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ÉNERGÉTIQUE PERSONNELLE ET SOCIALE

De
448 pages
Le concept d'énergie s'est imposé récemment en biologie, et il est devenu opportun de l'introduire dans les sciences humaines, comme le tente cet ouvrage. Il est, à ce propos, accouplé au concept d'information, dont l'importance est désormais croissante dans la nouvelle civilisation en voie d'émergence. Toutefois, les mouvements énergétiques et informationnels sont soumis aux lois de l'inertie. Celle-ci entraîne donc des effets pervers, provoquant des processus d'aliénation et d'altération.
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ENERGETIQUE PERSONNELLE ET SOCIALE

Collection Cognition et Formation dirigée par Georges Lerbet et Jean-Claude Sallaberry

Les situations de fonnation sont complexes. Elles s'appuient sur des processus cognitifs eux aussi complexes. Appréhender ces situations et ces processus signifie que les sujets (chercheurs, fonnateurs, "apprenants"...), leurs milieux et leurs relations sont considérés comme des systèmes autonomes en interactions. Cela conduit à mettre l'accent sur une nouvelle pragmatique éducative dévéloppée au tïI des volwnes de la collection.

Déjà parus Martine LANI-BAYLE, Généalogies des savoirs enseignants. A l'insu de l'école ?, 1996. Dominique VIOLET, Paradoxes, autonomie et réussites scolaires, 1996. Jean-Claude SALLABERRY, Dynamique des représentations dans la fomwtion, 1996. Frédérique LERBET-SÉRÉNI, Les régulations de la relation pédagogique, 1997. Dominique VIOLET (ed.), Formation d'enseigTlllntset alternances, 1997. Georges LERBET, L'auto11omie masquée. Histoire d'une lIwdélisation, 1998. Jean-Claude SALLABERRY, Groupe, création et alternance, 1998. Hervé 'IERRAL, Les savoirs du maître, 1998. Edgard MORIN et Jean-Louis LE MOIGNE, L'intelligence de la complexité, 1999.

André de Peretti

ENERGETIQUE PERSONNELLE ET SOCIALE
Du changement à ['inertie?

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8035-7

Bibliographie d'André de PERETTI

Oeuvres scientifiaues L'Administration, phénomène humain, Berger-Levrault, Paris, 1968, Risques et chances de la vie collective, Epi, Paris, 1972, Pensée et Vérité de Carl Rogers, Privat, Toulouse, Du changement Mini-psychologie Présence à l'inertie, Dunod, Paris, 1981. Journal des psychologues, 1997. Marseille 1990,
.

1974.

de l'ad-mini-stration,

de Carl Rogers, Erès, Ramonville, Oeuvres

pédagogiques Epi, Paris, 1969, de

Liberté et Relations Les contradictions

Humaines,

Epi, Paris 1966,

de la culture et de la pédagogie,

Les Techniques de groupe dans laformation, UNESCO, Paris, 1976. Rapport au Ministre de l'Education Nationale sur lafonnation des Personnels l'Education Nationale, Documentation Française, Pour une Ecole plurielle, Larousse, Paris, 1987. Organiser des fonnations, en Education, Hachette Education, Hachette Education, Controverses Paris, 1982,

Paris, 1991. Paris, 1993.

Oeuvres Iittéraires La Légende du Chevalier, 1944 Salle Pleyel à Paris. Calltique d'amour La Jeunesse Le jugemellt au Maroc, Seghers, Paris, 1952. joué au stade de Lourdes, 1952. inédit, 1953. inédit, texte monté en enregistrement par Jo Tréhard et animé par et la Machine, inédit, poème dramatique d'Oedipe, inédit, pièce montée en 1943 à la Comédie Française puis en

Le jeu de l'espérance,

des équipes de jeunes ruraux, 1954. Colloque au chel'et d'une basilique, Georges Delerue, monté à Lisieux, Poème sur Abraham, inédit, 1956. dans la cathédrale, 1957. spectacle son et lumière, musique et choeurs de 1955.

Parole dans Chartres, Poème enregistré l'étang de Berre, 1960. inédit, 1961.

Lumière sur le Monde, Oratorio mis en musique par Georges Delerue et présenté sur Le sextuor d'Orly, Itinéraires, Ormorio,

Oratorio mis en musique par Raymond Epi. Paris. 1970.

Depraz et diffusé à partir de 1973 1973.

sur les antennes de France Musique et France Culture, Odes et Cris, Epi, Paris. 1977,

Naïl'es ol'ations, Paris, 1996

Ouvrages

collectifs et de processus d'Evaluation Formative, INRP, Paris 1981. INRP, Paris 1985. Belin, Paris, 1990. Hachette

Recueil d'Instruments

Rapport de recherche sur les Points d'Appui de l'Enseignant, Les enjeux de la Fin du Siècle (présentation Techniques pour communiquer Education, Paris, 1994. et le dialogue des cultures, Cerf, 1996. (en dialogue avec Jacques Ardoino, en Formation Ecole et Culture en Europe (avec Eric Bouchez), Savoir-lire,

de René Rémond), D.D.B., 1986

(avec Jean A. Legrand et Jean Boniface),

Les polytechniciens dans le siècle, Dunod, Paris, 1994.
Louis Massignon Encyclopédie Penser l'hétérogène 1998). (avec Jean A. Legrand et

de l'Evaluation

et en Education,

Jean Boniface), ESF, Paris, 1998.

André de Peretti Energétique personnelle et sociale (du changement à l'inertie? ...)
Ce livre est, au-delà de la confusion de l'auteur, mais en amitié et en compagnonnage vivaces, dédié à toutes celles et tous ceux qui l'ont soutenu, "saisi", et même '1ormaté", pour la reprise et l'approfondissement d'un périple à la découverte des "boucles étranges" selon lesquelles l'Energie et l'Information s'immiscent incessamment entre nos Personnes et les Systèmes Sociaux l, oui, dédié notamment, en quelque ordre alphabétique mais qui peut être décliné et repris en boucles reconnaissantes simultanément à : MM.
Jean-C1aude Gimonet Georges Lerbet Jean-Louis Max Pagès Nicolas de Peretti Christian Tanton Le Moigne François MUller Mlle et Mmes Nadia Bechna Annick Gilbert Pierrette Saiz Et toute l'équipe du Centre National Pédagogique des Maisons Familiales Rurales.

PREAMBULE

Dans le présent préambule, on pourra trouver, en accéléré, un premier balancement d'idées: il a pour objet modeste de figurer le dessin et le dessein du projet qui articule les chapitres successifs qu'on pourrait lire. Nous avons nourri l'espoir que soient suffisamment étayés ces propos préliminaires par le recours à quelques présomptions et intuitions apparemment valides ou au moins provisoirement acceptables par chacun. Mouvement et contraintes Soyons directs: c'est bien en contournant des obstacles ou menaces statiques, et en croisant des "mobiles", matériels ou vivants, que nous avons à nous situer dans le monde: en première instance (ou urgence) et ne nous en déplaise! Il nous est, trop évidemment, impératif de porter une vive attention à des signes autant que de réagir à ce qui paraît nous approcher ou se dérober, avec mesure ou immodérément: et, aussi bien, de chercher appui sur ce qui nous soutient et nous importe; dans la rue, sur les routes, ou même chez nous... Nous sommes bien pris dans quelque "cinématique" de nos trajectoires existentielles! Convenons-en. Cependant, il faut aussi bien tenir compte et nous accommoder, en temps aussi "réels" que possible, des contraintes multiples qui nous conditionnent, hétérogènes et enchevêtrées: ne seraient-ce que celles de nos volumes et de nos masses à intercaler ou confronter avec d'autres; ou celles de nos besoins vitaux, singuliers et pluriels, à satisfaire immanquablement. Je respire et m'alimente, donc je suis et j'agis; je vois comme j'entends et je bouge ou j'accuse "le coup", limité et heurté ou attiré par d'autres existants. Cinématique encore? Nous ne pouvons échapper au mouvement ou à des contraintes. Reconnaissons-le.

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Forces et énergies Mais dans ce cadre premier (ou primaire), spatial et temporel, de ce que nous supportons et ressentons immédiatement, il nous est aussi bien indispensable de projeter et de mettre en œuvre une part des forces et des signes expressifs que nous possédons: en interaction ou en opposition, en recherche d'équilibre avec des forces, signifiées ou inattendues, qui proviennent de l'environnement (matériel ou biologique) ou d'autrui; comme de chacun de nous. A quels moments et sur quels signes reçus? Il faudrait voir. Car nous ne pouvons ignorer, ou retenir indéfmiment en porte-à-faux, les énergies qui nous sont incorporées ou asservies, motrices et informationnelles : elles inclinent irrésistiblement à des échanges ou transferts. Et nous sommes bien pris dans quelque "énergétique" de nos rencontres existentielles! Pouvons-nous l'admettre? ou à quelles conditions? et pour quel équilibre, ou "solution" autrement ardu(e) en complexité et en incertitude que ce qu'il en est reconnu pour le fameux problème "des trois corps"(en astronomie ?). Rapports et "données immédiates" Car il s'agit notamment de la mise en mouvement et en rapport de multiples entités extérieures à nous, néanmoins configurées en quelque autrui, groupai et culturel. Celui-ci introduit fonctionnellement des proximités ou des distances entre les êtres et les choses. car nous rappelle Georges Gurvitch, "Les rapports avec autrui interindividuels et intergroupaux se différencient non seulement en actifs et passifs, mais encore en relations de rapprochement, d'éloignement et relations mixtes!"... Et il précise: «Tout le secret des contrats, de même que des échanges en général, des engagements divers, des rapports de propriété, etc. est une relation mixte de rapprochement et d'éloignement simultanés» 2. Aussi, en considération de ces "données" (que nous pourrions convenir d'admettre comme "immédiates") de notre être au monde, nos mouvements et le jeu de nos énergies propres nous poussent à nouer des rapports (des boucles) entre des forces antagonistes et des signes, des "choses" et des "mots", selon qu'ils s'approchent, s'éloignent ou s'équilibrent: par rapport à nos pulsions ou à nos représentations - Autrui
I

2 Id., pp. 188-189.

Gurvitch, Vocation actuelle de la sociologie, Paris, PUF, p. 186, 8

médiatise-t-illes rapports de force en notre faveur ? Jusqu'où en sommes-nous persuadés? Modélisation et précautions Trajectoires et rencontres existentielles, forces et rapports, cinématique et énergétique: par ces tennes, voici donc spécifié d'emblée le projet de l'approche heuristique qui est ici proposée. Dans la modélisation des structures de personnalité et de société qui est aussi en jeu, il nous faudra, avec l'attention du lecteur, justifier, préciser et délimiter l'usage des références ou des métaphores qui s'avéreraient être empruntées, d'aventure, aux sciences physico-chimiques et biologiques: en prenant au sérieux les quatre avertissements d'Alan Sokal et de Jean Bricmont, en ce qu'ils ont d'incontestable, pour nous garder d'impostures intellectuelles"3. Ceci vaudra, en tout premier lieu, pour ce qui concerne les énergies et leurs antagonismes ou leurs flux, les équilibres et leurs fluctuations ou leurs ruptures. Ceci vaudra aussi pour la notion de système à laquelle nous ne pourrons manquer de recourir: mais aussi pour celle d'inertie (habituellement associée à celles d'énergie ou de système) dont on verra quels éclaircissements elle peut apporter aux dysfonctionnements des personnes et des sociétés. Destin et assertions Il nous faudra en conséquence, dans ce qui suit, en premier lieu approcher l'histoire, le destin, de ces concepts-clés pour notre investigation, de ces paradigmes émergents dans nos cultures scientifiques ou générales. Il nous faudra vérifier en quoi et avec quelles précautions ils peuvent faire l'objet d'une réappropriation aux comportements individuels et aux conduites sociales: non sans noter et relativiser le recours qui leur a été fait par d'autres que nous. Il sera alors opportun de nous intéresser à l'ensemble des assertions [relations ou principes; effets ou lois ?] qu'il peut être possible de dégager à leur propos: dans le champ de nos expériences ou dans les structures de nos institutions. Ces
.

3 Cf. A. Sokal etJ. Bricmont, Impostures intellectllelles, Paris, O. Jacob, 1997, p. 14 "I) Parler abondamment de théories scientifiques dont on a, au mieux, qu'une très vague idée. [...] 2) Importer des notions de sciences exactes dans les sciences humaines sans donner la moindre justification empirique ou conceptuelle à cette démarche. [...] 3) Exhiber une érudition superficielle en jetant sans vergogne des mots savants à la tête du lecteur, dans un contexte où ils n'ont aucune pertinence. [...] 4) Manipuler des phrases dénuées de sens et se livrer à des jeux de langage".

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assertions pourront nous guider pour assurer une modélisation de nos conduites et de nos liens sociaux: toutes précautions énoncées et gardées, par ailleurs. Protections et systèmes La modélisation se développera, par suite, en vue de rechercher comment, et à quelles conditions notre organisme se 4 déplace et se protège dans le labyrinthe des énergies et des signaux; comment il s'applique primairement à maintenir quelque équilibre, corps et psychismes conjugués, dans le heurt d'événements, énergétiques par nature, présences ou forces en mouvement qui nous interpellent aussi bien qu'inerties qui nous contrarient. A un certain degré de fréquence et d'intensité, les surprises éprouvées ou les chocs et astreintes subis risquent de déstabiliser nos équilibres individuels, par des stress épuisant nos réserves de force, ou selon un désarroi désorganisant nos personnalités. Pour notre sécurité et notre survie, l'intensité et la cadence des stress et des désarrois sur nos personnes doivent être maintenus au-dessous de certains seuils. Des périls que nous feraient subir des impacts excessifs ou incessants, les systèmes sociaux, simples ou de plus en plus complexes, sont construits censément pour nous protéger: par leur interposition, ils assurent une modération ou une régulation, une "triangulation" ou un emboîtement, des chocs et des surprises. Il reste à voir comment et dans quelles limites, ou à quels coûts et vers quels nouveaux risques, notamment d'aliénation et d'altération. Défaillances et inerties Car les protections, les appuis, les services, qui devraient assurer nos structurations de personnalité ou nos institutions, ne sont pas infaillibles. Tout ne se passe pas aussi bien qu'on voudrait l'espérer, à "bon-droit". On s'en serait douté! Mais peut-on voir comment et pourquoi? Des limites dans les relations sont dépassées; des dépenses de forces sont excessives ou détournées de leur finalité propre; des blocages
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cf. Jacques Attali, chemins de sagesse. traité du labyrinthe, Paris, Fayard, 1996, p. 26 : "Car le labyrinthe n'est jamais anecdote. L'une des plus anciennes figures de la pensée humaine, il est toujours présent là où se jouent les drames primordiaux de l'humanité". Ibidem, p. 28 : "La ville redevient labyrinthe; dans l'économie de marché, les réseaux de pouvoir et d'influence, les organigrammes d'entreprise ou d'administration, les cursus universitaires, les carrières, à son image, ne sont plus des lignes droites, mais faits de succession de chausse-trapes, de fausses pistes, de culs de sac, de centres jalousement gardés". 10

et des complications obturent des perspectives et interdisent des accès ou des procès; des distorsions ou des fermetures indues viennent troubler nos perceptions et nos conceptions comme nos démarches ou nos techniques. On le sait bien, direz-vous? Mais ne peut-on voir plus clair à leur sujet: ne serait-ce que pour mieux se prémunir contre leurs effets. Il faudra bien se résoudre à scruter certaines des propriétés des énergies: et notamment celles de l'inertie qui lui est consubstantiellement associée. Il n'est pas inutile de voir l'extension d'un usage de ce paradigme, à condition de préciser sa compréhension la plus générale (et sa plurielle ambiguïté). Il sera temps alors de faire une validation des chances de son emploi maîtrisé: si on veut bien l'appliquer à une analyse de mouvements historiques et psycho sociologiques aussi vastes et importants que ceux de la Colonisation et de la Décolonisation, en notre temps. Dialectisation et principes pratiques Il nous restera, en bouclage de notre circulation heuristique, à tenter une dialectisation appropriée de notre modélisation dynamique, énergétique. Les mouvements comme chaque thèse ont besoin d'être limités par une praxis de négation (elle-même protégée de s'absolutiser, en une virtuelle annihilation par sa propre négation) : pour se densifier et se redresser. Hegel n'avait pas tort! Il faut en tenir un compte avisé en attitudes et en actes, au cœur des institutions ou dans l'élan démocratique. Plus pratiquement encore, plus concrètement si c'est possible, il nous conviendra de proposer à l'appréciation de tout lecteur éventuel, une trilogie de principes décidément pratiques et dûment dialectisés : appuyés et applicables sur des espaces d'éducation, d'administration, d'entreprise ou de civilisation. Sur cette trilogie se refermeront alors notre projet et, ici même, sa succincte présentation, son approche progressive ouverte à quelques candides intuitions. Bon courage pour aborder le "dédale".

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PREMIERE PARTIE

Energie et assertions

"

CHAPITRE PREMIER

"BREVE mSTOIRE"s

DE LA NOTION D'ENERGIE

Avant de lui faire recours, en vue d'assurer une modélisation des rapports humains, il est bon de nous interroger, même de façon cavalière ou impertinente, sur l'émergence de la notion d'énergie: au moins en Occident. Omniprésence en Orient et autres lieux? L'Orient, Extrême ou Moyen, pourrait l'avoir plus anciennement, et plus continuellement, évoquée ou invoquée, en variété. On peut la voir désignée "dans l'Hindouisme, d'une part comme Kundalini ("l'enroulée"; la "lovée") signifiant l'énergie humaine; ou d'autre part, comme "Shakti, l'Energie omniprésente" dans le monde "manifesté", dont elle est "la source", assure Alain Daniélou - celui-ci précise: "aussitôt que la manifestation s'amorce, l'énergie apparaît partout, en tout, comme la substance de tout. On la représente comme le pouvoir de Shiva ou de Vishnu ou de Brahma 6. Déesse "souveraine" ou "fille-sauvage", "terrible" ou "bénéfique?". On pourrait la soupçonner dans les échanges antagonistes, autour du Tao, voie ou pouvoir tendus entre le Ying et le Yang chinois. Sa circulation ou son blocage, son va-et-vient, seraient impliqués dans l'enroulement des systèmes de points sensibles reconnus en acuponcture. Mais, plus généralement, Lao-Tseu
5 En clin d'œil respectueux à "La brève histoire du temps" de Stephen Hawking, Paris, Flammarion, 1989, cf. p. 9 : "j'ai décidé d'écrire un livre sur l'espace et le temps à l'intention du grand public... "; ibidem, p. 213 : "si nous découvrons une théorie complète, elle devrait un jour être compréhensible, dans ses grandes lignes par tout le monde, et non par une poignée de scientifiques" . 6 A. Daniélou, le Polythéisme Hindou, Paris, Buchet-Chastel, 1975, p. 387388. Notons que "La déesse apparaît à la source des trois aspects de l'existence comme la réalité, la conscience et l'expérience", ibidem, p. 395. On peut prendre attention au rapport à la conscience, et, en principe, à l'infonnation, comme nous aurons à y revenir. 7 Ibidem, p. 407 et 408. Cette déité féminine a pu s'imposer même aux aryens nordiques, qui fonnaient une société patriarcale (cf.; p. 392). 15

dit du Tao qu' "elle est la mère du monde, mais qu'on ne saurait la nommer, le mot Tao n'étant pas son nom véritable, mais une simple appellation pratique"; Max Kaltenmark en déduit: "Si le Tao est une mère, ou selon un autre passage de Lao-Tseu, une 8 "Femelle Mystérieuse", c'est qu'il est la source de toute vie". Sous ses formes multiples, l'énergie a pu être conçue comme "solaire" ou comme "lunaire". Elle peut être suggérée dans l'enroulement des serpents enlacés, en équilibre, pour former le Caducée (cher aux médecins). Et elle fut (ou est encore), en tant que force qui anime l'Univers, invoquée obscurément: sous les aspects pluriels des "puissances "impersonnelles"inhérentes aux choses, par le terme mélanésien de mana (et à ceux, en partie analogues, des différents peuples indigènes américains: orenda, wakan, manitou),,9. Personnalisée, on la retrouve comme "mère divine", 10 à la Chaldée, "grande déesse", divinité stellaire: de Sumer sans oublier des lieux multiples de la préhistoire. Il est piquant de constater qu'elle est toujours célébrée, ou générée, au féminin: mais tout comme dans notre occident rationaliste et ses modes profanes! Elle semble bien s'y mêler d'agitation et de repos ou d'équilibre, de propagation et de conservation; et elle paraît, selon les temps, émerger en puissance ou se sous entendre... Il faut y voir. Emergence en "Occident" Car il faut bien nous interroger sur la mise, progressive, sinon intermittente, de l'énergie, en Occident, sur le devant de la scène: que celle-ci soit technique ou scientifique, pratique ou philosophique. Elle s'enchevêtre ou s'interpose (dea ex machina ! ?) dès qu'il est question de force et de travail, d'équilibre et de mouvement, de. maintenance ou d'altération, de matière (ou de masse) et de forme, de substance ou de sens, de manifestation et de mutation: de façon toujours plus extensive. Au fil des temps, elle a anastomosé ou infiltré des phénomènes aussi étrangers, apparemment disjoints, que la gravitation, la chaleur, la lumière, les affinités chimiques, le
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M. Kaltenmark, le Taoïsme religieux, in Histoire des religions, Paris

Gallimard, tome I, p. 1220. 9 Angelo Brelich, Prolégomènes à une histoire des religions, in Histoire des religions, tome I, op. cit., p. 17. JO Raymond Jestin, la religion Sumérienne, in histoire des religions, tome l, op. cit, p. 196 : "La personnalité de la déesse Inanna est l'une des mieux marquées et des plus fortes du panthéon sumérien. Elle paraît symboliser en eUe, bien qu'uniquement féminine, les deux aspects du comportement exigé par la nature même de la vie dans son expansion éternelle! la lutte pour l'homme, la reproduction pour la femme". 16

magnétisme, l'électricité, les rayonnements, les signes, la vie... Et elle nous fait immanquablement virevolter, bifurquer, entre "le fIXe et le mobile"(comme le remarque Michel Serres pour Copernic), suivant des révolutions successives 11. On ne peut donc négliger ou omettre, à propos de sa compréhension, les fluctuations qui se sont effectués et s'effectuent, au long de l'histoire: entre, d'une part, des conceptions ou mesures statiques, rassurantes, assises géométriquement sur l'espace et l'immuabilité, et, d'autre part, des projets dynamiques, physiquement plus ou moins "loin de l'équilibre", en porte-à-faux sur le devenir et l'imprévisible ou la vie.12 Avant de retracer les principales péripéties auxquelles ont été soumis, en Occident, le concept d'énergie, il importe de préciser son moment d'émergence, au moins dans son actuelle forme verbale. Le mérite initial pourrait en être reconnu à Aristote. Physicien autant que métaphysicien (et pas seulement géomètre), il eut besoin d'y avoir recours pour affirmer, et clairement dégager, dans la réalité et les phénomènes, le mouvement et les changements niés par les Eléates. Pour ou contre le mouvement et le changement Ces philosophes (et poètes) présocratiques furent de redoutables débatteurs: Socrate et Platon s'étaient déjà opposés à eux. Pour Parménide, la pensée ne peut expliciter ou révéler qu'un être qui soit sans passé ni avenir ou devenir: "Un, Homogêne, Immobile". Car : "a) ce qui est ne peut pas avoir commencé d'être et ne peut pas cesser d'être. b) ce qui est ne peut pas changer: s'il devenait autre, en effet, quelque chose qui n'était pas commencerait d'être". 13 L'expérience vécue, le mouvement ou les phénomènes peuvent donc être dénoncés comme illusions.
M. Serres. Préface aux Eléments d'Histoire des Sciences. Paris, Bordas. 1989, p 10. Cf. ibidem: "des révolutions successives s'accomplissent en cascades où les savoirs incertains empruntent tour à tour le chemin de la science: la mathématique commence, puis la physique. etc. Ainsi Copernic, en changeant le fixe et le mobile. fonde l'astronomie scientifique". 12Cf. lIya Prigogine, les lois dit chaos. Paris Flammarion. 1994. p 37 : "Sans les corrélations à longue portée dues au non-équilibre. il n'y aurait ni vie ni cerveau. Dès lors. les phénomènes de non-équilibre conduisent à une résurgence du paradoxe du temps. Nous y voyons, avant tout, le rôle constructif du temps" cf. p. 33 : les "structures stationnaires de non-équilibre". 13 Cité par.Clémence Rannoux, les Présocratiques. in Histoire de la philosophie, tome 1, Paris, Gallimard. 1969. p. 431. Cf. Yoav Ben-Dov, Invitation à la physique, Paris. Seuil. 1995. p. 87. une autre formulation: "ce qui est, est"; "ce qui n'est pas n'est pas"; ce qui peut devenir n'est pas"; et "ce qui n'est pas ne peut pas devenir ce qui est". 17
Il

C'est à quoi s'employa aussi Zénon d'Elée. Ses paradoxes restent bien connus, dans son dessein de démontrer rationnellement (?) l'impossibilité du mouvement. Achille ne pourrait jamais atteindre que des positions que la tortue qu'il poursuit aurait déjà dépassées, indéfiniment, et ne pourrait donc la rattraper. La flèche, décochée, dans son vol resterait immobile, d'instants en instants indéfiniment séparés. De tels paradoxes, ou plutôt paralogismes, n'ont perdu que lentem~nt leur crédit (ou leur lustre) : avec l'avènement, en fin XVneme siècle, du calcul infinitésimal dont on reparlera. Mais à ces réductions ultimes de la pensée (ou du discours) par les Eléates, à ces extrêmes divisions de l'espace et du temps, Aristote, physicien naturaliste conséquent (Phusis, la nature) autant que spéculateur précis, sut opposer une articulation de conceptions antagonistes, aussi dynamiquement séparées qu'assemblées. Pour un tel assemblage, il fallait une forte logique: ce qui lui convenait. On sait qu'il traita magistralement d'une clarification et d'une classification des "syllogismes" et de leur usage: mais, étymologiquement, syllogisme vient du verbe grec "sullegein" qui signifie justement "assembler" ou "rassembler". Ce faisant, l'assemblage même des concepts antagonistes qu'il conduisait lui permettait d'en faire sortir logiquement un entrechamp de relation, redonnant discursivement un lieu de passage au mouvement. En ce que "le syllogisme est un discours dans lequel certaines choses étant posées, quelque chose d'autre que les données en résulte nécessairement par le fait des données,,14 Où l'énergie apparaît et disparaît Le Stagirite sut, ainsi, distinguer "entélécheïa" (étymologiquement, l'action qui a -echei- sa fin -telos- en soi en) et "dunamis" (la force en attente, en "puissance") : mais afin de mieux les articuler pour faire émerger "energeia" au cours d'un travail [en - ergon, en grec; ergon nous donnera "erg", unité de mesure du travail]. Le mouvement, résultant du passage, au travail, de la "puissance" à l"'acte", dégageait l'énergie, conceptuellement, et matériellement. On sait assez qu'Aristote avait, de même distingué et assemblé, en mouvement, "matière" et "forme". De telles distinctions auront la vertu (l'énergie !) de passer à la postérité. Cependant, comme on l'a vu, nous sommes déjà passés du grec au latin. Par les traductions en latin, "entelecheia" et
14 Aristote, Premières analytiques, 24 B.

18

"energeia" nous apparaissent contractées en "actus", devenu "acte" pour nous; de même, "dunamis" allait être (à la mode romaine !) placée sous le vocable de "potentia", "puissance" pour nous. Parallèlement, la "matière" (soit l'être en "puissance") relayait l'''hylè'' grecque, et la "forme" (soit l'être en "acte") désignait la "morphè". Le mouvement devenait bien alors la recherche incessante, par la "matière", de la "forme" qui l'organise et lui confère attributs ainsi que spécificité: car, "c'est l'acte plus la puissance qui caractérise la nature d'une chose,,15. Ravaisson pourrait insister: "c'est dans le mouvement que nous avons vu se manifester l'opposition universelle de la puissance et de l'acte. C'est en partant du mouvement que nous nous élevons à l'idée de la fin, où la puissance se réalise dans l'acte de la forme: c'est encore du mouvement qu'il nous faut remonter au principe universel de toute chose,,16. Le mouvement, entraînant avec lui l'énergie, aurait-il éclipsé celleci? Car Latins et Scolastiques du Moyen-Age ont bien conservé les rapports tendus et structurants entre puissance et acte, entre matière et forme, entre nature et finalité. Ils ont aussi adopté les axiomes tels que: "le mouvement est l'acte commun du moteur et du mobile" ; ou que "tout être en mouvement est mû par un autre" ; sans oublier celui d'un "Premier Moteur Immobile". Ils ont pris soin également des "quatre causes" qu'Aristote avait présentées en substantifs et auxquelles ils ont donné des qualifications de : "formelle, matérielle, efficiente et finale"i7 . Par Buridan enfin, au quatorzième siècle, (et sans son âne), fut aussi préservée la "force" sous la forme masculine de "l'impetus" : "tandis que le moteur meut le mobile"; énonçait-il, "il lui imprime un certain impetus, une certaine puissance 18 Mais "l'énergeia", notre capable de mouvoir ce mobile"... énergie conservative et tenace, fut bel et bien occultée. Elle ne
15 Aristote, Phys. II, 1, 193b6 - Cité in la notion de finalité chez Aristote, par Michel Pierre Lerner, Paris, PUF, 1969, p. 69 --cf., ibidem, p. 96 : "l'âme est l'entéléchie première d'un corps possédant la vie en puissance".. 16 F. Ravaisson, Essai sur la métaphysique d'Aristote, Paris, 1837-1840, T. I, 538-39, cité par M.P. Lerner, op. cit., p. 129. 7 F' Cf. M.P Lerner, op. cit. p.31 : "Ulé, eidos, to poioun, telos".
18

Jean Buridan,questionesoetavilibriphysieorum,cité par Jean Fabre, in les

origines de la notion d'énergie, le progrès technique, n014, Paris 1979 Ibidem: "Plus grande est la vitesse avec laquelle le moteur meut le mobile, plus puissant est l'impetus qu'il imprime en lui. C'est cet impetus qui meut la pierre après que celui qui la lance a cessé de la mouvoir." On le voit, impetus et vitesse sont unis, avec quelque idée d'inertie. La notion de masse n'est pas loin: "plus un corps reçoit de matière, plus il peut recevoir de cet impetus et plus grande est l'intensité avec laquelle il peut la recevoir." 19

ferait un retour, progressif, vers nous, qu'au travers des Temps Modernes: quand la dynamique serait libérée.
.

Statique contre dynamique

Car la physique grecque, comme la philosophie sensible à la géométrie ("que nul n'entre ici... ") avait eu une prédilection pour la Statique: c'est-à-dire pour une "science de l'équilibre" entre des forces, et donc pour une science portée à subtiliser le mouvement (Kinesis). Il fallait bien, alors, œuvrer et penser les yeux levés vers l'invariance, la constance, manifestées selon la voûte céleste, ou reposés sur l'immobilité apparente de la terre: si l'on voulait être inspiré convenablement, ou fouler la certitude sous ses pieds! Le Moyen-Age avait obtempéré. Mais, avec la Renaissance, les grands voyages et les découvertes astronomiques mirent la Terre en branle. Il y eut Copernic et Képler, entre autres, mais aussi le premier "ingénieur", (au sens moderne), génial, que fut Léonard de Vinci, doué de plusieurs modes de mouvement (dit, de lui, Paul Valéryl9) et qui rêva de l'aviation avec sa devise de "rigueur obstinée"(Hostinato rigore). Les choses bougeaient. Les temps s'animaient. Il en était fini de calculer, à la façon de Ptolémée, selon des figures circulaires, réputées pures, pour suivre les astres avec complication. Par la grâce de Képler, l'ellipse, avec son déhanchement simple, signifiait le mouvement et ses variations ou inconstances: sur la voûte céleste. Et quant à la terre, et à sa statique benoîte et supposée (ou imposée), un certain Galileo Galilei, ajoutait en riposte nostalgique: "Et pourtant, elle se meut! "La Dynamique s'imposait alors, urbi et orbi! Elle libérait le mouvement hors des liens de la certitude régulière, sécurisante. De l'immobilisme culturel scolastique, Descartes, pour sa part et de quelque trente-deux ans le cadet de Galilée, se dégageait aussi. Il osait taxer les "doctes" "de proférer des paroles magiques" quand ils disent que "le mouvement qui est une chose bien connue de tout le monde, est l'acte d'un être en puissance, en tant qu'il est en puissance? Car qui comprend ces mots,,20. On n'allait plus "arrêter" le mouvement, en esprit ni en mécanique!
19 P. Valéry, Variété. Paris, Gallimard, 1925, p. 193. Cf. p. 194 : "Mais Léonard, de recherche en recherche, se fait très simplement toujours plus admirable écuyer de sa propre nature." 20R. Descartes, Règles pour la direction de l'Esprit, Règles XII, in Œuvres et Lettres, Paris, Gallimard, 1949, p.55.

20

L'élan de Galilée Il était temps! En raison du crédit qui fut trop longtemps accordé aux Anciens par les "Doctes", les "Mécaniques" d'Aristote avait pu, en effet, retarder, "arrêter", la Dynamique, en assurant: "le corps en mouvement s'arrête quand la force qui le pousse ne peut plus agir de façon à le pousser,,21. Mais pour Galilée, c'était là une dérive d'abstraction qui pouvait rassurer mais qui ne résistait pas à l'audace expérimentaliste qu'il mit en œuvre. On sait assez qu'il procéda par plans lisses et inclinés ou horizontaux, ainsi que par le jet d'objets lancés du haut d'une tour. Ses expérimentations lui permirent d'énoncer: "Une vitesse quelconque imprimée à un corps se conserve rigoureusement aussi longtemps que les causes extérieures d'accélération ou de ralentissement sont écaq:ées, condition qui .
se réalise seulement dans le plan horizontal22

Par les observations de Galilée, l'inertie était ainsi détectée: en même temps que l'accélération était décelée dans le mouvement même. Einstein et Infeld, penchés sur "l'évolution des idées en physique" pouvaient donc commenter les résultats obtenus: "Nous avons vu que cette loi de l'inertie ne peut pas être dérivée directement de l'expérience, mais seulement par la pensée spéculative compatible avec l'observation,,23. Alors que, par carence d'expérimentation raisonnée, la pensée scientifique avait dû s'arrêter à mi-chemin dans le traitement de la force et de la vitesse d'un mobile, Galilée lui fit faire un pas de plus, décisif. Il introduisit aussi l'idée du "Moment", produit du poids par la vitesse: cette notion allait préfigurer celle de quantité de mouvement qui séduirait René Descartes. Descartes, pour ou contre Galilée Tout en la critiquant, celui-ci allait, en effet, poursuivre cette démarche: toutefois, il n'irait pas jusqu'à son terme, c'est à dire à la prise en considération de l'accélération. Car il s'attacherait à la vitesse "imprimée" dans un mouvement et à son maintien en quelque constance, décidant à tort: "Ce que dit Galilée, que les corps qui descendent passent par tous les degrés
21

Cité par AlbertEinsteinet LéopoldInfels,l'évolutiondes idées enphysique,

paru en anglais à Princeton en 1936, trad. Française en 1983, Paris, Flammarion, Ed. Club France Loisirs, 1990, p.26.
22 Ibid., p.29. 23 Ibid. p. 27.

21

de la vitesse, je ne crois point qu'il arrive ainsi ordinairement, mais bien qu'il n'est pas impossible qu'il arrive quelque fois,,24. Une fois encore, une avancée serait freinée par quelque arrêt conceptuel, un certain 'Je ne crois point"! Ce que le mouvement pris au sérieux pouvait révéler se voyait contrarié par une oscillation pendulaire vers des pauses stationnaires, vers une révérence faite à la Statique, selon une apnée mentale. Descartes s'attacherait, en effet, à énoncer des lois sur la conservation du mouvement et de la vitesse: mais en se retenant d'introduire, à nouveau sur celle-ci le mouvement même, le changement sur le changement, pour qu'en émerge l'accélération. Il partait du "principe": "que Dieu est la première cause du mouvement et qu'il en conserve toujours une égale quantité en l'univers,,2s.Il en déduisait alors une conservation de la "quantité de mouvement" (masse multipliée par la vitesse"(mv). Mais, aussitôt, il postulerait une permanence des choses, et, géométriquement, des vitesses: en raison d'une perfection inhérente à Dieu et "non seulement de ce qu'il est immuable en sa nature, mais encore de ce qu'il agit d'une façon qu'il ne change jamais"26. Aussi bien, soucieux d'immuabilité, de permanence et de persistance de la rectitude dans les choses, il énoncerait "trois lois de la nature": "que chaque chose demeure en l'état qu'elle est, pendant que rien ne le change,,27 ; "que tout corps qui se meut, tend à continuer son mouvement en ligne droite,,28."Que si un corps se meut en rencontre un autre plus fort que soi, il ne perd rien de son mouvement, et s'il en rencontre un plus faible qu'il puisse mouvoir, il en perd autant qu'il lui en donne"29.On notera la centration sur "un corps" en quelque supériorité sur "un autre".
R. Descartes, Œuvres et Lettres, op. cit. p. 814. Cf. à propos d'une page d'un livre de Galilée, p. 805 : "Tout ce qu'il dit de la vitesse des corps qui descendent dans le vide, etc..., est bâti sans fondement: car il aurait dû déterminer ce que c'est que la pesanteur; et s'il en savait la vérité, il saurait ~u'elle est nulle dans le vide". Autre erreur! Ou alors quel vide? Ibidem p. 491. 26 R. Descartes. Les principes de la Philosophie, n036, in Œuvres et Lettres de Descartes, op. Cit., p. 495. Cf. ibidem p. 494 : "C'est pourquoi, lorsqu'une partie de la matière se meut deux fois plus vite qu'une autre, et que cette autre est deux fois plus grande que la première, nous devons penser qu'il y a tout autant de mouvement dans la plus petite que dans la plus grande; et que toutes fois et quantes que le mouvement d'une partie diminue, celui dont ~uelques autre partie augmente à proportion". Ibidem, p. 495. 28 Ibid. p. 496. 29 Ibid. p. 498. 22
24

Cette troisième "loi" de la nature" serait à juste titre contestée, notamment par Leibniz, comme on le verra ci-après. Sa formulation retiendrait Descartes d'aller observer de plus près l'énergie dans les corps matériels, en mouvement ou en chocs (sinon en repos), solides ou déformables. Il serait, de même, arrêté par sa conception centrale de l'étendue à laquelle il réduirait sa considération de la matière: en ce "que la nature de la substance matérielle ou du corps ne consiste qu'en ce qu'il est quelque chose d'étendu,,30. L'étendue, consistante, masquerait sans doute pour sa vision de grand géomètre, l'importance, moins "évidente", moins "distincte", des forces accélérantes. Elle lui occulterait, par suite, la primauté souterraine de l'énergie et de sa conservation, soutenant la dynamique des corps. A force de le voir considérer "en général toutes les notions claires et distinctes qui peuvent être en notre entendement touchant les choses matérielles, et n'en ayant point trouvé d'autres sinon celles que nous avons des figures, des grandeurs et des mouvements,,31, il me semble raisonnable de dire que Descartes s'est moins intéressé aux "forces" et aux changements d'état; il a donc rétréci son étude des mouvements à une cinématique établie sur un temps neutralisé. Il est vrai qu'il voyait assez clair avec sa "dioptrique" : pour la réfraction de lumière, au plus visible entre l'air et l'eau, proches, et en vue corpusculaire, sans autre changement. Newton, lui, né presqu'un demi-siècle plus tard, pousserait la recherche du changement dans la lumière jusqu'à sa décomposition par un prisme. Se démarquant de Descartes, il oserait aussi pousser à son aboutissement ce qu'avait pressenti Galilée à propos du mouvement. Newton et le retour des "forces" Newton affinerait, en effet, la formulation de la loi d'inertie: "tout corps persévère dans son état de repos ou de mouvement uniforme en ligne droite, à moins qu'il ne soit déterminé à changer cet état par des forces agissant sur lui,,32.
30

Ibid p. 483-484.Fixé aux idées "claireset distinctes",Descartes"concluait",

dans sa règle XIV "pour la Direction de l'Esprit". Ibid. p; 65, que l'étendue est "l'espèce de grandeur qui entre toutes se représentera la plus facilement et le plus distinctement à notre imagination", et qu'il y aura "grand profit" à lui rapporter" ce que nous disons des grandeurs en général". 31 Ibid. p. 527, Principe 203 de la 4~"'"partie: "Comment on peut parvenir à la connaissance des figures, grandeurs et mouvements des corps insensibles". 32Cité par Einstein et Infeld, op. cit. p.27

23

Les forces, détachées des corps et de l'étendue resurgissaient à
,

nouveau, (en force! ) au cœur du mouvement!

Leur prise en considération venait de loin pour Newton. Chimiste (alchimiste? ), son étude première était celle des mouvements d'associations et de dissociation entre corps chimiques, celle des affinités et attractions entre ceux-ci. "Ce serait, en fait", nous précise Isabelle Stengers, "pour tenter de mathématiser les attractions entre corps que Newton se serait d'abord intéressé à l'astronomie, en tant que cas particulier et, espérait-il, plus simple, et cette notion, anti-mécaniste, d'attraction lui serait venue de la chimie. Mais la mathématisation du ciel aurait provoqué cette gigantesque surprise: une seule force, universelle, suffit à rendre compte de tous les mouvements,,33, Mais cette force, "imprimée" dit Newton, "réside uniquement dans l'action", précise-t-il, "et ne reste plus dans le corps quand cette dernière est finie. Car le corps conserve tout état nouveau qu'il acquiert par sa vis inertiae seulement,,34, Et cette force s'insinue entre les corps, selon une attraction mutuelle, réciproque: qu'il s'agisse de mouvements de la terre et de la lune, du soleil ou d'une pomme! Mais relier force et "action exercée" dans les mouvements des astres comme dans la chute ou le lancer de corps observables et maîtrisables, conduisait à constater que les vitesse changent: l'accélération, par les ellipses célestes ou par la pesanteur, était mise en "cause"! Et le problème du rapport des forces aux distances et aux masses pouvait être posé dans sa généralité (aussi bien F= M.M' : D 2 que F = Mg, on peut s'en souvenir !). Les forces mises en branle n'allaient pas être arrêtées aux seul mouvement extérieur des objets palpables ou des astres hors de portée; "Dès l'époque de Newton", reconnaît Robert Hoppenheimer, "on se rendait compte que des forces énormes entraient en jeu pour prêter aux objets matériels leur solidité"35. Et ces forces intervenaient dans un espace agrandi, amplifié par Newton, ne serait-ce que par son étude de ce qui le traverse sans masse, la lumière. Pourtant, remarque Oppenheimer, "Ce n'est qu'au xrxème siècle, avec Faraday, que l'on commença à comprendre toute la plénitude de l'espace et qu'il pouvait être le siège, non seulement de forces de gravitation produites par la masse des
33

I. Stengers. l'affillité ambiguë: le rêve Ilewtolliell de la chimie du XVI/Fm.,
1955, p. 23.

in Elements d'Histoire des Sciences, Op. Cil. p. 3D\. 34 Cité par Einstein et Infeld, op. cil. p. 30. 35 R. Oppenheimer. la Sciellce et le BOil seilS, Paris, Gallimard,

24

particules matériellesj mais de forces électriques et magnétiques dues à leurs charges" 6.

Déjà les ondes ! La lumière, en attendant, faisaient des signes annonciateurs des compréhensions (ou énigmes) ultérieures. Car l'astronome danois Roemer, observant les éclipses des lunes de Jupiter découvertes par Galilée, démontrait en 1676,qu'elle se meut, ou voyage, à une vitesse finie (dont il avait donné une estimation honorable), "clôturant ainsi la dispute bimillénaire sur la propagation instantanée ou pas,,3. Einstein s'en souviendrait! Dans le même temps, Huygens, après avoir travaillé au perfectionnement des verres optiques et donné les lois de la force centrifuge, décrivait la propagation de la lumière en s'opposant à la théorie corpusculaire approfondie par Descartes et Newton. Dans son Traité de la lumière, paru en 1690, Huygens pouvait, en effet, écrire à propos du mouvement "imprimé à la matière": "il s'étend, ainsi que celui du son, par des surfaces et des ondes sphériques: car je les appelle ondes à la ressemblance de celles ~ue l'on voit se former dans l'eau quand
on y jette une pierre,,3

. L'alerte

vibrante

était donnée!

Les

ondes "donneraient". Einstein et Infeld commentaient alors cette "naissance" ou "annonciation" de la théorie ondulatoire: "selon Huygens, la lumière est une onde, un transport d'énergie et non de substance,,39. Ainsi donc, l'énergie (comme Vénus !) pourrait sortir des "ondes", en naître ou en renaître: "transportée", hors ou entre des "substances"; comme les forces! Et par les ondes, l'énergie, tout comme la lumière, alimenterait face aux "corps" ou "corpuscules" de vives querelles entre théoriciens et mécaniciens! Notons qu'en 1690, concurremment aux travaux de Huygens, il faut retenir la présentation par Denis Papin de la "machine à vapeur". La chaleur allait nécessairement relayer la lumière dans la traque de l'énergie. Mais Huygens avait eu
36 Ibidem. 37 Michel Authier, la réfraction et l'''oubli''cartésien, Sciences, op. cit. p. 264. 38 Cité par Einstein et Infelcl, op. cit. p.124. 39 Ibidem. in Eléments d'histoire des

25

l'intuition prémonitoire d'un "rapprochement des problèmes de la matière et de ceux de la lumière,,4o. Par celle-ci, Leibniz, de son côté, entre autres œuvres dynamiques, se préoccuperait de faire de sa physique "une science de la propagation en général,,41: par suite, une préscience de la communication ("cette communication", énoncerait-il, "fait que chaque chose tient à toutes les autres et en est affectée,,42), comme le remarqua deux siècles et demi plus tard, Norbert Wiener, pour la création de la cybemétique43. Leibniz et l' "action motrice" selon les "quarrés" vitesses. des

Soucieux de la généralité de la "propagation" ne tolérant aucune limitation, ni aucun arrêt par quelque centre fixe du mouvement, Leibniz pouvait écrire en 1698 : "le soleil ne saurait être le centre de l'univers, parce qu'il y a une infinité de soleils aussi grands et aussi beaux que le nôtre,,44. C'était un univers désabsolutisé et décentré, mais "harmonisé", encore plus amplifié que celui de Newton, qu'il désignait. Et il scrutait cet univers relativisé (déjà! ) selon la variété d'une pensée en mouvement multiple, réitérant ses "calculs" selon une harmonie de combinatoires plurielles, à l'opposé de l'''évidence'' cartésienne. Michel Serres déduirait de la Monadologie que, pour lui, "la vérité est l'exhaustion des choses et de leurs relations, elle est l'analogie des lois de passage dans l'itération infinie des passages différents,,45. Le mouvement s'enroulerait harmonieusement dans le fonctionnement même de la pensée, incessant. Au cours d'un séjour à Paris, de 1672 à 1676, Leibniz s'était préoccupé contre Descartes, de la variété différentiable dans le mouvement d'un corps qui tombe: et qui passe, précisément par "tous les degrés de la vitesse". Il en vint donc, concurrement à Newton (qui avait conçu, en 1664, le "calcul des fluxions"), à inventer le calcul infinitésimal (différentiel et intégral).
40.

M. Serres, Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, loro éd. 1968.3 éd... 1990, . 387, en note. P Ibid., p. 352. 42 Cité ibid., p. 352.
41

Paris, PUF,

43 Cf. ibid., p. 353 : "Wiener analyse quelques thèmes du leibnizianisme en indiquant leur signification pour la théorie de la circulation des messages. Le texte est rapide et très incomplet, mais il est juste et suggestif'; le texte est dans Ie chapitre I de The human use ofhuman beings. 44Cité ibidem, p. 632. en note. 45M. Serres, ibid., p. 636. 26

Mais il ne pouvait donc se satisfaire du lestage que Descartes, en géomètre, effectuait sur le mouvement par "l'étendue". Car, assurait-il, "le mouvement est une chose successive, laquelle n'existe jamais non plus que le temps parce que ses parties n'existent jamais... (il) n'est pas une chose entièrement réelle,,46. Il fallait bien, dès lors, bousculant le placage de l'étendue, faire ressortir du mouvement, l'''impetus''et la force cachée. Car, découvrait-il, "la force est double: la force élémentaire que j'appelle morte parce qu'elle n'existe pas encore dans le mouvement mais est seulement une sollicitation au mouvement comme celle d'un globe dans un tube en rotation ou d'une pierre dans la fronde. L'autre est la force ordinaire, unie au mouvement et que j'appelle vive,,47.Leibniz exhumait ainsi ce qui se définirait comme énergie potentielle, conjuguée à la "force vive" ou, plus tard, énergie cinétique: vues pionnières, décisives, même si elle seraient quelque temps combattues. Poursuivant sa démarche, Leibniz s'attacherait à envisager tous les cas, non seulement de "figure" mais surtout d"'action". Contrairement à Descartes, étudiant les mouvements et les chocs entre les corps, il ne se placerait pas du coté d'un seul corps mais dans la relation entre deux ou plusieurs corps, c'est à dire dans le phénomène de leurs échanges réciproques de vitesses ou de forces. Il pouvait définir entre deux corps (disons de masses M et M' ; de vitesses initiales, Vo et V'o; de vitesses respectives VI et V'I. après leur choc), une "loi linéale" de conservation des vitesses respectives (Vo-V'o = V') -V). Il définissait aussi une "loi plane" de la "conservation du progrès commun", où intervenait en maintenance ce que les vitesses apportaient aux masses avant comme après leur choc (M Vo+M' Vo = M VI+M' V)"8. Il retrouvait donc bien la conservation cartésienne de la "quantité de mouvement", mais en deçà de la généralisation extrapolée par Descartes. Car, il lui fallait ajouter, en raison de "l'harmonie du donné", une troisième loi dite "solide", en opposition à la troisième "loi de la nature" de Descartes (qui restait au niveau des vitesses). Cette loi exprime "la conservation de la force totale absolue ou de la force motrice". Il déduisait logiquement
46 Leibniz., Discours de Métaphysique, cité par Jean Fabre dans les origines de la notion d'énergie, le Progrès Technique, Paris n014, 1979. 47 Ibidem. 48 Cf., M. Serres, le système de Leibniz, op. cit, p. 486, l'auteur a transcris "les notations (vieillies) de Leibniz en signes lisibles "pour notre époque".

27

Vo2+M' V'02 = MV/+M'

cette loi de la multiplication des deux précédentes lois

49 : M

v't

Il pouvait donc écrire à Bayle, en 1702, que "les actions sont comme les quarrés des vitesses". Et il ajoutait comme loi: "Il s'ensuit qu'il se conserve aussi, la même quantité de l'action motrice dans le monde,,50. Henri Poincaré, qui cite ces propositions, observait que "Leibniz a fait voir au contraire"( des principes de Descartes) "que, dans un système matériel soustrait à toute action extérieure ce n'est pas la quantité de mouvement qui reste invariable, mais la quantité ji/action motrice (que l'on appelle aujourd'hui énergie), et, d'autre part, la quantité de progrès, on quantitas progressus (que les mécaniciens modernes appellent projection de la quantité de mouvement),,51. Leibniz avait énoncé, avec sa conception de la force "double" ("vive et morte") et celle de "l'action motrice" selon les carrés des vitesses, une loi qui serait celle de la conservation de l'énergie: "aussi complètement qu'on pouvait le faire en son temps" dit Poincaré, même si "ne soupçonnant pas la théorie mécanique de la chaleur, (il) ne pouvait se rendre un compte exact du sens et de la portée de la loi qu'il avait découverte,,52. L'auteur de la "Monadologie" (1714) et d'un "système nouveau de la nature et de la communication des substances" (1695) avait cependant pressenti le freinage des forces (et donc la déperdition d'énergie) par les frottements. Il écrivait à Bayle, à propos de sa loi: dès lors qu' "aucune partie de la force n'étant absorbée par la friction, par le milieu ou les parties insensibles des corps, je jugeais"... 53. Il fallait aller juger au-delà des "frictions". Il convenait de développer la pensée "révolutionnaire"sur le mouvement et la conservation des "actions motrices"selon des cercles de généralisation successifs: reliant et entrelaçant plus finement Dynamique et Statique. Lavoisier, pour qui "tout se transforme" La recherche scientifique allait s'intéresser à la propagation de la chaleur, énigmatique, obscure: en contre-jour de la lumière! Mais il fallait d'abord revenir à la combustion,
49 La première loi Vo-V'o = V'I-VI peut s'écrire: VO+VI = V'O+V'I. La deuxième loi M Vo+M' V'o = M VI+M'VI peut s'écrire M ~VO-Vl)=M'(V'r V'o'- En multipliant membre à membre on obtient bien M(Vo _VI2) = M'(V'. V'/.), c'est à dire M V02+ M'V,20= M VI2 + M'V/' Cf. op cit, p. 487. 50 ln H. Poincaré, Note sur les Principes de la Mécanique dans Descartes et dans Leibniz, in Leibniz, La Monadologie, Paris, Delagrave, 1880, réédition de 1989.. P.226.
Ibidem, 52 Ibidem, 53 Ibidem.

-

51

p. 225. p. 230.

28

donc à l'œuvre (au "grand-œuvre") des chimistes. Presqu'un demi-siècle après Leibniz, Georges Stahl tentait d'expliquer les phénomènes de chaleur et de lumière émanant d'une combustion, par la libération, hors du corps combustible, d'un "phlogistique", invisible, universel, caché car toujours combiné. Et il mettait en doute que les quatre éléments (feu, air, eau et terre) d'Aristote soient simples et non décomposables. Mais bientôt, Lavoisier, fermier général habitué à compter et peser avec précision, proposait un mouvement inverse. La combustion engrange de l'air dans les corps en combustion: "la source de chaleur n'est plus dans le combustible (phlogistique}, mais dans l'air (calorique)", note un commentateur expert 5. Laquelle ajoute: "après avoir porté un coup au phlogistique, Lavoisier entreprend de créer un nouveau système de chimie". Il provoquait (comme il l'affirme lui même en 1773) "une révolution en physique et en chimie"... Car dans la foulée, il bouscule les quatre éléments aristotéliciens au-delà de Stahl, il décompose et recompose l'eau en 1783; il construit une Méthode de nomenclature chimique en 1787 ; il classe déjà trente-trois corps simples: mais il ouvre dans le même temps la voie à leur décomposition possible, et publie en 1789 un Traité élémentaire de chimie. Pour finir, abandonné par quelques uns de ses pairs, il meurt à l'échafaud en 1794 : pour être vénéré cependant, dès 1795 et depuis lors. Car il avait bien su annoncer, en pionnier: "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme". Ainsi le changement et le mouvement se déployaient en "transformation", toutes "conservations" étant conservées. Mais quel était ce "rien", qui irait loin!! ! Stéphane Lupasco pouvait constater que ce "fameux postulat de Lavoisier est la clef de voûte de tout l'appareil scientifique qui se propose l'induction des lois exactes de l'énergie, de la science donc elle-même, puisque tout se réduit, en dernière analyse, à des phénomènes énergétiques,,55Postulat? ou premier principe de la thermodynamique? ou plus? L'énergie devait patienter encore: mais elle avait pointé son nez. Et ce serait par la chaleur, et non plus par la géométrie et la mécanique, qu'elle se ferait davantage reconnaître, c'est-àdire par la physique, talonnée par la chimie (si on accepte un tel langage de prosopopée I).
54 Bernadette Bensaude- Vincent. Lavoisier: une révolution scientifique, in éléments d'Histoire des Sciences, op. cit, p. 372. 55 S. Lupasco, L'énergie et la matière vivante, Monaco, Rocher, 1987, P. 7475.

29

Après la Dynamique, la Thermodynamique: théoriciens et praticiens!

entre

Dans un premier temps, Joseph Fourier, en 1822, établit une loi mathématique sur la vitesse avec laquelle la chaleur diffuse entre deux points d'un corps en fonction de leur différence de température. Et cette diffusion, analysée grâce aux célèbres "séries de Fourier", s'arrête quand les températures sont uniformisées: ce qui suscitera d'autres suspicions, et la constatation de processus irréversibles, sentis comme irrationnels. Dès 1824, Sadi Carnot enfonce le clou: il passe d'une étude de la propagation de la chaleur, à son utilisation comme puissance motrice. Il établit alors un lien entre la chaleur et le travail (rappelons, "ergon", en grec). Et il énonce, le premier, le deuxième principe de la thermodynamique: "il existe une limite supérieure de rendement, qu'aucun moteur thermique ne peut dépasser"s6. En un second temps, on sait que l'allemand Rudolf Clausius théorisera ce deuxième principe: annonçant en 1850 "la dégradation de l'énergie" qu'il exprime. Et il inventait, déjà pour la thermodynamique, en 1865, le concept (le paradigme) d"'entropie", qui accompagnerait comme son ombre attentive celui d'énergie: mais, en ne cessant de croître (au moins dans un système isolé). Cette même année 1865, l'anglais James Clerck Maxwell, autre théoricien, publierait "une véritable théorie de la propagation de la lumière" réussissant "à unifier les théories partielles qui jusqu'alors avaient été utilisées pour décrire les forces de l'électricité et du magnétisme"s7. Mais, entre temps, il fallut, par une ironie du sort relevée par Einstein et Infeld, que ce soient des "physiciens non professionnels"qui accomplirent "tout le travail fondamental se rapportant à la nature de la chaleur"s8. Et ils précisent: "Ce furent l'Ecossais versatile Black, le médecin allemand Mayer et le Comte Rumford, le grand aventurier américain qui vivait ensuite en Europe, et qui, parmi d'autres fonctions remplit celle de Ministre de la Guerre en Bavière. Il y avait aussi le brasseur anglais Joule qui, dans ses rares moments de loisir, fit quelques unes des expériences les plus importantes concernant la conservation de l'énergie"s8.
56 Yoav Ben-Dov, Invitation à la physique, op. cil., p. 67. 57 SI. Hawkins. une brève histoire du temps, op. cit, p. 39.. 58 Einstein et Infeld, op. cit, p. 69 et 70.

30

Sans doute fallait-il cette effervescence d'empressements inattendus de la part de personnalités diverses, appartenant à des nationalités et des professions multiples, pour que soit mimé le mystère interne de la chaleur: qui serait bientôt démasqué comme celui de l'énergie cinétique d'agitation des molécules variées qui composent chaque système! Le mouvement et l'énergie allaient loin... Dans la symbolique de l'histoire, le brasseur de bière Joule eut l'idée, naturelle pour lui, de brasser l'eau d'un réservoir par l'eau elle-même: au lieu du jeu de Lavoisier jouant avec le feu! Il utilisa, mécaniquement, un jeu de palettes animées par le travail de deux poids descendants. D'un côté, il mesura ce travail; d'un autre côté, il mesura l'élévation de température de l'eau. Connaissant la chaleur spécifique de l'eau (alors déterminée), il détermina la quantité de chaleur absorbée. Conjuguant ainsi mécanique et chaleur, thermomètres et dynamomètres, Joule déterminait un "équivalent mécanique de la chaleur" qui porterait son nom (unité de travail valant 107 ergs). Un paradigme d'''équivalence'' venait ainsi s'insinuer dans celui de "conservation". Et on n'arrêterait plus de sitôt l'expansion de l'équivalence! Conversions et constance! Car, "une fois ce travail important accompli", commentent Einstein et Infeld, "le progrès ultérieur fut rapide. Il fut reconnu bientôt que ces espèces d'énergie, mécanique et thermique, ne présentent que deux formes entre beaucoup d'autres. Tout ce qui peut être converti en l'une ou l'autre est aussi une forme d'énergie"s9. Et les "conversions" se multiplieraient de tous les cotés, et pas toujours dans tous les sens. Mais les coquetteries de l'énergie ne la masqueraient plus. .. Elle était, en effet, dévoilée aussi bien dans les radiations émises par le soleil (en attendant d'autres radiations et rayonnements) que dans la chaleur dégagée par le passage d'un courant électrique (Ah! Ampère). Elle était détectée, comme énergie chimique potentielle, dans un morceau de charbon disposé à brûler: de même qu'elle s'était révélée dans les travaux mécaniques. On la découvrirait, tapie ou bondissante, partout: potentielle et cinétique, matérielle et ondulatoire...
59

Ibid, p. 72. Cf. : "Dans un système clos, c'est à dire à l'abri des influences

extérieurs, l'énergie se conserve et se comporte ainsi comme substance. La somme de toutes les formes possibles d'énergie est, dans un tel système, constante, bien que la valeur de chacune puisse varier... Nos deux concepts de substance sont donc la matière et l'énergie. Toutes les deux obéissent aux lois de la conservation", 31

Elle se présenterait ou se cacherait sous de multiples formes, comme une vive et folle fille de Protée, "Substance" rivale de la Matière: et donc, attentive à sa conservation au travers de ses "conversions" ou métamorphoses! En ce qui concerne cette conservation revendiquée, l'essentiel de son universalisation avait bien été notifiée par Hermann von Helmoltz, physicien et physiologiste allemand. S'il mesura la vitesse de l'influx nerveux et interpréta le timbre des sons par l'existence d'harmoniques superposés, il sut interpréter les phénomènes physiques comme changements de forme de l'énergie et définit clairement l'énergie potentielle. En 1847, son ouvrage Uber die Erhaltung der Kraft, énonçait dans toute sa généralité le principe de la conservation de l'énergie: sous le vocable de "Kraft"ou celui. émergeant à nouveau d"'énergeia"? Au fait, qui donc, au XIXème siècle, aurait remis en honneur, en usage courant, le terme construit par les Grecs? Ce fut, nous assure Nino Boccara60, Thomas Young, médecin et physicien anglais, en 1807. Ce personnage, féru de langues anciennes (grecque bien sûr, et latine), égyptologue, s'intéressa aux phénomènes des interférences: il expliqua à leur propos, la formation des anneaux de Newton. Il contribua à l'explication du mécanisme des sensations colorées, selon une théorie
justement appelée Young

physiciens devaient bien être conjoints, énergie aidant par son vocable ennobli et qui fait à nouveau sensation! Ainsi l'énergie, identifiée, dévisagée, allait pouvoir se donner à toutes les audaces. Dans le "roman à mystères,,61 où elle nous entraîne, elle ne s'attarderait pas indéfiniment aux bons soins de la chaleur, sans toutefois l'abandonner. Mais elle rejoindrait derechef la lumière et l'électricité; elle s'intégrerait à tous les rayonnements, visibles et invisibles; elle s'aventurerait à nouveau dans l'espace cosmique; elle s'investirait selon des "champs de potentiel"; elle s'infiltrerait en vibrations dans la matière même; elle se livrerait bientôt à de fantastiques fantasias autour ou dans les molécules, les atomes, les noyaux, comme entre électrons et photons6 entre "fermions" et "bozons,,62,entre "quarks" et "gluons"! 3
60

- Helmoltz

: ces deux physiologues

-

N. Boccara, Les principes de la Thermodynamique classique, PUF, 1968, p. 2 en note. 61Einstein et Infeld, op. cit., p. 56. 62 Fermions, particules de matière (à spin demi-entier) : électron, proton, neutron, neutrinos. Bosons, particules de transfert, médiateurs des forces de la nature (à spin entier) : Photon (électro-magnétisme) ; Graviton (gravitation) ; Gluon (interaction nucléaire forte) ; W et Z (interaction nucléaire faible). 32

Quant à sa conservation, Einstein devait remarquer: "on peut dire que le principe de la conservation de l'énergie, après avoir absorbé celui de la conservation de la chaleur a fini par absorber celui de la conservation de la masse et occupe seul le terrain ,,64.Conservation et absorption boulimiques? Attentif à récapituler benoîtement les faits et les théories accumulés au XIXème siècle, le pacifique Einstein n'allait pas être étranger à l'expansionnisme, à l'impérialisme, de cette entité redoutable, voilée et dévoilée: l'énergie entrée dans l'histoire.

63

Cf. BasarabNicolescu,Nous laparticule et le monde,Le Mail, 1985,p. 84 :

"Le messager" de l'interaction forte, le "gluon" (qui colle "comme de la glue", les quarks entre eux"). 64A. Einstein, Conceptions scientifiques. morales et sociales, Paris, Flammarion, 1952, p. 58.

33

CHAPITRE II

DE L'ENERGIE A L'INFORMATION Sans doute, au long du XXème, on n'en finirait pas d'évoquer, de dénicher, en toutes circonstances ou occasions et formes, l'Energie dénoncée, reconnue et traquée: mais cependant, en contraste vif, en dépit contradictoire, on se remettrait aussi à la voiler pudiquement, à la sous-entendre, à la non définir! Inversion de mouvement (sans "conversion") ? Inconséquences? Méandres et Inflexions De fait, sa prise en considération ou sa quête vaudraient aux chercheurs, comme aux utilisateurs, un cheminement tortueux, semé d'embûches et d'énigmes: suivant des errements zigzaguant entre découvertes et déconvenues, emprises et incertitudes, maîtrise et crises ou ruptures l, épistémologie embarrassée et paradoxes. On y reviendra.. . Bientôt, il faudra aussi que cette "prima donna" affronte la concurrence d'une redoutable rivale nouvelle, une parvenue: l'Information. Celle-ci voudrait occuper toute la scène de la pensée et de l'action, se saisissant de la totale notoriété et des pleins pouvoirs: avec l'appui, théorique et technologique, des Systèmes et de la Complexité, autres Déités nouvelles. En attendant, il convient de revenir à un ~remier point de XXème. Einstein peut nous servir de bon "analyseur" pour explorer leur articulation. Né à Ulm en 1879, celui-ci entrait (sans examen, après un échec notoire) à l'école Polytechnique de Zurich en Octobre 1896. Il lirait alors "les œuvres originales
I

départ ou d'inflexion, au croisement du XIX me siècle et du

p. Il ; "Mais le changement apporté au concept de réalité, tel qu'il se manifeste en mécanique quantique. n'est pas seulement une continuation du passé; il semble qu'il y ait rupture réelle dans la structure de la science."

Cf. Werner Heisenberg,Physiqueet Philosophie,Paris, Albin Michel, 1961.

35

de Maxwell, Kirchoff, Boltzmann et Hertz,,2. Sorti de son école en Août 1900, il serait tout juste prêt pour se saisir des acquisitions scientifiques du siècle échu afin de leur faire "un sort", en les combinant aux surprises inaugurables du siècle naissant. Fin de siècle agité Einstein s'était opportunément intéressé à la théorie cinétique des gaz élaborée par l'autrichien Ludwig Boltzmann en 1877. Il sut aussi porter attention aux travaux de William Ramsay: cet anglais, spécialiste des gaz rares (il isolerait l'hélium en 1895), reprit en 1876 l'étude du botaniste écossais Robert Brown, qui dénonçait, dès 1827, le mouvement justement "brownien" des molécules. Il devait aussi dresser normalement l'oreille à l'énoncé du résultat des expériences de l'américain Albert Michelson, en 1881, reprises avec l'aide de son compatriote Edward Morley en 1887 : à propos de la lumière et de la théorie ondulatoire élaborée par Augustin Fresnel. Sur la foi de ce savant français, on avait cru indispensable de s'arrêter (une fois de plus! ) sur la butée d'une substance, l'Ether, destinée à être le support universel des ondulations lumineuses: mais celui-ci ne cesserait de se dérober aux mesures ingénieuses de Michelson (il en serait de même plus tard, en 1959, avec des dispositifs d'interférométrie encore plus raffinés). Michelson eut le Prix Nobel en 1907 : pour n'avoir décelé aucune vitesse de décalage de la Terre, aucun "vent" dans son mouvement, par rapport à l'hypothétique éther. Mais, il laissait ouverte l'énigme des discordance à résoudre entre ses expériences et les postulations théoriques. C'est à quoi s'attachèrent, avec pragmatisme, l'américain Francis Fitzgerald et le néerlandais Heinrik Lorentz. Ils firent intervenir des formules de "transformation", permettant de faire passer d'un système de référence à un autre système de référence en mouvement de translation uniforme par rapport aux premier: pour appliquer ou préserver, par artifice pensaient-ils, les propriétés galiléennes de la mécanique. Ils faisaient intervenir en celle-ci la lumière, par sa vitesse C rapportée à celle V du mouvement de translation3. Voilà qui illuminerait et mobiliserait Einstein.
2

Boris Kouznetsov, Einstein, traduit du russe en 1965, Moscou et Verviers, puis Marabout Université, p. 26. La transformation de Galilée, pour passer d'un référentiel R à un référentiel à R), étant notée, par R' (de translation uniforme à vitesse V par rapport formules de FitzgeraldT, les

exemple: X' = X - VT ; Y' = Y ; Z' = Z ; T = 36

Fin de siècle "rayonnant" Mais Lorentz, dans la foulée, étendait l'application des équations de James Clark Maxwell et de sa théorie dynamique des champs électromagnétiques (1864), aux électrons, immobilisés ou en mouvement: édifiant de la sorte, entre 1896 et 1897, une théorie électronique de la matière. Il en recevrait, en 1902, un Prix Nobel. Ainsi l'inventeur de la dynamite (le "dunamis" d'Aristote !) avait-il assuré, par legs, la célébration périodique de découvertes, conceptualisations ou interventions notables (en physique et en chimie, comme en médecine, en littérature et plus tard en économie; ou pour la Paix). On l'a vu déjà à propos de Michelson et de Lorentz. Il y aurait bien d'autres lauréats du "Nobel", même si nous n'en rappelons au passage qu'un certain nombre, peut-être déjà trop grand! Car on ne peut passer sous silence les travaux et inventions qui allaient se multiplier au sujet des ondes et de rayonnements de plus en plu~ invisibles, de plus en plus virulents en cette fin du XIXeme siècle. Citons, par suite: l'allemand Heinrich Hertz et ses "ondes"(1886) ; le fTançais Edouard Branly et son "cohéreur,,4 permettant la réception des ondes radio (1889) ; l'allemand Wilhelm Rontgen, découvrant les "rayons X"(1895 ; Prix Nobel en 1901) ; le fTançais Henri Becquerel révélant la "radioactivité" (1896 ; Prix Nobel en 1903) ; Pierre et Marie Curie (France et Pologne unies) obtenant le "polonium" et 1"'uranium"(1896 ; Prix Nobel en en 1903) ; enfin pour nous arrêter, Lord Rutherford produisant les "rayonnements alpha et bêta"(1899 ; Prix Nobel de Chimie en 1908). Début de siècle détonnant A l'issue de cette "belle époque" radieuse, le XXèmesiècle débuterait, en physique, par un coup d'éclat. Dès 1900, en effet, Max Planck, étudiant les lois de Stephan et Wien sur le rayonnement du "corps noir", en vue de les relier aux lois générales de la thermodynamique, dut proposer un principe "révolutionnaire", déconcertant. Il en aurait le Prix Nobel en 1918.
Lorentz étaient: X' = (X - YT):"I_y2:C2; Y'=Y ; Z'=A ; T=(T-VX:C2): "1y2:C2. 4 Réutilisant le "cohéreur", de Branly avec l'écIateur de Hertz et l'''antenne''de Popov, Marconi réaliserait des transmissions radio sur des centaines de mètres et aurait le prix Nobel en 1909.

37

L'énergie, puisqu'il faut la rappeler par son nom, rayonnée à une certaine fréquence F par un "corps noir", ne daignerait se manifester qu'en multiples entiers d'une quantité élémentaire hF. La fréquence d'un rayonnement se voyait donc accolée, multiplicativement, à une constante h, sûre d'elle même et bientôt universelle sous le patronyme de Planck, pour délimiter discontinuement tout "quantum d'énergie". Et les rayonnements d'énergie, inexorablement, se voyaient fonctionner par "paquets d'onde", par "quanta": au plus grand dam de la continuité exquise, octroyée pacifiquement, en toute raison gardée, à la Nature physique, réputée incapable de faire des "sauts" inconvenants! Perplexités... Mais juste à ce moment crucial, autre surprise, l"'affaire du siècle allait être jouée, en récupération! , par celui qui n'était qu'un jeune chercheur (amateur ?) : Albert Einstein. Celui-ci, tout juste mis à l'abri de la précarité et stabilisé par son recrutement (comme expert technique de deuxième classe), en Juillet 1902, à l'Institut des Brevets de Berne, soutenu par sa femme Mileva (épousée le 6 janvier 1903) et par ses deux amis Habicht et Solovine, allait préparer et publierait simultanément dans les Annalen der Phvsik quatre articles retentissants: en 1905, à vingt-six ans. Quadrillage surprenant Ces quatre articles traitaient rien de moins que du Mouvement brownien et des probabilités, de lumière et des "photons"(ainsi que de l'effet photoélectrique), de la "Relativité restreinte", et, enfin, de la proportionnalité entre l'énergie et la masse d'un corps (E=MC2). Tout y était! ... Le mouvement brownien allait se voir pourvu d'une explication quantitative: "des corps en suspension dans un liquide et dont les dimensions sont de l'ordre de 0,001 mm, sont la proie de mouvements apparemment aléatoires dues au mouvement thermique des molécules", précisait Einstein écrivant à son ami Habicht, en attendant la publication de ses articles 5. Il annonçait dans la même lettre (en Septembre 1905 ?), à propos de l'article traitant de "la radiation et de l'énergie lumineuses" : "il est très révolutionnaire, comme vous pourrez le constatez...". Einstein y présentait, en précurseur, l'onde lumineuse comme véhiculant des "grains d'énergie", des "quanta" de lumière, des "photons" bien reconnus de nos jours :
5

Cité par B. Kouznetsov, ibid., p. 38. Cf. Y. Ben- Tov, Invitation à la
op. cil. p. 97.

physique,

38

ceux-ci peuvent extraire d'un métal (effet photo-électrique) des électrons et leur communiquer une énergie. Ces conceptions surprendraient Planck lui-même, qui s'y opposerait et penserait longtemps que la lumière n'est qu'un phénomène purement ondulatoire, et aucunement corpusculaire. A sa décharge, il faut observer que "les paradoxes de la théorie des photons restèrent inexpliqués pendant des années,,6. Risques pris, à propos de son étude sur les concepts de l'électrodynamique des corps en mouvement, Einstein écrivait encore à son ami : elle "modifie la théorie de l'espace et du temps,,7. Rien de moins. Eh ! oui! car Einstein se saisissait des f()rmules de transformation de Fitzgerald-Lorentz: elles étaient pour lui non pas un artifice de calcul, mais les vrais relations régissant les lois de la mécanique, en lieu et place de celles de Galilée qui n'en étaient qu'une approximation pour des vitesses éloignées de celle de la lumière. Et celle-ci était postulée constante dans le vide, égale à une valeur C : indépassable. Il résultait alors de ces formules que la longueur d'une règle dépend de la vitesse Y dfj l'observateur en mouvement uniforme qui la mesure: L = Lo"Yl-y2 : C2. Le temps varie d'un référentiel à un autre référeytieli et la masse d'un corps change avec sa vitesse M = Mo : "Y 1-Y : C2.Les rigidités euclidiennes disparaissaient; il n'y avait plus ni espace ni temps newtoniens qui soient absolus et séparés, mais un "espace-temps" bientôt interprétable en géométrie riemannienne (où des "courbures" remplacent les linéarités et leurs restrictions). Et bientôt également apparaîtrait le paradigme de "champ", notamment "gravitationnel "s. Le Prix Nobel serait remis à Albert Einstein en 1921 seulement.
6 Ibidem, p. 129. Kouznetsov ajoutait: "Quand plusieurs physiciens allemands, parmi lesquels Planck, écrivirent une lettre à l'Académie des Sciences de Prusse, en 1912, pour recommander la candidature d'Einstein, voici comment ils défendirent l'hypothèse des quanta de lumière: "il ne faut pas le juger trop sévèrement 's'il perd parfois de vue son but dans un raisonnement logique, comme c'est le cas dans sa théorie des quanta de lumière, car même dans les domaines les plus exacts des sciences naturelles,,il faut prendre des risques pour arriver à un résultatréellementneuf'. ah ! 7 Cité ibidem, p. 38. 8 Cf Yoav Ben-Dov, Invitation à la physique, op., cit., p. 171 : "Einstein acheva la formulation de sa théorie relativiste de la gravitation, aujourd'hui appelée "théorie de la relativité générale" en 1915. Dans cette théorie, l'action d'un champ gravitationnel équivaut à celle d'une accélération, et toutes deux induisent une courbure géométrique de l'espace-temps quadridimensionnel. Le principe de relativité y est généralisé à tous les observateurs, indépendamment de leur état de mouvement: les équations décrivant le mouvement des corps sous l'influence d'un champ gravitationnel sont identique pour tous les référentiels, y compris ceux dont les axes sont courbes ou gauchis". 39

Union "finale" et "cosmogénèse" L"'affaire" allait être désonnais entendue au moins pour l'énergie: reliant ou supportant et secouant tous les phénomènes, elle se révélait de plus en plus saisissable autant qu'insaisissable. Louis de Broglie pourrait compter les points à la mi-temps du siècle: "Cette union finale des concepts de la Lumière et de la Matière dans l'unité de cette entité protéifonne qu'est l'Energie''(on notera les majuscules I), "a été complètement démontrée par les progrès de la Physique contemporaine le jour où elle a découvert que des particules matérielles sont susceptibles de disparaître en donnant naissance à un rayonnement, tandis que le rayonnement est susceptible de se condenser en matière et de créer de nouvelles particules,,9. Union "fmale"(ou lutte !) ? Selon ces justes perspectives d'arrangement et de réarrangement entre particules et rayons, des progrès, pragmatiques ou théoriques, se développeraient, au plus près ou au plus loin: vers l'explosion terrible de quelques 10 kilogrammes d'uranium ou de plutonium ou jusqu'à la théorie majestueuse de l'Expansion de l'Univers. A ce compte, le Cosmos, stabilisé immémorialement dans l'Espace, se muait en une Cosmogénèse, revivifiant le temps: et où jouerait l'équivalence (ou l'inversion réciproque) entre celui-ci et l'Espace Gaugé en années-lumière par la grâce de la constante C I), le tout sous la condition d'une "origine" singulière située de façon claironnante, Big-Bang! 11,mais dans une progression irrésistible vers la complexité et la disproportionnalité ! . Car, note Hubert Reeves, "Depuis le BigBang, la matière a gravi les échelons de la pyramide de la complexité! Seule une fraction infime des éléments qui ont atteint un palier réussissent à rejoindre le palier suivant. Seule une minuscule partie des protons du début de l'histoire ont fonné des atomes lourds. Seul un tout petit nombre de molécules simples s'est agencé en molécules complexes, et seule une infime partie de celles-ci participent de la structure de la vie,,12.
L. de Broglie, Physique et Microphysique, Paris, Albin Michel, 1947, p. 75. 10 Notons par rapport à Nobel, ce que rappelle Feyman dans Lumière et Matière, op., cit., p. 174 : "l'explosion de la dynamite est un réarrangement des électrons, tandis que l'explosion d'une bombe nucléaire est un réarrangement de neutrons et des protons", sans plus..? Il Cf I. Prigogine et I. Stengers, Entre le Temps et l'Eternité, Flammarion 1992, p. 14 : "la nécessité découlant des modèles cosmologiques contemporains, de concevoir à l'origine de l'Univers une singularité, "le BigBang", qui échappe à nos théories physiques",. Cf également p. 149. 12H. Reeves, in "La plus belle histoire du monde", Paris, Seuil, 1996, p. 61. 40
9

Contrastes d'échelle Ainsi, il aura fallu s'accoutumer, à partir de l'éclat des articles d'Einstein, à des disproportions extrêmes autant qu'à des ruptures dans la logique scientiste. Il fallut se préparer à d'inouïs contrastes: le tout par le fait, ou la "faute", de l'énergie. Il allait falloir surveiller celle-ci dans son enroulement pacifique et ses frasques stabilisées au sein de la matière 13, comme la suivre dans les déflagrations induites par la courbure de l'Univers. Pour ce qui est des contrastes, on peut noter l'accroissement aussi incroyable qu'incessant du changement des échelles de grandeur. dans l'espace et dans le temps. Ces échelles opposées seraient néanmoins de plus en plus reliées: la "physique de l'infiniment petit est indissolublement liée à l'astronomie et plus spécifiquement à l'évolution de l'Univers", nous rappelle l'astrophysicien Jean Audouze l4. En contrepartie, le physicien Basarab Nicolescu, en ce qui concerne les concentrations d'énergie, dénote leur "densification" vers "l'infiniment petit", en sorte que "plus la ré9ion sondée" est petite, plus l'énergie correspondante est grande s. On est loin des conceptions linéaires, comme des sécurisantes proportionnalités! Et le contraste entre les dimensions (ou l'évidence) de la réalité cernée (ou visée) devient empiriquement, industriellement, flagrant: "une amusante dialectique entre le "visible" et l"invisible" se dessine ainsi: pour détecter d'infimes particules il faut bâtir ces "cathédrales" imposantes, que sont, l'our les physiciens, les accélérateurs modernes de particules"l . A ces contrastes entre "l'infime" et l'''imposant'' associés on peut ajouter aussi celui qui allait disjoindre les conceptions nouvelles de la mécanique classique, en raison de l'importance démesurée qu'allait prendre le paradigme de "champ". Einstein pourrait remarquer: "le champ occupe finalement la position fondamentale qui avait été occupée dans la mécanique de Newton par les points matériels,,17. Champs contre points! Et, qu'on nous pardonne, les "champs" ne cesseraient de prendre du
13

Cf. R. Feyman, Lumière et Matière, op. cit., Princeton U. Press.,

Interéditions, 1987, p. 136 : "L'atome le plus simple, baptisé hydrogène est constitué d'un proton et d'un électron. L'électron est forcé, par échanges de p,hotons, de rester au voisinage du proton en se trémoussant". 4 J. Audouze, l'Univers, op. cit, p. 40. 15 B. Nicolescu, Nous. la particule et le monde, le mail, diffusion Payot, 1985, 28-29. 6 Pc'Ibid. p. 74. Cf. note, p. 179. 17 A. Einstein, Conceptions scientifiques. morales et sociales, op. cit., p. 8485.

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champ! En pleins élans "topologiques", à la fois restreints et illimités! Paradoxes Mais, en deça et au delà des contrastes, il faudrait aussi supporter des paradoxes déconcertants autant qu'inexorables, étreignant des conceptions contradictoires, irréductibles et pourtant inséparables, sur la réalité prise et comprise, simultanément comme ou entre matière et lumière, corpuscules et ondes, continu et discontinu, espace et temps, être et devenir, identité et différenciation, mesures précises et dispersions probabilistes, subjectivité et objectivité, liens et affranchissements, vide et plein... Car le vide n'est plus vide. Il est "plein" constate le physicien Nicolescu qui cite Heinz Pagel: "le vide fluctue d'une manière aléatoire entre l'être et le non-être,,18. La question d'Hamlet (to be or not to be) perd de sa pertinence, mais elle se repose entre le certain et l'aléatoire, agressant les confiances déterministes. Que saisir, de surplus, quand "tout est vibration,,19 ? L'indéterminisation ? L'approximation du "probable"? La pensée probabiliste, utilisée par Einstein pour comprendre les mouvements browniens, serait réutilisée par Schrôdinger, à une échelle encore plus "infime", pour signaler les particules constituant la matière et leur possibilité de se trouver dans une région donnée de l'espace. Mais Werner Heinsenberg, en 1927, prolongeant les théorisations quantiques ajoutaient aux paradoxes (et aux controverses) ses relations dites "d'incertitude" ou, moins bien, d' "indétermination". "Le principe d'incertitude", nous formule clairement Jean Audouze, "stipule que l'on ne peut déterminer avec précision simultanément la vitesse ou la position d'une particule, ou encore l'énergie impliquée dans une interaction et la durée de
18

B. Nicolescu, op. cit. p. 72. Cf. Michel Cassé, in Conversations sur

['invisible, Paris, Belfond, 1988, p. 271 : "le vide est plein de possibles. L'espace libre n'est plus identifiables au néant. Il est conçu maintenant comme un océan de particules virtuelles, qui porte en lui toutes les naissances, mais potentielles. Le vide est l'état latent de la réalité, la matérialité en est l'état manifeste, et le champ est quantifié quand la particule apparaît; quantifié, c'est-à- dire qu'il ne peut prendre que des valeurs précises". 19B. Nicolescu, ibid., p. 73. L'auteur ajoute: "on ne peut pas concevoir, selon la physique quantique, un seul point du monde qui soit inerte, immobile, non habité par le mouvement". Cf. p. 74 : "En fournissant de l'énergie au vide quantique nous pouvons llllaider" à matérialiser toutes ses potentialités".

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