qu'elles s'épuisent dans cette nouvelle adaptation
obligée et qu'elles en oublient ce qui les justifie au premier chef.
Ce n'est pas tout de défendre le contenant, c'est aussi et surtout le
contenu des associations qu'elles fédèrent qu'il faut défendre.
-Les pratiques ont changé avec le temps. De nouvelles pra-
tiques font oublier ce pourquoi on agit, autrement dit le projet.
On pourrait dire en caricaturant que ceux qui se réclament de
l'Éducation populaire n'en font plus et que ceux qui en font ne
s'en réclament pas car ils s'inscrivent dans une autre tradition.
Aujourd'hui, curieusement les associations qui semblent répondre
le mieux aux problèmes posés à la société ne sont pas celles
d'Éducation populaire. Ce sont les associations dites philanthro-
piques ou charitables qui réinventent des solutions sociales sans
oublier la dimension éducative. Il est à remarquer que ces asso-
ciations n'ont que très peu dépendu de l'État et que leur profes-
sionnalisation n'a jamais été très développée. Ainsi en est-il du
Secours populaire, du Secours catholique, d'Aide à toute détresse
ou de l'Armée du Salut. Celles-là profitent en priorité des dons
qui bénéficient d'avantages fiscaux. Ainsi une association comme
aide à toute détresse (ATD-Quart-Monde), en motivant ses mili-
tants à apporter la culture aux plus démunis, a un projet
d'éducation citoyenne aussi fort que celui des associations
d'Éducation populaire de la fm du xOC et du milieu du
~ siècle. Sur le plan local d'autres associations, notamment
dans les quartiers difficiles, ajoutent à la dimension sociale de
leurs actions un projet de formation citoyenne et d'éducation. El-
les n'ont peut-êtrejamais entenduparler d'Éducation populaire.
- Les structures dans la filiation des anciennes sont au-
jourd'hui en mauvaise posture. Ce ne sont plus les associations
d'Éducation populaire qui inventent de nouvelles formes d'inter-
21vention éducatives, c'est l'État qui les défmit pour elles. Pour
combien d'associations les offres publiques ont-elles tenu et tien-
nent encore lieu de projets? Les administrateurs, manifestement,
ont dépassé leur seuil de compétence. Que dire des superposi-
tions de dispositifs d'insertion ou de leur disparition, au gré des
remaniements ministériels? Que dire d'une évaluation basée
uniquement sur le nombre d'emplois trouvés par les stagiaires?
Que dire de l'arrogance technocratique de certains fonctionnaires
ou de certains élus qui prétendent être à même d'intervenir dans
le domaine pédagogique, et par là même dans le domaine de
l'emploi? Les montages administratifs qui en résultent, fruits de
compromis entre segments concurrents, sont très
peu étayés par une connaissance réelle des problèmes à résoudre.
Pour les associations comme pour les fédérations, formuler au
grand jour ce type de critique, c'est, apparemment, scier la bran-
che sur laquelle elles sont assises. Mais la branche est déjà tel-
lement fragile, qu'elle risque de casser de toute façon.
À plusieurs signes, on peut présager que le réengagement de
l'État n'est pas pour un avenir proche. On considérera peut-être
cette nationalisation de l'Éducation populaire des années soixante
à quatre-vingt comme un accident historique, de la même façon
qu'est considéré par certains le plein emploi. L'Éducation popu-
laire n'a pas le choix, - on ne reviendra pas sur la professionnali-
sation des animateurs - elle doit s'adapter. Ce n'est pas tomber
dans l'indignité que de le faire puisqu'il n'y a pas, semble-t-il,
d'alternative. Notre principal argument pour convaincre les mili-
tants légitimement inquiets de voir de si profondes mutations à
l'œuvre, repose sur l'histoire. L'histoire de l'Éducation populaire
montre que cette privatisation qui apparaît comme une nouveau-
té, est en quelque sorte un retour aux sources. Ce peut être aussi
une régression, tant les risques de perversion sont grands. La
vieille dame Éducation populaire peut-elle éviter l'indignité? Il
n'est pas vrai que l'avenir de l'Éducation populaire passe par un
réinvestissement de l'État et qu'il faut instituer un cadre législa-
tif. L'avenir de l'Éducation populaire passe par un réinvestisse-
ment par des associations de ce projet. Ensuite, on verra si l'État
suit. On saura alors quel département ministérielest le point de réfé-
rence de l'Éducation populaire.
22Faut-il réactiver les mots Éducation populaire ou élaborer un
projet d'un autre nom. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faut formu-
ler un projet où la dimension de l'apprentissage de la citoyenneté
ait un minimum de consistance. Cet apprentissage n'a aucun
sens s'il n'est pas accompagné de la ferme résolution de réhabili-
ter la chose politique auprès des adultes et surtout auprès des
jeunes qui n'entendent que trop que« les politiques sont tous des
pourris» .
Souhaitons que d'autres que nous, dans quelques années,
puissent prendre la relève, et retrouvent dans l'histoire du début
du troisième millénaire plus que des traces d'un projet
d'Éducation populaire.
23Première partie
Où est passée l'Éducation populaire?